Cesse de gouèper
— Il redouble,... les franges, les glands, tout tremble, tout s'agite; si cela continue, la tringle va tomber.
— Cela ne cesse pas. Que diable est-ce que cela signifie? Si c'était des voleurs !
— Des voleurs! Ah I mon cher monsieur Planard, fous m'ouvrez les idées. Mon Dieu I ce sont des voleurs! vite, vite, descendons !
— Descendons! descendons! répète toute la société. Et chacun, suivant son agilité, de sauter les marches,
par deux, par trois, par quatre.
La dame, dont l'appartement a été visité à son insu, est plus tremblante, plus agitée que ses rideaux. Elle pousse brusquement le vasistas de son portier.
— Mon flambeau ! mon flambeau ! demande-t-elle avec une impatience mêlée de trouble. Mais dépêchezvous ! vous relèverez la mèche demain.
— Si vous voulez que ça coule...
— Quand on vous dit qu'il y a des voleurs dans Ja . maison.
— Y a des voleurs?
— Eh oui !
— Ous qu'ils sont les voleurs ?
— Chez moi.
— Chez vous, marne Bourgeois, chez vous?... Vous voulez prendre vot' café.
— Eh non, je ne plaisante pas, courez promptement avertir le principal.
— Monsieur Desloyers? j'y vais.
— Priez-le de vouloir bien venir sur-le-champ. Le portier se hâte de remplir sa mission, et ne tarde
pas à reparaître, accompagné de M. Desloyers qui, au seul mot de voleur a déjà pris ses mesures pour l'attaque. En véritable hussard d'alcôve, il n'a quitté ni sa robe de chambre, ni son bonnet de coton, mais ses besicles ont remplacé le garde-vue de taffetas vert, il a relevé ses bas, rattaché ses jarretières, et s'est armé d'une broche qu'il a prise en traversant sa cuisine.
— Ah ça ! mes amis, dit-il, de la prudence, surtout pas de bruit: nous voulons monter, n'est-ce pas? Chut, chut, il me semble entendre... c'est une voiture. Un moment, ne précipitons rien : tout le monde va se
déchausser: chut vous, monsieur Tripot (c'est au
portier qu'il s'adresse), comme ils pourraient être en force, prenez votre merlin, madame Tripot va empoigner son balai, et mameselle Tripot la pelle à feu ; ces dames auront chacune une chaise, afin d'accabler l'ennemi ; actuellement en avant... Moi, je me charge de soutenir la retraite, et, s'il y a de la résistance, je me porterai de ma personne partout où il conviendra de le faire.
C'est entendu, c'est dit, c'est compris! Allons, passez devant moi ; je vous suis !
Toute la troupe s'ébranle en longeant la rampe. Parvenue au second étage, elle s'arrête.
— Chut! c'est là!...
Le portier, qui forme lavant-garde, introduit doucement la clef dans la serrure, la porte cède...
— Ah!...
Ce n'est qu'un cri de surprise, d'indignation, de scandale.
Adèle et Rigottier, cédant à la fatigue et à l'ivresse, étaient tombés à terre sur un matelas et s'étaient endormis au milieu des meubles brisés, du vin répandu, des paquets les uns sur les autres.
— Ah ! s'écrie le portier, voilà du nouveau ! Il faut que le commissaire vienne et que la barbe du juge en fume !
Le commissaire, les exempts, la garde, qu'un voisin est allé chercher, ne se font pas longtemps attendre. On s'empare des deux amants : Adèle, interrogée la première, ne se déconcerte pas, elle proteste que sa présence dans la chambre où elle a été surprise,. n'est que l'effet d'un cas fortuit; elle ne connaît pas l'homme avec qui on l'a trouvée, elle ne l'a seulement jamais vu de sa vie; il l'a accostée dans la rue, et ils sont montés ensemble dans la maison, croyant que c'était une maison de plaisir : une porte était ouverte sur l'escalier, et ils sont entrés... au surplus, elle est on ne peut plus étrangère à la formation des paquets, et si un vol a été commis, elle s'en lave les mains.
Le mensonge était assez bien imaginé; mais Rigottier, avec qui Adèle n'avait pu se concerter, ne tint pas le même langage, et de cette différence dans les dires, résulta pour tous deux une condamnation à seize ans de fers. Rigottier partit avec la chaîne en 1802 ; dix ans plus tard je le rencontrai sur les quais : il s'était évadé, je l'arrêtai ; depuis il est mort au bagne.
CHAPITE LU
Le fruit des économies. — Projet d'amendement.— L'habile ouvrière. — Existence précaire. — Conséquence d'un pre;ugé. — Le montde-piété. — Le désespoir. — Il faut mourir, — Les instrument du crime. — Résistance à la tentation.
A l'expiration de sa peine, Adèle sortit de Saint- Lazare avec un décompte de 900 fr. provenant des retenues exercées sur le produit de son travail ; elle s'était complètement amendée et se proposait d'avoir une conduite irréprochable.
Son premier soin fut de se procurer une mise décente et un petit mobilier. Ces acquisitions faites, il lui restait 150 fr. C'était assez pour défier momentanément la misère, et cependant il ne fallait pas voir venir trop longtemps. Elle se mit en quête d'ouvrage, et comme elle était fort habile couturière, elle trouva facilement à s'occuper. Employée dans un magasin quelques mois, elle eut tout lieu d'être contente de son sort; mais l'existence d'un libéré, homme ou femme, est si précaire : on sut qu'elle avait été enfermée à Saint-Lazare, et dès lors commencèrent pour elle ces tribulations auxquelles il est si difficile, auxquelles, surtout à l'époque que je retrace, il était si rare d'échapper lorsqu'une fois on a été repris de justice. Adèle, sans avoir autrement donné sujet de se plaindre d'elle, fut impitoyablement congédiée ; elle changea de quartier, et réussit à se placer de nouveau. Préposée à la lingerie dans un hôtel garni,
pour se mettre désormais à l'abri des indiscrétions, elie se résigna à n'avoir de rapport qu'avec les personnes qui lui avaient accordé leur confiance : malgré cette précaution, elle ne put se garantir des souvenirs de sa vie passée. Signalée, reconnue, elle se vit encore repoussée: dès ce jour, elle ne se représenta plus nulle part, sans éprouver les effets de cette réprobation qui résulte d'une infamie perpétuée par le préjugé.
Adèle n'avait d'autre ressource que son aiguille; en vain chercha-t-elle à la faire valoir : trois mois s'écoulèrent, et elle ne rencontra pas une âme charitable qui, en utilisant son habileté, voulut compatir à sa situation. Il vint un moment où, pour subsister, elle fut obligée de s'en prendre à ses nippes, et, par une suite de petits prêts, toutes les pièces de sa garde-robe allèrent se perdre dans le gouffre du mont-de-piété,
Réduite au dénuement le plus absolu, elle courait se précipiter le soir dans la Seine, quand sur le Pont- Neuf elle fit la rencontre de Suzanne Golier, l'une de ses compagnes de réclusion. Adèle lui conta ses peines.
— a donc! va doncl lui dit Suzanne. Est-ce qu'on se noie les uns sans les autres? Viens à la maison. Ma sœur et moi, nous avons ouvert un atelier de broderie. La besogne donne, tu nous aideras et nous vivrons ensemble. S'il n'y a que du pain, eh bien ! nous ne mangerons que du pain.
Jamais proposition ne pouvait venir d'une façon plus opportune. Adèle accepta.
On était alors à l'entrée de l'hiver. La broderie allait assez bien; mais la fin du carnaval ramena la morte-saison. Au bout de six semaines, Adèle et ses amies furent plongées dans la plus affreuse détresse. Frédéric, le mari de l'une d'elles, s'était établi serrurier : s'il avait eu des pratiques, il aurait pu venir à leur secours, malheureusement il ne gagnait pas même de quoi acquitter son loyer et payer la patente; on ne pouvait voir une pénurie plus grande.
Un jour Adèle était dans la boutique de cet homme; depuis plus de quarante-huit heures il n'avait, ainsi qu'elle, pris aucune espèce de nourriture.
— Allons, dit le serrurier, en affectant de prononcer des paroles plaisantes, qu'il articulait du ton le plus sinistre, il faut mourir, petits cochons, il n'y a fdus d'orge... Oui, il faut mourir, répétait-il.
Et tandis qu'il s'efforçait de sourire, ses traits se décomposaient, et une sueur froide lui coulait du front. Adèle, silencieuse, et le visage couvert d'une pâleur mortelle, était penchée sur l'établi; tout à coup elle se relève, elle éprouve un frémissement.
— Il faut mourir... Il le faudrait, soupire-t-elle en regardant avec un sentiment difficile à décrire, les outils dont elle est entourée.
C'est la lueur d'un horrible espoir qu'elle a entrevue. Adèle s'épouvante ; elle est agitée ! une lièvre ardente la parcourt, la consume; entre les angoisses de la faim et les terreurs de sa conscience, elle endure le plus cruel supplice : pendant ces tortures, sa main s'appuie sur un trousseau de clés, elle les repousse.
— Dieu ! s'écrie-t-elle, éloignez de moi ces instru-
ments du erimel j'ai tant d'envie de bien foire, sera-ce donc-là mon seul recours?
Et, pour ne pas succomber, cette infortunée se bâte de fuir.
Dans tout ce qui va suivre, comme dans ce qui a précédé, il esl bien entendu que les types, les caractères et les mœurs se rapportent spécialement à l'époque que je peins d'après nature, et si ceui qui me liront plus tard trouvent que les choses ont subi quelque changement, ils me sauronl gré d'avoir lait ces révélations; car pour détruire les abus, il faut les connaître.