‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 60 sur 113 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

La marmite est renversée. - Un commissaire d bienfaisance , en 1828. - L'audience et la lecture de la Quotidienne. - Gu«vous les bras et les jambes. - Avez-vous un cure? - La justice Ist à - Encore la grande figure. - Le second déjeuner.

Adèle a perdu connaissance. Les deux exempts qui l'ont placée entre eux la secouent vivement à plusieurs reprises dans l'espoir de la ranimer. Le cocher, prêtant l'oreille, saisit des paroles qui dénotent leur embarras.

— Joue-t-elle la comédie?

— Voyons, ne fais pas

l'enfant !

— Soutiens-toi 1

— Il paraît tout de même que ce n'est pas pour la frime.

— Pince-la un peu.

— Ah ! bien oui, j'ai beau pincer, il n'y a plus personne.

— Quoi! elle aurait tourné de l'œil! pas possible!

— Parole d'honneurl (Riant.) Ah ! ah !

ah 1 pour le coup, la farce est unique.

— Comment, elle nous aurait joué

pareil! , .

Il n'y a parbleu pas de quoi rire, nous voila dans de beaux draps avec cette fille.

— Rah ! bah ! tu vois de l'embarras où il n'y en a pas ; on la dépose à la Morgue, pas plus gêné que ça (il appelle); cocher !

— Non non, il n'y a qu'à la conduire au poste le

plus près.

— C'est juste, nous dirons que nous 1 avons recueillie dans la rue, par humanité ; après cela, ils s'en arrangeront comme ils pourront, ça ne nous regardera plus.

— Je sais bien, mais qui paiera la course ?

— Ah ! diable, je n'y avais pas réfléchi. — - D'abord ce n'est pas moi.

— Ni moi !

le entaille ! sergent, gardez

Rôdeur de barrières.

un tour

— Eh ! mon ami, c'est elle. J'ai aperçu une pièce de quarante sous.

— Alors, marchons (levant le store) ! cocher, au corps de garde.

On arrive. Après avoir échangé quelques mots avec l'officier, les exempts prennent congé de lui en le laissant enchanté de leur procédé généreux. Adèle, que l'on a tirée de la voiture, est couchée sur un brancard auprès du poêle.

Un sergent. Capitaine, que ferons-nous de cette femme?

L'officier. Il faut avertir le commissaire, car il n'est guère possible qu'elle en revienne. Un soldat. Elle est peut-être en léthargie. Un second soldat. Allons donc ! ne vois-tu pas l'atout qu'elle a à la tête*?

Le capitaine. Elle est blessée! nous aurions dû nous assurer de ces hommes. J'y songe maintenant, ils avaient des airs pendables.

Premier soldat. Quelredonc, voilà le sang qui recommence à couler.

Le sergent. Il est, ma foi, bien rouge.

L'officier. C'est qu'alors elle est vivante, la chaleur aura rétabli la circulation : qui est-ce qui fume ici? caporal»

soufflez lui un peu de tabac dans le nez.

Le caporal. Ca n'aurait qu'à lui faire du mal.

Le capitaine. N'ayez pas peur.

Le caporal (Il s'approcne du brancard et lance une bouffée): Je dis qu'elle est fameuse.

Le capitaine. C'est bien, c'est bien, allez toujours. Le retour à la vie s'annonce par de légères contractions du visage, et par un mouvement convulsif des membres, Adèle se débat, tousse, et d'un sursaut elle est sur son séant.

Le capitaine, bas au sergent. — Il m'a semblé voir un spectre.

Le sergent. Elle a l'air d'une déterrée. Un conscrit. Si je n'étais pas ici, je m'en donnerais peur, je croirais que c'est un revenant.

Adèle regarde autour d'elle, et après quelques instants, elle s'écrie d'une voix profondément al-

tôrée t — Où suis-je?...la garde! laprison!... ohlmon

Dieu... la prison!

L'officier — Rassurez-vous, brave femme, vous êtes avec de bons enfants.

MÉMOIRES DE VIDOGQ

sus

Le sekgent — Tant qus vous serez avec nous, il n'y a pas de danger que personne vous manque, ne sommes-nous pas de V implacable dix-huitième ? (Il lui présente sa gourde d'eau-de-vie.) Buvez; ça vousîera du bien.

adèle — Monsieur le sergent, je vous remercie; dispensez-moi...

taches, outrées d'abord de la cruauté des mouchards, se surprennent à la lin l'œil humide de larmes.

Le capitaine. — l'Ai bien! sergent, qu'avez-vous donc ! Je vous croyais un dur à cuire.

Le sergent. — Moi, l'injustice me révolte; et puis, tenez, capitaine, voulez-vous que je vous dise? on n'est pas leinaitre de ça.

Le chiffonnier et le l'écrivain public.

Le sergent — Non, non, buvez, ça vous donnera du ton.

Les instance du sergent deviennent de plus en plus pressantes. Adèle n'ose plus refuser. Elle recouvre assez de force pour répondre aux questions du capitaine. Elle ne récrimine pas, elle raconte, et dans sa bouche la vérité est si éloquente, que de vieilles mous-

38e LIVRAISON.

Le caporal. — Je ne suis pourtant pas monsieur sensible, mais c'est plus fort que moi, je ne puis pas voir pleurer un femme;... ça me fait tant de. peine que pour un rien je lui f...ais tout mon prêt... (tirant de sa culotte un vieux garni qui lui sert de bourse.) J'ai vingt-deux sous et demi, je m'en f..., je les lui donne... Qu'est-ce qui en fait autant? avec le pain

d'amonition d'aujourd'hui... Allons, qui allonge les espèces... on reçoit tout, les petites et les grosses pièces, depuis un liard jusqu'à six francs.

Le sergent. —J'en voulais faire quarante, mais il n'y a pas mèche; trente-cinq, c'est le fond du sac : on m'écorcherait, une centime de plus, on ne l'aurait pas.

Un soldat. — Vlà mes vingt-cinq centimes et ma ration, camarades cherchez au boursicaut les ceux qui en ont : il y en a par là qui sont sur le lit de camp. . . (II en tire un par les pieds) c'est le Lorrain, je l'aurais parié.

Le lorrain. — Je dors.

Le soldat. — Cinq sous I

Le lorrain. — Veux-tu me laisser?

Le soldat. — Aboule, tu dormiras après.

Le lorrain. — Puisque je n'en ai pas.

Le capitaine. — (Tirant dix francs de sa bourse.) Laissez-le, je met pour lui et pour les factionnaires.

Adèle. — Capitaine, vous être trop bon.

Le capitaine. — Votre état exige des soins, si vous le désirez, je vais vous faire transporter à l'Hôtel- Dieu.

Le caporal. — Il y a un hôpital plus près, la Pitié, a deux pas.

Le sergent. — On n'y entre pas de suite, pas plus là qu'ailleurs.

Le capitaine. — Cependant, les accidents peuvent arriver de nuit comme de jour, et pour qu'un hôpital remplisse sa destination, on doit y être admis à toute heure.

Le sergent. — Je vous demande pardon, capitaine, mais vous êtes dans l'erreur.

Le capitaine. — S'il en est ainsi, il faudrait la reconduire chez elle. (A Adèle.) Vous avez un chezvous? '

Adèle. — J'en avais un, aujourd'hui je demeure avec des amies qui, dans ce moment, sont peut-être bien en peine de moi.

Le capitaine. — Vous sentez-vous capable de marcher?

Adèle (debout et chancelante). — Oh! oui, je ne suis plus si faible.

Le capitaine. — Eh bien ! l'on va vous accompagner. Numéros sept et huit, quittez votre giberne, prenez le fallot, et allez avec madame; menez-la lentement, arrêtez-vous autant de fois qu'il sera nécessaire, et veillez surtout à ce qu'elle ne perde pas son argent. Sergent, comptez ce qu'elle a.

Le sergent. —Regardez, la brave femme; vous vous souviendrez bien : dix francs que le capitaine vous donne, dix, onze, douze quatorze, dix-sept, sept francs onze sous qu'on a trouvés sur vous, en tout, vingtquatre francs onze sous. Faites attention, je les mets dans le coin de votre tablier... Vingt-quatre francs onze sous... Ils sont noués là dedans que l'on dira à présent que les soldats sont pire que la troupe et qu'il n'y a pas de bon b. . . parmi les implacables !

Adèle se confond en témoignages de reconnaissance.

— Bien, bien, vous remercierez une autre fois, lui dit

le capitaine allez dormir, vous devez avoir besoins de repos.

— Je crois bien, s'écria le numéro sept après une poussée comme celle qu'elle a eue ! pardi 1 ma petite mère appuyez-vous sur nous... ne craignez pas... Je suis solide, et le camarade aussi.

— Oui, oui, appuyez-vous!

Il était près de deux heures du matin quand Adèle fut ramenée au logis. On frappe; Frédéric vient ouvrir. En pénétrant dans le réduit qu'Adèle leur indique comme son domicile, les deux soldats sont effrayés. Pas le plus petit meuble; les quatre murs; quelque; pailles brisées, et sur cette' litière, deux femmes gisantes, sans draps, sans couverture, sans le moindre lambeau qui les abrite. Où allons-nous poser ça? demande l'un des soldats.

— Donnez, donnez, répond Frédéric, en leur arrachant des mains un pain dans lequel il mord aussitôt.

— Mâtin ! il a une soif épaisse, le camarade : allons, mesdames, levez-vous; nous vous apportons des vivres; dis-donc, Parisien, partage-leur donc cette ration : as-tu un couteau?

Le parisien. Est-ce que nous nous servons de ça, nous autres?

Après avoir rompu le pain, il s'approche de l'une des femmes, et la prenant par le bras :

— Eh bien ! êtes-vous morte ? Elle se tourne de son côlé. — C'est toi ! Ah mon doux Jésus I Puis apercevant le morceau, elle s'en saisit et le dévore.

Suzanne, qu'Adèle a appelée, se soulève sans lui répoudre; et après avoir considéré la lumière avec un sourire à faire frissonner, elle élend les bras : — Ils sont beaux les anges !... Vois-tu, ma sœur, ils ne m'ont pas trompée... C'est Adèle! elle est avec eux! J'en veux manger une aile! Je savais bien qu'ils me prieraient de la noce ! Elle est toute en blanc!... Elle a le chapeau ! Non, monsieur, je ne danse pas, aprè le festin. Faites moi passer de ces pigeons...

Un soldat. Elle bat la breloque.

Adèle. Prend, donc, chère amie, c'estdu pain...

Suzanne. Du pain! Fi donc! ce faisan est délicieux!... Le dessert !...

Adèle. Elle à le délire.

Suzanne. Des huîtres... encore des huîtres!

adèle. Mais, Suzanne, écoute donc... c'est moi... tu ne me reconnais pas?... je suis Adèle.

Suzanne. Il est gentil, ton mari !

Adèle. Gesse d'extravaguer; voici du pain, tiens.

Suzanne. C'est pour moi n'est ce pas?

Adèle. Oui, c'est pour toi.

Suzanne. (Elle prend le pain, l'examine, le goûte.- Du pâté, c'est de chez Lesage; la croûte en est délici cieuse. (Elle mange avec voracité.)

Un des soldats (à son camarade). Que je voudrais être riche!...

Le parisien. Et moi !... Quand ce ne serait que pour faire du bien à des gens comme ça !... Ça me brise le cœur; tiens, viens-t-en. Avez vous parla une lampe ou de la chandelle, que je vous l'allume?

Frédéric. De la chandelle, quand il n'y a pas de pain dans une maison t

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Le parisien. Si nous laissions notre bout ?

L'autre soldat. Tu as raison, le caporal ne dira rien.

Le parisien. Eh bien! va pour le bout. Adieu les amis, tâchez d'être plus heureux.

Adèle. Ah! je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi.

Le parisien. Adieu, adieu... A revoir.

L'autre soldat. Ah! sauvons-nous! misère et compagnie !

Le parisien. Chut, chut, quand nous serons dehors... »

Pour Adèle et pour ses compagnes c'était une belle journée que celle qui allait commencer avec la prochaine aurore. Le soleil se levait sur vingt-quatre francs cinquante-cinq centimes qui leur appartenaient, que de bénédictions, ils donnèrent aux braves de I'im- 'placable dix-huitième. Adèle était moulue, brisée des catastrophes de la veille, et pourtant elle était si contente d'avoir ramené l'abondance au logis,' qu'à peine fut-il jour elle se mit à chanter. Quanta Suzanne, son cerveau n'était plus livré à de trompeuses hallucinations. Le sommeil lui avait rendu la raison et le fantôme d'un banquet splendide n'irritait plus son appétit satisfait par une réalité moins séduisante, mais plus solide.

— Je n'en reviens pas! disait-elle. Comment, ce sont les militaires qui ont donné tout ça... Pour un rien j'irai l'embrasser sur les deux joues, ce brave capitaine.

Adèle. Et le sergent, et le caporal, enfin tous, ils se sont comportés comme des dieux.

Frédéric. Aussi ils peuvent bien compter que partout où je rencontrerai leur régiment, il faudrait que je n'aie pas le sou vaillant pour ne pas leur payer à boire: n'est-ce pas Henriette, qu'ils méritent bien qu'on leur fasse une honnêteté?

Henriette. Oh! oui, mon petit homme, nous leur devons une belle chandelle! sans eux, ça faisait aujourd'hui la finition.

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