‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 63 sur 113 · CHAPITRE LVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVII

Le sacristain. — Les deux curés ou le parallèle. — L'ancien et le nouveau. — Charité bien ordonnée. — La représentation. — Tableau d'une profonde misère — Personne ne meurt de faim. — Une confession générale. — Toujours la grande figure. — Le baptême et l'enterrement. — Le comédien charitable.

Déjà elle est sous les voûtes du sanctuaire. Elle cherche et trouve la sacristie. Le sacristin la prie d'attendre que le curé, qui est au vestiaire est quitté ses ornements sacerdotaux.

— Ah ! lui dit-il, c'est un bien digne homme que M. le curé.

— Vous me mettez du baume dans le sang.

— Et généreux, et compatissant. Bienheureux ceux qui vivent autour de lui! La paroisse lui doit beaucoup. D'abord il a fait redorer le tabernacle et la grille du chœur... Vingt mille francs qu'on a dépen-

sés pour cela; ensuite nous sommes plus largement rétribués que sous Bon prédécesseur. Pour celui-là,

Dieu veuille avoir son ftmel II avait toujours à ses

trousses un tas de pauvres, de fainéants, de rien qui vaille; pour leurs beaux yeux, il nous mettait à la portion congrue. Il nous aurait mis à la paille... Et

lui-môme, il se refusait tout, on n'est pas bourreau de sa personne à ce point; le dernier des maçons vivait mieux que lui. S'il avait osé, je crois que, pour leur faire, plaisir il se serait volontiers laissé tout nu et les manches pareilles : charité bien ordonnée commence par soi-même et par ses proches. D'ailleurs le chef de la représentation; eh bien ! il avait l'air d'un grigou; une soutane râpée, un vieux chapeau, des surplis pleins de reprises... On lui aurait mis un liard dans la main, on n'en aurait pas donné un de toute sa défroque, et il était chien avec nous, comme si les premiers pauvres n'étaient pas dans l'église : c'est tout dire, c'était un janséniste : il était question de l'élever à l'épiscopat; je plains le diocèse qui l'aurait eu; une fluxion de poitrine, qu'il a attrapée en allant, pendant une nuit d'hiver, porter le viatiqueàun malade l'aenvoyé adpatres... mais voici monsieur le curé; si je n'avais pas fait attention, il allait nous échapper.

— Et qu'avez-vous à me dire? demande le curé à Adèle introduite près de lui.

— Vous voyez devant vous une misérable femme qui ne sait plus où donner de la tête; mais ce qui me chagrine le plus, c'est que je ne suis pas seule, nous sommes quatre. Oui, monsieur le curé, quatre, trois femmes et un homme..., tous malheureux comme les pierres... Pas une miette de pain à nous mettre sous la dent... Pas la plus petite loque à vendre où à engager... Que ne pouvez- vous pénétrer dans notre taudis? vous en frémiriez... Enfin, vous êtes à même d'en juger, vous avez l'échantillon sous les yeux; il gèle à pierre fendre, et par le froid qu'il fait je n'ai que cette simple robe de cotonnade, encore s'enva-telle en lambeaux, et vous voyez que je marche sur la chrétienneté.

— Oui, malheureusement, je vois ça, mais que voulez-vous que j'y fasse? Les apôtres aussi, allaient nu-pieds.

— Au nom de Dieu, monsieur le curé, ne nous abandonnez pas. Si vous refusez de nous donner assistance c'en est fait de nous.

— En voilà encore une; ils s'imaginent tous que nous roulons sur l'or et sur l'argent, à voir comme ils tirent sur nous à boulets rouges, on croirait que nous batti ns monnaie, nous sommes obsédés, accablés... Il y a le comité de bienfaisance... que ne vous adressez-vous au comité?

— Ahl monsieur, le comité,, quand on meurt de

faim!...

— Contes, avec tout cela; personne ne meurt de

faim à Paris.

— Juste ciell il est donc un état plus affreux que la misère I la misère à laquelle on ne croit pas.

— Je ne révoque pas en doute ce que vous me racontez de votre situation, mais à l'impossible nul

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n'est tenu. D'ailleurs, quels sont vos titres aux libéralités des fidèles/ J'en suis le dispensateur, il est vrai, mais je leur dois compte des aumônes que je fais... Par qui m'êtes-vous amenée? approchez-vous des sacrements? quel est votre directeur?...

Adèle baisse les yeux et se tait.

— Je mérite tous vos reproches, dit-elle enfin avec des sanglots. Je suis une grande pécheresse...

— Vous êtes forte, bien constituée, que ne travaillez-vous?

— Que je travaille I On m'évite, on me fuit, on m'expulse de partout. Oh! vous avez raison de le dire! nous sommes maudits; la malédiction nous suit en tous lieux ; que ne puis-je recommencer ma vie ! la coquetterie ne me tenterait plus. Quand on est jeune, que Ton ne prévoit guère tout ce qui en résulte! Mieux eût valu pour moi me rompre le cou, que d'avoir écouté la sorcière qui me détourna de chez mes parents! Elle m'amorçait avec des chiffons, la magicienne! et moi qui croyais qu'elle voulait mon bien! C'est elle qui est cause de tout; c'est elle qui m'a plongée dans l'abîme; sans elle, jamais je n'aurais connu ceux qui ont abusé de moi. Je n'aurais pas (de sa main elle se couvre les yeuxj... Mon père et ma mère, hélas! en sont morts de chagrin! Et moi, leur tille, le confesserai-je, au lieu de me corriger, j'ai mis le comble à mon inconduite! Oh! j'en ai été cruellement punie, je le suis encore; et pourtant j'ai passé seize ans de ma vie à Saint-Lazare! Oui, monsieur, seize ans.

— Eh quoi! une sentence vous a flétrie et vous osez venir ici!...

En ce moment, paraît un marguillier qui vient chercher le curé. Adèle pâlit à l'apparition de cette grande figure, car le marguillier n'est autre que le commissaire de bienfaisance... Le curé se hâte de la congédier.

Comme elle sortait, un artiste dramatique, témoin de son désespoir, lui mit dans la main une pièce de vingt francs.

— Allons, ne perdez pas courage, lui dit-il, essuyez vos larmes; il y a de bons prêtres et de bonnes âmes... vous en trouverez; et puis, la Providence est grande vous avez aujourd'hui de quoi manger...

— Ah! monsieur, sans vous.

— Ne parlons pas de cela, allez déjeûner, voilà l'essentiel, assez...

Les amis d'Adèle soupiraient après son re'our; elle entre en leur jetant une pièce de vingt francs : Tenez les autres.

— Un jaunet!

— Ah ! oui, c'est un brave homme qui me l'a donné, un comédien.

— Un comédien!

— Je vous conterai ça; en attendant il faut aller à la provision...; oh! mes amis, le commissaire de hienfaisance, les dévots, les dévotes, quelle engeance! quelle engeance! ce n'est rien que de le dire. Il faut bien nous ménager au moins, et faire vie qui dure, car ce n'est pas à. la oihn ' ■. ■ loinRn oma l nous n'eu auvous plus. [Nous allons d'abord pi cadre

un morceau à la gargotte, simplement pour ne pas mourir, une tête de mouton et la soupe au chou; voilà la carte, entendez-vous? après ça nous verrons à nous retourner.

Ce repas si modeste fut bientôt terminé; on se rendit ensuite à la halle, où l'on acheta deux sacs de pommes de terre et quelques autres légumes... quinze francs furent dépensés; mais en restant sur son appétit, on avait des vivres pour près d'un mois.

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