Z MEMOIRES
dès le soir même j'osai me montrer dans le quartier Saint-Martin. J'appris que la police, non-seulement occupait toujours mon logement, mais encore qu'on y faisait l'inventaire des marchandises et du mobilier. Au nombre des agents que je vis allant et venant, il fut aisé de me convaincre que les recherches se poursuivaient avec un redoublement d'activité bien extraordinaire pour cette époque, où la vigilante administration n'était pas trop zélée toutes les fois qu'il ne s'agissait pas d'arrestations politiques. Effrayé d'un semblable appareil d'investigation, tout autre que moi aurait jugé prudent de s'éloigner de Paris sans délai, au moins pour quelque temps. Il eût été convenable de laisser passer l'orage; mais je ne pouvais me décider à abandonner Annette au milieu des tribulations que lui causait son attachement pour moi. Dans cette occasion, elle eut beaucoup à souffrir-; enfermée au dépôt de la préfecture, elley resta vingt-cinq jours au secret, d'où on ne la tirait que pour* lui faire la menace de la faire pourrir à Saint-Lazarre.si elle s'obstinait à ne pas vouloir indiquer le heu de ma retraite. Le poignard sur le sein, Annette n'am'ait pas parlé. Qu'on juge si j'étais chagrin de la savoir dans une si déplorable situation; je ne pouvais pas la délivrer : dès qu'il dépendit de moi, je m'empressai de la secourir. Un ami à qui j'avais prêté quelques centaines de francs, me les ayant rendus, je lui fis tenir une partie de cette .somme ; et, plein de l'espoir que sa détention finirait bientôt, puisqu'après tout on n'avait à lui reprocher que d'avoir vécu avec un forçat évadé, je me disposais à quitter Paris, me réservant, si elle n'était pas élargie avant mon départ, de lui faire conuaître plus tard sm^ quel point je me serais dirigé.
Je logeais rue Tiquetonne, chez un mégissier, nommé Bouhin, qui s'engagea, moyennant rétribution, à prendre pour lui, un passeport qu'il me
céderait. Son signalement et le mien étaient exactement conformes : comme moi, il était blond, avait les yeux bleus, le teint coloré, et, par un singulier hasard, sa lèvre supérieure droite était marquée d'une légère cicatrice; seulement sa taille était plus petite que la mienne; mais poui* se grandir et atteindre ma hautem', avant de se présenter sous la toise du commissaire, il devait mettre deux ou trois jeux de cartes dans ses souliers. Bouhin recourut en effet à cet expédient, et bien qu'au besoin je pusse user de l'étrange faculté de me rappetisser à volonté de quatre à cinq pouces, le passeport qu'il me vendit me dispensait de cette réduction. Pourvu de cette pièce, je m'applaudissais d'une ressemblance qui garantissait ma liberté, lorsque Bouhin (j'étais installé dans son domicile depuis huit jours), me coniia un secret qui me fit trembler : cet homme fabriquait habituellement de la fausse monnaie, et pour me donner un échantillon de son savoir-faire, il coula devant moi huit pièces de cinq francs, que sa femme ])assa dans la même jomnée. On ne de-vàne que trop tout ce qu'il y avait d'alarmant pom* moi dans la confidence de Bouhin.
D'abord j'en tirai la conséquence que vraisemblablement, d'un instant à l'autre, son passeport serait une très mauvaise recommandation aux yeux de la gendarmerie; car, d'après le métier qu'il faisait, Bouhin devait tôt ou tard se trouver sous le coup d'un mandat d'amener; partant, l'argent que je lui avais donné était furieusement aventuré, et il s'en fallait qu'il y eût de l'avantage à être pris pour lui. Ce n'était pas tout : vu cet état de suspicion qui, dans les préventions du juge et du public, est toujours inséparable de la condition de forçat évadé, n'était -il pas présumable que Bouhin, traduit comme faux monnoyeur, je serais considéré comme son complice? La justice a commis tant d'erreurs !
condamné une première fois quoique innocent, qui me garantissait que je ne le serais pas une seconde? Le crime, qui m'avait été à tort imputé, par cela seul qu'il me constituait faussaire, rentrait nominalement dans l'espèce de celui dont Bouhin se rendait coupable. Je me voyais succombant sous une masse de présomptions et d'apparences telles, peut-être, que mon avocat, honteux de prendre ma défense, se croirait réduit à implorer pour moi la pitié de mes juges. J'entendais prononcer mon arrêt de mort. Mes appréhensions redoublèrent, quand je sus que Bouhin avait un associé : c'était un médecin nommé Terrier, qui venait fréquemment à la maison. Cet homme avait un visage patibulaire ^ ; il me semblait qu'à la seule inspection de sa figure, toutes les polices du monde dussent se mettre à ses trousses ; sans le connaître, je me serais fait l'idée qu'en le suivant il était presque impossible de ne pas remonter à la source de quelque attentat. En un mot il était une fâcheuse enseigne pour tout endroit dans lequel on le voyait entrer. Persuadé que ses visites porteraient malheur au logis, j'engageai Bouhin à renoncer à une industrie aussi chanceuse que celle qu'il exerçait; les meilleures raisons ne purent rien sur son esprit; tout ce que j'obtins à force de supplications, fut que, pour éviter de donner lieu à une perquisition qui certainement me livrerait à la police, il suspendrait et la fabrication et l'émission des pièces aussi long-temps que je resterais chez lui, ce qui n'empè-
1 Patibulaire, du latin patihubim, gibet. Qui appartient au gibet, qui ist destiné au gibet. D'où l'expression mine patibulaire, face patibulaire, mine, face, d'un méchant homme (à rapprocher l'expression argotiriue : gibier de potence). Au moyen âge, on appelait fourches patibulaires, des colonnes de pierre au haut desquelles il y avait une traverse à laijuelle on suspendait les criminels condamnés à mort. Celles de la vicomte de Paris étaient à Montfaucon (d'où gibet de Montfaucon) (rond-poiut de la Villeite.) Elles comptaient seize piliers. Les fourches patibulaires étaient la marque du droit de haute justice des seigneurs. Les châtelains avaient trois piliers: les barons. quatre, les comtes six, etc. Les gibets des souverains étaient recouverts d'un toit. On les qualifiait de çibets à fest ou çibetg à faite.
cha pas que deux jours après je le surprisse à travailler encore au grand œuvre i. Cette fois je jugeai à propos de m'adresser à son collaborateur; je lui représentai sous les couleurs les plus vives les dangers auxquels ils s'exposaient. « Je vois, me répondit « le médecin, que vous êtes encore un peureux « comme il y en a tant. Quand on nous découvrirait, « qu'est-ce qu'il en serait? il y en a bien d'autres « qui ont fait le trébuchet sur la place de Grève ^; «( et puis nous n'en sommes pas là: voilà quinze ans « que j'ai pris messieurs de la chambre pour mes chan- « geurs, et personne ne s'est jamais douté de rien : « ça ira tant que ça ira : au surplus, mon camarade, « ajouta-t-il avec humeur, si j'ai un conseil à vous « donner, c'est de vous mêler de vos aiïaires. »
A la tournure que prenait la discussion, je vis qu'il était superflu de la continuer, et que je ferais sagement de me tenir sur mes gardes : je sentis plus que jamais la nécessité de quitter Paris le plus tôt possible. On était au mardi; j'aurais voulu partir dès le lendemain ; mais, averti qu'Annette serait mise en liberté à la fin de la semaine, je me proposais de différer mon départ jusqu'à sa sortie, lorsque le vendredi, sur les trois heures du matin, j'entendis frapper légèrement à la porte de la rue : la nature du coup, l'hem-e, la circonstance, tout me fait pres- . sentir que l'on vient m'arrêter : sans rien dire à Bouhin, je sors sur le carré; je monte : parvenu au haut de l'escalier, je saisis la gouttière, je grimpe sur le toit, et vais me blottir derrière un tuyau de cheminée.
1 Grand œuvre, nom donné, au moyen âge, à la pierre philosophale, corps hypothétique auquel les alchimistes attribuaient la propriété de changer les autres métaux en or. L'allusion est assez transparente, et fort bien adaptée au travail des faux monnayeurs.
2 Ont été guillotinés. Les exécutions capitales se faisaient alors place de Grève, aujourd'hui place de l'Hôtel-de-Ville, à Paris. Les faux-monnayeurs encouraient, en ce temps, la peine de mort.
Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé : en nn instant la maison fut remplie d'agents de police, qui furetèrent partout. Surpris de ne pas me trouver, et avertis sans doute par mes vêtements laissés auprès de mon lit, que je m'étais enfui en chemise, ce qui ne me permettait pas d'aller bien loin, ils induisirent que je ne pouvais pas avoir pris la voie ordinaire, A défaut de cavaliers que Ton pût envoyer à ma poursuite, on manda des couvreurs, qui explorèrent toute la toiture, où je fus trouvé et saisi, sans que la nature du terrain me permît de tenter une résistance qui n'aurait abouti qu'à un saut des plus périlleux. A quelques gouimades près, que je reçus des agents, mon arrestation n'offrit rien de remarquable : conduit à la préfecture, je fus interrogé par M. Henry, qui, se rappelant parfaitement la démarche que j'avais faite quelques mois auparavant, me promit de faire tout ce qui dépendrait de lui pour adoucir ma position; on ne m'en transféra pas moins à la Force, et de là à Bicêtre, où je devais attendre le prochain départ de la chaîne.