‹ Mémoires de Vidocq (volume 3)Chapitre 32 sur 50 · CHAPITRE XXni · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXni

M. Henry surnommé V Ange malin. — MM. Bertaiix et Parisot. — Un mot siir la Police. — Ma première capture. — Boiihin et Terrier sort arrêtés d'après mes indications.

Les noms de M. le baron Pasquier et de M. Henry ne s'effaceront jamais de mon souvenir. Ces deux

hommes généreux furent mes libérateurs ! combien je leur dois d'actions de grâces ! ils m'ont rendu plus que la vie; pour eux je la sacrifierais mille fois, et je pense que l'on me croira quand on saura que souvent je l'exposai pom^ obtenir d'eux une parole, un regard de satisfaction.

Je respire, je circule librement, je ne redoute pi as rien : devenu agent secret, j'ai maintenant des devoii's tracés, et c'est le respectable M. Henry qui se charge de m'en instruire : car c'est sui- lui que repose presque toute la sûreté de la capitale. Prévenir les crimes, découvrir les malfaiteurs, et les Uvrer à l'autorité, c'est à ces points principaux que l'on doit rapporter les fonctions qui m'étaient confiées. La tâche était difficile à remplir. M. Henry prit le soin de guider mes premiers pas; il m'aplanit les difficultés, et si par la suite j'ai acquis quelque célébrité dans la police, je l'ai due à ses conseils, ainsi qu'aux leçons qu'il m'a données... Doué d'un caractère fi'oid et réfléchi, M. Henry possédait au plus haut degré ce tact d'observation qui fait démêler la culpabiUté sous les apparences les plus innocentes; il avait une mémoire prodigieuse, et une étonnante pénétration : rien ne lui échappait; ajoutez à cela cpi'il était excellent physionomiste. Les volem"S ne l'appelaient que l'Ange malin, et à tous égards il méritait ce surnom; car chez lui l'aménité était la compagne de la ruse. Earenient un grand criminel, interrogé par lui, sortait de son cabinet sans avoir avoué son crime, ou donné à son insu quelques indices qui laissaient l'espoir de le convaincre. Chez M. Henry, il y avait une sorte d'instinct qui le conduisait à la découverte de la vérité ; ce n'était pas de l'acquis, et quiconque aurait voulu prendre sa manière pour arriver au même résultat, se serait fourvoyé; car sa manière n'en était pas une; elle changeait avec les circonstances : personne plus que

lui n'était attaché à son état : il concliait comme on dit dans Touvrage, et était à toute hem'e à la disposition du public. On n'était pas obligé alors de ne venir dans les bureaux qu'à midi, et de faire souvent antichambre pendant des quarts de journées, ainsi que cela se pratique aujourd'hui. Passionné pour le travail, il n'était rebuté par aucune espèce de fatigue; aussi après trente-cinq ans de service, est-il sorti de l'administration accablé d'infirmités. J'ai vn quelquefois ce chef passer deux ou trois nuits par semaine, et la plupart du temps pour méditer sm' les instructions qu'il allait me donner, et pour parvenir à la prompte répression des crimes de tous genres. Les maladies, et il en a eu^de très graves, n'interrompaient presque pas ses labeurs : c'était dans son cabinet qu'il se faisait traiter; enfin c'était un homme comme il y en a peu : peut-être même comme il n'y eu a point. Son nom seul faisait trembler les voleurs, et quand ils étaient amenés devant lui, tant audacieux fussent-ils, presque toujours ils se troublaient, ils se coupaient dans leurs réponses ; car tous étaient persuadés qu'il lisait dans leur intérieur. Une remarque que j'ai souvent eu l'occasion de faille, c'est que les hommes capables sont toujours les mieux secondés; serait-ce en vertu de ce vieux proverbe, qui se ressemble s'assemble f Je n'en sais rien ; mais ce que je n'ai pas oublié, c'est que M. Henry avait des collaborateurs dignes de lui : de ce nombre était M. Bertaux, interrogateur d'un grand mérite : il avait un talent particulier pour saisir une aiïaire, quelle qu'elle fût : ses trophées sont dans les dossiers de la préfecture. Près de lui, j'aime à mentionner le chef des prisons, M. Parisot, qui suppléait M. Heniy avec une gTande habileté. Enfin, MM. Henry, Bertaux et Parisot formaient un véritable triumvirat qui conspirait sans cesse contre le brigandage : l'extirper de Paris,, et procurer aux

liabitants de cette immense cité une sécurité à toute épreuve, tel était leur but, telle était leur unique pensée, et les effets répondaient pleinement à leur attente. Il est vrai qu'à cette époque, il existait entre les chefs de la police une franckise, un accord, une cordialité qui ont disparu depuis cinq à six ans. Aujourd'hui, chefs ou employés, tous sont dans la défiance les uns des autres ; tous se cra gnent réciproquement; c'est un état d'hostilités continuelles; chacun dans son confrère redoute un dénonciateur, il n'y a plus de convergence, plus d'harmonie entre les divers rouages de l'administration : et d'oii cela vient -il? de ce qu'il n'y a plus d^attributions distinctes et parfaitement définies ; de ce que personne à commencer par les sommités, ne se trouve à sa place. D'ordinaire à son avènement, le préfet luimême était étranger à la police ; et c'est dans l'emploi le plus émineut qu'il vient y faire son apprentissage : il traîne à sa suite une multitude de protégés, dont le moindre défaut est de n'avoir aucune capacité spéciale; mais qui, faute de mieux, savent le flatter et empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui. C'est ainsi que tantôt sous une direction, tantôt sous une autre, j'ai vu s'organiser, ou plutôt se désorganiser la police : chaque mutation de préfet y introduisait des novices, et faisait éliminer quelques sujets expérimentés ^ Je dii-ai plus tard quelles sont les conséquences de ces changements, qui ne sont commandés que par le besoin de donner des appointements aax créatures du dernier venu. En attendant je vais reprendre le fil de ma narration.

1 Cette critique de Viciocq sur l'organisation de la préfecture de police, vraie à son époque, le fut encore longtemps après lui. Les fonctions de chef suprême de la police parisienne sont de celles qu'on ne peut correctement remplir qu'après s'y être préparé par un aiiprentissage sérieux. Leur titulaire devrait être en dehors de toutes les fluctuations de la politique. Ce n'est que par le maintien prolongé du même titulaire qu'il sera possible d'obtenir cette continuité de vues, cette suite dans les idées qui est le meilleur garant de l'ordre public. ,

Dès que je fus installé en qualité d'agent secret, je me mis à battre le pavé, afin de me reconnaître et de me mettre à même de travailler utilement. Ces courses, dans lesquelles je fis un grand nombre d'observations, me prirent une vingtaine de jours, pendant lesquels je ne fis que me préparer à agir : j'étudiais le terrain. Un matin je fus mandé paj le chef de la division : il s'agissait de découvrir un nommé Watrin, prévenu d'avoir fabriqué et mis en circulation de la fausse-monnaie et des billets de banque. Watrin avait déjà été arrêté par les inspecteurs de police; mais suivant leur usage, ils n'avaient pas su le garder. M. Henry me donna toutes les indications qu'il jugeait propres à me mettre sur ses traces; malheureusement ces indications n'étaient que de simples données sur ses anciennes habitudes ; tous les endroits qu'il avait fréquentés m'étaient signalés; mais il n'était pas vraisemblable qu'il y vînt de sitôt, puisque dans sa position, la prudence lui prescrivait de fuir tous les lieux oii il était connu. Il ne me restait donc que l'espoir de parvenir jusqu'à lui par quelque voie détournée; lorsque j'appris que dans une maison garnie où il avait logé, sur le boulevart du Mont -Parnasse, il avait laissé des effets. On présumait que tôt ou tard il se présenterait pour les réclamer, ou tout au moins qu'il les ferait réclamer par une autre personne : c'était aussi mon avis. En conséquence, je dirigeai sur ce point toutes mes recherches, et après avoir pris connaissance du manoii', je m'embusquai nuit et jour à proximité, afin de surveiller les allant et les venant. Cette surveillance durait déjà depuis près d'une semaine ; enfin las de ne rien apercevoir, j'imaginai de mettre dans mes intérêts le maître de la maison, et de louer chez lui im appartement où je m'établis avec Annette, ma présence ne pouvait paraître suspecte. J'occupais ce poste dei)uis une quinzaine, quand

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un soir, vers les onze heures, je fus averti que Watrin venait de se présenter, accompagné d'un autre individu. Légèrement indisposé, je m'étais couché plus tôt que de coutume : je me lève précipitamment, je descends rescalier quatre à quatre; mais quelque diligence que je fisse, je ne pus atteindre que le camarade de Watrin. Je n'avais pas le droit de l'arrêter; mais je pressentais qu'en l'intimidant, je pourrais obtenir de lui quelques renseignements, je le saisis, je le menace, bientôt il me déclare eu tremblant qu'il est cordonnier, et que Watrin demeure avec lui, rue des Mauvais-Garçons-St-Germain, n^ 4; il ne m'en fallait pas davantage. Je n'avais passé qu'une mauvaise redingote sur ma chemise : sans prendre d'autres vêtements, je cours à l'adresse qui m'était donnée, et j'arrive devant la maison au moment oiî quelqu'un va sortir, persuadé que c'est Watrin, je veux le saisir, il m'échappe, je m'élance après lui dans l'escalier; mais au moment de l'atteindre, un coup de pied qu'il m'envoie dans la poitrine me précipite de vingt marches; je m'élance de nouveau, et d'une telle vitesse, que poui- se déiober à la poursuite, il est obligé de s'introduire chez lui par une croisée du carré : alors hem'tant à sa porte, je le somme d'ouvrir, il s'y refuse. Annettc m'avait suivi, je lui ordonne d'aller chercher la garde, et tandis qu'elle se dispose à m'obéii% je simule le bruit d'un homme qui descend. Watrin trompé par cette feinte, veut s'assurer si eftectivement je m'éloigne, il met la tête à la croisée : c'était là ce que je demandais, aussitôt je le prends aux cheveux; il m'empoigne de la même manière, et une lutte s'engage. Cramponné au mur de refend qui nous sépare, il m'oppose une résistance opiniâtre; cependant je sens qu'il faiblit; je rassemble toutes mes forces pour une dernière secousse; déjà il n'a plus que les pieds dans sa chambre, encore un etïort et il est à

moi; je le tire avec vigueur, et il tombe dans le corridor. Lui arraclier le tranchet dont il était armé i. l'attaclier, et l'entraîner dehors fut l'aiïaire d'un instant : accompagné seulement d'Annette, je le conduisis à la préfecture, où je reçus d'abord les félicitations de M. Henry, et ensuite celles du préfet de police, qui m'accorda une récompense pécuniaire. Watrin était un homme d'une adresse rare, il exerçait une profession grossière, et pourtant il s'étati adonné à des contre-façons qui exigent une grande délicatesse de main. Condamné à mort il obtint un sm^sis à l'heure même où il devait être conduit au suppHce; Téchafaud était dressé, on le démonta, et les amateurs en furent pour un déplacement inutile : tout Paris s'en souvient. Le bruit s'était répandu qu'il allait faire des révélations, mais comme il n'avait rien à dire, quelques jours après la sentence reçut son exécution.

Watrin était ma première capture : elle était importante; le succès de ce début éveilla la jalousie des officiers de paix et des agents sous leurs ordres ; les uns et les autres se déchaînèrent contre moi; mais ce fut vainement. Ds ne me pardonnaient pas d'être plus adroit qu'eux : les chefs m'en savaient au contraire beaucoup de gré. Je redoublai de zèle pour mériter de plus en plus la confiance de ces derniers.

Ver=^ '•ei.te époque, un grand nombre de pièces de cinq francs avaient été jetées dans la circulation du commerce. On m'en montra plusiem-s; en les examinant, il me sembla reconnaître le faire de mon dénonciateur Boiihin et de son ami le docteur Terrier. Je résolus de m'assurer de la vérité : en conséquence je me mis à épier les démarches de ces deux individus; mais comme je ne pouvais les suivre de trop près, attendu qu'ils me connaissaient, et que

1 Ke croirait-on pas assister à l'arrestation de Liabeur?

je leur aurais inspiré de la défiance, il m'était difficile d'obtenir les lumières dont j'avais besoin. Toutefois, à force de persévérance, je parvins à acquérir la certitude que je ne m'étais pas trompé, et les deux faux-monnayeurs furent arrêtés au moment de la fabrication : quelque temps après ils furent condamnés à mort et exécutés. On a répété dans le public, d'après un bruit accrédité par les inspecteurs de police, que le médecin Terrier avait été entraîné par moi, et que je lui avais en quelque sorte mis à la main les instruments de son crime. Que le lecteur se rappelle la réponse qu'il me fit lorsque, chez Boubin, j'essayai de le déterminer à renoncer à sa coupable industrie, et il jugera si Terrier était homme à se laisser entraîner.

CHAPITEE XXIV

Je revois Saint-Germain. — Il me propose l'assassinat de deux vieillards. — Les voleurs de réverbères. — Le petit-fils de Cartouche. — Discours sur les agents provocateurs. — Gremdes perplexités. — Annette me seconde encore. — Tentative de vol chez un banquier de la rue HauteviUe. — Je suis tué. — Arrestation de Saint-Germain et de Boudin, son complice. — Portraits de ces de\ix assassins.

Dans une capitale aussi populeuse que Paris, les mauvais lieux sont d'ordinaire en assez grand nombre; c'est là que tous les hommes tarés se donnent rendez-vous; afin de les rencontrer et de les surveiller, je fréquentais assiduement les endroits mal famés, m'y présentant tantôt sous un nom, tantôt sous un autre, et changeant très souvent de costume comme une personne qui a besoin de se dérober à l'œil de la police. Tous les voleurs que je voyais

habituellement auraient juré que j'étais un des leurs. Persuadés que j'étais fugitif, ils se seraient mis en quatre poui- me cacher, car non-seulement ils avaient en moi pleine et entière confiance, mais encore ils m'affectionnaient; aussi m 'instruisaient -ils de leurs projets, et s'ils ne me proposaient pas de m'y associer, c'est qu'ils craignaient de me compromettre, attendu ma position de forçat évadé. Tous n'avaient pourtant pas cette délicatesse, on va le voir.

Il y avait quelques mois que je me livrais à mes investigations secrètes, lorsque le hasard me fit rencontrer ce Saint-Germain dont les visites m'avaient consterné tant de fois. H était avec un nomméSowdin, que j'avaip vu restam^ateur, rue des Prouvaires, et que je connaissais comme on connaît un hôte chez qui l'on va de temps à autre prendre sa réfection en payant. Boudin n'eût pas de peine à me remettre, il m'aborda même avec une espèce de familiarité, à laquelle j'affectais de ne pas répondre : « Vous « ai-je donc fait quelque chose, me dit-il, pour que « vous ayiez l'air de ne pas vouloir me parler? — « Kon; mais j'ai appris que vous avez été mouchard. « — Ce n'est que ça, eh bien ! oui, je l'ai été mou- « chard ; mais lorsque voas en saurez la raison, je suis « sûr que vous ne m'en voudrez pas.

— « Certainement, me dit Saint-Germain, tu ne lui « en voudras pas : Boudin est un bon garçon, et je « réponds de lui comme de moi. Dans la vie il y a « souvent des passes qu'on ne peut pas prévoir; si « Boudin a accepté la place dont tu parles, ce n'a « été que pour sauver son frère; au surplus, tu dois « savoir que s'il avait de mauvais principes, je ne M serais pas son ami. » Je trouvai la garantie de Saint-Germain excellente, et je ne fis plus aucune diflBculté de parler à Boudin.

Il était bien naturel que Saint-Germain me racontât ce qu'il était devenu depuis sa dernière dispa-

rition, qui m'avait fait tant de plaisir. Après m'avoir complimenté ^ur mon évasion, il m'apprit que depuis que j'avais été arrêté, il avait recouvré son emploi, mais qu'il n'avait pas tardé à le perdre de nouveau, et qu'il se trouvait encore une fois réduit aux expédients. Je le priai de me donner des nouvelles de Blondi et de Duluc. — « Mon ami, dit-il, « les deux qui ont escarpé le roulier avec moi, on les « a fauchés à Beauvais. » Quand il m'annonça que ces deux scérélats avaient enfin porté la peine de leurs crimes, je n'éprouvai qu'un seul regret, c'est que la tête de leur complice ne fût pas tombée sur le même échafaud.

Après que nous eûmes vidé ensemble plusieurs bouteilles de vin, nous nous séparâmes. En me quittant, Saint-Germain ayant remarqué que j'étais assez mesquinement vêtu, me demanda ce que je faisais, et comme je lui dis que je ne faisais rien, il me promit de songer à moi, si jamais il se présentait une bonne occasion. Je lui fis observer que, sortant rarement dans la crainte d'être arrêta, il pourrait bien se faire que nous ne nous rencontrassions pas de sitôt: — « Tu me verras quand tu voudras, me dit-il, « j'exige que tu viermesme voir? » Quand je le lui eus promis, il me remit son adresse, sans s'informer de la mienne.

Saint-Germain n'était plus un être aussi redoutable pour moi, je me croyais même intéressé à ne le plus perdre de vue; car si je devais m'attaclier à surveiller les malfaiteurs, personne plus que lui n'était signalé à mon attention. Je concevais enfin l'espoir de purger la société d'un pareil monstre. En attendant, je faisais la guerre à toute la tourbe de coquins qui infestaient la capitale. Il y eut un moment où les vols de tous genres se multiplièrent d'une manière effrayante : on n'entendait parler que de rampes eidevées, de devantui'cs forcées, de plombs dérobés ;

plus de vin^ réverbères furent pris successivement, rue Fontaine-au-Eoi, sans que Ton pût atteindre les voleurs qui étaient venus les décrocher. Pendant un mois consécutif, des inspecteui's avaient été aux aguets afin de les surprendre, et la première nuit qu'ils suspendirent leur surveillance, les réverbères disparm'ent encore : c'était comme un défi porté à la police. Je Tacceptai pour mon compte, et, au grand désapointement de tous les Argus du quai du Xord, en peu de temps je parvins à livrer à la justice ces effrontés voleurs, qui furent tous envoyés aux galères. L'un d'entre eux se nommait Cartouche : j'ignore s'il avait subi l'influence du nom, ou s'il exerçait un talent de famille : peut-être était-il un descendant du célèbre Cartouche'? Je laisse aux généalogistes le soin de décider la question.

Chaque jour je faisais de nouvelles découvertes; on ne voyait entrer dans les prisons que des gens qui y étaient envoyés d'après mes indications, et pourtant aucun d'eux n'avait même la pensée de m'accuser de l'avoir fait écrouer. Je m'arrangeai si bien, qu'au dedans comme au dehors, rien ne transpirait; les voleurs de ma connaissance me tenaient pour le meilleur de leurs camarades, les autres s'estimaient heureux de pouvoir m'initier à leurs secrets, soit pour le plaisir de s'entretenir avec moi, soit aussi parfois pour me consulter. C'était notamment hors barrière que je rencontrais tout ce monde. Un jour que je parcourais les boulevarts extérieurs, je fus accosté par Saint -Germain, Boudin était encore avec lui. Us m'invitèrent à dîner; j'acceptai, et au dessert, ils me firent rhonneur de me proposer d'être le troisième dans un assassinat. Il s'agissait d'expédier deux vieillards qui demeuraient ensemble dans la maison que Boudin avait habitée rue des Prouvaires. Tout en frémissant de la confidence que me firent ces scélérats, je bénis le pouvoir invisible qui les

avait poussés vers moi : j 'hésitai d'abord à entrer dans le complot, mais à la fin je feignis de me rendre à leurs vives et pressantes sollicitations, et il fut convenu qu'on attendrait le moment favorable pour mettre à exécution cet abominable projet. Cette résolution prise, je dis au revoir à Saint-Germain ainsi qu'à son compagnon; et, décidé à prévenir le crime, je me bâtai de faire un rapport à M. Henry, qui me manda aussitôt, afin d'obtenir de plus amples détails au sujet de la révélation que je venais de lui faire. Son intention était de s'assurer si j'avais été réellement sollicité, ou si, par un dévouement mal entendu, je n'aurais pas eu recours à des provocations. Je lui protestai que je n'avais pris aucune espèce d'initiative, et comme il crut reconnaître la vérité de cette déclaration, il m'annonça qu'il était satisfait; ce qui ne l'empêcha pas de me faire sur les agents provocateurs un discours dont je fus pénétré jusqu'au fond de l'âme. Que ne l'ont -ils entendu comme moi ces misérables qui, depuis la restauration \ ont fait tant de victimes, l'ère renaissante de la légitimité n'aurait pas, dans quelques circonstances, rappelé les jours sanglants d'une autre époque? « Eetenez bien, me dit M. Henry, en terminant, « que le plus grand fléau dans les sociétés est « l'homme qui provoque. Quand il n'y a point de « provocatem*s, ce sont les forts qui commettent les « crimes, parce que ce ne sont que les forts qui les « conçoivent. Des êtres faibles peuvent être entraî- « nés, excités; pour les précipiter dans l'abîme, il « sufBt souvent de chercher un mobile dans leurs « passions ou dans leur amour-propre : mais celui qui « tente ce moyen de les faire succomber est un mons- « tre ! C'est lui qui est le coupable, et c'est lui que le

1 Allusion transparente aux excès de la réaction royaliste dite Terreur blanche.

« glaive devi'ait frapper. En police, ajouta-t-il, il « vaut mieux ne pas faire d'aiïaire que d'en créer ^ »

Quoique la leçon ne me fût pas nécessaire, je remerciai M. Hen;y, qui me recommanda de m'attacher aux pas des deux assassins et de ne rien négliger pour les empêcher d'arriver à Texécution. « La « police, me dit-il encore, est instituée autant pour <( réprimer les malfaiteurs que pour les empêclier « de faire mal, et il vaut toujours mieux avant « qu'après. » Conformément aux instructions que m 'avait données M. Henry, je ne laissai pas passer un jour sans voir Saint-Germain et son ami Boudin. Comme le coup qu'ils avaient projeté devait leur procurer assez d'argent, j'en conclus qu'il ne leur semblerait pas extraordinaire que je montrasse un peu d'impatience. « Eh bien ! à quand la fameuse « affaire? leur disais-je chaque fois que nous étions (c ensemble? — A quand? me répondait Saint - « Germain, la poire n'est pas mûre : lorsqu'il sera « temps, ajoutait-il, en me désignant Boudin, voilà « l'ami qui nous avertira. » Déjà plusiems réunions avaient eu lieu, et rien ne se décidait; j'adressai encore la question d'usage. « Ah ! cette fois, me « répondit Saint-Germain, c'est pour demain, nous « t'attendons pom* déhbérer. »

Le rendez -vous fut donné hors de Paris; je n'eus garde d'y manquer; Saint-Germain ne fut pas moins exact. (( Écoute, me dit-il, nous avons réfléchi à « l'afi'aire, elle ne peut s'exécuter quant à présent, « mais nous en avons une autre à te proposer, et « je te préviens d'avance qu'il faut y mettre de la « franchise et répondre oui ou non. Avant de nous « occuper de l'objet qui nous amène ici, je te dois

1 Cette maxime devrait être la règle de conduite de tous les policiers dignes de ce nom. Malheureusement, trop d'exemples prouvent qu'elle fut souvent méconnue. C'est une critique sanglante du rôle des agents provocateurs, qui, trop fréquemment, ont déshonoré l'institution policière.

« une confidence qui nous a été faite hier : le nommé « Carré, qui t'a connu à la Force, prétend que tu « n'en es sorti qu'à la condition de seivir la police, « et que tu es un agent secret. »

A ces mots d'agent secret, je me sentis comme suffoqué; mais bientôt je me fus remis, et il faut bien que rien n'ait paru extérieurement, puisque Saint-Germain qui m'observait attendit que je lui donnasse une explication. Cette présence d'esprit qui ne m'abandonne jamais me la fit trouver surle-champ. « Je ne suis pas surpris, lui dis-je, que l'on « m'ait représenté comme un agent secret, je sais « la source d'un pareil conte. Tu n'ignores pas que « je devais être transféré à Bicêtre; chemin faisant, « je me suis évadé, et je suis resté à Paris, faute de « pouvoir aller ailleurs. Il faut vivre oii l'on a ses « ressources. Malheureusement je suis obligé de « me cacher; c'est en me déguisant que j'échappe « aux recherches, mais il est toujours quelques « individus qui me reconnaissent, ceux, par exemple, « avec lesquels j'ai vécu dans une certaine intimité. « Parmi ces derniers, ne peut-il pas s'en trouver « qui, soit dessein de me nuire, soit motif d'intérêt, « jugent à propos de me faire arrêter'? Eh bien ! pour « leur en ôter l'envie, toutes les fois que je les ai « crus capables de me dénoncer, je leur ai dit que « j'étais attaché à la police. — «Voilà qui est bien, « reprit Saint-Germain, je te crois ; et pour te donner « une preuve de la confiance que j'ai en toi, je vais « te faire connaître ce que nous devons faire ce soir. « Au coin de la rue d'Enghien et de la rue Haute - « ville, il demeure un banquier dont la maison donne « sur un assez vaste jardin, qui peut favoriser notre « expédition et notre fuite. Aujom'd'hui le banquier « est absent, et la caisse, dans laquelle il y a beau- « coup d'or et d'argent, ainsi que des billets de '( banque, n'est gardée que par deux personnes ; nous

« sommes déterminés à nous en emparer dès ce soir « même. Jusqu'à présent, nous ne sommes que trois « pour exécuter le coup, il faut que tu sois le qua- « trième. Nous avons compté sur toi ; si tu refuses, « tu nous confirmeras dans l'opinion que tu es un « mouchard. »

Comme j'ignorais l'arrière-pensée de Saint-Germain, j'acceptai avec empressement : Boudin et lui parm-ent contents de moi. Bientôt je vis arriver le troisième, que je ne connaissais pas, c'était un cocher de cabriolet, nommé Debenne; il était père de famille, et s'était laissé entraîner par ces misérables. L'on se mit à causer de choses et d'autres ; quant à moi j'avais déjà prémédité comment je m'y prendrais pour les faire arrêter sur le fait, mais quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu'au moment de payer l'écot, j'entendis Saint-Germain nous adresser la parole en ces termes : « Mes amis, quand il « s'agit de jouer sa tête, on doit y regarder de près; « c'est aujourd'hui que nous allons faire cette parce tie que je ne veux pas perdre; pour que la chance « soit de notre côté, voici ce que j'ai décidé, et je « suis sûr que vous applaudirez tous à la mesure : « c'est vers minuit que nous devons nous introduire « tous quatre dans la maison en question; Boudin « et moi nous nous chargeons de l'intérieur; quant « à vous deux, vous resterez dans le jardin, prêts « à nous seconder en cas de surprise. Cette opération, « si elle réussit, comme je le pense, doit nous donce ner de quoi vivre tranquilles pendant quelque c( temps; mais il importe pour notre sûreté réciproc( que que nous ne nous quittions plus jusqu'à c( l'heure de l'exécution. »

Cette finale, que je feignis de ne pas avoir bien entendue, fut répétée. Pour cette fois, me disais-je, je ne sais pas trop comment je me tirerai d'affaire : quel moyen employer! Saint-Germain était un

homme d'une témérité rare, avide d'argent, et toujours prêt à verser beaucoup de sang pour s'en procurer. Il n'était pas encore dix heures du matin, l'intervalle jusqu'à minuit était assez long; j'espérais que pendant le temps qui nous restait à attendre, il se présenterait une occasion de me dérober adroitement et d'avertir la police. Quoi qu'il dût en arriver, j'adhérai à la proposition de Saint-Germain, et ne fis pas la moindre objection contre une précaution, qui était bien la meilleure garantie que l'on pût avoir de la discrétion de chacun. Quand il vit que nous étions de son avis, Saint-Germain, qui, par ses quaUtés énergiques et sa conception, était véritablement le chef du complot, nous adi^essa des paroles de satisfaction. « Je suis bien aise, nous dit-il, « de vous trouver dans ces sentiments ; de mon côté, « je ferai tout ce qui dépendra de moi poui' mériter « d'être long -temps votre ami. »

Il était convenu que nous irions tous ensemble chez lui, à l'entrée de la rue Saint -Antoine; un fiacre nous conduisit jusqu'à sa porte. Arrivés là, nous montâmes dans sa chambre, où il devait nous tenir en charte-privée jusqu'à l'instant du départ. Confiné entre quatre murailles, face à face avec ces brigands, je ne savais à quel saint me vouer : inventer un prétexte pour sortir était impossible, Saint-Germain m'eût deviné de suite, et au moindre soupçon, il était capable de me faii'e sauter la cervelle. Que devenir? je pris mon parti, et me résignai à l'événement, quel qu'il fût; il n'y avait rien de mieux à faire que d'aider de bonne grâce aux apprêts du crime : ils commencèrent aussitôt. Des pistolets sont apportés sur la table pour être décharges et rechargés : on les examine; Saint-Germain en remarque une paire qui lui semble hors d'état de faù-e le service : il la met de côté. « Pendant que vous aUez « démonter les batteries, nous dit-il, je vais aller

« changer ces pieds de cochon. » Et il se dispose à sortir. — « Un moment, M fis-je observer, d'après « notre convention personne ne doit quitter ce lieu « sans être accompagné. — C'est vrai, me répondit- « il, j'aime que Ton soit fidèle à ses engagements; « aussi, viens avec moi. — Mais ces messieurs? — « Nous les enfermerons à double tour.» Ce qui fut dit fut fait : j'accompagne Saint -Germain; nous achetons des balles, de la poudre et des pierres ; les mauvais pistolets sont échangés contre d'autres, et nous rentrons. Alors on achève des préparatifs qui me font frémir : le calme de Boudin, aiguisant sur un grès deux couteaux de table, était horrible à voir. Cependant le temps s'écoulait, il était une heure, et aucun expédient de salut ne s'était présenté. Je bâille, je m'étends, je simule l'ennui, et, passant dans une pièce voisine de celle où nous étions, je vais me jeter sur un Ut comme pour me reposer : après quelques minutes, je parais encore plus fatigué de cette inaction, et je m'aperçois que les autres ne le sont I)as moins que moi. « Si nous buvions, me dit Saint- « Germain. — Admirable idée, m'écriai-je en sau- « tant d'aise, j'ai justement chez moi un panier « d'excellent vin de Bourgogne ; si vous voulez nous (( allons l'envoyer chercher. » Tout le monde fut d'avis qu'il ne pourrait arriver plus à point, et Saint-Germain dépêcha son portier vers Annette, à qui il était recommandé de venir avec la provision. On tomba d'accord de ne rien dire devant elle, et tandis que l'on se promet de faire honneur à ma largesse, je me jette une seconde fois sur le Ut, et je trace au crayon ces lignes : « Sortie d'ici, déguise- « toi, et ne nous quitte plus, Saint-Germain, Boudin, « ni moi; prends garde surtout d'être remarquée : « aie bien soin de ramasser tout ce que je laisserai « tomber, et de le porter là bas. » Quoique très courte, l'instruction était suffisante : Annette en

avait déjà reçu de semblables, j'étais sûr qu'elle en comprendrait tout le sens.

Annette ne tarda pas à paraître avec le panier de vin. Son aspect fit renaître la gaîté; chacun la complimenta; quant à moi, pour lui fa 'je fête, j'attendis qu'elle se disposât à repartir, et alors eu l'embrassant je lui glissai le billet.

Nous fîmes un dîner copieux, après lequel j'ouvris l'avis d'aller seul avec Saint-Germain reconnaître les lieux, et en examiner de jour la disposition, afin de parer à tout en cas d'accident. Cette prudence était naturelle, Saint-Germain ne s'en étonna pas; seulement j'avais proposé de prendre un fiacre, et il jugea plus convenable d'aller à pied. Parvenu à l'endroit qu'il me désigna comme le plus favorable à l'escalade, je le remarquai assez bien pour l'indiquer de manière à ce qu'on ne s'y méprît pas. La reconnaissance effectuée, Saint-Germain me dit qu'il nous fallait du crêpe noir pour nous couvrir la figure : nous nous dirigeons vers le Palais-Royal, afin d'en acheter, et tandis qu'il entre dans une boutique, je prétexte un besoin, et vais m'enfermer dans un cabinet d'aisance, oii j'eus le temps d'écrire tous les renseignements qui pouvaient mettre la police à même de prévenir le crime.

Saint-GermaLn, qui n'avait pas cessé de me garder à vue autant que possible, me conduisit ensuite dans un estaminet, où nous bûmes quelques bouteilles de bière. Sur le point de rentrer au repaire, j'aperçois Annette qui épiait mon retour : tout autre que moi ne l'aurait pas reconnue sous son déguisement. Certain qu'elle m'a vu, près de franchir le seuil, je laisse tomber le papier et m'abandonne à mon sort.

n m'est impossible de rendre toutes les terreurs auxquelles je fus en proie, en attendant le moment de l'expédition. Malgré les avertissements que j'avais donnés, je craignais que les mesures ne fussent

tardives, et alors le crime était consommé : pouvais je seul entreprendre d'arrêter Saint-Germain et ses complices? je l'eusse tenté sans succès; et puis, qui me répondait que, l'attentat commis, je ne serais pas jugé et puni comme l'un des fauteurs? Il m'était revenu que dans maintes circonstances, la police avait abandonné ses agents; et que dans d'autres elle n'avait pu empêcher les tribunaux de les confondre avec les coupables. J'étais dans ces transes cruelles, lorsque Saint-Germain me chargea d'accompagner Dehenne, dont le cabriolet destiné à recevoir les sacs d'or et d'argent, devait stationner au coin de la rue. î^ous descendons; en sortant je revois encore Annette, qui me fait signe qu'elle s'est acquittée de mon message. Au même instant Debenne me demande oii sera le rendez-vous; je ne sais quel bon génie me suggéra alors la pensée de sauver ce malheureux; j'avais observé qu'il n'était pas foncièrement méchant, et il me semblait plutôt poussé vers l'abîme par le besoin et par des conseils perfides, que par la funeste propension au crime. Je lui assignai donc son poste à un autre endroit que celui qui m'avait été indiqué, et je rejoignis Saint-Germain et Boudin, à l'angle du boulevart Saint-Denis. Il n'était encore que dix heures et demie; je leur dis que le cabriolet ne serait prêt que dans une heure, que j'avais donné la consigne à Debenne, qu'il se placerait au coin de la rue du Faubourg-Poissonnière, et qu'n accourtait à un signal convenu; je leur fis entendre que trop près du lieu où nous devions agù', la présence d'un cabriolet pouvait éveiller des soupçons, j'avais jugé plus convenable de le tenir à distance : et ils approuvèrent cette précaution. ïi; Onze heures sonnent : nous buvons la goutte dans le Faubourg-Saint-Denis, et nous nous dirigeons vers l'habitation du banquier. Boudin et son complice marchaient la pipe à la bouche; leur tranquillité

m'efîrayait. Enfin, nous sommes au pied du poteau qui doit servir d'échelle, Saint-Germain me demande mes pistolets; à ce moment je crus qu'il m'avait deviné, et qu'il voulait m'arracher la vie : je les lui remets; je m'étais trompé : il ouvre le bassinet, change l'amorce, et me les rend. Après avoir fait une opération semblable aux siens et à ceux de Boudin, il donne l'exemple de grimper au poteau, et tous deux, sans discontinuer de fumer, s'élancent dans le jardin. Il faut les suivre; parvenu, en tremblant, au sommet du mm*, toutes mes appréhensions se renouvellent : la police a-t-elle eu le temps de dresser son embuscade? Saint-Germain ne raurait-il pas devancée"? Telles étaient les questions que je m'adressais à moi-même, tels étaient mes doutes; enfin, dans cette terrible incertitude, je prends une résolution, celle d'empêcher le crime, dussé-je succomber dans une lutte inégale, lorsque Saint-Germain, me voyant encore à cheval sur le chaperon, et s'impatientant de ma lenteur, me crie : « Allons donc ! descends. » A peine il achevait ces mots, qu'il est tout à coup assailh par un grand nombre d hommes. Boudin et lui font une vigoureuse résistance. On fait feu de part et d'autre, les balles sifiient, et, après un combat de quelques minutes, on s'empare des deux assassins. Plusieurs agents furent blessés dans cette action; Saint-Germain et son acolyte le furent aussi. Simple spectateur de l'engagement, je ne devais avoir éprouvé aucun accident fâcheux; cependant pour soutenir mon rôle jusqu'au bout, je tombai sur le champ de bataille comme si j'eusse été mortellement fi'appé : l'instant d'après on m'enveloppa dans ime couverture, et je fus ainsi transporté dans une chambre où étaient Boudin et Saint-Germain : ce dernier parut vivement touché de ma mort; il répandit des larmes, et il fallut employer la force pom* l'empêcher de se pré-

cipiter sur ce qu'il croyait n'être plus qu'uu cadavre. Saint-Germain était un homme de cinq pieds huit pouces, dont les muscles étaient vigoureusement tracés; il avait une tête énorme, et de petits yeux, un peu couverts, comme ceux des oiseaux de nuit; son visage, profondément sillonné par la petite vérole, était fort laid, et pourtant il ne laissait pas que d'être agréable, parce qu'on y découvrait de l'esprit et de la vivacité : en détaillant ses traits,' on lui trouvait quelque chose de la hyène ou du loup, surtout si l'on faisait attention à la largeur de ses mâchoires, dont les saillies étaient des plus prononcées. Tout ce qui était de l'instinct des animaux de proie prédominait dans cette organisation ; il aimait la chasse avec fui^eui*. et la "vme du sang le réjouissait; ses autres passions étaient le jeu, les femmes et la bonne chair. Comme il avait le ton et les manières de la bonne compagnie, qu'il s'exprimait avec facilité, et était presque toujours vêtu avec élégance, on pouvait dire qu'il était un brigand bien élevé; quand il y était intéressé, personne n'avait plus d'aménité et de liant que lui : dans toute autre circonstance, il était dur et brutal. A quarante-cinq ans, il avait vraisemblablement commis plus d'un meurtre, et il n'en était pas moins joyeux compagnon lorsqu'il se trouvait avec des gens de son espèce. Son camarade Boudin était d'une bien plus petite stature : il avait à peine cinq pieds deux pouces ; il était gros et maigre; avec un teint livide, il avait l'œil noh- et vif, quoique très enfoncé. L'habitude de manier le couteau de cuisine, et de couper des viandes, l'avait rendu féroce. Il avait les jambes arquées : c'est une difformité que j'ai observée chez plusieui's assassins de profession, et chez quelques autres individus réputés méchants ^

1 Vidocq, lui aussi, tombe dans les errements de la physiognomonie.

Je ne me souviens pas qu'aucun événement de ma vie m'ait procuré plus de joie que la capture de ces deux scélérats : je m'applaudissais d'avoir délivré la société de deux monstres, en même temps que je m'estimais heureux d'avoir dérobé au sort qui leur était réservé, le cocher Debenne, qu'ils eussent entraîné avec eux. Cependant tout ce que j'éprouvais de contentement n'était que relatif à ma situation, et je n'en gémissais pas moins de cette fatalité qui me plaçait sans cesse dans l'alternative de monter sur l'échafaud ou d'y faire monter les autres,

La qualité d'agent secret préservait, il est vrai, ma liberté, je ne courais plus les mêmes dangers auxquels un forçat évadé est exposé, je n'avais plus les mêmes craintes; mais tant que je n'étais pas gracié, cette liberté dont je jouissais n'était qu'un état précaire, puisqu'à la volonté de mes chefs, elle pouvait m'être ravie d'un instant à l'autre. D'un autre côté, je n'ignorais pas quel mépris s'attache au ministère que je remplissais. Pour ne pas me dégoûter de mes fonctions et des devoirs qui m'étaient prescrits, j'eus besoin de les raisonner, et dans ce mépris qui planait sur moi, je ne vis plus que l'effet d'im préjugé. Ne me dévouais-je pas chaque jour dans l'intérêt de la société? C'était le parti des honnêtes gens que je prenais contre les artisans du mal, et l'on me méprisait !... J'allais chercher le crime dans l'ombre, je déjouais des trames homicides, et l'on me méprisait !... Harcelant les brigands jusque sur le théâtre de leurs forfaits, je leui* arrachais le poignard dont ils s'étaient armés, je bravais leur vengeance, et l'on me méprisait!... Dans un rôle différent, mais

On ne saurait lui en tenir trop rigueur, puisqu'on a vu de nos jours, nombre de gens s'extasier devant la théorie du criminel-né de l'Italien Césare Lombroso et devant ses remarques anthropologiques dont, malheureusement, certains avocats ont su tirer un fâcheux parti pour obtenir l'indulgence de jurys faciles à ébranler, en faveur de criminels qui ne méritaient aucune pitié.

DE YIDOCQ 487

plus près du glaire de Thérnis, 11 y avait de Thonneiir à provoquer sans périls la vindicte des lois, et l'on me méprisait !... Ma raison l'emporta, et j'osai affronter ringratitude, l'iniquité de l'opinion.

CHAPITEE XXV

Je hante les mauvais lieux. — Les inspecteurs me trahissent. — Découverte d'un receleur. — Je l'an'ête. — Stratagème employé pour le convaincre. — Il est condamné.

Les voleurs, un instant effrayés par quelques arrestations que j'avais fait effectuer coup sur coup, ne tardèrent pas à reparaître plus nombreux et plus audacieux peut-être qu'auparavant. Parmi eux étaient plusieurs forçats évadés, qui ayant perfectionné dans les bagnes un savoir-faire très dangereux, étaient venus l'exercer dans Paris, oii leur présence répandait la terrem'. La police résolut de mettre un terme aux expéditions de ces bandits. Je fus en conséquence chargé de les pourchasser, et je reçus l'ordre de me concerter à l'avance avec les ofl&ciers de paix et de sûreté, toutes les fois que je serais à portée de leur faire opérer une capture : on voit quelle était ma tâche, je me mis à parcourir tous les mauvais lieux de l'intérieur et des environs. En peu de jours je parvins à connaître tous les repaires oii je pourrais rencontrer les malfaiteurs : la barrière de la Courtille, celles du Combat et de Ménilmontant étaient les endroits où ils se rassemblaient de préférence. C'était là leur quartier-général, ils y étaient constamment en force, et malheur à l'agent qui serait venu les y trouver, n'importe pour quel motif : Ils l'auraient infailliblement assom-

mé; les gendarmes n'osaient même plus s'y montrer, tant cette réunion de mauvais sujets était imposante. Moins timide, je n'hésitai pas à me risquer au milieu de cette tourbe de misérables, je les fréquentais, je fraternisais avec eux, et j'eus bienrôt l'avantage d'être regardé par eux comme un des leurs. C'est en buvant dans la compagnie de ces messieurs, que j'apprenais les crimes qu'ils avaient commis ou ceux qu'ils préméditaient; je les circonvenais avec tant d'adresse, qu'Us ne faisaient pas difi&culté de me découvrir leur demeure ou celle des femmes avec lesquelles ils vivaient en concubinage. Je puis dire que je leur inspirais une confiance sans bornes, et si quelqu'un d'entre eux, plus avisé que ses confrères, se fût permis d'exprimer sur mon compte le moindre soupçon, je ne doute pas qu'ils ne l'en eussent puni à l'instant même. Aussi obtins -je d'eux tous les renseignements dont j'avais besoin, de teUe sorte que quand je donnais le signal d'une arrestation, il était presque certain que les individus seraient pris ou en flagrant délit ou nantis d'objets volés qui légitimeraient leur condamnation.

Mes explorations intra nmros n'étaient pas moins fructueuses : je hantais successivement tous les tripots des environs du Palais-Eoyal, l'hôtel d'Angleterre, les boulevarts du Temple, les rues de la Vannerie, de la Mortellerie, de la Planche-Mibray, le marché Saint-Jacques, la Petite-Chaise, les rues de la Juiverie, de la Calandre; le Chàtelet, la place Maubert et toute la Cité. Il ne se passait par de jour que je ne fisse les plus importantes découvertes; point de crimes commis ou à commettre dont toutes les circonstances ne me fussent révélées; j'étais partout, je savais tout, et l'autorité, quand je l'appelais à intervenir, n'était jamais trompée pas mes indications. M. Henry s'étonnait de mon activité et de mon omniprésence : il m'en félicita, tandis que

plusieurs officiers de paix et des agents subalternes ne rougirent pas de s'en plaindre. Les inspecteurs, peu habitués à passer plusieurs nuits par semaine, trouvaient trop pénible le service en quelque sorte permanent, que je leur occasionnais; ils murmuraient. Quelques-uns même furent assez indiscrets, ou assez lâches, pour trahir l'incognito à la faveur duquel je manœuvrais si utilement. Cette conduite lem' attira des réprimandes sévères, mais ils n'en furent ni plus circonspects, ni plus dévoués.

Il n'était guères possible de vivre presque constamment parmi les malfaiteurs, sans qu'ils me proposassent de m'associer à leurs coups; je ne refusais jamais, mais à l'approche de l'exécution, j'inventais toujours un prétexte pour ne pas aller au rendezvous. Les voleurs sont en général des êtres si stupides, qu'il n'y avait pas d'excuse absurde que je ne pusse leur faire admettre : j'affirmerai même que souvent, pour les tromper, il n'a pas fallu me mettre en frais de ruse. Une fois arrêtés, ils n'en voyaient pas plus clair; au sui'plus, en les supposant moins bêtes, les mesures avaient été prises de telle façon qu'il ne pouvait pas leur venir à la pensée de me suspecter. J'en ai vu s'é'^happer au moment de l'arrestation et accourir à l'endroit où ils savaient me rencontrer, pour me donner la fâcheuse nouvelle de la prise de leurs camarades.

Eien de plus aisé quand on est bien avec les voleurs, que d'arriver à connaître les receleurs; je parvins à en découvrir plusieurs, et les indices que je donnai pour les convaincre furent si positifs, qu'ils ne manquèrent pas de suivre leur clientelle dans les bagnes. On ne lira peut-être pas sans intérêt, le récit des moyens que j'employai pom' déhvrer la capitale de l'un de ces hommes dangereux.

Depuis plusieurs années, on était à sa piste, et l'on n'avait pas encore réussi à le prendre en fia-

grant délit. De fréquentes perquisitions faites à son domicile n'avaient produit aucun résultat, pas la moindre marchandise qui pût fournir une preuve contre lui : pourtant on était assui'é qu'il achetait aux voleurs, et plusieurs d'entre eux, qui étaient loin de me croire attaché à la police, me l'avaient indiqué comme un homme solide, à qui l'on pouvait se confier. Les renseignements sur son compte ne manquaient pas; mais il fallait le saisir nanti d'objets volés ^ M. Henry avait tout mis en œuvre pour parvenir à ce but : soit maladresse de la part des agents, soit adresse de la part du receleur, on avait toujours échoué. On voulut savoir si je serais plus heureux; je tentai l'entreprise, et voici ce que je fis : posté à quelque distance de la demeure du receleur, je le guettai sortir. Il se montre enfin, dès qu'il est dehors, je le suis quelques pas dans la rue, et l'accoste tout à coup en l'appelant d'un autre nom que le sien; il affirme que je me trompe, je soutiens le contraire; il persiste à dire que je suis dans l'erreur, je lui déclare à mon tour que je le reconnais parfaitement pour un individu qui, depuis long-temps, est l'objet des recherches de la police de Paris et des départements. « Mais vous vous méprenez, me dit-il, je m'appelle « un tel, et je demeure à tel endroit. — Je n'en crois « rien . — Ah ! iDour le coup, c'est trop fort, voulez- « vous que je vous le prouve? » Et je consens à ce qu'il demande, sous la condition qu'il m'accompagnera au poste le plus voisin. « Volontiers, me ditil. » Aussitôt nous nous acheminons ensemble vers un corps-de-garde, nous entrons; je l'invite à m'exhiber ses papiers : il n'en a pas. Je demande alors qu'on le fouiUe, et l'on trouve sur lui trois montres

1 Les receleurs sont autant, sinou plus dangereux que les voleurs. Car la plupart du temps, ceux-ci ne volent que parce qu'ils sont assurés d'un receleur auquel ils écoulerout les produits de leurs rapines. Combien de fois n'arrive-t-on à découvrir aussi que ce sont les receleurs qui ont indiqué aux voleurs le coup à faire !

et vingt-cinq doubles napoléons, que je mets en dépôt en attendant qu'il soit conduit chez le commissaire. Un mouchoir enveloppait ces objets, je m'en empare; et après m'être déguisé en commissionnaire, je cours à la maison du receleur : sa femme y était avec quelques autres personnes; elle ne me connaissait pas, je lui dis que je désire lui parler en particulier : et quand je suis seul avec eUe, je tii'e de ma poche le mouchoir-, et le lui présente comme un signe de reconnaissance. EUe ignore encore quel est le motif de ma visite, et pourtant ses traits se décomposent ; eUe se trouble : « Je ne vous « apporte pas une trop bonne nouvelle, lui dis-je : « votre mari vient d'être arrêté, on le retient au « poste oii l'on a saisi tout ce qu'il avait sui* lui, et, « d'après quelques mots échappés aux mouchards, « il craint d'avoir été vendu; c'est pourquoi il vous (( prie de démanéger de suite ce que vous savez bien, « si vous le souhaitez je vous donnerai un coup de « main; mais je vous préviens qu'il n'y a pas de « temps à perdre. »

L'avis était pressant; la vue du mouchoir et la description des objets auxquels il avait servi d'enveloppe, ne laissait aucun doute sur la vérité du message. La femme du receleur donna à plein collier dans le piège que je lui tendais. EUe me chargea d'aUer chercher trois fiacres, et de revenir aussitôt. Je sortis pour- m 'acquitter de la commission; mais, chemin faisant, je donnai à l'un de mes affidés l'ordre de ne pas perdre de vue les voitures, et de les faire arrêter dès qu'il en recevrait le signal. Les fiacres sont à la porte; je remonte au logis, et déjà le déménagement se prépare : la maison est encombrée d'objets de tous gem^es, pendules, candélabres, vases étrusques, draps, casimirs, toile, mousseUne,etc. Toutes ces marchandises étaient extraites d'un cabinet dont l'entrée était masquée par une grande

armoire si bien adaptée, qu'il aurait été impossible de s'apercevoir de la fraude. J'aidai au chargement, et quand il fut terminé, l'armoire ayant été remise en place, la femme du receleur me pria de la suivre; je fis ce qu'elle désii*ait, et dès qu'elle fut dans l'un des fiacres, prête à se mettre en route, je levai une des glaces, et soudain nous fûmes entom'és. Les deux époux, traduits devant la cour d'assises, succombèrent sous le poids d'une accusation à l'appui de laquelle il existait une masse formidable de témoignages matériels irrécusables.

Peut-être blâmera-t-on le stratagème auquel j'ai recouru, afin de débarrasser Paris d'un receleur qui était un véritable fléau pour cette capitale. Que l'on approuve ou non, j'ai la conscience d'avoir fait mon devoir; d'aiUeurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre des scélérats qui sont en guerre ouverte avec la société, tous les moyens sont bons, sauf la provocation ^

CHAPITEE XXVI

La bande de Gueu\àve. — Une fille me met sur les traces du chef. — Je dîne avec les voleurs. — L'un d'eux me donne à coucher. — Je passe pour un forçat évadé . — J'entre dans un complot contre moi-même. — Je m'attends à ma porte. — Un vol rue Cassette. — Grande surprise. — Gueuvive et quatre des siens sont arrêtés. — La fille Comevin me désigne les autres. — Une fournée de dix -huit.

A peu près vers le temps où je fis succomber le

1 Cette maxime est ce qu'on peut appeler une vérité de bonne guerre. A noter l'insistance que met Vidocq à s'élever contre la provocation. Peutêtre y a-t-il de sa part une intention de plaidoyer personnel; car il ne faut pas oublier que ses ennemis, pour le faire éliminer de ses fonctions de chef de la police de sûreté, lui lirent surtout ce grief qu'U incitait les malfaiteurs à commettre des méfaits, poux avoir occasion de se faire valoir en les arrêtant à coup sûr.

receleur, uue espèce de bande s'était formée dans le faubourg Saint-Germain, qu'elle exploitait de préférence aux autres quartiers de Paris. Elle se composait d'individus qui paraissaient dans la dépendance d'un chef, nommé Gueuvive, dit Constantin, dit Antin, par abréviation; car parmi les voleurs, de même que parmi les souteneurs de filles, les claqueurs et les escrocs, c'est un usage de ne se faire appeler que par la dernière syllabe du prénom.

Gueuvive, ou Antin, était un ancien maître d'armes, qui, après avoir fait le métier de spadassin, aux gages des courtisanes du plus bas étage, accomplissait dans l'état de voleur, les vicissitudes de la vie de niauvais sujet. Il était, assurait-on, capable de tout, et bien qu'on ne pût pas prouver qu'il eût commis des meurtres, on ne doutait pas qu'au besoin il hésitât à verser le sang. Sa maîtresse avait été assassinée dans les Champs-Elysées, et on l'avait fortement soupçonné d'être l'auteur de ce crime. Quoi qu'il en soit, Gueuvive était un homme très entreprenant, d'une audace à toute épreuve, et d'une effronterie extraordinaire; du moins ses camarades le tenaient pour tel, et il jouissait parmi eux d'une sorte de célébrité.

Depuis long-temps la police avait l'œil fixé sur Gueuvive et sur ses complices; mais elle n'avait pu les atteindre, et chaque jour quelque nouvel attentat contre la propriété, annonçait qu'ils n'étaient pas oisifs. Enfin, on résolut bien sérieusement de mettre un terme aux méfaits de ces brigands, je reçus en conséquence l'ordre de me porter à leur recherche, et de tâcher de les prendre, comme on dit, la main dans le sac. On insistait principalement sur ce dernier point, qui était de la plus haute importance. Je m'aiïublai donc d'un costume convenable, et le soir même je me mis en campagne dans le faubourg Saint-Germain, dont je parcoui'us les

mauvais lieux. A minuit, j'entre chez un nommé Boucher, rue Neuve-Guillemain, je prends un petit verre avec des filles pubUques, et tandis que je suis dans leui' compagnie, j'entends, à une table voisine de la mienne, résonner le nom de Constantin; j'imagine d'abord qu'il est présent, je questionne adroitement une fille. « Il n'est pas là, me dit-elle, mais il « y vient tous les jours avec ses amis. » Au ton dont elle me parla, je crus m'apercevoir qu'elle était très au fait des habitudes de ces messieuis : je l'engageai à souper avec moi, dans l'espoir de la faire jaser ; elle accepta, et lorsqu'elle fut passablement animée par l'eiïet des liqueurs fermentées, eUe s'expliqua d'autant plus ouvertement, que mon costume, mes gestes et surtout mon langage la confirmaient dans l'idée que j'étais un ami (voleur). Nous passâmes une partie de la nuit ensemble, et je ne me retirai que lorsqu'elle m'eut instruit des endroits. que fréquentait Gueuvive.

Le lendemain, à midi, je me rendis chez Boucher. J'y retrouvai ma particulière de la veille; à peine suis-je entré, elle me reconnaît. « Te voilà, me ditce elle, si tu veux parler à Gueuvive, il est ici;» et elle m'indiqua un individu de 28 à 30 ans, vêtu assez proprement, quoiqu'en veste; il avait environ cinq pieds six pouces, une assez jolie figm'e, des cheveux noirs, de beaux favoris, de belles dents ; c'était bien ainsi qu'on me l'avait dépeint. Sans hésiter, je l'accoste, en le priant de me donner une pipe de tabac; il m'examine, me demande si j'ai été mihtaire; je lui réponds que j'ai servi dans les hussards, et bientôt, le verre à la main, nous entamons une conversatioh sur les armées.

Tout en buvant, le temps se passe, on parle de dîner, Gueuvive me dit qu'il a arrangé une partie, et que si je veux en être, je lui ferais plaisir. Ce n'était pas le cas de refuser, je me rends sans plus de

façon à son invitation, et nous allons à la barrière du Maine, où l'attendaient quatre de ses amis. En arrivant, nous nous mîmes à table; aucun des convives ne me connaissait; j'étais pom* eux un visage nouveau; aussi fut-on assez circonspect. î^éanmoins, quelques mots d'argot, lâchés par intervalles, ne tardèrent pas à m'apprendre que tous les membres de cette aimable compagnie étaient des ouvriers ^ (voleurs).

Es voulurent savoii* ce que je faisais; je leur bâtis un conte à ma manière, et d'après ce que je leur dis, ils crm-ent non-seulement que je venais de la province, mais encore que j'étais un voleur qui chercliait à s'accrocher à quelque chose. Je ne m'expliquai pas positivement à cet égard, mais alïectant certaines manières qui trahissent la profession, je leur laissai entrevoir que j'étais assez embarrassé de ma personne.

Le vin ne fut pas épargné, il déha toutes les langues, si bien qu'avant la fin du repas, je sus la demeure de Gueuvive, celle de Joubert, son digne acolyte, ainsi que les noms de plusieurs de leurs camarades. Au moment de nous séparer, je fis entendre que je ne savais trop où aller coucher; Joubert offrit de m 'emmener chez lui, et il me conduisit rue Saint -Jacques, n^ 99, où il occupait une chambre au second étage sur le derrière ; là, je partageai avec lui le lit de sa maîtresse, la fille Cornevin.

L'entretien fut long : avant de nous endormir Joubert m'accablait de questions. Il tenait absolument à connaître quels étaient mes moyens d'existence, il s'enquérait si j'avais des papiers, sacurio-

1 Ouvrieri. Le mot a survécu à Vidocq.- Aujourd'hui encore, les voleurs l'ont conservé dans leur vocabulaire imagé si pittoresiiuemeut. Quand ils perpètrent un mauvais coup, les garnements qui vivent dans une perpétuelle oisiveté disent qu'ils travaillent. Quelle cruelle et suggestive ironie !

site était inépuisable : pour le satisfaiie, j'éludais ou je mentais, mais en cherchant toujours à lui faiie concevoir que j'étais un confrère. Enfin il me dit, comme s'il m'avait deviné : « Ne battez plus, vous (( êtes un grincJie. (Ne dissimulez plus, vous êtes un « voleur.)» Je parus ne pas comprendre ces paroles, il me les expliqua en français; et ayant l'air de prendre la mouche, je lui répondis qu'il se trompait, que s'il prétendait me plaisanter de la sorte, je serais «jbligé de me retirer. Joubert se tut, et il ne fut plus question de rien jusqu'au lendemain dix heures, que Gueuvive ^ànt nous réveiller.

Il fut convenu que nous irions déjeûner à la Glacière. Nous partîmes. Chemin faisant, Gueuvive me prit à part et me dit : « Écoute, je vois que tu es un « bon garçon, je veux te rendre service; ne sois pas « si dissimulé, dis-moi qui tu es et d'oii tu sors?» Quelques demi - confidences lui ayant donné à penser que je pourrais bien être un échappé du bagne de Toulon, il me recommanda d'être discret avec ses camarades : « Ce sont, ajouta-t-il, les « meil- « lem*s enfants du monde, mais un peu bavards.

— « Oh ! je suis sur mes gardes, lui repli quai-je; « et puis je ne crois pas moisir à Paris, il y a trop de « mouchards pour que j'y sois en sûreté.

— « C'est vrai, me dit -il, mais si tu n'es pas connu (( de Vidocq, tu n'as rien à craindre, surtout avec « moi, qui flaire ces gredins-là comme les corbeaux « sentent la poudre.

— « Quant à moi, repris-je, je ne suis pas si malin. « Cependant si j'étais en présence de Yidocq, d'après « la description qu'on m'en a faite, ses traits sont si « bien gravés dans ma tête, qu'il me semble que je le « reconnaîtrais tout de suite.

— (( Tais-toi donc, on voit bien que tu ne connais « pas le pèlerin ! Figure-toi qu'il se change à volonté : « le matin, par exemple, il sera habillé comme te

« voilà; à midi, ce n'est plus ça; le soir c'est encore « antre chose. Pas plus tard qu'hier, ne l'ai-je pas « rencontré en général?... mais je n'ai pas été dupe « du déguisement; d'aiUeurs, il a beau faire, lui « comme les autres, je les devine au premier coup « d'oeil, et si tous mes amis étaient comme moi, il « y a long-temps qu'il aurait sauté le pas.

— « Bah ! lui fis-je observer, tous les Parisiens en « disent autant, et il est toujoui's là.

— « Tu as raison, me dit-il; mais, pour te prouver « que je ne suis pas comme ces badauds, si tu veux « m'accompagner, dès ce soir nous irons l'attendre « à sa porte, et nous lui ferons son affaire. »

J'étais bien aise de savoir s'il savait effectivement ma demeure; je lui promis de le seconder, et, vers la brune, il fut convenu que chacun de nous mettrait dans son mouchoir dix pièces de deux sous en cuivre, afin d'en administrer quelques bons coups à ce gueux de Vidocq, lorsqu'il entrerait chez lui ou en sortirait 1.

Les mouchoirs sont préparés, et nous nous mettons en route; Constantin était déjà un peu dans le train, il nous conduisit rue Neuve-Saint-François, tout juste devant la maison no 14, oii je demeurais en effet. Je ne concevais pas comment il s'était procuré mon adresse; j'avoue que cette circonstance m'inquiéta, et que dès lors il me sembla bien étrange qu'il ne me connût pas physiquement. Nous fîmes plusieurs heures de faction, et Vidocq, comme on le pense bien, ne parut pas. Constantin était on ne peut plus contrarié de ce contre-temps. « Il nous échappe

1 Les malandrins recourent encore à ce procédé d'assommage. Us étourdissent leurs victimes avec une pierre enfermée dans le nœud fait à un mouchoir; avec une peau d'anguille remplie de sable, et fortement serrée avec des ligatures de fil de fer, ou encore avec des matraques en caoutchouc. On vend même couramment des cannes creuses dont l'intérieur renferme une de ces inatraiiues, attachée à la poignée, et qui, maniée par une main vlgooreuse, devient une arme redoutable.

« aujourd'hui, me dit-il, mais je te jure que je le « rencontrerai, et il me paiera cher la garde qu'il « nous a fait monter. »

A minuit nous nous retirâmes, en remettant la partie au lendemain. Il était assez piquant de me voir mettre en réquisition pour coopérer à un guetapens dirigé contre moi. Constantin me sut beaucou]) de gré de ma bonne volonté : dès ce moment, il n'eut plus de secret pour moi; il projetait de commettre un vol rue Cassette, il me proposa d'en être; je lui promis d'y participer, mais en même temps je lui déclarai que je ne pouvais ni ne voulais sortir la nuit sans papiers. « Eh bien ! me dit-il, tu nous attendras à la « chambre. »

Enfin le vol eut lieu, et comme l'obscurité était grande, Constantin et ses compagnons, qui voulaient voir clair en marchant, eurent la hardiesse de décrocher un réverbère, que l'un d'eux portait devant le cortège. En rentrant, ils plantèrent ce fanal au milieu de la chambre, et se mirent à faire la revue du butin. Ils étaient au comble de la joie, en contemplant les résultats de leur expédition; mais à peine cinquante minutes s'étaient écoulées depuis leur retour, qu'on frappe à la porte; les voleurs étonnés se regardent les uns les autres sans répondre. C'était une surprise que je leur avais ménagée. On frappe encore; Constantin alors, commandant par un signe le silence, dit à voix basse : « C'est la police, j'en suis sûr.» Soudain, je me lève et me glisse sous un lit : les coups redoublent, on est forcé d'ouvrir.

Au même instant, un essaim d'inspecteurs envahit la chambre, on arrête Constantin et quatre autres voleurs ; on fait une perquisition générale : on visite le lit dans lequel est la maîtresse de Joubert, on sonde même le dessous de la couchette avec une canne, et l'on ne me trouve pas. Je m'y attendais.

Le commissah'e de police dresse un procès -ver-

bal; on inventorie les marcliandises volées, et on les emballe pour la préfecture avec les cinq voleurs.

L'opération terminée, je sortis de ma cachette; j'étais alors avec la fille Cornevin, qui, ne pouvant assez s'étonner de mon bonheur auquel elle ne comprenait rien, m'engagea à rester chez elle : « Y sonce gez-vous? lui répondis-je? la police n'aurait qu'à « revenir !» et je la quittai, en lui promettant de la rejoindre à l'Estrapade.

J'allai chez moi prendre du repos, et à l'heure indiquée, je fus exact au rendez-vous. La fille Cornevin m'y attendait. C'était sur elle que je comptais pour obtenir la liste complète de tous les amis de Joubert et de Constantin : comme j'étais bon enfant avec elle, elle me mit promptement en rapport avec eux, et en moins de quinze jours, grâce à un auxiliaii'e que je lançais dans la troupe, je réussis à les faire arrêter les mains pleines; ils étaient au nombre de dix-huit : ainsi que Constantin, ils furent tous condamnés aux galères.

Au moment du départ de la chaîne, Constantin, m'ayant aperçu, devint furieux; il voulut se répandre en invectives contre moi; mais, sans m'offenser de ses gi'ossières apostrophes, je m'approchai de lui et lui dis avec sang-froid, qu'il était bien surprenant qu'un homme tel que lui, qui connaissait Vidocq, et jouissait de la précieuse faculté de sentir un mouchard d'aussi loin que les corbeaux sentent la poudre, se fût laissé dindonner de la sorte.

Attéré, confondu, par cette foudroyante réplique, Constantin baissa les yeux et se tut.

CHAPITEE XXVII

Les agents de police piis parmi les forçats libérés, les voleurs, les filles publiques et les souteneurs. — Le vol toléré. — Mollesse des inspecteurs. — Coalition des mouchards. — Ils me dénoncent. — Destruction de trois classes de voleurs. — Formation d'une bande de nouvelle espèce. — Les frères Delzève. — Comment découverts. — Arrestation de Delzève jeune. — Les étrennes d'un préfet de police. — Je m'affranchis du joug des officiers de paix et des inspecteurs. — On en veut à mes jom-s. — Quelques anecdotes.

Je n'étais pas le seul agent secret de la police de sûreté : un Juif nommé Gaffré m'était adjoint. Il avait été employé avant moi, mais comme ses principes n'étaient pas les miens, nous ne fûmes pas long-temps d'accord. Je m'aperçus qu'il avait une mauvaise conduite, j'en avertis le chef de division, qui, ayant reconnu la vérité de mon rapport, l'expulsa et lui donna l'ordre de quitter Paris. Quelques individus sans autre aptitude au métier que cette espèce de rouerie que l'on acquiert dans les prisons, étaient également attachés à la police de sûreté, mais ils n'avaient point de traitement fixe, et n'étaient rétribués que par capture. Ces derniers étaient des condamnés libérés. H y avait aussi des voleurs en exercice, dont on tolérait la présence à Paris, à la condition de faire arrêter les malfaiteurs qu'ils pai'viendraient à découvrir : souvent, quand ils ne pouvaient mieux faire, il leur arrivait de livrer leurs camarades. Après les voleurs tolérés, venaient en troisième ou en quatrième ligne, toute cette multitude de méchants garnements qui vivaient avec des files publiques mal famées . Cette caste ignoble donnait par fois des renseignements fort utiles pour arrêter les filous et les escrocs ; d'ordinaire, ils étaient prêts à fournir toute espèce d'indications pour

obtenir la liberté de leurs maîtresses, lorsqu'elles étaient détenues. On tirait encore parti des femmes qui vivaient avec ces voleiu^s connus et incorrigibles qu'on envoyait de temps en temps faire un tour à Bicêtre : c'était là le rebut de l'espèce humaine, et pourtant il avait été jusqu'alors indispensable de s'en servir; car une expérience malheureusement trop longue avait démontré que l'on ne pouvait compter ni sur le zèle ni sm* l'intelligence des ins- ])ecteurs. L'intention de l'administration n'était pas d'employer à la recherche des voleurs des hommes non soudoyés, mais elle était bien aise de profiter de la bonne volonté de ceux qui, par un intérêt quelconque, ne se dévouaient à la police que sous la réserve qu'ils resteraient derrière le rideau, et jouiraient de certaines immunités. M.Henry avait compris depuis long-temps combien il était dangereux de faire usage de ces couteaux à deux tranchants; depuis long-temps il avait songé à s'en délivrer, et c'était dans cette vue qu'il m'avait enrôlé dans la police, qu'il voulait pm'ger de tous les hommes dont le penchant au vol était bien avéré. Il est des cures que les médecins n'opèrent qu'en faisant usage du poison : il peut se faire que la lèpre sociale ne puisse se guérir que par des moyens analogues ; mais ici le poison avait été administré à trop fort dose; ce qui le prouve, c'est que presque tous les agents secrets de cette époque ont été arrêtés par moi en flagrant déht, et que la plupart sont encore dans les bagnes ^

Lorsque j'entrai à la police, tous ces agents secrets des deux sexes durent naturellement se liguer contre moi : prévoyant que leur règne allait finir, ils

1 Cette idée fut bien celle dont s'inspira plus tard Caussidière, lorsque placé à la préfecture de police, après la révolution de fé\Tier 1848, U y introduisit des éléments très douteux, sous le prétexte puéril de faire de l'ordre avec du. désordre. Les événements ne tardèrent pas à montrer le cas qu'il fallait faire de cette décevante théorie.

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