‹ Mémoires de Vidocq (volume 3)Chapitre 29 sur 50 · SCÈNE DEENIÈEE Le Père, la Mère, les Enfants et Moi · texte numérisé non relu

SCÈNE DEENIÈEE Le Père, la Mère, les Enfants et Moi

Le père. (( Eh bien ! ce restant de soupe d'hier « n'est pas encore réchauffé?

La mère. « n n'est pas ajrivé qu'il crie déjà : ou « va le mettre sur le feu, ton restant de soupe;... (( avec lui, on dirait que la foire est sur le pont.

Le père. f( Est-ce que tu crois qu'ils n'ont pas « faim, ces enfants?

La mère. « Ah mon Dieu ! on ne peut pas aller <; plus vite que les violons;... ils attendi'ont; ils .( feront comme moi : tu ferais bien mieux de souffler, '< que de bougonner.

Le père {soufflant). « EUe est donc gelée ta mar- « mite?... ah je crois qu'elle chante,... entends-tu?

La ]sière. « Non; mais je sens..., ce n'est pas « possible autrement, il y a quelqu'un...

Le père. « C'est les choux d'hier;... c'est pt'être « bien toi...? François rit, je parie que c'est lui?...

Le fils. « Voilà comme il est papa, il inculpe « tout le monde.

Le père. « C'est que vois-tu, comme on connaît (( les singes on les adore; je sais que tu es un cadet « sujet à caution. Oh Dieu ! que ça pue ! ah ça? crois- « tu être dans une écurie? {Haussant le ton) Est-ce « dans une écurie que tu crois être? {S' adressant à (( sa femme). Voyons, si c'est toi, dis -le moi?

La isrKRE. <( Est-il drôle, à présent? il veut toujours « que ce soit moi... ; c'est qu'elle ne se passe pas cette « odeur.

Le père. « C'est de plus fort en plus fort.

La petite fille. « Maman, ça bout.

La iiÈRE. « Maudit couvercle ! je me suis brûlée.

Tous ENSEaiBLE. « O Dicu ! quelle infection !

La MÈRE. « C'est une peste : on n'y tient pas... « Fossé ouvre donc la fenêtre.

Le père. « Vous le voyez, madame, c'est encore un des tours de votre fils...

Le fils. « Papa, je te jiu-e que non.

Le père, « Tais-toi, fichu paresseux... la preuve « n'est pas convaincante?... monsieur ne peut pas

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« aller au cinquième...; il serait trop fatigué de « monter un étage... ; il se foulerait la rate..., tu plains « donc bien tes pas... ; sois tranquille, je te corrigerai.

Le fils. « Mais papa...

Le père. )) JSTe me raisonne pas... ; tu vois ce man- « clie à ballet..., il ne tient à rien que je te le casse <( sur le dos : avance ici que je te donne ta danse... « avance, te dis-je! je t'apprendrai... Ah ! tu me « nies...

Le fils {yleurant). « Mais, oui, puisque ce n'est « pas moi.

Le père. « Tu es capable de tout :... comme dit « cet autre, tous menteurs, tous voleurs.

La mère. « Pourquoi ne pas dire la vérité?

Le père. « Oh non ! il aimera mieux que je lui « fiche une paye..., d'aussi bien, il va l'avoir... Ah ! « tu veux que je te donne ta tournée? ma femme, « ferme la fenêtre, à cause des voisins.

La mère. « Gare à toi! François, ça se gâte..., « gare à toi ! »

Nul doute, l'action va s'engager; sans hésiter, je soulève matelas, draps, couverture, et écartant brusquement le lambeau de damas, je me montre à la famille stupéfaite de mon apparition. On imaginerait difficilement à quel point ces braves gens furent surpris. Pendant qu'ils s 'entre -regardent sans mot dire, j'entreprends de leur raconter le plus brièvement possible comme quoi je m'étais introduit chez eux; comme quoi je m'étais caché sous les matelas, comme quoi... Il est inutile de dire que l'on rit beaucoup de l'aventure de la marmite, et qu'il ne fut plus question de battre personne. Le mari et la femme s'étonnaient que je n'eusse pas été étouffé dans ma cachette; ils me plaignirent, et, avec une cordialité dont les exemples ne sont pas rares parmi les gens du peuple, ils m'offrirent des rafi'aîchisse-

ments, qui étaient bien nécessaires après une matinée si laborieuse.

Ou doit penser que je fus sur les épines, aussi longtemps que cette scène n'eut pas touché au dénouement... Je suais à grosses gouttes; dans tout autre moment, je m'en fusse amusé; mais je songeais aux suites de la découverte inévitable qui se préparait, et personne moins que moi n'était en état d'apprécier tout ce qu'il y avait de burlesque dans la situation,., Me croyant perdu, j'aurais pu hâter l'instant fatal; c'eût été couper cours à mes periilexités : une réflexion sur la mobilité des circonstances m'inspira de voir venir- : je savais par plus d'une expérience qu'elles déconcertent quelquefois les plans les mieux conçus, comme aussi elles triomphent des cas les plus désespérés.

D'après l'accueil que me faisait la famille Fossé, il était probable que je n'aurais pas à me repentir d'avoir attendu l'événement : toutefois je n'étais pas pleinement rassuré; cette famille n'était pas heureuse; et ne pouvait-il pas se faire que cette première impression de bienveillance et de compassion, dont ne se défendent pas toujours les hommes les plus pervers, fît place à l'espoir d'obtenir quelque récompense en me livrant à la police? et puis, en suijposant même que mes hôtes fussent ce qu'on appelle francs du collier, étais-je à l'abri d'une indiscrétion? Sans être doué d'une grande perspicacité, Fossé devina le secret de mes inquiétudes, qu'il réussit à dissiper par des protestations dont la sincérité ne devait pas se démentir.

Ce fut lui qui se chargea de veiller à ma sûreté; il commença par pousser des reconnaissances à la suite desquelles il m'informa que les agents de police, persuadés que je n'avais pas quitté le quartier, s'étaient établis en permanence dans la maison et dans les rues adjacentes; il m'apprit aussi qu'il

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était question de faire une seconde visite chez tous les locataires. De tous ces rapports, je conclus qu'il était ui'gent de déguerpir, car il était vraisemblable que cette fois Ton fouillerait à fond les logements.

La famille Fossé, comme la plupart des ouvriers de Paris, était dans l'usage d'aller souper chez un marchand de vin du voisinage, où elle portait ses provisions; il fut convenu que j'attendrais ce moment pour sortir avec elle. Jusqu'à la nuit, j'avais le temps de prendre mes mesures : je m'occupai d'abord à faii'e parvenir de mes nouvelles à Annette : ce fut Fossé qui organisa le message. Il eût été de la dernière imprudence qu'il se mît en communication directe avec elle. Voici ce qu'il fit : il se rendit dans la rue de Grammont, oiî il acheta un pâté, dans lequel il gUssa le biUet qu'on va lirç :

« Je suis en sûreté. Tiens-toi sm* tes gardes; ne « te fie à personne. 'Ne te laisse pas prendre à des « promesses qu'on n'a ni l'intention ni le pouvoir c( de tenir. Renferme-toi dans ces quatre mots, je « ne sais pas. Fais la bête, c'est le meilleur moyen « de me prouver que tu as de l'esprit. Je ne peux pas « te donner de rendez -vous, mais quand tu sortiras, « prends toujours la rue Saint-Martin et les boulece varts. Surtout ne te retourne pas, je réponds de « tout. »

Le pâté confié à un commissionnaire de la place ^'endôme, et adressé à madmne Vidocq, tomba, ainsi que je l'avais prévu, dans les mains des agents qui en permirent la remise, après avoLr pris connaissance de la dépêche; ainsi je me trouvai avoir atteint deux buts à la fois, celui de les tromper, en leur persuadant C[ue je n'étais plus dans le quartier, et celui de rassui'er Annette, en lui faisant savoir que j'étais hors de danger. L'expédient m'avait réussi; enhardi

par ce premier succès, je fus un peu plus calme pour effectuer les préparatifs de ma retraite. Quelqu'argent que j'avais pris à tout hasard sur ma table de nuit, servit à me procurer un pantalon, des bas, des souliers, une blouse ainsi qu'un bonnet de coton bleu destiné à compléter mon déguisement. Quand rheure du souper fut venue, je sortis de la chambre avec toute la famille, portant sur ma tête, par surcroît de précautions, une énorme platée de haricots et de mouton, dont Tappétissant fumet expliquait assez quel était le but de notre excursion. Le cœur ne m'en battit pas moins eu me trouvant face à face, sur le carré du second, avec un agent que je n'avais pas d'abord aperçu, caché dans une encoignure. « SoufiQez votre chandelle, cria-t-il brusque- « ment à Fossé. — Et pourquoi? répliqua celui-ci, « qui n'avait pris de la lumière que pour ne pas éveil- « 1er les soupçons. — Allons ! pas tant de raisons, « reprit le mouchard, » et il souffla lui-même la chandelle. Je l'aurais volontiers embrassé ! Dans l'allée, nous tombâmes encore sur plusieurs de ses confrères qui, plus polis que lui, se rangèrent pour nous livrer passage. Enfin nous étions dehors. Lorsque nous eûmes détourné l'angle de la place. Fossé prit le plat, et nous nous séparâmes. Afin de ne pas attirer l'attention, je marchai fort lentement jusqu'à la rue des Fontaines : une fois là, je ne m'amusais pas, comme disent les Allemands, à compter les boutons de mon habit, je pris ma course dans la direction du boulevard du Temple, et fendant l'air, j'étais arrivé à la rue de Bondy, qu'il ne m'était pas encore venu à l'idée de me demander oii j'allais.

Cependant il ne suffisait pas d'avoir échappé à une première perquisition, les recherches pouvaient devenir des plus actives. Il m'importait de dérouter la police, dont les nombreux limiers ne manqueraient pas, suivant l'usage, de tout négliger pour ne s'occu-

per que de moi. Dans cette conjoncture très critique, je résolus d'utiliser pour mon salut les individus que je regardais comme mes dénonciateurs. C'étaient les Chevalier, que j'avais vus la veille, et qui dans la conversation que j'avais eue avec eux, avaient laissé échapper quelques-uns de ces mots qu'on ne s'explique qu'après coup : convaincu que je n'avais plus aucun ménagement à garder vis-àvis de ces misérables, je résolus de me venger d'eux, on même temps que je les forcerais à rendre gorge autant qu'il dépendrait de moi. C'était à une condition tacite que je les avais obligés, ils avaient violé la foi des traités, contrairement à leur* intérêt même, ils avaient fait le mal, je me proposais de les punir d'avoir méconnu leur intérêt.

Le chemin n'est pas trop long du boulevard à la rue de l'Echiquier; je tombai comme une bombe au domicile des Chevalier, dont la surprise en me voyant libre, confirma tous mes soupçons. Chevalier imagina d'abord un prétexte pour sortir, mais, fermant la liorte à double tour, et mettant la clef dans ma poche, je sautai sm- un couteau de table, et dis à mon beau -frère que s'il poussait un cri, c'était fait de lui et des siens. Cette menace ne pouvait manquer de produire son effet; j'étais au milieu d'un monde qui me connaissait, et que devait épouvanter la violence de mon désespoir. Les femmes restèrent plus mortes que vives, et Chevalier, pétrifié, immobile comme la fontaine de grès sur laquelle il s'appuyait, me demanda, d'une voix éteinte, ce que j'exigeais de lui : « Tu vas le savoir, lui répondis-je. »

Je débutai par la réclamation d'un habit complet que je lui avais fourni le mois auparavant, il me le rendit; je me fis donner en outre une chemise, des bottes et un chapeau; tous ces objets avaient été achetés de mes deniers, c'était une restitution qui m'était faite. ChevaUer s'exécuta en rechignant; je

crus lii'e dans ses yeux qu'il méditait quelque projet; peut-être avait-il à sa disposition un moyen de faire savoir aux voisins l'embarras dans lequel le jetait ma présence : la prudence me prescrivit d'assurer ma retraite eu cas d'une perquisition nocturne. Une fenêtre donnant sur un jardin était fermée par deux barreaux de fer, j'ordonnai à Chevalier d'en enlever un, et comme, en dépit de mes instructions, il s'y prenait avec une excessive maladresse, je me mis moi-même à l'ouvrage, sans qu'il s'aperçût que le couteau qui lui avait tant inspiré d'eiïroi était passé de mes mains dans les siennes. L'opération terminée, je ressaisis cette arme. « Maintenant, lui dis-je, « ainsi qu'aux femmes, qui étaient terrifiées, vous « pouvez allez vous coucher. » Quant à moi, je n'étais guères en train de dormir; je me jetai sur une chaise, où je jDassai une nuit fort agitée. Toutes les vicissitudes de ma vie me revinrent successivement à l'esprit ; je ne doutai pas qu'il n'y eiit une malédiction sur moi;... en vain fuyais-je le crime, le crime venait me chercher, et cette fatalité, contre laquelle je me roidissais avec toute l'énergie de mon caractère, semblait i^rendre plaisir à bouleverser mes plans de conduite en me mettant incessamment aux prises avec l'infamie et la plus impérieuse nécessité. Au point du jour je fis lever Chevalier, et lui demandai s'il était en fonds. Sur sa réponse, qu'il ne possédait que quelques pièces de monnaie, je lui fis l'injonction de se munir de quatre couverts d'argent qu'il devait à ma libérahté, de prendre son permis de séjour- et de me suivi'e. Je n'avais pas précisément besoin de lui, mais il eût été dangereux de le laisser au logis, car il am-ait pu donuex' l'éveil à la police et la diriger sur mes traces avant que j'eusse pu prendre mes dimensions. Chevalier obéit. Je redoutais moins les femmes : comme j'emmenais avec moi un otage précieux, et que d'ailleurs elles

ne partageaient pas tout-à-fait les sentiments de ce dernier, je me contentai, en partant, de les enfermer à double tour, et par les rues les plus désertes de la capitale, même en plein midi, nous gagnâmes les Champs-Elysées. Il était quatre heures du matin; nous ne rencontrâmes personne. C'était moi qui portais les couverts; je me serais bien gardé de les laisser à mon compagnon, il fallait que je pusse disparaître sans inconvénient, s'il lui était arrivé de s'insurger ou de faire une esclandre. Heureusement, il fut fort docile; au surplus, j'avais sur moi le terrible couteau, et Chevalier, qui ne raisonnait pas, était persuadé qu'au moindre mouvement qu'il feraii', je le lui plongerais dans le cœur : cette terreur salutaire, qu'il éprouvait d'autant plus vivement qu'il n'était pas irréprochable, me répondait de lui. Nous nous promenâmes long-temps aux alentours de Chaillofc; Chevalier, qui ne prévoyait pas comment tout cela finirait, marchait machinalement à mes côtés; il était anéanti et comme frappé d'idiotisme. A huit heures, je le fis monter dans un fiacre et le conduisis au passage du bois de Boulogne, où il engagea en ma présence, et sous son nom, les quatre couverts, sur lesquels on lui prêta cent francs. Je m'emparai de cette somme; et, satisfait d'avoir si à propos recouvré en masse ce qu'il m'avait extorqué en détail, je remontai avec lui dans la voitm'e, que je fis arrêter sur la place de la Concorde. Là, je descendis, mais après lui avoir fait cette recommandation: « Souviens-toi d'être plus circonspect que jamais; « si je suis arrêté, quel que soit l'auteur de mon « arrestation, prends garde à toi. » J'intimai au cocher de le mener grand train, rue de l'Échiquier, no 23, et pour être certain qu'il ne prenait pas une autre direction, je restai im instant à l'examiner; ensuite de quoi je me rendis en cabriolet, chez un fripier de la Croix-Bouge, qui me donna des habits

d'ou-vrier en échange des miens. Sous ce nouveau costume, je m'acheminai vers l'esplanade des Inva- Udes, pour m'informer s'il y aurait possibihté d'acheter un uniforme de cet établissement. Une jambe de bois, que je questionnai sans affectation, m'indiqua, rue Saint-Dominique, un brocanteur chez qui je trouverais l'équipement complet. Ce brocanteur était, à ce qu'il paraît, assez bavard de son naturel. « Je ne suis pas cui'ieux, me dit-il (c'est le préam- « bule ordinaire de toutes les demandes indiscrètes) : « vous avez tous vos membres, sans doute l'uniforme « n'est pas pour vous. — Pardon, lui répondis-je; « et comme il manifestait de l'étonnement, j'ajoutai « que je devais jouer la comédie. — Et dans quelle « pièce*? — Dans l'Amour filial. »

Le marché conclu, j'allai aussitôt à Passy, où, chez un logeur qui était dans mes intérêts, je me hâtai d'elïectuer la métamorphose. Il ne fallut pas cinq minutes pour faire de moi le plus manchot des invahdes; mon bras rapproché vers le défaut de ma poitrine et tenu adhérent au torse par une sangle et par la ceinture de ma culotte, dans laquelle il était engagé, avait entièrement disparu : quelques chiffons introduits dans la partie supérieure d'une des manches, dont l'extrémité venait se rattacher sur le devant du frac, jouaient le moignon à s'y méprendre, et portaient l'illusion au plus haut degi'é : une pommade dont je me servis pour teindre en noir mes cheveux et mes favoris, acheva de me rendi'e méconnaissable. Sous ce travestissement, j'étais tellement sûr de déconcerter le savoir physiognomonique ^ des observateurs de la rue de Jérusalem ^ et autres, que

1 Physiognomonie, l'art de juger du caractère des individus d'après les traits de leur visage et la conformation extérieure de leur crâne. Les deux créateurs de cette méthode, autour de laquelle on fit tant de bruit à l'époque, étaient deux Suisses, Lavater et Gall.

2 Rxie de Jérusalem. C'est là qu'étaient alors installés les services de la sûreté.

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