CHAPITRE LVIII
Le mois trop tôt passé. — Visite aux bienfaiteurs. — Les voitures de deuil. — Les habitués des funérailles. — Les apostrophes. — Les laquais. — La chapelle ardente. — On doit la vérité aux morts. — Le chef des comparses — La plaine des vertus. — Le tambour bat. — Atroces îailleries. — Une bagarre. — L'excommunié. — Dieu I c'est lui. — Est-ce une vision ? — Les vanités de l'impie. — Le tamtam. — Les deux battants. — Le clergé. — Les coins du poêle. *■* La grande ligure reparait. — Haine au monde.
Ce mois s'écoula trop vite, il expira avant la mortesaison. La société, après avoir en vain battu le pavé pour solliciter de l'ouvrage, se vit de nouveau mena cée par la famine. On était à la fin de mars.
— Trente et un, jour sans pain, misère en Prusse! Telles furent les premières paroles que le serrurier
proféra à son réveil.
— 0 débine qui a tué mon père! s'écria Suzanne.
— Ce n'est que trop vrai; nous y voilà jusqu'au cou, soupira sa sœur.
— Oui, reprit Frédéric, nous sommes revenus au point où nous étions ; il y a eu hier un mois jour pour jour. Si mam'selle Adèle pouvait encore rencontrer un de ces implacables de la dix-huitième qui sont si bons en'ants, ou seulement ce brave comédien.
— Oh! je trouverai plutôt quelque pierre pour me casser le cou.
— Non, vous avez du bonheur, c'est toujours vous qui nous avez sortis d'embarras. Si vous essayez encore, vous ne reviendrez pas les mains vides.
— Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
— Pourquoi jeter ainsi le manche après la coignée?... Vous avez été bien inspirée; il n'est pas dit que vous ne le serez plus.
— Que voulez-vous que je fasse?
— Cet officier, ces militaires qui nous ont racheté la vie, ce comédien qui a été si généreux, ils ne sont pas morts.
— Oui, mais où les retrouver? pour les militaires, c'est peut-être aisé; pour le comédien, j'ignore son nom; et allez donc chercher une aiguille dans une botte de foin.
— Vous savez de quelle paroisse il est.
— C'est juste, mes amis, vous avez raison il faut que je les déterre, il n'y a pas de milieu, je les déterrerai et ils ne nous laisseront pas périr.
— Ah bien j'aime ça, nom d'un nom!
Adèle ne fut pas longue à se préparer; elle courut
tout d'une haleine à la caserne; les voisins lui apprirent que le régiment était parti de la veille. Cette nouvelle fut pour elle un coup de foudre, car il s'en fallait qu'elle fût certaine de découvrir la demeure du comédien, son dernier bienfaiteur; sombre et pensive, agitée par des pressentiments divers, elle calcule les suites fatales d'un nouveau désappointement. Un bruit dont elle ne s'explique pas d'abord la eau-'. vient la tirer de sa rêverie: une longue file de voitures de deuil s'avance lentement; en tête, traînées par quatre chevaux couverts de panacbes et de housses brillantes, est le char funèbre tout environné de trophées; suivent vingt-quatre carosses drapés. Ce n'est que pour un grand que peuvent avoir été commandées ces pompes de la mort...
— Il y aura des pleureuses, se dit Adèle; je serai du nombre, et l'on mè paiera.
Elle devance le char et aperçoit un hôtel immense couvert de tentures lugubres. Non loin de là, une centaine de gens mal vêtus, hommes et femmes, circulent dans la rue. Ceux-ci battent la semelle; ceux-là ramènent avec violence leurs deux bras sur la poitrine; d'autres préfèrent se réchauffer en avalant au cabaret voisin un petit verre de consolation.
Ce sont les habitués de toutes les funérailles.
Adèle est pour eux un visage nouveau; elle n'a pas encore ouvert !a bouche, et cependant, pas un ne s'est mépris sur ses intentions. Elle leur fait ombrage et, sans s'être concertés à l'avance, tous conspirent pour l'écarter.
— Ne vous pressez pas tant, lui crie un de ces mendiants; nous sommes au complet.
— Ous qu'elle va ste particulière? dit une espace d'ivrogne, en s'efforçant de lui barrer le passage.
Puis vient le tour d'une ancienne poissarde.
— Eh! dis donc, ma petite, t'accours le bec enfariné? les trois livres, la torche et la guenille, ça te passera devant le nez, c'est pas le tout de se lever matin, faut arriver à l'heure. Eh! mon compère, madame a besoin d'une aune de serge, toi qu'es galant, cède lui donc la tienne?
— Bah I est-ce qu'elle est inscrite à la section pour avoir du drap noir?
— Oui, oui, c'est dit, madame veut le chiffon, le chiffon, c'est rien; mais le petit écu, elle est pas dégoûtée.
Malgré ces apostrophes, Adèle poursuit son chemin, et passant devant la loge du Suisse sans être aperçue, elle se dirige vers une espèce de péristiîe à claire-voie fermée, sous lequel est une troupe de laquais, les uns s'entretenant à haute voix, les autres jouant aux cartes, tandis qu'à quelque pas de là sous le vestibule, transformé en chapelle ardente, deux prêtres en vigiles auprès du cercueil, récitent les litanies des morts.
— Moi, dit un valet, j'ai toujours empoigné les clefs de la cave.
— Et moi, celles de l'office.
— Ce n'est pas tous les jours qu'on enterre mon sieur le duc; il nous a fait assez enrager de son vivant. Quand nous nous réjouirions un peu à sa mort...
Puis, sous prétexte qu'il faut dire aux morts la vérité; on accable feu monsieur le duc d'accusations plus horribles les unes que les autres.
Les croque-morts arrivent et toute la çohue des
valets se disperse,.
Adèle qui en poussant doucement la porte, est rentrée sans être remarquée de la domesticité, n'a pas osé souffler, de peur de s'attirer quelq ie rebuffade par une interruption intempestive. Cacnéq dans une encoignure du poêle les propos et les jeux de la livrée ayant cessé, elle en sort comme une apparition.
— Est-elle tombée des nues, celle-là '.'
— Gare ! gare!
— Que faites-vous ici?
Chacun la regarde comme un événement; plusieurs lui décochent, pour la forme, une interrogation à la passade, et personne ne prend la peine d'attendre qu'elle ait répondu. A voir avec qu'elle précipitation ils lèvent le siège, on dirait d'un pulk de Cosaques surpris dans un bivouac par une avant-garde française : ce sont des ombres qui s'échappent et disparaissent. Adèle va de l'une à l'autre, et de l'accent d'une suppliante :
— Monsieur...
— Je n'ai pas le temps (et l'ombre la rudoie, pour lui prouver qu'elle a un corps).
— Monsieur...
— Je ne suis pas de la maison.
— Monsieur le suisse, à qui les pauvres doivent-ils se recommander.
— Il y alfre bien quelqu'un par là. Foyez cette mossiè, avec ine plime dans sa chapeau, à la perron, les mangettes planes, et la manteau noir.
— Ce monsieur qui a le jabot et l'épée?
— Chiste! la maître dé la cérémonie.
— Oui, le chef des comparses, dit un domestique nègre en frappant sur l'épaule du suisse.
Adèle s'approche de l'ordonnateur du deuil, à qui elle expose en deux mots l'objet de sa requête. « Votre nom ? lui dit-il en tirant de sa poche un carnet.
— Adèle Descars.
— Vous n'êtes pas sur ma liste; êtes-vous seulement dans les postulantes? vous êtes-vous présentée à l'administration?
— Non, mais je suis pauvre autant qu'il soit possible de l'être,
— Ce n'est pas cela : êtes-vous inscrite ? êtes-vous attachée à l'établissement?
— Non, monsieur.
— Eh bien! que prétendez-vous?... L'admini-tration fournit les pauvres, elle fournit le drap, eilo fournit les torches, elle fournit tout, l'administration.
— Je ne le vois que trop, il n'y a rien à faire i< i pour moi, profère Adèle.
Et elle va se retirer; mais la multitude obstrue ! issues, et, sans pouvoir ni avancer ni reculer, elle es retenue au milieu d'un groupe, dont les divers per sonnages prononcent ce singulier panégyrique :
— Enfin, Dieu soit loué, on va lentcn edinlà!
— On lui fera plus d'honneur qu'à un chien.
MEMOIRES DE YIDOCQ
— On dit qu'il a donné dix mille francs aux pauvres.
— Ils en auront lourd : ça passe par tant de mains...
— On appelle ça un don; c'est une restitution. Jamais il ne lui en donnera autant qu'il leur en a pris.
— Et cependant il aura un beau discours sur sa tombe, et une belle inscription sur le marbre de son monument.
— Le marbre est comme le papier, il souffre tout.
— Le Père-la-Chaise, c'est la plaine des vertus.
— La plaine des vertus... A la bonne heure, pour ceux dont les pyramides poignardent le ciel. Mais nous, pauvres diables! on nous porte à la fosse commune; une pellée de terre, tout est dit, ni vu, ni connu, nous ne laissons pas de traces.
— Nous laissons des regrets, ça vaut mieux, et puis, nous n'avons fait de mal à personne.
dont la vibration
Il se fait un roulememt sourd, lugubre annonce le départ.
— Allons, les pauvres, à votre poste, commande le maître des cérémonies.
C'est la marche qui commence, la foule des assistants s'écoule avec le cortège. Adèle, le cœur serré, s'éloigne en longeant la corporation des mendiants, dont la satisfaction de voir une rivale éconduite, éclate par un rire satanique. Oubliant que le recueillement leur est prescrit, ces privilégiés de toutes les munificences funéraires, trépignent sous leur lambeau tous s'agitent avec d'horribles contorsions en secouant ces torches, qu'ils s'efforceront bientôt d'éteindre, afin d'en tirer un plus grand profit. Leur joie est atroce, c'est celle que causent aux démons les tourments d'un réprouvé. Adèle, qu'ils narguent, re-
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Commerce de vins à Paris.
— J'en conviens... Cependant, c'est peut-être une faiblesse, je ne me soucierais pas d'être jeté dans le grand trou.
— Et qu'est-ce que cela fait ? une fois que je ne serai plus, on me mettra où l'on voudra.
— Je suis du sentiment de monsieur, je m'en bats l'œil. Y'ià monsieur le duc qui aura un monument; c'est de la graine de niais, quand il serait en diamant, il n'en est pas moins fichu qu'un autre.
— Écoutez, écoutez, le tambour bat.
— Est-ce qu'il y aura de la troupe ?
— Tiens ! c'est les vétérans.
— Ce sont eux qui ont fusillé le maréchal.
— La Moskowa, le brave des braves ?
— Oui, Ney, ils ne l'ont toujours pas condamné.
— Je crois bien, ils pleuraient tous comme des enfants.
— C'est-il drôle? ils chargent les armes.
— Ne voyee-vous pas que c'est pour rendre les honneurs ?
double de vitesse, sans oser regarder en arrière.
— Ellea le bec cloué, hurle l'une de ces furies qui l'avaient saluée à son arrivée.
— C'est bien faitl répond la suivante; elle n'a pas voulu m'en croire.
Adèle est forcée de se retirer, mais au comble de l'adversité, il n'est si faible lueur qui ne brille comme un phare de salut. Elle ose encore embrasser une illusion; elle découvrira ce comédien qui une fois déjà lui tendit une main secourable. Cet espoir la transporte; elle revoit l'église, elle foule le parvis. Là quelqu'un lui enseigne la demeure du bienfaiteur.
Elle arrive au moment où le corps du malheureux comédien, présenté à l'église, est refusé comme excom munie.
D'un œil sec et morne, Adèle contemple de loin le corbillard qu'on emmène. Elle n'a plus de larmes, un désert se fait autour d'elle.
Tout a fui, tout s'est dissipé. Le cercle s'agrandit; les édiffices eux-mêmes, mobiles sur leurs bases,
semblent atteindre aux confins d'un horizon immense. Adèle est opressee, le silence du néant pèse sur son âme comme la massue de plomb d'un pénible cauchemar; la terre tourne et l'emporte; est-ce une vision delà mort qu'elle vient d'avoir? L'airain du tamtam retentit dans les airs; c'est le glas, le glas terrible : U n'y a plus de vertige; ce q&ui fuyait se rapproche; les portes roulent sur leurs gonds les deux battants sont ouverts. Dans la longue perspective dun deuil insolent, s'étalent les vanités de l'impiele temple s'est transformé en un sépulcre; partout le voile mortuaire s'étend; les galeries, les o-ives les consécrations, le culte du divin Maître, sa chaire de venté, ses autels, ses saints, le rideau de l'orgueil les cache. Sur un fond noir parsemé d'armoiries, d'écussons, de chiffres, de devises et de larmes d'argent se