‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 62 sur 113 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

Un prêtre doit être humain. — Le presbytère. — Les dévotes. — La curiosité. — L'abbé Tatillon, ou le majordome. — Regrets à la comète. — Mêlez- vous de vos rabats.

Adèle s'achemine vers la demeure du curé. Si on me rebute, pensait-elle, eh bien t moi je ne me rebuterai pas, et si le sort s'acharne à me poursuivre, il ne sera pas dit que les torts sont de mon côté, Je tenterai toutes les voies du salut. Mais comment l'aborder ce curé. Je ne fréquente pas les églises, il ne m'a jamais vue; peut-être va-t-il me réprimander. Au fait, il ne me mangera pas; c'est un prêtre, les prêtres doivent être humain, charitables; la religion leur commande d'accueillir tout le monde. Et puis qu'estce que je demande? Une lettre, cela coûte si peu de chose. Non, plutôt mourir que m'adresser à ce méchant commissaire

i Tout en s'abandonnant à ces réflexions, Adèle arrive au presbytère. Le concierge lui indique au fond de la cour un pavillon. Adèle suit l'indication, et, après avoir inutilement frappé, elle pousse la porte et pénètre dans une salle, où, sur un buffet, sont étalés des gâteaux et des sucreries. Des femmes d'un certain âge s'agitent et circulent dans tous les sens.

— Ça fera mieux comme ceci.

— Ça fera mieux comme cela.

-— Le coup d'œil est charmant.

— Que dites-vous de mon buisson de meringues? ^ Toutes ces femmes sont si affairées, qu'elle s'avance

d'abord sans en être aperçue.

— Rangez-vous donc,vous gênez le service. — Allons, vous avez failli me faire briser le nougat. Puis vient la question, que faites-vous ici?

— Madame désire quelque chose ? dit interrogativement une chanoinesse qui paraît présider à tous ces apprêts. Demoiselle Marie, voyez un peu ce que madame désire?

Demoiselle Marie s'approche d'Adèle : Que souhaite madame?

— Je souhaiterais avoir l'honneur de parler à monsieur le curé.

— Mais si vous avez quelque chose de pressé à lui dire, vous pouvez me le communiquer, c'est comme si -vous parliez à lui-même, je lui en rendrai un fidèle compte; d'abord, est-ce pour affaire du culte ou pour affaire personnelle?

— J'aurais besoin de l'entretenir en particulier.

— En particulier, ma chère 1 oh! l'on ne parle pas comme cela à M. le curé.

— FaiteS-lui par écrit la demande d'une audience, et s'il juge à propos de vous recevoir, il vous répondra.

— Il me répondra, demain peut-être il ne sera plus temps.

— Si vous êtes si pressée, il me semble que vous pouvez bien me confier le motif qui vous amène.

— Je ne puis le dire qu'à M. le curé.

— Ah! c'est différent, je ne veux pas le savoir : si je vous fais cette question, c'est uniquement dans votre

intérêt , vous avez des secrets, gardez-les

madame, gardez-les; je suis bien bonne de m'en occuper...

— Puisque demoiselle Marie est la gouvernante de céans, dit une dévote, pourquoi lui faire un mystère de votre démarche?

— Chacun a ses raisons, ma bonne dame.

— Dieu nous garde de chercher à pénétrer les vôtres, ma chère enfant, ce n'est pas la curiosité qui nous guide ; nous, être curieuses! ô doux Jésus ! ce n'est pas notre défaut; cependant j'estime qu'il vaudrait mieux pour vous nous expliquer de suite.

Adèle essaie en vain de faire tête à l'orage de question qui fond sur elle. En ce moment arrive un jeune abbé paraissant échappé de la Régence; il porte un bougeoir à la main et s'essuie le front.

— Chrysostôme, faites attention où vous posez vos pieds!

Il s'adresse ainsi à un gros garçon dont le bras et la hanche sont également meurtris d'une quarantaine de bouteilles miraculeusement entassés dans un panier.

— Prenez garde, ajoute l'abbé; il y a un pas. C'est cela. Ah ! voilà notre chambertin sauvé. Ce n'est pas sans peine, n'est-ce pas sommellier? Te deum laudamus...

— Monsieur l'abbé, où l'avez-vous pris ? demande demoiselle Marie, c'est du caveau du fond ?

— Oui, du caveau de la comète.

— A la bonne heure.

— Savez-vous qu'il diminueà force d'en boire; ah

s'il plaisait au Seigneur nous envoyer encore un astre.

Il se redresse comme offusqué par l'aspect d'un visage étranger, et considérant Adèle.

— Je ne connais pas madame ?

— Madame voudrait voir M. le curé.

— Monsieur le curé; ah! il a bien d'autres chiens à fouetter... (à Adèle); vous ne pouviez, madame, prendre plus mal votre temps, M. le curé ne sera pas libre de toute la journée...; nous avons à dîner MM. de la Fabrique et les pères de la Mission, et vous sentez que lorsqu'on est en galas (avec un air aimable, on sait bien quand on commence, mais on ne sait jamais quand ça finira...; au surplus, que voulezvous à M. le curé? êtes-vous une de ses ouailles?

— Je ne sais pas monsieur. «

— Et qui le saura si ce n'est vous? Diantre, diantre..., oui, oui (il bredouille), ah! je vois, je vois, ce n'est qu'à lui que vous en avez... ; aussi bien je n'aurais pas le loisir de vous entendre, j'ai de la besogne par-dessus les yeux... ; je ne vous conseillerai pas de repasser à l'issue de l'ofiice, M. le curé sera fatigué, il sera bien aise de se jeter un moment sur son lit, ensuite il faudra se mettre à table...; non, réflexion faite, écrivez-lui.

— C'est que nous avons dit à madame, observe mademoiselle Marie.

— Où bien, reprend l'abbé, il est encore un moyen...

— Eh ! l'abbé, s'écrie la gouvernante, mêlez-vous de vos rabats... Votre moyen : pensez-vous que je ne l'aurais pas indiqué tout aussi bien que vous, si j'avais voulu? Mais, vous savez comme monsieur est content, quand on va le trouver à la sacristie.

— A la sacristie, murmure tout bas Adèle, pour qui ce mot est un trait de lumière. Et sur-le-champ,

» faisant une révérence qu'on ne lui rend pas, elle prend son essor, et court à l'église.

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