CHAPITRE
L'intérieur d'un fiacre. — Deux scélérats. — La morgue et le corps de garde. — Fan>so humanité. — Les soldais compatissants. — L'implacable dix-huitieme. — Le bon capitaine. — Qui donne ce qu il a, donne ce qu il peut.— Le retour au logis. — Un galetas. — Le délire. — Le bout de chandelle. — La reconnaissance.
Adèle a entendu dire que dans l'arrondissement dont elle fait partie il existe un bureau de charité : là, si la bienfaisance n'est pas un vain nom, les pauvres doivent être accueillis, soulagés sur-le-champ. Le désir de se maintenir vertueuse ranime son courage, elle rassemble le peu de forces qui lui restent, et se traîne jusqu'à la porte du philanthrope qu'on lui a indiqué comme le dispensateur des aumônes de la section. Adèle demande à lui parler.
— Monsieur n'est pas visible.
— Je meurs de faim
— Monsieur est à table et n'entend pas qu'on le dérange pendant son dîner.
— Mon Dieu ! s'il pouvait avoir bientôt fini. .. Quand pourrai-^e revenir?
— Demain.
— Demainl...
— Pas avant midi, entendez-vous? Plus tôt, monsieur ne reçoit personne.
— Ah ! faites au moins que je puisse le voir ce soir. Vous me rendrez la vie!
— On vous a déjà dit que c'était impossible. Retirez-vous et ne nous rompez pas la tête davantage.
Adèle sort.
A peine a-t-elle franchi le seuil d'une porte refermée avec humeur, que ses jambes fléchissent. Elleessaiede faire quelques pas. Sa vue s'obscurcit. Elle chancelle, elle tombe, et, dans sa chute, sa tête va frapper contre une borne.
— Arrêtez, cocher, vous allez l'écraser 1...
— Fouettez donc ! Avez-vous des ordres à recevoir de cette canaille? Fouettez, vous dis-jc...
Ainsi commande d'une voix aigre une douairière dont l'équipage brûle le pavé.
— Les canailles sont dans ton carosse! riposte un charbonnier: t'arrêteras-tu, vieille boule à panaches? et il s'élance à la tête des chevaux, qu'il retient d'un
bras vigoureux, tandis que d'autres passants, accousur au bruit de cette scène, retirent de dessous la roue une femme baignée dans son sang.
Cependant la douairière jette feu et flamme contre les misérables qui osent ainsi interrompre sa course...
Elle arrivera trop tard au comité des secours Gela
n'a pas de bon sens la séance sera commencée
Il n'y a plus, dans Paris, de sûreté pour les honnêtes
gens la circulation est entravée. « Landau, faites
votre devoir, châtiez-moi tous ces insolents Mais,
Landau, vous ne m'écoutez pas... me faire perdre un temps précieux, pour qui? pour une espèce, pour une ivrogne. — Madame la comtesse voit bien que je ne puis pas avancer.— Dites à mon chasseur qu'il prenne e numéro de la médaille de cet homme, je porterai mes plaintes à la police; je le ferai pourrir dans les prisons. Conduisez-moi de ce pas chez le ministre. A cette menace, le charbonnier terrifié abandonne les rênes, et la voiture de madame la comtesse, rapide comme l'éclair, s'éloigne au milieu des huées et des malédictions.
Adèle est déposée sur un banc, tout près de cette porte que, l'instant d'auparavant, on a fermé sur elle avec tant de dureté. Son évanouissement se prolonge; deux ouvriers la soutiennent.
Parmi les spectateurs, c'est à qui lui prodiguera des soins. Une écaillère perce la foule; elle a déchiré sa chemise pour panser la blessure et étancher le sang. La fruitière du coin est accourue avec un bouillon, un commissionnaire est allé chercher du vin et une jeune modiste s'empresse de faire respirer des sels à là malade. L'affluence devient considérable.
— Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il?
— Une femme qui se trouve mal.
— Faites donc écarter le monde? entend-on au centre du cercle. Voulez-vous l'étouffer?
Le cercle s'agrandit. Adèle ne donne aucun «signe d'existence ; elle est immobile ; on lui ouvre la paupière.
— L'œil est bon.
— Ce ne sera qu'une défaillance ~ Le pouls bat-il ?
— Non.
— C'est qu'elle est morte. Posez-lui la main sur le cœur.
— On ne sent rien.
— Il y a peut-être quelque chose qui la gêne, coupez-lui ses cordons.
— On vous a attendu pour ça, n'est-ce pas?
— Elle n'est pas froide.
— S'il y avait un médecin, on saurait ce qu'il faut lui faire.
— On est allé en quérir un.
— Oui, M. Durpétrin ; il n'a pas voulu venir, il n'y a pourtant pas d'étage à monter.
— Oh I si c'était pour quelque richard, il se dérangerait bien.
— Si on essayait encore de lui faire prendre un bouillon.
— Ehl la mère, tâchez qu'elle en avale quelques gouttes.
— Jetez-lui de l'eau à la figure.
— Il n'y a rien de dangereux comme ça ; donnezlui du vin plus tôt, ça la ranimera.
On approche une cuillère des lèvres d'Adèle; il passe.
— Ah ! tant mieux, elle est sauvée, répètent les assistants avec une satisfaction marquée.
Adèle laisse tomber une de ses mains, qui étaient rapprochées sur ses genoux, puis exhalant ce long soupir d'une personne que la mort oppressait, elle ouvre de grands yeux, qui s'étonnent de la lumière; hagards et fixes tour à tour, ils ne distinguent rien : enfin de grosses larmes se précipitent sur ses joues décolorées.
— Qu'avez-vous, ma chère enfant?
Elle ne répond pas; mais, se jetant sur une tasse qu'on lui présente, elle la porte avec avidité à sa bouche; elle voudrait la vider d'un trait. Le bruit réitéré du vase heurté contre ses dents reproduit le tremblement de sa main débile. La tasse lui échappe.
— Voyez-vous, c'est le besoin 1
— Pauvre femme ! elle expirait d'inanition.
— Dire que sur cette terre il y a des gens si malheureux, tandis que d'autres regorgent de tout!
Peu a peu Adèle se remet. P]lle essaie, par intervalles, de rompre un morceau de pain que lui a glissé un porteur d'eau, mais son palais s'est desséché. Après de vains efforts, sa tête vacillante retombe sur sa poitrine, elle s'affaisse, son abattement est extrême.
— Allons, mes enfants, mettez à la masse!
— Ainsi parle une vieille femme. Oubliant le fardeau de la hotte sous laquelle elle ploie, elle promène dans le cercle une toque de loutre. Pour donner l'exemple, elle y a jeté une pièce de deux francs.
Selon les apparences de chacun, elle varie la formule par laquelle elle fait un appel à la bienfaisance.
— Monsieur, si peu que vous voudrez.
— Voyons, mon garçon, fouille-toi.
— Quelque chose, s'il vous plaît, mon sergent, ça vous portera bonheur.
— Allons, l'ancien, saignez-vous, vous n'en serez, au bout du compte, ni plus riche, ni plus pauvre.
— Eh bien ! mon gros père, vous n'avez pas par là quelque louis rouillé qui vous embarrasse?
— N'oubliez pas la quêteuse.
— Je crois que madame n'a pas donné (faisant la révérence). Ah! merci, madame, c'est une charité bien placée.
Le tour est achevé, pas un de ces braves gens qui n'ait saisi avec joie l'occasion de faire une bonne œuvre : plusieurs se sont imposé des privations.
— Mon Dieu ! dit une polisseuse en lâchant le demifranc qu'elle destinait au luxe de son souper, ça me fait trop de mal; j'aime mieux me passer de pitance aujourd'hui.
Le peuple pense haut quand il suit l'impulsion de son cœur, il dit volontiers ce que lui coûte un sacrificej mais ce n'est pas pour le faire valoir^ et il ne le,