‹ Mémoires de Vidocq (volume 3)Chapitre 15 sur 50 · CHAPITRE W · texte numérisé non relu

CHAPITRE W

Les Bohémiens. — Une foire flamande. — Retour à Lille. — Encore une connaissance. — L'Œil-de-bœuf. — Jugement correctionnel. — La tour Saint-Pierre. — Les déteniis. — Un faux.

Comme place de guerre et comme ville frontière, LiUe offrait de grands avantages à tous ceux qui, comme moi, étaient à peu près certains d'y retrouver des connaissances utiles, soit parmi les militaires de la garnison, soit parmi cette classe d'hommes qui, un pied en France, un pied en Belgique, n'ont réellement de domicile dans aucun des deux pays : je comptais un peu sur tout cela pour me tirer d'affaire, et mon espoir ne fut pas trompé. Dans le 13^ chasseurs (bis), je reconnus plusieui^s ofûciers du 10^, et entre autres un lieutenant nommé Villedieu, qu'on verra reparaître plus tard sur la scène. Tous ces gens-là ne m'avaient connu au régiment que sous un de ces noms de guerre i, comme on avait l'habitude d'en prendi'e à cette époque, et ils ne furent nullement étonnés de me voir porter le nom de Rousseau. Je passais les joui'nées avec eux au café ou à la salle d'armes; mais tout cela n'était pas fort lucratif, et je me voyais encore sur le point de manquer absolument d'argent. Sur ces entrefaites, un habitué du café, qu'on nommait le Rentier, à cause de sa vie réguMère, et qui m'avait fait plusieurs fois des politesses dont il était fort avare avec tout le monde, me parla avec intérêt de mes affaires, et me proposa de voyager avec lui.

1 Lp3 sobriquets militaires dont nous avons parlé plus haut ont donné naissance à l'expression iwm de guerre. D'ailleurs, Vidocq dit fort bien : • Tous ces gcns-là ne m'avaient connu, au régiment, que sous un de ces noms de guerre comme ou avait l'habitude d'en prendre à cette époque. •

Voyager, c'était fort bien; mais en quelle qualité? Je n'étais plus d'âge à m'engager comme paillasse ou comme valet-de-chambre des singes et des ours, et personne ne se fût, sans doute, avisé de me le proposer : toutefois il était bon de savoir à quoi s'en tenir. Je questionnai modestement mon nouveau protecteur sur les fonctions que j'aurais à remplir près de lui. « Je suis médecin ambulant », me dit cet homme, dont les favoris épais et le teint basané lui donnaient une physionomie singulière : « Je « traite les maladies secrètes, au moyen d'une recette « infaillible ^. Je me charge aussi de la cure des ani- « maux; et, tout récemment, j'ai guéri les chevaux « d'un escadron du 13® chasseurs, que le vétéri- « naire du régiment avait abandonnés. » Allons ! me dis-je, encore un empirique... Mais il n'y a pas à reculer. Xous convenons de partir le lendemain, et de nous trouver à cinq heures du matin à l'ouverture de la porte de Paris.

Je fus exact au rendez-vous. Mon homme, qui s'y trouvait également, voyant ma malle, portée par un commissionnaire, me dit qu'il était inutile de la prendre, attendu que nous ne serions que trois jours partis, et que nous devions faire la route à pied. Sur cette observation, je renvoyai mes effets à l'auberge, et nous commençâmes à marcher assez vite, ayant, me dit mon guide, cinq Ueues à faire avant midi, i^ous arrivâmes en effet pour cette heure dans une ferme isolée, où il fut reçu à bras ouverts, et salué du nom de Caron, que je ne lui connaissais pas, l'ayant entendu toujours appeler Christian. Après quelques mots échangés, le maitre

1 Recette infaillible. Les guérisseurs fiurent de tous les temps, et ceux de cette époque ne lo cédaient en rien aux faiseurs qui, opérant à côté de la Faculté, soutirent actuellement l'arpent des poses prSce à une réclame éhontée, annonçant la cure des maladies les plus redoutables grâce à des remèdes de leur composition et dont le mieux qu'on puisse en exiger est d'être absolument inetficaces.

de la maison passa dans sa cliambre, et reparut avec deux ou trois sacs d'écus de six francs, qu'il étala sur la table : mon patron les prend, les examine les ims après les autres avec une attention qui me paraît affectée, en met à part cent cinquante, et compte pareille somme au fermier, en diverses monnaies, plus une prime de six couronnes. Je ne comprenais rien à cette opération; elle se négociait d'ailleurs dans un patois flamand que je n'entendais qu'imparfaitement. Je fus donc fort étonné quand, sortis de la ferme, où Christian avait annoncé qu'il reviendrait bientôt, il me donna trois couronnes, en me disant que je devais avoir part aux bénéfices. Je ne voyais pas trop où pouvait être le bénéfice, et je lui en fis l'observation. « C'est mon secret, me répondit- « il d'un air mystérieux : tu le sauras plus tard, « si je suis content de toi. » Comme je lui fis remarquer qu'il était bien assuré de ma discrétion, puisque je ne savais rien, si ce n'est qu'il changeait des écus contre d'autre monnaie, il me dit que c'était précisément là ce qu'il fallait taire, pour éviter la concurrence; je me le tins pour dit, et pris l'argent sans trop savoir comment tout cela tournerait.

Pendant quatre jours, nous fîmes de semblables excursions dans diverses fermes, et chaque soir je touchais deux ou trois couronnes. Christian, qu'on n'appelait que Caron, était fort connu dans cette partie du Brabant ; mais seulement comme médecin : car, bien qu'il continuât partout ses opérations de change, on n'entamait jamais la conversation qu'en parlant de maladies d'hommes ou d'animaux. J'entrevoyais de plus qu'il avait la réputation de lever les sorts jetés sm' les bestiaux. Une proposition qu'il me fit au moment d'entrer dans le village de Wervique eût dû m 'initier aux secrets de sa magie. « Puis-je compter sur toi, me dit-il, en s'arrêtant « tout à coup? — « Sans doute, lui dis -je;... mais

« encore faudrait -il savoir de quoi il s'agit?... — « Écoute et regarde...»

Il prit alors, dans une espèce de gibecière, quatre paquets carrés, comme en disposent les pharmaciens, et paraissant contenir quelque spécifique; puis il me dit : « Tu vois ces quatre fermes, situées à quelce que distance Tune de l'autre ; tu vas t'y introduire « par les derrières, en ayant soin que personne ne « t'aperçoive ;... tu gagneras l'étable ou l'écurie, et tu « jetteras dans la mangeoire la poudre de chaque « paquet... Surtout, prends bien garde qu'on ne te « voie... Je me charge du reste.» Je fis des objections : on pouvait me surprendre au moment où j'escaladerais la clôture, m'arrêter, me faire des questions fort embarrassantes. Je refusai net, malgré la perspective des coui'onnes; toute l'éloquence de Clmstian échoua contre ma résolution. Je lui dis même que je le quittais à l'instant, à moins qu'il ne m'apprît son état réel, et le mystère de ce change d'argent, qui me paraissait furieusement suspect. Cette déclaration parut l'embarrasser, et, comme on le verra bientôt, il songea à se tirer d'affaire, en me faisant une demi-confidence.

« Mon pays, dit -il, répondant à ma dernière ques- « tion,... je n'en ai point... Ma mère, qui fut pendue « l'année dernière à Témeswar, faisait partie d'une « bande de Bohémiens qui couraient les frontières « de la Hongrie et du Bannat\ lorsque je vins au « monde, dans un village des monts Carpaths... Je « dis Bohémiens, pour te faire comprendre, car ce « nom n'est pas le nôtre : entre nous, on s'appelle « les Romamichels^, dans un argot qu'il nous est

1 Bannat, nom de certaines provinces de TEurope Orientale : bannat de Croatie, de Transylvanie, etc.

2 liomamkhel pour romanichel, mot usité aujourd'hui, n ne semble pa."» y avoir là de faute typographique puisque, à d'autres endroits de ses Mémoires, Vidocq répète l'expression : romamichd.

« défendu d'apprendi'e à qui que ce soit; il nous est <t également interdit de voyager isolément, aussi ne « nous voit-on que par troupes de quinze à vingt. « Nous avons long-temps exploité la France, pour « lever les sorts et les maléfices; mais le métier s'y « gâte aujourd'hui. Le paysan est devenu trop fin; « nous nous sommes rejetés sur la Flandre; on y est « moins esprit -fort, et la diversité des monnaies nous « laisse plus beau jeu pom* exercer notre industrie... « Pour moi, j'étais détaché depuis trois mois à « Bruxelles pour des aflaù-es particulières; mais j'ai « terminé tout; dans trois jours, je rejoins la troupe

« à la foire de Malines C'est à toi de voir si tu

« veux m'y accompagner?... Tu peux nous être « utile... Mais plus d'enfantillage, au moins ! ! ! !»

Moitié embarras de savoir où donner de la tête, moitié curiosité de pousser jusqu'au bout l'aventui-e, je consentis à suivre Christian, ne sachant toutefois pas trop à quoi je pouvais lui être utile. Le troisième joui', nous, arrivâmes à MaUnes, d'où il m'avait annoncé que nous reviendrions à Bruxelles. Après avoir traversé la viUe, nous nous arrêtons dans le faubourg de Louvain, devant une maison de l'aspect le plus misérable; les murailles noircies étaient sillonnées de profondes lézardes, et de nombreux bouchons de paiUe remplaçaient aux fenêtres les carreaux cassés, n était minuit; j'eus le temps de faire mes observations à la clarté de la lune, car il se passa près d'une demi-heure avant qu'une des plus horribles vieilles que j'aie jamais rencontrées vint ouvrir. On nous introduisit alors dans une vaste salle, où trente individus des deux sexes fumaient et buvaient pêle-mêle, confondus dans des attitudes sinistres ou licencieuses. Sous leurs sarreaux bleus, tatoués de broderies rouges, les hommes portaient ces vestes de velours azuré chargées de boutons d'argent qu'on voit aux muletiers andalous;

les vêtements des femmes étaient tous de couleur éclatante : il y avait là des figures atroces, et cependant on était en fête. Le son monotone d'un tambour de basque, mêlé aux hurlements de deux chiens attachés aux pieds d'une table, accompagnaient des chants bizarres, qu'on eût pris pour une psalmodie funèbre. La fumée de tabac et de bois, qui remplissait cet antre, pei mettait à peine enfin, d'apercevoir, au milieu de la pièce une femme qui, coiffée d'un turban écarlate, exécutait une danse, sauvage, en prenant les postures les plus lascives.

A notre aspect, la fête s'interrompit. Les hommes vinrent prendre la main de Christian, les femmes l'embrassèrent; puis tous les yeux se tournèrent vers moi, qui me trouvais assez embarrassé de ma personne. On m'avait fait sur les Bohémiens une foule d'histoires qui ne me rassuraient nullement. Ils pouvaient prendre de l'ombrage de mes scrupules, et m'expédier, sans que l'on pût jamais deviner où j'étais passé, puisque personne ne devait me savoir dans ce repaire. Mes inquiétudes devinrent même assez vives pour frapper Christian, qui crut beaucoup me rassurer en me disant que nous nous trouvions chez la Duchesse (titre qui répond à celui de 31 ère pour les compagnons du devoir i), et que nous étions parfaitement en sûreté. L'appétit me décida toutefois à prendre ma part du banquet. La cruche de genièvre se remplit même et se vida si fréquemment, que je sentis le besoin de gagner mon lit. Au premier mot que j'en dis à Christian, il me conduisit dans une pièce voisine, où dormaient déjà, dans la paille fraiche, quelques-uns des Bohémiens. Il ne m'appartenait pas de faire le difficile; je ne pus cependant m'empêcher de demander à mon patron.

1 Compagnons du devoir, nom donné à certaines corporations d'ouvriers charpentiers, menuisiers, etc, qui existent encore de nos joiurs.

lîourquoi, lui, que j'avais toujours vu prendre de bons gîtes, choisissait un aussi mauvais coucher? Il me répondit que dans toute les villes où se trouvait une maison de Romamichels, on était tenu d'y loger, sous peine d'être considéré comme faux-frère, et puni comme tel par le conseil de la tribu. Les femmes, les enfants, partagèrent du reste eux-mêmes cette couche mihtaire; et le sommeil qui s'empara bientôt d'eux annonçait qu'elle leur était familière.

Au point du jour, tout le monde fut debout; il se fit une toilette générale. Sans lem's traits prononcés, sans ces cheveux noirs comme le jais, sans cette peau huileuse et cuivrée, j'am-ais eu peine à reconnaître mes compagnons de la veille. Les hommes, vêtus en riches maquignons hollandais, avaient pour ceinture des sacoches de cuir, comme en portent les habitués du marché de Poissy ^. Les femmes, couvertes de bijoux d'or et d'argent, prenaient le costume des paysannes de Zélande ^. Les enfants même, que j'avais trouvés couverts de haillons, étaient proprement habillés, et se composaient une nouvelle physionomie. Tous sortirent bientôt de la maison, et prirent des directions diiïérentes, pour ne pas arriver ensemble sur la place du marché, où commençaient à se rendre en foule les gens des campagnes voisines. Christian, voyant que je m'apprêtais à le suivre, me dit qu'il n'avait pas besoin de moi de toute la journée; que je pouvais aller où bon me semblerait, jusqu'au soir où nous devions nous revoir chez la Duchesse. Il me mit ensuite quelques couronnes dans la main, et disparut.

Comme dans la conversation de la veille il m'a-

1 Poissu, localité située au nord de Paris, était, à cette époque, célèbre par Bon marché aux bestiaux, où venaient principalement s'approvisionner les bouchers de la capitale.

2 Zélande, province des Pays-Bas, chef-lieuiMiddelbourg, formée principalement d'îles comprises entre les deux bras de l'£Bcaat.

vait dit que je n'étais pas encore tenu de loger avec la troupe, je commençai par retenir un lit dans une auberge. Puis, ne sachant comment tuer le temps, je me rendis au champ de foire : j'y avais fait à peine quatre tours, que je m'y rencontrai nez à nez avec un ancien officier des bataillons réquisitionnaires, nommé Malgaret, que j'avais connu à Bruxelles, faisant, au Café Tiirc, des parties assez suspectes. Après les premiers compliments, il me questionna sur les motifs de mon séjour à Malines. Je lui fis une histoire; il m'en fit une autre sur les causes de son voyage; et nous voilà contents tous deux, chacun croyant avoir trompé l'autre. Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous revînmes sur le champ de foire, et dans tous les endroits oii il y avait foule, je rencontrais quelques-uns des pensionnaires de la DiœJiesse. Ayant dit à mon compagnon que je ne connaissais personne à Malines, je tournai la tête pour n'être pas reconnu par eux; je ne me souciais pas trop d'ailleurs d'avouer que j'avais de pareilles connaissances, mais j'avais affaire à un compère trop rusé pour prendre le change. « Voilà, me dit-il, en « m'examinant avec intention, voilà des gens qui « vous regardent bien attentivement.... Les connaî-

<t triez-vous, par hasard? » Sans tourner la tête, je

répondis que je ne les avais jamais vus, et que je ne savais pas même ce qu'ils pouvaient être. « Ce qu'ils « sont, reprit mon compagnon, je vais vous le dire;... <( en supposant que vous l'ignoriez... Ce sont des « voleurs ! — Des voleurs ! repris-je... Qu'en savez- « vous'?... — Ce que vous en allez savoir vous- « même tout à l'heure, si vous voulez me suivre, car « il y a gros à parier que nous n'irons pas bien « loin sans les voir travailler^... Eh, voyez x>lutôt !» Levant les yeux vers le groupe formé devant une

1 TravaiUer, terme d'argot, pour voler. C'est, du reste, du langage des malfaiteurs qu'est venue l'expression incorrect-e, aujourd'hui familière-

ménagerie, j'aperçus en effet bien distinctement un des faux maquignons enlever la bourse d'un gros uourrisseur de bestiaux, que nous vîmes un instant après la cliercher dans toutes ses poches de la meilleure foi du monde; le Bohémien entra ensuite dans ime boutique de bijoutier, oii se trouvaient déjà deux des Zélandaises de contrebande, et mon compagnon m'assm'a qu'il n'en sortirait qu'après avoir escamoté quelqu'un des bijoux qu'il faisait étaler devant lui. ISTous quittâmes alors notre poste d'observation, pour aller dîner ensemble. Vers la fin du repas, voyant mon convive disposé à jaser, je lo pressai de m'apprendre au juste quels étaient les gens qu'il m'avait signalés, l'assurant que, malgré les apparences, je ne les connaissais que très imparfaitement. H se décida enfin à parler, et voici comment il s'expliqua :

« C'est dans la prison (Rasphuys) de Gand, oii je « passai six mois, il y a quelques années, à la suite « d'une partie dans laquelle il se trouva des dez jDipés, « que j'ai connu deux hommes de la bande que je « viens de retrouver à Malines; nous étions de la « même chambrée. Comme je me faisais passer pour « un volem' consommé, ils me racontaient sans dc- « fiance leui's tours de passe-passe, et me donnaient « même tous les détails possibles sur leur singuhère « existence. Ces gens -là viennent des campagnes « de la Moldavie, oii cent cinquante mille des leurs « végètent, comme les Juifs eu Pologne, sans pouce voir occuper d'autre ofiice que celui de bourreau. « Leiu' nom change avec les contrées qu'ils parcou- (( rent : ce sont les Ziguiners de L'Allemagne, îes « Gypsies de l'Angleterre, les Zingari ^ de l'Itahe, les

ment employée : « (J'est 'le la belle ouvrage. » Les nialfaiteiu'3 s'appellent encore, entre eux, des ouvriers.

1 Rapprocher tous ces vocables Ziguiners, Zingari, de celui employé aujourd'hui, Uigane.

Mkmoires dk Vidocq, t. P"". 5

« Gitanos de l'Espagne, les Bohémiens de la France « et de la Belgique; ils courent ainsi toute l'Europe. « exerçant les métiers les plus abjects ou les plus « dangereux. On les voit tondre les chiens, dire la « bonne aventure, raccommoder la faïence, étamer « le cuivre, faire une musique détestable à la porte « des tavernes, spéculer sur les peaux de lapin, et « clianger les pièces de monnaie étrangère qui se « trouvent détournées de leur circulation habituelle. <( Ils vendent aussi des spécifiques contre les mala- « dies des bestiaux, et pom' activer le débit, ils « envoient à l'avance dans les fermes des affidés qui, « sous prétexte de faire des achats, s'introduisent « dans les étables, et jettent dans la mangeoire des « di'ogues qui rendent les animaux malades. Ils se « présentent alors; on les reçoit à bras ouverts : con- (( naissant la nature du mal, ils le neutralisent aisé- « ment, et le cultivateur ne sait comment leur témoi- « gner sa reconnaissance. Ce n'est pas tout encore : « avant de quitter la ferme, ils s'informent si le (t patron n'aurait pas des couronnes de telle ou telle « année, à telle ou telle empreinte, promettant de (( les acheter avec prime. Le campagnard intéresse, « comme tous ceux qui ne trouvent que rarement « et difficilement l'occasion de gagner de l'argent. « le campagnard s'empresse d'étaler ses espèces. « dont ils trouvent toujours moyen d'escamoter uni' « partie. Ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'on les a « vus répéter impunément plusieurs fois un pareil « manège dans la même maison. Enfin, et c'est ce « qu'il y a de plus scabreux dans leur aiïaire, ils « ]5rofitent de ces circonstances et de la connaissance « des localités, pour indiquer aux chauffeurs ^ les

1 ClMuffeun, bandits qui, à cette époque, brûlaient les pieds de leurs victimes pour les obliger à dire où était leur argent. Les bandes les plus célèbres furent celles de la Beauce, qui terrorisèrent pendant plusieurs années la région d'Etampes, Anneau, Chartres. Récemment, nous avons vu reparaître ce type de criminels avec les fameux chanffeiurg dt la Dràmt.

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« fermes isolées où il v a de l'aro^ent. et les moyens (' de s'y introduire; il est inutile de vous dire qu'ils « ont ensuite part au gâteau. »

Malgaret me donna encore sur les Bohémiens beaucoup de détails, qui me déterminèrent à quitter immédiatement une aussi dangereuse société.

Il parlait encore en regardant de temps en temps dans la rue, par la fenêtre près de laquelle nous dînions; tout à coup je Tentendis s'écrier : « Parbleu « voilà mon homme du Basphiiys de Gand ! ! !...» Je regarde à mon tom\... c'était Christian, marcha/nt fort vite et d'un air très affairé. Je ne pus retenir une exclamation. Malgaret, profitant de l'espèce de trouble oti m'avaient jeté ses révélations, n'eût pa& de peine à me faire raconter comment je m'étais lié avec les Bohémiens. Me voyant bien déterminé à leur fausser compagnie, il me proposa de l'accompagner à Oourtrai, où il avait, disait -il, à faire qnelques bonnes parties. Après avoii" retiré de mon auberge le peu d'effets que j'y avais apportés de chez la Duchesse, je me mis en route avec mon nouv^el associé, mais nous ne trouvâmes pas à Courtrai tes paroissiens ^ que Malgaret y com])tait rencontrer, et au lieu de leur argent, ce fut le nôtre qui sauta. Désespérant de les voir paraître, nous revînmes à Lille. Je possédais encore une centaine de francs; Malgaret les joua pour notre compte ^. et les perdit avec ce qui lui restait; j'ai su depuis qu'il s'était entendu poui- me dépouiller, avec celui qui jouait contre lui.

Ce qui prouve, une fois de plus, que les procédés des professionnels du crime ne varient guère, et que la répression du banditisme contemporain serait relativement facile, à condition que la police disposât d'agents bien dressés, expérimentés et initiés à toutes les ruses et méthodes des malandrins.

1 l'aroUnien^, gens de la même paroisse, de la même bande.

2 Malgaret len joua pour notre compte... Ce procédé est fréquenunent employé par ies grecs actuel*. Tls le désignent sous le nom d'allumage. Les joueurs de cette espèce sont des allumeurs.

Dans cette extrémité, j'eus recours à mes connaissances : quelques maîtres d'armes, auxquels je dis un mot de la position oii je me trouvais, donnèrent à mon bénéfice un assaut qui me fournit une centaine d'écus. Muni de cette somme, qui me mettait pour* ciuelque temps à l'abri du besoin, je recommençai à courir les lieux publics, les bals. Ce fut alors qu»? je formai une liaison dont les circonstances et les suites ont décidé du sort de ma vie tout entière. Eien de plus simple que le commencement de cet important épisode de mon histoire. Je rencontre au bal de la Montagne une femme galante, avec laquelle je me trouve bientôt au mieux; Fraucine, e'était son nom, paraissait m 'être fort attachée, elle me faisait à chaque instant des protestations de fidélité, ce qui ne l'empêchait pas de recevoir quelquefois en cachette un capitaine du génie.

Je les surprends un jour, soupant tète à tète chez xm traiteur de la place Eiourt : transporté de rage, je tombe à grands coups de poing sur le couple stupéfait. Francine, tout échevélée, prend la fuite, mais son partner reste sur la place : plainte en voies de fait; on m'arrête, on me conduit à la prison du Petit Hôtel. Pendant que mon affaire s'instruit, je reçois la visite de quantité de femmes de ma connaissance, qui se font un devoir de me porter des consolations. Francine l'apprend, sa jalousie s'éveille, elle congédie le désastreux capitaine, se désiste de la plainte qu'elle avait d'abord déposée eu même temps que lui, et me fait supplier de la recevoir; j'eus la faiblesse d'y consentir. Les juges ont connaissance de ce fait, qu'on envenime, en présentant la déconfiture du capitaine comme un guet-à-pens concerte entre moi et Francine; le jour du jugement arrive, et je suis condamné à trois mois de prison.

Du Petit Hôtel on me transféra à la tour Saint- Pierre, où j'obtins une chambre particulière qu'on

appelait l'Œil de Bœuf. Francine m'y tenait compagnie une partie de la journée i, et le reste du temps se passait avec les autres détenus. Parmi eux se trouvaient deux anciens sergents-majors, Grouard et Herbaux, ce dernier fils d'un bottier de Lille, tous deux condamnés pour faux, et un cultivateur nommé Boitel, condamné à six années de réclusion pour vol de céréales : ce dernier, père d'une nombreuse famille, se lamentait continuellement d'être enlevé, disait-il, à l'exploitation d'un petit bien que lui seul pouvait faire valoir avantageusement. Malgré le délit dont il s'était rendu coupable, on s'intéressait à lui ou plutôt à ses enfants, et plusieurs habitants de sa commune avaient présenté en sa faveur des demandes de commutation qui étaient demeurées sans résultat ; le malheureux se désespérait, répétant souvent qu'il donnerait telle où telle somme pour acheter sa liberté. Grouard et Herbaux, qui restaient à la Tour Saint-Pierre, en attendant le départ de la chaîne, imaginèrent alors d'obtenir sa grâce, au moyen d'un mémoire qu'ils rédigèrent en commun, ou plutôt ils combinèrent de longue main le plan qui devait m 'être si funeste.

Bientôt Grouard se plaignit de ne pas pouvoir travailler tranquillement, au milieu du brouhaha d'une salle qu'il partageait avec dix-huit ou vingt détenus qui chantaient, bavardaient - ou se querellaient toute la journée. Boitel, qui m'avait rendu quelques petits services, me pria de prêter ma chambre aux rédacteurs, et je consentis, quoique avec répugnance, à les y laisser quatre heures par jour. Dès le lendemain on s'y installa, et le concierge s'y introduisit plusieurs fois lui-même en secret. Ces

1 Les prisons d'alors ne semblent-elles pas donner un avant-goût des geôles actuelles, où, sauf la cohabitation avec leurs tristes compagnes, les malfaiteurs trouvent tant d'aises, qu'ils ne redoutent plus la réclusion, quand ils ne la recherchent pas, pour s'assurer un asile pendant la mauvaise saison?

allées et venues, le mystère dont on s'entourait, eussent éveillé les soupçons d'un homme familiarisé avec les intrigues de prison; mais, étranger à toutes ces menées, occupé à me divertii' à la cantine avec les amis qui venaient me visiter, je m'occupais assez peu de ce qu'on faisait ou de ce qu'on ne faisait pas à l'Œil de Bœuf.

Au bout de huit jours, on me remercia de mon obligeance, en m 'annonçant que le Mémoire était achevé, et qu'on avait l'espoir bien fondé d'obtenir la grâce du pétitionnaire, sans envoyer les pièces à Paris, attendu qu'on se ménageait de puissantes protections auprès du représentant du peuple en mission à Lille. Tout cela ne me paraissait pas fort clair, mais je n'y fis pas grande attention, en songeant que, n'étant pour rien dans l'affaire, je n'avais aucune raison de m'en inquiéter; elle prenait cependant une tournure qui eût dû triompher de mon insouciance : quarante-huit heures s'étaient à peine écoulées depuis l'achèvement du Mémoire, que deux frères de Boitel, arrivés tout exprès du pays, vinrent dîner avec lui à la table du concierge. A la fin du repas, une ordonnance arrive et remet un paquet au concierge, qui l'ouvi'e et s'écrie : « Bonne nouvelle, ma foi !.,. c'est l'ordre de mise en hberté de Boitel.» A ces mots, on se lève en tumulte, on s'embrasse, on examine l'ordre, on se félicite, et Boitel, qui avait fait partir ses effets la veille, quitte immédiatement la prison sans faire ses adieux à aucun des détenus.

Le lendemain, vers dix heures du matin, l'inspectem- des prisons vient visiter sa maison; le concierge lui montre l'ordre de mise en liberté de Boitel ; il ne fait qu'y jeter un coup d'œil, dit que l'ordre est faux, et s'oppose à l'élargissement du prisonnier, jusqu'à ce qu'il en ait été référé à l'autorité. Le concierge annonce alors que Boitel est sorti de la veille.

L'inspecteur lui témoigne son étonnement de ce qu'il se soit laissé abuser par un oidre revêtu de signatui'es qui lui sont inconnues, et finit par le consigner : il part ensuite avec Tordre, et acquiert bientôt la certitude, qu'indépendamment de la fausseté des signatures, il présente des omissions et des erreurs de formule de nature à frapper la personne la moins familière avec ces sortes de pièces.

On sut bientôt dans la prison que l'inspecteur avait consigné le concierge, pour avoir laissé sortir Boitel sm- un faux ordre, et je commençais alors à soupçonner la vérité. Je voulus obliger Grouard et Herbaux à me la dire tout entière, entrevoyant confusément que cette affaire pouvait me compromettre; ils me jurèrent leurs grands dieux, qu'ils n'avaient fait rien autre chose que de rédiger le Mémoire, et qu'ils étaient eux-mêmes étonnés d'un succès si prompt. Je n'en crus pas un mot, mais n'ayant pas de preuves à opposer à ce qu'ils avançaient, il ne me restait qu'à attendi'e l'événement. Le lendemain je fus mandé au greiïe : aux questions du juge d'instruction, je répondis que je ne savais rien touchant la confection du faux ordre, et que j'avais seulement prêté ma chambre, comme le seul endroit tranquille de la prison, pour préparer le Mémoire justificatif. J'ajoutai que tous ces détails pouvaient être attestés par le concierge, qui venait fréquemment dans cette pièce pendant le travail, paraissant s'intéresser beaucoup à Boitel. Grouard et Herbaux fm-ent également interrogés, puis mis au secret; pom' moi je conservai ma chambre. A peine y étais-je entré, que le camarade de lit de Boitel vint me trouver, et me déclara toute l'intrigue, que je ne faisais encore que soupçonner.

Grouard entendant Boitel répéter à chaque instant qu'il donnerait volontiers cent écus pour obtenir sa liberté, s'était concerté avec Herbaux sur les

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moyens de le faire sortir de prison, et ils n'avaient pas trouvé de moyen "plus simple que de fabriquer un faux ordre. Boitel fut mis, comme on le pense bien, dans la confidence; seulement on lui dit que. comme il y avait plusieurs personnes à gagner, il donnerait quatre cents francs. Ce fut alors qu'on me pria de prêter ma chambre, qui était indispensable pour confectionner le faux ordre, sans être aperçu des autres détenus ; le concierge était du reste dans la confidence, à en juger par ses visites fréquentes, et par les circonstances qui avaient précédé eb suivi la sortie de Boitel. L'ordre avait été apporté l)ar un ami d'Herbaux, nommé StofiSet. Il paraissait, au surplus, que pour décider Boitel à donner les quatre cents francs, les faiseurs lui avaient persuadé qu'ils partageraient avec moi, quoique je n'eusse rendu d'autre service que de prêter ma chambre.

Instruit de toute la menée, je voulus d'abord décider celui qui me donnait ces détails, à faire sa déclaration, mais il s'y refusa obstinément, en disant qu'il ne voulait pas révéler à la justice un secret confié sous serment, et qu'il ne se souciait pas d'aiUeurs de se faire assommer tôt ou tard par les détenus, pour avoir mangé le morceav (révélé). H me dissuada même de rien découvrir au juge d'instruction, en m'assm*ant que je ne courais pas le moindre danger. Cependant on venait d'arrêter Boitel dans son pays; ramené à Lille, et mis au secret, il nomma comme ayant concouru à son évasion, Grouard, Herbaux, Stofi&et et Vidocq. Sur ses aveux, nous fûmes interrogés à notre tom*, et. fort des consultations de prison, je persistai dans mes premières déclarations, tandis que j'eusse pu me tirer à l'instant d'affaire, en déposant de tout ce que m'avait appris le camarade de lit de Boitel; j'étais même tellement convaincu qu'il ne pouvait s'éle-

ver contre moi aiiciine charge sérieuse, que je restai atterré, lorsque, voulant sortir à respiation de mes trois mois, je me vis écroué comme prévenu de complicité de faux en écritures anthentiqiies et pvhliques.

CHAPITEE V

Trois évasions. — Les Chmiffeurs. — Le suicide. — L'interrogatoire. — Je suis accusé d'assassinat. — On me renvoie de la plainte. — Nouvelle évasion. — Départ pour Ostende. — Les contrebandiers. — Je sms repris.

Je commençai alors à soupçonner que toute cette alïaire pourrait mal tourner pour moi; mais une rétractation qu'il m'était impossible d'appuyer d'aucunes preuves devait m'être plus dangereuse que le silence, il était d'ailleurs trop tard pour songer à le rompre. Toutes ces idées m'agitèrent si vivement, que j'en fis une maladie pendant laquelle Francine me prodigua toutes sortes de soins. A peine fus-je convalescent, que ne pouvant supporter plus long-temps l'état d'incertitude où j'étais sur l'issue de mon affaire, je résolus de m'évader, et de m'évader par la porte, bien que cela dût paraître assez difficile. Quelques observations particulières me déterminèrent à choisir cette voie de préférence à toute autre. Le guichetier de la Tour Saint-Pierre était un forçat du bagne de Brest, condamné à perpétuité 1. Lors de la révision des condamnations,

1 On n'a pas à s'étonner d'avoir vu prendre Vidocg, ancien forçat, comme policier, avec d'autres ex-forçats comme adjoints, puisque c'étaient des torçatfi à perpétuité qui servaient de guichetiers dans les prisons. D'ailleurs, à notre époque, l'exécution des arrêts de justice portant la mort

d'après le Code de 1791, il avait obtenu une commutation en six amiées de réclusion dans les prisons de Lille, oii il se rendit utile au concierge. Celui-ci, persuadé qu'un homme qui avait passé quatre ans au bagne, était un aigle en fait de surveillance, puisqu'il devait connaître à peu près tous les moyens d'évasion, le promut aux fonctions de guichetier, qu'il croyait ne pas pouvoir mieux confier. C'était cependant sur l'ineptie de ce prodige de finesse que je comptais pour réussir dans mon projet, et il me paraissait d'autant plus facile à tromper, qu'il était plus confiant dans sa perspicacité. Je comptais, en un mot,passer devant lui sous l'uniforme d'un oflBcier supérieur chargé de visiter deux fois par semaine la Tour Saint-Pierre, qui servait aussi de prison militaire. FrancLne, que je voyais presque tous les jours, me fit faire les habits nécessah^es, qu'elle m'apporta dans son manchon. Je les essayai aussitôt, ils m'allaient à merveille; quelques détenus qui me virent sous ce costume assurèrent qu'il était impossible de ne pas s'y méprendre. Je me trouvais, il est vrai, de la même taille que l'officier dont j'allais jouer le rôle, et le gTime me vieiUissait de vingt-cinq ans. Au bout de quelques jours il vient faire sa ronde ordinaire. Pendant qu'un de mes amis l'occupe, sous prétexte d'examiner les aUments, je me travestis à la hâte, et me présente à la porte : le guichetier me tire son bonnet, m'ouvre, et me voilà dans la rue. Je cours chez une amie de Francine, oii je devais me rendre dans le cas oii je parviendrais à m'évader, et bientôt eUe-même vient m'y joindre.

n'eet-elle pas confiée actuellement à des détenus? Les exécuteurs des hautesœuvres, aux baijnes de Xouméa et de Caveuno sont des forçats.

Vidocfi a raison quand, plus bas, il qualifie cette façon de faire : l'ineptie Je ce proiHae de finesse. 1) est vrai que, plus tard, il protita d'une semblable vtepti". L'idée est restée dans le populaire et il n'est pas rare d'entendre dire,- dans les campapies. que r s Ce sont les anciens braconniers qui f'^pt les meilleurs cardes-rhpsse. »

J'étais là fort en sûreté si j'eusse pu me résoudre à m'y tenii' caclié, mais comment subir un esclavage presque aussi dur que celui de la Tour Saint-Pierre. Depuis trois mois que j'étais enfermé entre quatre mm-ailles, il me tardait de dépenser une activité si long-temps comprimée. J'annonçai l'intention de sortit^ et comme chez moi une volonté de fer était toujours l'auxiliaire des fantaisies les plus bizarres, je sortis. Une première excursion me réussit. Le lendemain, au moment oii je traversais la rue Écrémoise, un sergent de ville nommé Louis, qui avait eu l'occasion de me voir pendant ma détention, vint à ma rencontre, et me demanda si j'étais libre. Il passait pour une mauvaise x)ratique; d'un geste il pouvait d'ailleurs réunir vingt personnes... Je lui dis que j'étais disposé à le suivre, en le priant de me laisser dire adieu à ma maîtresse, qui se trouvait dans une maison rue de l'Hôpital; il y consent, et nous trouvons en eiïet Francine, qui reste fort surprise de me voii' en pareille compagnie : je lui dis qu'ayant réflécM que mon évasion pourrait me nuire dans l'esprit des juges, je me décidais à retourner à la Tour Saint-Pierre ijour y attendre l'issue du procès,

Francine ne comprenait pas d'abord que je lui eusse fait dépenser trois cents francs pom* retourner au bout de quatre mois en prison. Un signe la mit au fait, et je trouvai même le moyen de lui dire de me mettre des cendi^es dans ma poche, pendant que nous prenions un verre de rhum, Louis et moi; puis nous nous mîmes en route pour la prison. Arrivé avec mon guide dans une rue déserte, je l'aveugle avec ime poignée de cendres, et regagne mon asile à toutes jambes.

Louis ayant fait sa déclaration, on mit à mes trousses la gendarmerie et les agents de police, y compris un commissaire nommé Jacquard, qui répondit de me prendre dans le cas où je n'au-

rais pas quitté la ville. Je n'ignorais aucune de ces dispositions, et, au lieu de mettre un peu de circonspection dans mes démarches, j'aiïectais les plus ridicules bravades. On eût dit que je devais profiter de la prime promise pour mon arrestation. J'étais cependant vigoureuseument pourchassé; on va s'en faire une idée.

Jacquard apprend un jour que je devais dîner rue Notre-Dame, dans une maison à parties ^ : il accourt aussitôt avec quatre agents, les laisse au rezde-chaussée, et monte dans la pièce où je me disposais à me mettre à table avec deux femmes. Un fourrier de lecrutement, qui devait former partie carrée, n'était point encore arrivé. Je reconnais le commissaire, qui, ne m'ayant jamais vu, ne peut avoir le même avantage; mon travestissement eût d'aiUeurs mis en défaut tous les signalements du monde. Sans me troubler nullement, je l'approche, et, du ton le plus naturel, je le prie de passer dans un cabinet dont la porte vitrée donnait sur la salle du banquet : « C'est Vidocq que vous cherchez, lui disje alors.. Si vous voulez attendre dix minutes, je vous le ferai voir... Voilà son couvert, il ne peut guère tarder... Quand il entrera je vous ferai signe; mais, si vous êtes seul, je doute que vous réussissiez à le prendre, car il est armé et décidé à se défendre. — J'ai mes gens sur l'escalier, répondit-il, et s'il s'échappe... — Gardez-vous bien de les y laisser, repris-je avec un

empressement affecté , si Vidocq les aperçoit, il

se méfiera de quelque embuscade, et alors adieu l'oiseau. — Mais oii les mettre? — Eh ! mon Dieu, dans ce cabinet... Sui'tout, pas de bruit, car tout manquerait..., et j'ai plus d'intérêt que vous à ce qu'il soit à l'ombre...» Voilà mon commissaire cla-

1 Maison où l'on s'amuse avec des femmes. L'expression « partie carrée, employée plus bas, précise davantage.

quemuré avec ses agents dans le cabinet. La porte fort solide est fermée à double tour. Alors, bien certain de fuir à temps, je crie à mes prisonniers : «Vous « cherchiez Vidocq... eh bien ! c'est Yidocq qui vous « met en cage... Au revoir. » Et me voilà parti comme un trait, laissant la troupe crier au secours, et faire des eflbrts inouïs pour sortir du malencontreux cabinet.

Deux escapades du même genre me réussirent encore, mais je finis par être arrêté et reconduit à la Tour Saint-Pierre, où, pour plus de sûreté, l'on me mit au cahot avec un nommé Calendrin, qu'on punissait ainsi de deux tentatives d'évasion. Calendrin, qui m'avait connu pendant mon premier séjour en prison, me fit aussitôt part d'une nouvelle tentative qui devait s'effectuer au moyen d'un trou pratiqué dans le mur du cachot des galériens, avec lesquels nous pouvions communiquer. La troisième nuit de ma nouvelle détention, on se mit eiïectivement en devoir de partir; huit des condamnés, qui passèrent d'abord, furent assez heureux pour n'être pas aperçus du factionnaire, placé à très peu de distance.

Nous restions encore sept. On tira à la courte paille comme c'est l'usage en pareille occasion, pour savoir qui passerait le premier des sept; le sort m'ayant favorisé, je me déshabillai pour me gUsser plus facilement dans l'ouverture, qui était fort étroite; mais au grand désappointement de tout le monde, j'y restai engagé, de manière à ne pouvoir ni avancer ni reculer. C'est vainement que mes compagnons voulurent m'en arracher à force de bras; j'étais pris comme dans un étau, et la douleur de cette position devint tellement vive, que n'espérant plus de secours del'intérieur, j'appelai le factionnaire pour lui demander du secours ; il approcha avec les précautions d'un homme qui craint une surprise, et me croisa la

baïonnette sur la poitrine, en me défendant de faire le moindre mouvement. A ses cris, le poste prit les armes, et je fus extrait de mon trou, non sans y laisser maints lambeaux de chair. Tout meurtri que j'étais, on me transféra immédiatement à la prison du Petit Hôtel, oii je fus mis au cachot, les fers aux pieds et aux mains.

Dix jours après, j'en sortis à force de prières et de promesses de renoncer à toute tentative d'évasion ; on me remit avec les autres détenus. Jusqu'alors j'avais vécu avec des hommes qui étaient loin d'être irréprochables, avec des escrocs, des voleurs, des faussaires, mais je me trouvai là confondu avec des scélérats consommés : de ce nombre était un de mes compatriotes, nommé Desfosseux, d'une intelligence singulière, d'une force prodigieuse, et qui condamné aux travaux forcés dès l'âge de dix -huit ans, s'était évadé trois fois du bagne, oii il devait retom^ner avec la première chaîne ^. 11 fallait l'entendre raconter ses hauts faits aux détenus, et dire froidement que la guillotine pourrait bien -faire un jour de sa viande de la chair à saucisses. Malgré le secret effroi que m'inspira d'abord cet homme, j'aimais à le questionner sur l'étrange profession qu'il avait embrassée, et ce qui m'engageait à frayer plus particuUèrement avec lui, c'est que j'espérais toujours qu'il me procurerait des moyens d'évasion. Par le même motif, je m'étais lié avec plusieurs individus arrêtés comme faisant partie d'une bande de quarante à craquante chauffeurs, qui com'aient les campagnes voisines, sous les ordres du fameux Sallambier : c'étaient les nommés Chopine dit Xantais, Louis (de Douai). Duhamel dit le Lillois. Auguste Poissard dit le Provençal, Caron le jeune, Caron le Bossu, et Bruxellois

1 La chaîne. Viiiopii eu fait plus loin une description détaillée, accoinpaguée do détails tochniques (|ui nous dispeuseut de plus longues expUcatiors. (Voir pages 149 et suivantes).

dit l'Intrépide, surnom qu'il mérita depuis par un trait de courage tel qu'on n'en voit pas souvent dans les bulletins.

Au moment de s'introduire dans une ferme avec six de ses camarades, il passe la main gauche dans une ouverture faite au volet, pour détacher la clavette, mais lorsqu'il veut se retirer, il sent son poignet pris dans un nœud coulant... Éveillés par quelque bruit, les habitants de la ferme lui avaient tendu ce piège : trop faibles, toutefois, pour faire une sortie contre une bande que la renommée grossissait de beaucoup, ils n'eussent pas osé sortir. Cependant l'expédition ayant été retardée, on allait se trouver

surpris par le jour Bruxellois voit ses camarades,

interdits, se regarder entre eux avec hésitation; il lui vient dans l'idée que, pour éviter les révélations, ils vont lui brûler la cervelle... De la main droite, il saisit un couteau à gaine, à detix fins, qu'il portait toujours, se coupe le poignet à l'articulation, et s'enfuit avec ses camarades, sans être arrêté par la douleur. Cette scène extraordinaire, dont on a placé le théâtre dans mille endroits différents, s'est réellement passée aux environs de Lille; elle est bien counue dans les départements du Xord, oii beaucou]) de gens se rappellent encore d'avoir vu exécuter, manchot, celui .qui en fut le héros.

Présenté par un praticien aussi distingué que mou compatriote Desf osseux, je fus reçu à bras ouverts dans ce cercle de bandits, où du matin au soir on ne faisait que comploter de nouveaux moyens d'évasion. Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, je pus remarquer que, chez les détenus, la soif de la Uberté devenant une idée fixe, peut enfanter des combinaisons incroyables poui' l'homme qui les discute dans une parfaite tranquillité d'esprit. La liberté !..., tout se rapporte à cette pensée; elle poursuit le détenu pendant ces journées que l'oisiveté

rend si longues, pendant ces soirées d'hiver qu'il doit passer dans une obscurité complète, livré aux tourments de son impatience. Entrez dans quelque prison que ce soit, vous entendrez des éclats d'une joie bruyante, vous vous croirez dans un lieu de plaisir... ;

approchez ; ces bouches grimacent, mais les yeux

ne rient pas, ils restent fixes, hagards; cette gaîté de convention est toute factice dans ses élans désordonnés, comme ceux du chacal qui bondit dans sa cage pour en briser les barreaux.

Sachant cependant à quels hommes ils avaient affaire, nos gardiens nous surveillaient avec un soin qui déjouait tous nos pians : l'occasion qui seule assurait le succès vint enfin s'ofi'rir, et je la saisis avant que mes compagnons, tout fins qu'ils étaient, y eussent même pensé. On nous avait conduits à l'interrogatoire au nombre d'environ dix-huit. !Nous nous trouvions dans l'antichambre du juge d'instruction, gardés par des soldats de ligne et par deux gendarmes dont l'un avait déposé près de moi son chapeau et son manteau, pour entrer au parquet ; son camarade l'y suivit bientôt, appelé par un coup de sonnette. Aussitôt je mets le chapeau sur ma tête, je m'enveloppe du manteau, et prenant un détenu sous le bras, comme si je le conduisais satisfaire un besoin, je me présente à la porte; le caporal de garde me l'ouvre, et nous voilà dehors. Mais que devenir sans argent, et sans papiers? Mon camarade gagne la campagne; pour moi, au risque d'être encore pris, je retourne chez Francine, qui, dans la joie de me revoir, se décide à vendi'e ses meubles, pour fuir avec moi en Belgique. Cette résolution s'exécuta. Nous alHons partir, lorsqu'un incident des plus inattendus, et que mon inconcevable insouciance explique seule, vint tout bouleverser.

La veille du départ, je rencontre, à la brune, une femme de Bruxelles, nommée Elisa, avec laquelle

j'avais eu des rapports intimes. Elle me saute en quelque sorte au cou, m'emmène souper avec elle, en triomphant d'une faible résistance, et me garde jusqu'au lendemain matin. Je fis accroire à Francine. qui me cherchait de tous côtés, que, poursuivi par des agents de police, j'avais été forcé de me jeter dans une maison d'oii je n'avais pu sortir qu'au point du jour. EUe en fut d'abord convaincue; mais le hasard lui ayant fait découvrir que j'avais passé la nuit chez une femme, sa jalousie sans bornes éclata en reproches sanglants contre mon ingratitude; dans l'excès de sa fureur, elle jura qu'elle allait me faire arrêter. Me faire mettre en prison, c'était assurément le mode le plus sûr de s'assurer contre mes infidélités ; mais Francine étant femme à le faire comme elle le disait, je crus prudent de laisser s'évaporer sa colère, sauf à reparaître au bout de quelque temps, pour partir avec elle, comme nous en étions convenus. Ayant cependant besoin de mes eiïets, et ne voulant pas les lui demander, dans la crainte d'une nouvelle explosion, je me rends seul à l'appartement que nous occupions, et dont elle avait la clef. Je force un volet ; je prends ce qui m'était nécessaire, et je disparais.

Cinq jours se passent : vêtu en paysan, je quitte l'asile que je m'étais choisi dans un faubourg; j'entre en ville, et me présente chez une couturière, amie intime de Francine, dont je comptais employer la médiation pour nous réconcilier. Cette femme me reçoit d'un air tellement mêlé d'embarras, que, craignant de la gêner en l'exposant à se compromettre, je la prie seulement d'aller chercher ma maîtresse. — Oui ! me dit-elle, d'un air tout à fait extraordinaire, et sans lever les yeux sur moi. Elle sort. Kesté seul, je réfléchissais à ce singulier accueil

On frappe; j'ouvre, croyant recevoir Francine dans mes bras,.... c'est une nuée de gendarmes et d'agents de police qui fondent sur moi, me saisissent.

me garrottent, et me conduisent devant le magistrat de sûreté, qui débute par me demander où j'avais logé depuis cinq jours. Ma réponse fut courte; je n'eusse jamais compromis les personnes qui m'avaient reçu. Le magistrat me fit observer que mon obstination à ne vouloir donner aucune explication pourrait me devenir funeste, qu'il y aUait de ma tête, etc., etc. Je n'en fis que rire, croyant voir dans cette phrase une manœuvre pour arracher des aveux à un prévenu en l'intimidant. Je persistai donc à me taire; et l'on me ramena au Petit Hôtel.

A peine ai-je mis le pied dans le préau, que tous les regards se fixent sur moi. On s'appeUe, on se parle à l'oreille; je crois que mon travestissement cause tout ce mouvement, et je n'y fais plus d'attention. On me fait monter dans un cabanon, où. je reste seul sur la paille, les fers aux pieds. Au bout de deux heures parait le concierge, qui. feignant de me plaindre et de prendre intérêt à moi, m'insinue que mon refus de déclarer où j'avais passé les cinq derniers jours pourrait me nuire dans l'esprit des juges. Je reste inébranlable. Deux hem-es se passent encore : le concierge reparaît avec un guichetier, qui m'ôte les fers, et me fait descendre au greffe, où je suis attendu par deux juges. Nouvel interrogatoire, même réponse. On me déshabille de la tète aux pieds; on m'applique surabondamment sur l'épaule tlroite une claque à tuer un bœuf, pour faire paraître la marque, dans le cas où j'aurais été antérieurement flétri; mes vêtements sont saisis, décrits dans le procès-verbal déposé au greffe; et je remonte dans mon cabanon, couvert d'une chemise de toile à voiles et d'un surtout mi-partie gris et noir, en lambeaux qui pouvait avoir usé deux générations de détenus.

Tout cela commençait à me donner à réfléchir. Il était évident que la couturière m'avait dénoncé: mais dans quel intérêts Cette femme n'avait aucun

DE VÎDOCQ 91

grief contre moi; malgré ses emportements, Franeine y eût regardé à deux fois avant de me dénoncer; et si je m'étais retiré pendant quelques jours, c'était réellement moins par crainte que pour éviter de l'irriter par ma présence. Pourquoi d'ailleurs ces interrogatoires réitérés, ces phrases mystérieuses du

concierge, ce dépôt de vêtements'? Je me perdais

dans un dédale de conjectures. En attendant, j'étais au secret le plus rigoureux, et j'y restai vingt-cinq mortels jours. On me fit alors subir l'interrogatoire suivant, qui me mit sur la voie :

— Comment vous appelez -vous?

— Eugène-François Vidocq.

— Quelle est votre profession?

— Militaire.

— Connaissez -vous la fille Francine Longuet?

— Oui; c'est ma maitresse.

— Savez-vous oii elle est en ce moment?

— Elle doit être chez une de ses amies, depuis qu'elle a vendu ses meubles.

— Comment se nomme cette amie?

— Madame Boui'geois.

— Où demeure-t-elle?

— Eue Saint-André, maison du boulanger.

— Depuis combien de temps aviez -vous quitté la fille Longuet quand vous avez été arrêté?

— Depuis cinq jours.

— Pourquoi l'aviez-vous quittée?

— Pour éviter sa colère; elle savait que j'avais passé la nuit avec une autre femme, et, dans un accès de jalousie, elle me menaçait de me faire arrêter.

— Avec quelle femme avez -vous passé cette nuit?

— Avec une ancienne maîtresse.

— Comment se nomme-t-elle?

— Élisa je ne lui ai jamais connu d'autre nom.

— OÙ demeure-t-elle'?

— A Bruxelles, où elle est, je crois, retournée.

— Où sont les effets que vous aviez chez la fille Longuet?

— Dans un lieu que j'indiquerai, si besoin est.

— Comment avez -vous pu les reprendre, étant brouillé avec elle, et ne voulant pas la voir.

— A la suite de notre querelle, dans le café où elle m'avait retrouvé, elle me menaçait à cliaque instant de crier à la garde pour me faire arrêter. Connaissant sa mauvaise tête, je m'enfuis par des rues détournées, et gagnai la maison; elle n'était pas encore rentrée; c'est sur quoi je comptais; mais, ayant besoin de quelques-uns de mes effets, je forçai un volet pour entrer dans l'appartement, où je pris ce qui m'était nécessaire. Vous me demandiez tout à l'heure où étaient ces effets : je vais vous le dire maintenant : ils sont rue Saint-Sauveur, chez un nommé Duboc, qui en déposera,

— Vous ne dites pas la vérité Avant de quitter

Francine chez elle, vous avez eu ensemble une querelle très vive On assure que vous avez exercé

sur elle des voies de fait?

C'est faux Je n'ai point vu Francine chez

elle après la querelle; par conséquent, je ne l'ai pas maltraitée... Elle peut le dire ! ! !

— Reconnaissez-vous ce couteau?

— Oui : c'est celui avec lequel je mangeais ordinairement.

— Vous voyez que la lame et le manche sont couverts de sang? Cet aspect ne vous cause aucune

impression? Vous vous troublez !

— Oui, repris-je, avec agitation, mais qu'est-il

donc arrivé à Francine? Dites-le moi, et je vous

donnerai tous les éclaircissements possibles.

— Ne vous est-il rien arrivé de particuher, lorsque vous êtes venu enlever vos effets?

— Absolument rien, que je me rappelle au moins.

— Vous persistez dans vos déclarations'?

— Oui.

— Vous en imposez à la justice Pour vous

laisser le temps de réfléchir sur votre position et aux suites de votre obstination, je suspends votre interrogatoire; je le reprendrai demain Gendarmes,

veillez avec soin sur cet homme Allez !

Il se faisait tard quand je rentrai dans mon cabanon; on m'apporta ma ration; mais l'agitation où m'avait jeté cet interrogatoire ne me permit pas de manger; il me fut aussi impossible de dormir, et je passai la nuit sans fermer l'œil. Un crime avait été commis; mais sur qui?... Par qui?... Pourquoi me l'imputait-on?... Je me faisais ces questions x)our la millième fois, sans pouvoir y trouver de solution raisonnable, quand on vint me chercher le lendemain afin de continuer mon interrogatoire. Après les questions d'usage, une porte s'ouvrit, et deux gendarmes entrèrent, soutenant une femme... C'était

Francine Francine, pâle, défigurée, à peine recon-

naissable. En me voyant, elle s'évanouit. Je voulus m'approcher d'elle, les gendarmes me retinrent. On l'emporta. Je restai seul avec le juge d'instruction, qui me demanda si la présence de cette malheureuse ne me décidait pas à tout avouer. Je protestai de mon innocence, en assurant que j'ignorais jusqu'à la maladie de Francine. On me reconduisit en prison ; mais le secret fut levé, et je pus enfin espérer que j'allais connaître, dans tous ses détails, l'événement dont je me trouvais si singulièrement victime. Je questionnai le concierge; il resta muet. J'écrivis à Francine; on me prévint que les lettres que je lui adresserais seraient arrêtées au greffe. On m'annonça en même temps qu'elle était consignée à la i:)orte. J'étais sur des charbons ardents : je m'avisai enfin de mander un avocat, qui, après avoir pris connais-

sance des pièces de la procédure, m'apprit que J'étais

prévenu d'assassinat sur la personne de Francine

Le jour même où je l'avais quittée, on l'avait trouvée expirante, frappée de cinq coups de couteau, et baignée dans le sang. Mon départ précipité; l'enlèvement fiu'tif de mes effets, qu'on savait que j'avais transportés d'un endroit dans un autre, comme pour les dérober aux recherches de la justice; l'effraction du volet de l'appartement ; les traces d'escalade ; portant l'empreinte de mes pas; tout tendait à me faire considérer comme le coupable; mon travestissement déposait encore contre moi. On pensait que je n'étais venu déguisé que pour m 'assurer qu'elle était morte sans m'accuser. Une particularité qui eût tom-né à mon avantage, dans tout-e autre circonstance, aggravait encore les charges qui s'élevaient contre moi : dès que les médecins lui avaient permis de parler, Francine avait déclaré qu'elle s'était frappée elle-même, dans le désespoir de se voir abandonnée par un homme auquel elle avait tout sacrifié. Mais son attachement pour moi rendait son témoignage suspect; et l'on était convaincu qu'elle ne tenait ce langage que pour me sauver.

Mon avocat avait cessé de parler depuis mi quart

d'heure; je l'écoutais encore comme un homme

agité par le cauchemar. A vingt ans, je me trouvais sous le poids de la double accusation de faux et d'assassinat, sans avoir trempé dans aucun de ces deux

crimes ! ! ! J'agitai même dans mon esprit, si je

ne me pendrais pas aux barreaux du cabanon, avec

un lien de paille : J'en faillis

devenir fou. Je finis cependant par me remettre assez bien, pour réunir tous les faits nécessaires à ma justification. Dans les interrogatoires i)ostérieurs à celui que j'ai rapporté, ou avait beaucoup insisté SUT le sang dont le commissionnaire que j'avais pris pour transporter mes effets assurait avoir vu mes

mains couvertes; ce sang venait d'une blessure que je m'étais faite en cassant le carreau poui' ouviir le volet, et je pouvais produire deux témoins à l'appui de cette assertion. Mon avocat, auquel je fis part de tous mes moyens de défense, m'assura que, réunis à la déclaration de Francine, qui seule n'eût été d'aucun poids, ils assuraient mon renvoi de la plainte, ce qui arriva effectivement peu de jours après. Francine bien que très faible encore, vint aussitôt me voir, et me confirma tous les détails que m'avait révélé l'interrogatoire.

Je me trouvais ainsi débarrassé d'un poids énorme, sans être toutefois entièrement tiré d'inquiétude; mes évasions réitérées avaient retardé l'instruction de l'affaire de faux dans laquelle je me trouvais impliqué, et rien n'en indiquait le terme, Grouard ayant à son tour brûlé la politesse au concierge. L'issue de l'accusation dont je venais de triompher m'avait cependant fait concevoir quelque espoir, et je ne songeais nullement à m'évader, lorsque vint s'en offrir une occasion que je saisis pour ainsi dire instinctivement. Dans la chambre ovi l'on m'avait placé, se trouvaient des détenus de passage ; en venant en chercher deux un matin, poiu' les livrer à la correspondance ^, le concierge oublie de fermer la porte; je m'en aperçois : descendre au rez-dechaussée, tout examiner, est l'affaire d'un instant. Le jour ne faisait que paraître, et les détenus étant tous endormis, je n'avais rencontré personne sur l'escalier, personne à la porte non plus ; je la franchis, mais le concierge, qui boit l'absinthe dans un cabaret situé en face de la prison, m'aperçoit, et s'élance à ma poursuite, en criant à tue-tête : Arrête! Arrête! Il avait beau crier, les rues étaient encore désertes, et

1 Les détenus qui étaient transférés d une prison à une autre étaient alors conduits, de brigade en brigade, par la gendarmerie. C'est ce qu'oa appelait la correspondance.

l'espoir de la liberté me donnait des ailes. En quelques minutes je fus hors de la vue du concierge, et bientôt j'arrivai dans une maison du quartier Saint- Sauveur, où j'étais bien sûr qu'on ne songerait pas à venir me relancer. Il fallait d'un autre côté quitter au plus vite Lille, où j 'étais trop connu pour pouvoir rester plus longtemps en sûreté.

A la tombée de la nuit, on fut à la découverte, et j'appris que les portes étaient fermées. On ne sortait que par le guichet, où se trouvaient à poste fixe des agents de police et des gendarmes déguisés, pour observer tout ce qui se présentait. Ne pouvant sortir par la porte, je me décidai à me sauver en descendant des remparts, et, connaissant parfaitement la place, je me rendis à dix heures du soir sur le bastion Îî^otre-Dame, que je croyais l'endroit le plus favorable à l'exécution de mon projet. Après avoir attaché à un arbre, la corde que j'avais fait acheter tout expiés, je me laissai glisser; bientôt le poids de mon corps m'entraînant plus vite que je ne l'avais calculé, le froissement de la corde devint si brûlant pour mes mains, que je fus obligé de la lâcher à quinze pieds du sol. En tombant, je me foulai si fortement le pied droit, que lorsqu'il fut question de sortir des fossés, je crus que je n'y parviendrais jamais. Des efforts inouïs m'en tirèrent enfin, mais arrivé sur le revêtement, il me fut impossible d'aller plus loin.

J'étais là, jurant fort éloquemment contre les fossés, contre la corde, contre la foulure, ce qui ne me tirait pas du tout d'embarras, lorsque vint à passer près de moi un homme avec une de ces brouettes si communes dans la Flandre, Un écu de six francs, le seul que je possédasse, et que je lui olïris, le détermina à me charger sur sa brouette et à me conduire au village A^oisin. Arrivé chez lui, il me déposa sur son lit, et s'empressa de me frictionner le pied avec

de reau-de-vie et du savon ; sa femme le secondait de son mieux, en regardant toutefois avec quelque étonnement mes vêtements souillés de la fange des fossés. On ne me demandait aucune explication, mais je voyais bien qu'il en faudrait donner, et ce fut pour m'y préparer, que, feignant d'avoir grand besoin de repos, je priai mes hôtes de me laisser un instant. Deux heures après, je les appelai comme un homme qui s'éveille, et je leur dis en peu de mots, qu'en montant des tabacs de contrebande par le rempart, j'avais fait une chute; mes camarades, poursuivis par les douaniers, avaient été forcés de m'abandonner dans le fossé; j'ajoutai que je remettais mon sort entre leurs mains. Ces braves gens, qui détestaient les douaniers aussi cordialement qu'aucun habitant de quelque frontière que ce soit, m'assurèrent qu'ils ne me trahiraient pas pour tout au monde. Pour les sonder, je demandai s'il n'y am^ait pas moyen de me faire transporter chez mon père, qui demeurait de l'autre côté; ils répondirent que ce serait m'exposer, qu'il valait beaucoup mieux attendre que quelques jours m'eussent un peu remis. J'y consentis ; pour écarter tous les soupçons, il fut même convenu que je passerais pour un parent en visite. Personne ne fit au surplus la moindre observation.

Tranquille de ce côté, je commençai à réfléchir' à mes aiîaires, et au parti que j'avais à prendre. Il fallait évidemment quitter le pays et passer en Hollande. Cependant, pour exécuter ce projet, l'argent était indispensable, et outre ma montre, que j'avais offerte à mon hôte, je me voyais à la tête de quatre livres dix sous. Je pouvais bien recourir à Francine, mais on ne devait pas manquer de la faire épier de près : lui adresser le moindre message, c'était vouloir se perdre. Il fallait au moins attendre que l'ardeur des premières recherches fût appaisée. J'attendis. Quinze jours se passèrent, au bout desquels je

Die décidai enfin à écrire un mot à Francine: j'en chargeai mon hôte, en lui disant que cette femme, servant d'intermédiaire aux contrebandiers, il était bon de ne la voir qu'avec mystère. Il remplit parfaitement sa mission, et revint le soir avec cent vingts francs en or. Le lendemain, je pris congé de mes hôtes, dont les prétentions furent excessivement modestes; six jours après j'amvai à Ostende.

Mon intention, comme à mon premier voyage dans cette ville, était de passer en Amérique ou dans l'Inde 1, mais je n'y trouvai que des caboteurs danois ou hambourgeois, qui refusèrent de me prendre sans papiers. Cependant le peu d'argent que j'avais emporté de Lille s'épuisait à \'ue d'œil, et j'allais me retrouver encore dans une de ces positions avec lesquelles on se familiarise plus ou moins, mais qui n'en restent pas moins fort désagréables. L'argent ne donne certainement ni le génie, ni les talents, ni l'intelligence, mais la tranquillité d'esprit, l'aplomb qu'il procure permettent de suppléer à toutes ces qualités, tandis que, faute de ce même aplomb, elles se neutralisent chez beaucoup d'individus. Il en résulte que dans le moment où l'on aurait le plu^ besoin de toutes les ressources de son espiit pour se procurer de l'argent, on se trouve privé de ces ressources par le fait même du manque d'argent. J'étais évidemment place dans la dernière de ces catégories; cependant il fallait dîner : opération souvent beaucoup plus difficile que ne l'imaginent ces heureux du siècle qui croient qu'il ne faut poiir cela que de l'appétit.

On m'avait fréquemment i)arlé de la vie aventureuse et lucrative des contrebandiers de la côte ; des détenus me l'avaient même vantée avec enthou-

1 He remémorer les premiers projets de Vidocq enf.int. La plupart df~ inalfaitears ont la hontiso des pays lointaius, où ils espèrent plus facilement réaliser la fortune qui leur jn-rmettra de satisfaire leurs vices.

siasme, car cet état s'exerce quelquefois par passion, même de la part d'individus que leur fortune et leui" position devraient détourner d'une carrière aussi périlleuse. Pour moi. j'avoue que je n'étais nullement séduit par la perspective de passer des nuits entières au bord des falaises, au milieu des rochers, exposé à tous les vents connus, et de plus aux coups de fusil des douaniers.

Ce fut donc avec une véritable répugnance que je me dirigeai vers la maison d'un nommé Peters, c^u'on m'avait désigné comme faisant la fraude, et pouvant m'embaucher. Une mouette clouée sur la porte, les ailes étendues, comme ces chats -liuants et ces tiercelets qu'on voit à l'entrée de beaucoup de chaumières, me fit aisément reconnaître son domicile. Je trouvai le patron dans une espèce de cave, qu'aux cables, aux voiles, aux avirons, aux hamacs et aux tonneaux qui l'encombraient, ou eût pris pour l'entrepont d'un navire. Du milieu de l'épaisse atmosphère de fumée qui l'environnait, il me regarda d'abord, avec une méfiance qui me parut de mauvais augure; mes pressentiments se réalisèrent bientôt, car à peine lui eus -je fait mes offres de service, qu'il tomba sur moi à grands coups de bâton. J'aurais pu certainement résister avec avantage, maisl'étonnement m'avait en quelque sorte ôté l'idée de me défendre. Je voyais d'aillem's dans la cour une demi-douzaine de matelots et un énorme chien de Terre-Xeuve, qui eussent pu me faire un mauvais parti. Jeté dans la rue, je cherchais à m'expliquer cette singulière réception, quand il me vint dans l'idée que Peters pouvait m'avoir pris pour un espion, et traité comme tel.

Cette réflexion me décida à retourner chez un marchand de genièvre, auquel j'avais inspiré assez de confiance pour qu'il m'indiquât cette ressource; il commença par rire un peu de ma mésaventure, et

finit panne communiquer un mot de passe, qui devait me donner un libre accès auprès de Peters. Muni de ces instructions, je m'acheminai de nouveau vers le redoutable domicile, après avoir toutefois rempli mes poclies de grosses pierres, qui, en cas de nouvelle algarade, pouvaient servir à protéger ma retraite. Ces munitions restèrent heureusement inutiles. A ces mots : Gare aux requins (douaniers), je fus reçu d'une manière presque amicale; car mon agilité, ma force, me rendaient un sujet précieux dans cette profession, oii Ton est souvent obligés de transporter précipitamment d'un point à un autre les plus lourds fardeaux. Un Bordelais, qui faisait partie de la troupe, se chargea de me former, et de m'enseigner les ruses du métier; mais je devais être appelé à exercer avant que mon éducation fût bien avancée.

Je couchais chez Peters avec douze ou quinze contrebandiers hollandais, danois, suédois, portugais ou russes; il n'y avait point là d'Anglais, et nous n'étions que deux Français, Le surlendemain de mon installation, au moment oii chacun gagnait son grabat ou son hamac, Peters entra tout à coup dans notre chambre à coucher, qui n'était autre chose qu'une cave contiguë à la sienne, et tellement remplie de barriques et de ballots, que nous avions peine à trouver place, pour suspendre les hamacs. Peters avait quitté son costume ordinaire, qui était celui d'un ouvrier calfat ou voilier. Avec un bonnet de crin et une chemise de laine rouge, rattachée sur la poitrine par une épingle en argent, qui servait en même temps à déboucher la lumière des armes à feu, il portait une paire de ces grosses bottes de pêcheui's, qui montent jusqu'au haut de la cuisse, ou se baissent à volonté au-dessous du genou.

« Hop ! hop ! cria-t-il de la porte, en frappant la terre de la crosse de sa carabine, branle -bas ! ! ! branle-bas !... nous dormirons un autre joui\.. On a

signalé l'Écureuil pour la marée du soir... Faut voir ce qu'il a dans le ventre..., de la mousseline ou du tabac... Hop ! hop !... Arrivez mes marsouins !...»

En un clin d'œil tout le monde fut debout. On ouvrit une caisse d'armes; chacun se munit d'une carabine ou d'un tromblon, de deux pistolets et d'un coutelas ou d'une hache d'abordage, et nous partîmes, après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie et de rack ^ : les gourdes avaient été remplies. En ce moment, la troupe n'était guère composée que de vingt personnes; mais nous étions rejoints ou attendus d'un endroit à l'autre par des individus isolés, de manière que, arrivés au bord de la mer, nous nous trouvions au nombre de quarante-sept, non compris deux femmes et quelques paysans voisins, venus avec des chevaux de somme qu'on avait cachés dans le creux d'un rocher.

Il était nuit close : le vent tournait à chaque instant, et la mer brisait avec tant de force, que je ne comprenais pas qu'aucun bâtiment pût s'approcher sans être jeté à la côte. Ce qui me confirmait dans cette idée, c'est qu'à la lueur des étoiles, je voyais un petit bâtiment comir des bordées, comme s'il s'il eût craint de laisser arriver. On m'expliqua depuis que cette manœuvre n'avait pour but que de s'assurer que toutes les dispositions pour le débarquement étaient terminées, et qu'il ne présentait aucun danger. En effet, Peters ayant allumé une lanterne à réflecteur dont il avait chargé l'un de nous, et qu'il éteignit aussitôt, l'Écureuil éleva à sa hune un fanal qui ne fit que briller et disparaître, comme un verluisant dans les nuits d'été. Nous le vîmes ensuite arriver vent arrière, et s'arrêter à une portée de fusil de l'endroit oii nous nous trouvions. IS'otre troupe se partagea alors en trois pelotons, dont deux furent

1 Rock ou racki, eau-de-vie de riz, très prisée par les Grecs.

placés cinq cents pas en avant, pour mainteuir les douaniers, s'il leur prenait fantaisie de se présenter. Les hommes de ces pelotons furent ensuite espacés sur le terrain, ayant attachée au bras gauche, une ficelle qui correspondait de Fun à l'autre. En cas d'alerte, on se prévenait par une légère secousse ; et chacun ayant l'ordre de répondre à ce signal par un coup de fusil, il s'établissait sur toute la ligne une fusillade qui ne laissait pas d'inquiéter les douaniers. Le troisième peloton, dont je faisais partie, resta au bord de la mer, pour protéger le débarcadaire, et donner un coup de main au chargement.

Tout étant ainsi disposé, le chien de Terre -]S"euve. dont j'ai déjà parlé, et qui se trouvait de la compagnie, s'élança au commandement au milieu des vagues écumeuses, et nagea vigoureusement dans la direction de VÉcureuil; un instant après, nous le vîmes reparaître, tenant à la gueule un bout de câble. Peters s'en saisit vivement, et commença à le tirer à lui, eu nous faisant signe de l'aider. J'obéis machinalement à cet ordre. Au bout de quelques brasses, je m'aperçus qu'à l'extrémité du câble, étaient attachés, en forme de chapelet, douze petits tonneaux, qui nous arrivèrent en flottant. Je compris alors que le bâtiment se dispensait ainsi d'approcher plus près de terre, au risque de se perdre sur les brisants.

En un instant, les tonneaux, enduits d'une matière qui les rendait imperméables, furent détachés et chargés sur des chevaux qu'on évacua aussitôt sur l'intérieur des terres. Un second envoi se fit avec le même succès ; mais au moment oii nous recevions le troisième, quelques coups de feu nous annoncèrent que nos postes étaient attaqués : « Voilà le commen- « cément du bal, dit tranquillement Peters. Il faut « voir qui dansera...» et, reprenant sa carabine, il joignit les postes qui s'étaient déjà réunis. La fusil-

lade devint très vive; elle nous coûta deux hommes tués, quelques autres furent légèrement blessés. Au feu des douaniers, on voyait aisément qu'ils nous étaient supérieurs en nombre; mais, effrayés, craignant une embuscade, ils n'osèrent pas nous aborder, et nous eiïectuâmes notre retraite, sans qu'ils fissent la moindre tentative pour la troubler. Dès le commencement du combat, l'Écureuil avait levé l'ancre et gagné le large, dans la crainte que le feu n'attirât dans ces parages la croisière du gouvernement. On me dit qu'il achèverait probablement de débarquer sa cargaison sur un autre point de la côte, où les expéditeurs avaient de nombreux correspondants.

De retour chez Peters, où l'on n'arriva qu'à l'aube du jour, je me jetai dans mon hamac, et n'en sortis qu'au bout de quarante-huit heures; les fatigues de la nuit, l'humidité qui avait constamment pénétré mes habits, en même temps que l'exercice me mettait tout en sueur, l'inquiétude de ma nouvelle position, tout se réunissait pour m'abattre. La fièvre me saisit. Lorsqu'elle fut passée, je déclarai à Peters que je trouvais décidément le métier trop pénible, et qu'il me ferait plaisir de me donner mon congé. Il prit la chose beaucoup plus tranquillement que je ne m'y attendais, et me fit même compter une centaine de francs. J'ai su depuis qu'il m'avait fait suivre pendant quelques jours, pom* s'assurer si je prenais la route de LiUe, où je lui avais annoncé que je retournais.

Je pris ejïectivement le chemin de cette ville, tourmenté par un désir puéril de revoir Francine, et de la ramener avec moi en Hollande, où je formais le projet d'un petit étabhssement. Mais mon imprudence fut bientôt punie : deux gendarmes, qui étaient à boire dans rm. cabaret, m'aperçurent traversant la rue ; il leur vient à l'idée de courir après moi pour me

demander mes papiers. Ils me joignent au détour d'une rue ; le trouble que me cause leur apparition les décide à m 'arrêter sur ma physionomie. On me met dans la prison de la brigade. Je cherchais déjà des moyens d'évasion, lorsque j'entends dire aux

gendarmes : « Voilà la correspondance de LiUe A

« qui à marcher? » Deux hommes de la brigade

de Lille arrivent en effet devant la prison, et demandent s'il y a du gibier. « Oui, répondent ceux qui

« m'avaient arrêté Nous avons là un nommé

« Légei' (j'avais pris ce nom), que nous avons trouvé (( sans papiers. » On ouvre la porte, et le brigadier de Lille, qui m'avait vu souvent au Petit Hôtel, s'écrie : « Eh ! parbleu ! c'est Vidocq !» Il en faUut bien convenir. Je partis : et quelques heures après, j'entrai dans LiUe entre mes deux gardes-du-corps.

CHAPITEE VI

Les clés d'étain. — Les saltimbanques. — J'entre dans les hussards. — Je suis repris. — Le siège du cachot. — Jugement. — Condamnation.

Je retrouvai au Petit Hôtel la plupart des détenus qu'avant mon évasion j'avais vu mettre en liberté. Quelques-uns n'avaient fait, pour ainsi dire, qu'une courte absence. Ils se trouvaient arrêtés sous la prévention de nouveaux crimes ou de nouveaux déUts. De ce nombre était Calandrin, dont j'ai parlé plus haut : élargi le 11, il avait été repris le 14, comme prévenu de vol avec effraction et de complicité avec les chauffeurs, dont le nom seul inspirait alors un effroi général. Sm* la réputation que m 'avaient value

mes diverses évasions, ces gens-là me reclierelièrent comme im homme sur lequel on pouvait compter. De mon côté, je ne pouvais guère m'éloigner d'eux. Accusés de crimes capitaux, ils avaient un intérêt puissant à garder le secret sur nos tentatives, tandis que le ma heureux, prévenu d'un simple délit, pouvait nous dénoncer, dans la crainte de se trouver compromis dans notre évasion : telle est la logique des prisons. Cette évasion n'était toutefois rien moins que facile ; on en jugera par la description de nos cachots : sept pieds carrés, des murs épais d'une toise, revêtus de madriers croisés et boulonnés en fer; une croisée de deux pieds siu' trois, fermée de trois grilles placées l'une à la suite de l'autre; la porte doublée en fer battu. Avec de telles précautions, un geôlier pouvait se croire sûr de ses pensionnaires : on mit pourtant sa surveillance en défaut.

J'étais dans un des cachots du second avec un nommé Duhamel. Moyennant six francs, un détenu, qui faisait le service de guichetier, nous fournit deux scies à refendre, un ciseau à froid et deux tire-fonds ^. Nous avions des cuiUers d'étain : le concierge ignorait probablement l'usage qu'en pouvaient faire des prisonniers ; je connaissais la clef des cachots, elle était la même pour tous ceux du même étage, j'en exécutai le modèle avec une grosse carotte, puis je fabriquai un moule avec de la mie de pain et des pommes de terre. Il fallait du feu, nous en obtînmes en fabriquant un lampion avec im morceau de lard et des lambeaux de bonnet de coton. Enfin la clef fut coulée en étain; mais eUe n'allait pas encore, et ce ne fut qu'après plusieurs essais et de nombreuses retouches, qu'elle fut en état de ser-

1 Ici, apparaît nettement le danger d'appeler des détenus à des postes de confiance. La mésaventure arrivée au service des prisons en utilisant des détenus pour la garde, arrivera plus tard à Vidocq, quand chef de la police de sûreté, il emploiera comme agents d'anciens forçats, dont les méfaits feront pour lui de compromettants auxiliaires.

vir. Maîtres ainsi des portes, il nous fallait encore pratiquer un trou dans le mur contigu aux greniers de l'Hôtel-de-ville. Un nommé Sallambier, qui occupait le dernier des cachots de l'étage, trouva moyen de pratiquer ce trou, en coupant un des madriers. Tout était disposé pour l'évasion; elle devait avoir lieu le soir, lorsque le concierge vint m'annoncer que mon temps de cachot étant expiré, j'allais être remis avec les autres prisonniers.

Jamais faveur ne fut peut-être reçue avec moins d'enthousiasme que ceUe-là. Je voyais tous mes préparatifs perdus, et je pouvais attendre encore longtemps une circonstance aussi favorable. Il me fallut cependant en prendre mon parti, et suivre le concierge, qui me faisait donner au diable avec ses félicitations. Ce contretemps m'affectait même à un tel point, que tous les détenus s'en aperçurent. Un d'eux étant parvenu à m'arracher le secret de ma consternation, me fit des observations fort justes sur le danger que je courais en fuyant avec des hommes tels que Sallambier et Duhamel, qui ne resteraient peut-être pas vingt-quatre heures sans commettre im assassinat. Il m'engagea en même temps à les laisser partir et à attendre qu'une autre occasion se présentât. Je suivis ce conseil, et m'en trouvai bien; je poussai même la précaution jusqu'à faire dire à Duhamel et à Sallambier, qu'on les soupçonnait, qu'ils n'avaient pas un moment à perdre pour se sauver. Ils prirent l'avis au pied de la lettre, et deux heures après ils étaient allés rejoindre une bande de quarante-sept chauiïeurs, dont vingt huit fm'ent exécutés le mois suivant à Bruges.

L'évasion de Duhamel et de Sallambier fit grand bruit dans la prison et même dans la ville. On en trouvait les circonstances tout à fait extraordinaires; mais ce que le concierge y voyait de plus surprenant, c'est que je n'eusse pas été de la partie. Il

fallut cependant réparer le dégât : des ouvriers arrivèrent, et l'on posa au bas de l'escalier de la tour un factionnaire, avec ordre de ne laisser passer qui que ce fab. L'idée me vint de violer adroitement la consigne, et de sortir par cette même brèche qui avait dû serrir à ma fuite.

Francine, qui venait me voir tous les jouis, m'apporte trois aunes de ruban tricolore, que je l'envoie chercher tout exprès. D'un morceau, je me fais une ceinture, je garnis mon chapeau du reste, et je passe, ainsi affublé, devant le factionnaire, qui, me prenant pour un officier municipal, me présente les annes. Je monte rapidement les escaliers; arrivé à l'ouverture, je la trouve gardée par deux factionnaires placés, l'un dans le grenie. de l 'Hôtel-de-ville, l'autre dans le corridor de la prison. Je dis à ce dernier qu'il est impossible qu'un homme ait pu passer par cette ouverture; il me soutient le contraii'e; et, comme si je lui eusse donné le mot, son camarade ajoute que j'y passerais tout habillé. Je témoigne le désir d'essayer; je me glisse dans l'ouverture, et me voilà dans le grenier. Feignant de m 'être blessé au passage, je dis à mes deux hommes que, puisque je suis de ce côté, je vais descendre tout de suite à mon cabinet. « En ce cas, répond celui qui se trouvait « dans le grenier, attendez que je vous ouvre la « porte.» n tourne en effet la clef dans la serrure; en deux sauts je franchis les escaliers de l'Hôtel-deville, et je suis dans la rue, encore décoré de mes rubans tricolores, qui m'eussent fait arrêter de nouveau, si le jour n'eût pas été sur son déclin.

J'étais à peine dehors, que le geôlier, qui ne me perdait jamais de vue, demanda : « Où est Vidocq! » On lui répondit que j'étais à faire un tour de cour; il voulut s'en assmer par lui-même, mais ce fut en vain qu'il me chercha, en m 'appelant à grands cris dans tous les coins de la maison; je n'avais garde

(le répondre : une perquisition ofi&cielle n'eut pas plus de succès, aucun détenu ne m'avait vu sortir. On put s'assurer bientôt que je ne me trouvais plus en prison, mais comment étais-je parti? Voilà ce que tout le monde ignorait, jusqu'à Francine, qui assurait le plus ingénument du monde ne savoir oii j'étais passé, car elle m'avait apporté le ruban sans connaître l'usage que j'en voulais faire. Elle fut cependant consignée; mais cette mesure ne fit rien découvrir, les soldats qui m'avaient laissé passer s 'étant bien gardés de se vanter de leur prouesse.

Pendant qu'on poursuivait ainsi les prétendus auteurs de mon évasion, je sortais de la viUe, et je gagnais Courtrai, où l'escamoteur Olivier et le saltimbanque Devoye m'enrôlèrent dans leur troupe pour jouer la pantomime; je vis là plusieurs détenus évadés, dont le costume de caractère, qu'ils ne quittaient jamais, par la raison toute simple qu'ils n'en avaient pas d'autres, servait merveilleusement à dérouter la police. De Courtrai nous revînmes à Gand, d'oii l'on partit bientôt x)our la foire d'Enghien. j^ous étions dans cette dernière viUe depuis cinq jours, et la recette, dont j'avais ma part, donnait fort bien, lorsqu'un soir, au moment d'entrer en scène, je fus arrêté par des agents de police : j'avais été dénoncé par le Paillasse, furieux de me voir passer chef d'emploi. On me ramena encore une fois à LiUe, oii j'appris avec un vif chagrin que la pauvre Francine avait été condamnée à six mois de détention, comme coupable d'avoir favorisé mon évasion. Le guichetier Baptiste, dont tout le crime était de m'avoir pris pour un officier supérieur, et de m'avoir respectueusement laissé sortir en cette qualité de la Tour Saint-Fierre, le malencontreux Baptiste était également incarcéré pour le même délit. Une charge terrible élevée contre lui, c'est que les prisonniers, enchantés de trouver l'occasion de

se venger, assuraient qu'une somme de cent écus lui avait fait prendre un jeune homme de dis-neuf ans pour un vieux militaire menacé de la cinquantaine.

Pour moi, Ton me transféra dans la prison du département à Douai, oii je fus écroué comme un homme dangereux : c'est dire qu'on me mit immédiatement au cachot, les fers aux pieds et aux mains. Je retrouvai là mon compatriote Desfosseux, et un jeune homme nommé Doyennette, condamné à seize ans de fers, pour complicité dans un vol avec effraction commis avec son père, sa mère et deux de ses ù'ères, âgés de moins de quinze ans. Ils étaient depuis quatre mois dans le cachot oti l'on venait de m'installer moi-même, couchés sur la paiUe, rongés de vermine, et ne vivant que de pain, de fèves et d'eau. Je commençai donc par faire venir des provisions, qui furent dévorées en un instant. ISTous causâmes ensuite de nos affaires, et mes commensaux m'annoncèrent que depuis une quinzaine de jours ils pratiquaient sous le pavé du cachot un trou qui devait aboutir au niveau de la Scarpe, qui baigne les murs de la prison. Je regardai d'abord l'entreprise comme fort difficile : il fallait percer un mur de cinq pieds d'épaisseur, sans éveiUer les soupçons du concierge, dont les visites fréquentes ne nous eussent pas permis de laisser voir le moindre gravois provenant de nos travaux.

Nous éludâmes ce premier obstacle en jetant par la fenêtre grillée qui donnait sur la Scarpe, chaque poignée de terre ou de ciment que nous retirions de notre mine. Desfosseux avait d'ailleui'S trouvé le moyen de dériver nos fers, et nous en travaiUions avec bien moins de fatigue et de difficulté. L'un de nous était toujours dans le trou, qui se trouvait déjà assez grand pour recevoir un homme. Nous croyions enfin être au terme de nos travaux et de

Mémoires de Vidocq, t. 1". 7

notre captivité, lorsqu'en sondant, nous reconnûmes que les fondations, que nous croyions faites en pierres ordinaires, étaient composées d'assises de grès de la plus grande dimension. Cette circonstance nous força à agrandir notre galerie souterraine, et pendant une semaine nous y travaillâmes sans relâche. Afin de dissimuler l'absence de celui d'entre nous qui se trouvait à la besogne quand on faisait la ronde, nous avions soin de remplir de paille sa veste et sa chemise, et de placer ce mannequin dans l'attitude d'un homme endormi.

Après cinquante-cinq joui'S et autant de nuits d'un travail opiniâtre, nous touchions enfin au but ; il ne s'agissait plus que de déplacer une pierre, et nous étions au bord de la rivière. Une nuit, nous nous décidâmes à tenter l'événement : tout paraissait nous favoriser; le concierge avait fait sa tournée de meilleure heui'e qu'à l'ordinaire, et un brouillard épais nous donnait la certitude que le factionnaire du pont ne nous apercevrait pas. La pierre ébranlée cède à nos efforts réunis, elle tombe dans le souterrain; mais l'eau s'y précipite en même temps, comme chassée par l'écluse d'un moulin. Xous avions mal calculé nos distances, et notre trou se trouvant à quelques pieds au-dessous du niveau de la rivière, il fut en quelques minutes inondé. Nous voulûmes d'abord plonger dans l'ouverture, mais la rapidité du courant ne nous le permit pas : nous fûmes même contraints d'appeler du secouis, sous peine de rester dans l'eau toute la nuit. A nos cris, le concierge, les guichetiers, accourent et restent frappés d'étonnement, en se voyant dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Bientôt tout se découvre, le mal se répare, et nous sommes enfermés chacun dans mi cachot donnant sur le même corridor.

Cette catastrophe me jeta dans des réflexions assez tristes, dont je fus bientôt tiré par la voix de

Desfosseux. Il me dit en argot que rieu n'était désespéré, et que son exemple devait me donner du courage. Ce Desfosseux était, il est vrai, doué d'une force de caractère que rien ne pouvait dompter : jeté demi-nu sui' la paille, dans un cachot oii il pouvait à peine se coucher, chargé de trente livres de fers, il chantait encore à gorge déployée, et ne songeait qu'au moyen de s'évader pour faire de nouveau quelques mauvais coup : l'occasion ne tarda pas à se présenter.

Dans la même prison que nous, se trouvaient détenus le concierge du Petit Hôtel de Lille et le guichetier Baptiste, accusés tous deux d'avoir favorisé mon évasion à prix d'argent. Le jour de leur jugement étant arrivé, le concierge fut acquitté; mais ou ajourna l'arrêt de Baptiste, le tribunal ayant réclamé un complément d'instruction, dans lequel je devais être entendu. Le pauvre Baptiste vint alors me voir, et me supplia de dire la vérité. Je ne donnai d'abord que des réponses évasives, mais Desfosseux m'ayant dit que cet homme pouvait nous servir, et qu'il fallait le ménager, je lui promis de faù'e ce qu'il désirait. Grandes protestations de reconnaissance et offres de services. Je le pris au mot : j'exigeai qu'il m'apportât un couteau et deux grands clous, dont Desfosseux m'avait dit avoir besoin; et une heure après je les avais. En apprenant que je m'étais procuré ces objets, celui-ci fit autant de cabrioles que le lui permit l'exiguïté de son local et le poids de ses fers ; Doyennette se livrait également à la joie la plus vive, et comme la gaîté est en général commuriicative, je me sentais tout aise sans trop savoir pourquoi.

Lorsque ses transports se furent un peu calmés, Desfosseux me dit enfin de regarder si dans la voûte de mon cachot il ne se trouvait pas ciaq pierres plus blanches que les autres ; siu- ma réponse affirmative,

il me dit de .sonder les joints avec la pointe du couteau. Je reconnus alors que le ciment des joints avait été remplacé par de la mie de pain, blanchie avec des raclures, et Desfosseux m'apprit que le détenu qui occupait avant moi le cachot où je me trouvais avait ainsi tout disposé pour déranger les pierres et se sauver, lorsqu'on l'avait transféré dans une autre partie de la prison. Je passai alors le couteau à Desfosseux, et il s'occupait avec activité à s'ouvrir un passage jusqu'à mon cachot, quand nous éprouvâmes la même avanie que mon prédécesseur. Le concierge, ayant eu vent de quelque chose, nous changea de domicile, et nous plaça tous trois dans un cachot donnant sur la Scarpe: nous y étions enchaînés ensemble, de telle manière que le moindre mouvement de l'un se communiquait aussitôt aux deux autres : supplice aiïreux quand il se prolonge, puisqu'il en résulte une privation absolue de sommeil. Au bout de deux jours, Desfosseux nous voyant accablés, se décida à user d'un moyen qu'il n'employait que dans les grandes occasions, et qu'il avait même l'habitude de réserver pour les travaux préparatoires de l'évasion.

Comme un grand nombre de forçats, il portait toujours dans l'anus un étui rempli de scies ^ : muni de ces outils, il se mit à la besogne, et en moins de trois heures nous vîmes tomber nos fers, que nous jetâmes par la croisée dans la rivière. Le concierge étant venu voir un instant après si nous étions tranquilles, faillit tomber à la renverse en nous trouvant sans fers. Il nous demanda ce que nous en avions

1 C'est cet étui que les détenus nommentbastringue. De nos jours, les grands cambrioleurs, les pick-pockets de marque, usent d'un étui de ce genre pour y dissimuler les billets de banque, qui, trouvés sur eux au moment de leur arrestation, pourraient constituer des preuves de culpabilité. Us roulent les billets en forme de cigarettes pour en réduire le volume et cachent l'étui si profondément dans le rectum, que, presque toujours il échappe aux investigations des policiers. Cet étui est en os et porte le nom de planque.

fait; nous répondîmes par des plaisanteries. Bientôt arriva le commissaire des prisons, escorté d'un liuissier-audiencier, nommé Hurtrel. Il nous fallut subir un nouvel interrogatoire, et Desfosseux impatienté s'écria : « Vous demandez où sont nos fers"?... « Eh ! les vers les ont mangés, et ils mangeront ceux « que vous nous remettrez !.,.» Le commissaire des prisons, voyant alors que nous possédions cette fameuse Jierhe à couper le fer, qu'aucun botaniste n'a encore découverte, nous fit déshabiller et visiter de la tête aux pieds ; puis on nous chargea de nouveaux fers, qui furent également coupés la nuit suivante, car on n'avait pas trouvé le précieux étui. Cette fois ci nous nous réservâmes le plaisir de les jeter à terre en présence du commissaire et de l'huissier Hurtrel, qui ne savaient plus qu'en penser. Le bruit se répandit même dans la viUe, qu'il y avait dans la maison d'arrêt un sorcier qui brisait ses fers en les touchant. Pour couper court à tous ces contes, et surtout pour éviter d'appeler l'attention des autres prisonniers sur les moyens de se débarrasser de leiu's fers, l'accusateur public donna l'ordre de nous enfermer, seulement en nous gardant avec un soin particulier, recommandation qui ne nous empêcha pas de quitter Douai plus tôt qu'il ne s'y attendait, et que nous ne nous y attendions nous-mêmes.

Deux fois par semaine, on nous laissait nous entretenir avec nos avocats dans un corridor, dont une porte donnait dans le tribunal; je trouvai le moyen de prendre l'emijreinte de la serrure. Desfosseux fabriqua une clef, et un beau jour que mon avocat était occupé avec un autre client, accusé de deux assassinats, nous sortîmes tous trois sans être aperçus. Deux autres portes que nous rencontrâmes furent enfoncées en un chn d'œil, et la prison fut bientôt loin derrière nous. Cependant une inquiétude m'agitait : six francs composaient tout notre

avoir, et je ne voyais pas trop le moyen d'aller loin avec ce trésor; j'en dis un mot à mes compagnons, qui se regardèrent avec un rire sinistre; j'insistai: ils m'annoncèrent que la nuit suivante ils comptaient s'introduire, à l'aide d'effraction, dans une maison de campagne des environs, dont ils connaissaient parfaitement toutes les issues.

Ce n'était pas là mon compte, plus qu'avec les Bohémiens. J'avais bien entendu profiter de l'expérience de Desfosseux pour m'évader, mais il ne m'était jamais venu dans l'idée de m'associer avec un pareil scélérat; j'évitai toutefois d'entrer dans aucune explication. Le soir nous nous trouvions près d'un village de la route de Cambrai; nous n'avions rien pris depuis le déjeuner des prisonniers, et la faim devenait importune; il s'agissait d'aller chercher des aliments au viUage. L'aspect de me^ compagnons demi-nus pouvant éveiller les soupçons, il fut convenu que j'irais à la provision. Je me présente donc dans une auberge, d'oii, après avoir pris du pain et de l'eau-de-vie, je sors par une autre porte quecelle où j'étais entré, me dirigeant ainsi vers le point opposé à celui oii j'avais laissé les deux hommes dont il m'importait tant de me débarasser. Je marche toute la nuit et ne m'arrête qu'au point du jour, pour dormir quelques heui'es dans une meide de foin.

Quatre jours après, j'étais à Compiègne, me dirigeant toujours vers Paris, où j'espérais trouver des moyens d'existence, en attendant que ma mère me fît parvenir quelques secours. A Louvres, rencontrant un détachement de hussards noirs, je demandai au maréchal-des-logis s'il ne serait pas possible de prendre du service; il me répondit qu'on n'engageait pas; le lieutenant, auquel je m'adressai ensuite, me fit la mêrfte objection, mais, touché de mon embarras, il consentit à me prendre pour pan-

DE VIDOCQ llo

ser les chevaux de remonte qu'il venait cherclier à Paris. J'acceptai avec empressement. Un bonnet de police et un vieux doliman qu'on me donna m'évitèrent toute question à la barrière, et j'allai loger à l'École militaire avec le détachement, que je suivis ensuite à Guise, où se trouvait le dépôt. Eu arrivant dans cette ville, on me présenta au colonel, qui, bien que me soupçonnant déserteur, me fit engager sous le nom de Lannoy, que je pris sans pouvoir en justifier par aucun papier. Caché sous ce nouvel uniforme, perdu dans les rangs d'un régiment nombreux, je me croyais tiré d'affaire, et je songeais déjà à faire mon chemin comme militaire, lorsqu'un malheureux incident vint me replonger dans l'abîme.

En rentrant un matin au quartier, je suis rencontré par un gendarme, qui de la résidence de Douai, était passé à celle de Guise. Il m'avait vu si souvent et si longtemps qu'il me reconnaît au premier coup d'œil ; il m'appelle. Nous étions au milieu de la ville : impossible de songer à fuir. Je vais droit à lui, et, payant d'effronterie, je feins d'être enchanté de le revoir. Il répond à mes avances, mais d'un air gêné qui me semble de mauvais augure. Sur ces entrefaites vient à passer un hussard de mon escadron, qui me voyant avec ce gendarme, s'approche et me dit : « Eh bien ! Lannoy, est-ce que tu te fais des « affaires avec les chapeaux bordés? — Lannoy? dit « le gendarme avec étonnement. — Oui, c'est un « nom de guerre. — C'est ce que nous allons voir», reprend -il en me saisissant au coUet. Il faut alors le suivre en prison. On constate mon identité avec les signalements déposés à la brigade, et l'on me dirige aussitôt sur Douai, par correspondance extraordinaire.

Ce dernier coup m'abattit complètement : les nouvelles qui m'attendaient à Douai n'étaient guères propres à me relever: j'appris que Grouard,

Herbaux, Stofflet et Boitel, avaient décidé par la voie du sort, qu'un seul d'entre eux prendrait sur lui rexécution du faux, mais comme ce faux ne pouvait avoir été l'ouvrage d'une seide personne, ils avaient imaginé de m'accuser, me punissant ainsi de ce que je les avais un peu chargés dans mes derniers interrogatoires; j'appris de plus que le détenu qui pouvait déposer à ma décharge était mort. Si quelc^ue chose eût pu mB consoler, c'était de m'être séparé à temps de Desfosseux et de Doyennette, qui avaient été arrêtés quatre jours après notre évasion, encore munis d'objets volés avec effraction, dans la boutique d'un mercier de Pont-à-Marcq. Je les vis bientôt, et comme ils paraissaient étonnés de ma brusque disparition, je leur expliquai que l'arrivée d'un gendarme dans l'auberge oii j'étais à acheter les provisions m'avait forcé de fuir au hasard. Encore une fois réunis, nous revînmes à des projets d'évasion, que rendait plus intéressants l'approche de nos jugements respectifs.

Un soir, nous vîmes arriver un convoi de prisonniers, dont quatre, qui avaient les fers, furent placés dans la même chambre que nous. C'étaient les frères Duhesme, riches fermiers de Bailleul, oti ils avaient joui de la meilleure réputation, jusqu'à ce qu'un incident imprévu vînt dévoiler leur conduite. Ces quatre individus, doués d'une force prodigieuse, étaient à la tête d'une bande de chauffeurs qui avait jeté l'effroi dans les environs, sans qu'on pût découvrir aucun de ceux qui la composaient. Les propos de la petite fille d'un des Duhesme éventa enfin la mine. Cette enfant, étant à causer chez une voisine, s'avisa de dire qu'elle avait eu bien peur la nuit dernière. — « Et de quoi ! demanda la voisine « un peu curieuse . — Oh ! papa est encore venu « avec des hommes noirs. — Quels hommes noirs* — « Des hommes avec qui papa sort bien souvent la

« nuit..., et puis ils reviennent au joiu-, et on compte « de l'argent sur une couverture... Ma mère éclaire « avec une lanterne, et ma tante Geneviève aussi, « parce que mes oncles sont avec les hommes noirs... « J'ai demandé un jouj à ma mère ce que tout cela « voulait dire..., elle m'a répondu : Soyez discrète, « ma fille, votre père a la poule noire, qui lui apporte « de l'argent, mais ce n'est que la nuit, et pour ne « pas l'effaroucher, il faut avoir le visage aussi noir « que ses plumes. Soyez discrète; si vous disiez un « mot de ce que vous avez vu, la poule noire ne (( reviendrait plus. » On a déjà compris que ce n'était pas pour recevoir cette poule mystérieuse, mais pom" se rendre méconnaissables, que les Duhesme se barbouillaient le visage avec du noir de fumée. La voisine, qui le pensait également, fit part de ses soupçons à son mari; celui-ci questionna à son tour la petite fille, et, bien convaincu que les favoris de la poule noire n'étaient autres que des chauiïeurs, il fit sa déclaration aux autorités ; on prit alors si bien ses mesures, que la bande fut arrêtée, toute travestie, au moment oii elle partait pour une nouvelle expédition.

Le plus jeune des Duhesme portait dans la semelle de ses souliers une lame de couteau, qu'il avait trouvé moyen d'y cacher, dans le trajet de Bailleul à Douai. Informé que je connaissais parfaitement les êtres de la prison, il me fit part de cette circonstance, en me demandant s'il ne serait pas possible d'en tirer parti pour une évasion. J'y songeais, lorsqu'un juge de paix, accompagné de gendarmes, vint faire la plus stricte perquisition dans notre chambre, et sur nos personnes. Personne d'entre nous n'en connaissant le motif, je crus toutefois prudent de cacher dans ma bouche une petite lime qui ne me quittait jamais, mais un des gendarmes ayant vu le mouvement, s'écria : Il vient de l'ava-

1er! Quoi? Tout le monde se regarde, et nous apprenons qu'il s'agit de retrouver un cachet qui avait servi à timbrer le faux ordre de mise en liberté de Boitel. Soupçonné, comme on vient de le voir, de m'en être emparé, je suis transféré à la prison de l 'Hôtel-de-ville, et mis au cachot, enchaîné de manière que ma main droite tenait à la jambe gauche, et la main gauche à la jambe droite. Le cachot était de plus tellement humide, qu'en vingt minutes la paille qu'on m'avait jetée était humide comme si on l'eût trempée dans l'eau.

Je restai huit jours dans cette effroyable position, et l'on ne se décida à me réintégrer dans la prison ordinaire que lorsque l'on eut la certitude qu'il était impossible que j'eusse rendu le cachet par les voies ordinaires. En apprenant cette nouvelle, je feignis, comme cela se pratique toujom^s en pareil cas, d'être excessivement faible, et de pouvoir supporter à peine l'éclat du grand jour. L'insalubrité du cachot rendait cette disposition toute naturelle; les gendarmes donnèrent donc complètement dans le panneau, et poussèrent la complaisance jusqu'à me couvrir les yeux d'un mouchoir; nous partons en fiacre. Chemin faisant, j'abats le mouchoir, j'ouvre la portière avec cette dextérité qui n'a point encore rencontré d'égale, et je saute dans la rue; les gendarmes veulent me suivre, mais embarrassés dans leurs sabres et dans leurs bottes fortes, ils sortent à peine de la voiture, que j'en suis déjà loin. Je quitte aussitôt la ville, et toujours décidé à m'embarquer, je gagne Duukerque avec l'argent que venait de me faire passer ma mère. Là, je fais connaissance avec le subrécarguei d'un brick suédois, qui me promit de me prendre à son bord.

1 Subrécargue- celui qui, iV bord d'un navire, a la charge d'une cargaison, est chargé d'en faire la vente, le retour, d'en percevoir le prix.

En attendant le moment du départ, mon nouvel ami me proposa de l'accompagner à Saint-Omer, où il allait traiter d'une forte partie de biscuit. Sous mes habits de marin, je ne devais pas craindre d'être reconnu : j'acceptai; il ne m'était d'ailleurs guère possible de refuser un homme auquel j'allais avoir tant d'obhgations. Je fis donc le voyage, mais mon caractère turbulent ne m 'ayant pas permis de rester étranger à une querelle qui s'éleva dans l'auberge, je fus arrêté comme tapageur, et conduit au violon. Là on me demanda mes papiers; je n'en avais pas, et mes réponses ayant fait présumer que je pouvais être un évadé de quelque prison des environs, ou me dirigea le lendemain siu* la maison centrale de Douai, sans que je pusse même faire mes adieux au subrécargue, qui dut être bien étonné de l'aventure. A Douai, l'on me déposa de nouveau dans la prison de l'Hôtel-de-YiUe; le concierge eut d'abord pour moi quelques égards; ses attentions ne furent pas toutefois de longue durée. A la suite d'une querelle avec les guichetiers, dans laquelle je pris une part trop active, on me jeta dans un cachot noir, pratiqué sous la tour de la ville. Nous étions là cinq détenus, dont un, déserteur, condamné à mort, ne parlait que de se suicider; je lui dis qu'il ne s'agissait pas de cela, et qu'il fallait plutôt chercher les moyens d« sortir de cet épouvantable cachot, où les rats, courant comme les lapins de garenne, venaient manger notre pain, et nous mordaient la figure pendant notre sommeil. Avec une baïonnette escamotée à l'un des gardes nationaux soldés qui faisaient le service de la prison, nous commençâmes un trou à la muraille, dans une direction où nous entendions un cordonnier battre la semelle. En dix jours et autant de nuits, nous avions déjà six pieds de profondeur; le bruit du cordonnier semblait s'approcher. Le onzième jour, au matin, en retirant une brique,

j'aperçus le jour; c'était celui d'une croisée donnant sur la rue, et éclairant une pièce contiguë à notre cacliot, où le concierge mettait ses lapins.

Cette découverte nous donna de nouvelles forces, et la visite du soir terminée, nous retirâmes du trou toutes les briques déjà détachées ; il y en avait peutêtre deux voitures, attendu l'épaisseur du mur. On les plaça derrière la porte du cachot, qui s'ouvrait en dedans, de manière à la barricader; puis on se mit à l'ouvrage avec tant d'ardeur, que le jour nous surprit, lorsque le crou, large de six pieds à l'orifice, n'en avait que deux à son extrémité. Bientôt arriva le geôlier avec les rations ; trouvant de la résistance il ouvrit le guichet et entrevit l'amas de briciues; son étonnement fut extrême. Il nous somma cependant d'ouvrir : sur notre refus, la garde arriva, puis le commissaire des prisons, puis l'accusateur public, puis des officiers municipaux revêtus d'écharpes tricolores. On parlementa : pendant ce temps-là, un de nous continuait à travailler dans le trou, que l'obscurité ne permettait pas d'apercevoir. Peutêtre allions -nous échapper avant qu'on n'eût forcé la porte, quand un événement imprévu vint nous enlever ce dernier espoir.

En venant donner à manger aux lapins, la femme du concierge remarqua des gravats nouvellement tombés sur le carreau. Dans une prison, rien n'est indiiïérent : elle examina soigneusement la muraille, et bien que les dernières briques eussent été replacées de manière à masquer le trou, elle reconnut qu'elles avaient été disjointes : elle crie, la garde arrive; d'un coup de crosse on dérange l'édifice de nos briques, et nous sommes cernés. Des deux côtés on nous crie de déblayer la porte et de nous rendre, sans quoi l'on va tirer sur nous. Eetranchés derrière les matériaux, nous répondons que le premier qui entrera sera assommé à coups de briques et de fers.

Tant d'exaspération étonne les autorités; on nous laisse quelques heures pour la calmer. A midi, un ofl&cier municipal reparaît au guichet, qui n'avait pas cessé d'être gardé comme le trou, et nous offre une amnistie. Elle est acceptée; mais à peine avonsnous enlevé nos chevaux de frise, qu'on tombe sur nous à coups de crosse, à coups de plats de sabre et de trousseaux de clefs; il n'est pas jusqu'au dogue du concierge qui ne se mette de la partie. Il me saute aux reins, et dans un instant je suis couvert de morsures. On nous traîne ainsi dans la cour, oii un peloton de quinze hommes nous tient couchés en joue, pendant qu'on rive nos fers. L'opération terminée, on me jette dans un cachot encore plus affreux que celui que je quittais; et ce n'est que le lendemain, que l'infirmier Dutilleul (aujourd'hui gardien à l'hospice de Saint-Mandé) vint x)anser les morsures et les contusions dont j'étais couvert.

J'étais à peine remis de cette secousse, lorsqu'arriva le jour de notre jugement, que mes évasions réitérées et celles de Grouard, qui s'enfuyait au moment oii l'on me reprenait, faisaient diiïérer depuis huit mois. Les débats s'ouvrent, et je me vois perdu : mes coaccusés me chargeaient avec une animosité qui s'exx>liquait par mes révélations tardives, bien qu'elles m'eussent été inutiles, et qu'elles n'eussent nullement aggravé leur position. Boitel déclare se rappeler que je lui ai demandé combien il donnerait pour être hors de prison; Herbaux convient d'avoir fabriqué le faux ordre, sans y avoir toutefois apposé les signatures; mais il ajoute que c'est sur mon défi qu'il l'a confectionné, et que je m'en suis aussitôt emparé, sans que lui, Herbaux, y attachât la moindre importance. Les écrivains -jurés déclaraient du reste que rien n'indiquait que j'eusse coopéré matériellement au crime; toutes les charges élevées contre moi se bornaient donc à l'allégation

sans preuves que j'avais fourni ce malheureux cachet. Cependant Boitel, qui reconnaissait avoir sollicité le faux ordre, Stofflet, qui l'avait apporté au concierge, Grouard, qui avait au moins assisté à toute l'opération, sont acquittés, et l'on nous condamne, Herbaux et moi, à huit ans de fers.

Voici l'expédition de ce jugement : je la reproduis textuellement ici, en réponse aux contes que la malveillance ou la niaiserie ont fait et font circuler encore : les uns répandent que j'ai été condamné à mort, à la suite de nombreux assassinats ; les autres affirment que j'ai longtemps été le chef d'une bande qui arrêtait les dihgences ; les plus modérés donnent comme certaine ma condamnation aux travaux forcés à perpétuité, pour vol à l'aide d'escalade et d'eiïraction ; on est allé jusc^u'à dire que plus tard j'avais provoqué des malheureux au crime, pour faire briller ma vigilance en les jetant, quand bon me semblait, aux tribunaux : comme s'il manquait de vrais coupables à poursuivre ! Sans doute, des faux frères, comme il s'en trouve partout, même parmi les voleurs, m'instruisaient quelquefois des projets de leurs complices; sans doute, pour constater le crime en même temps qu'on le prévenait, il fallait souvent tolérer un commencement d'exécution; car les malfaiteurs consommés ne laissent jamais prise sur eux que par le flagrant délit : mais, je le demande, y a-t-il là rien qui ressemble à la provocation ! Cette imputation partit de la poUce, où je comptais plus d'un envieux : cette imputation tombe devant la publicité des débats judiciaires, qui n'eussent pas manciué de révéler les infamies qu'on me reproche; elle tombe devant l'état des opérations de la brigade de sûreté que je dirigeais. Ce n'est, pas quand on a fait ses preuves, qu'on recourt au charlatanisme, et la confiance des administrateurs habiles qui ont précédé M. Delavau à la pré-

fecture, me dispensait d'aussi misérables expédients. Il est heureux, disaient un jour, en parlant de moi, à M. Angles, des agents qui avaient échoué dans une affaire où j'avais réussi : Eh! bien, dit-il en leur tournant le dos, soyez heureux.

On ne m'a fait grâce que du parricide; je n'ai cependant jamais encouru ni subi, je le déclare, que le jugement ci-dessous rapporté; mes lettres de grâce en font foi : et lorsque j'affirme que je n'avais point coopéré à ce misérable faux, on doit m'en croire, puisqu'il ne s'agissait, en définitive, que d'une mauvaise plaisanterie de prison, qui, prouvée, donnerait lieu tout au plus aujourd'hui à l'application d'une peine coiTectionnelle. Mais ce n'était pas le complice douteux d'iTU faux ridicule qu'on frappait, c'était sur le détenu remuant, indocile, audacieux, sur le chef de tant de complots d'évasion, qu'il fallait faire un exemple : je fus sacrifié.

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