‹ Mémoires de Vidocq (volume 4)Chapitre 65 sur 113 · CHAPITRE LIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIX

La^éte perdue. - Le désespoir. - L'auvergnate. - Une surrri ." — Chacun pour so . — ]| n'v •« ni... i n , i «urprii.

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Ce sentiment de haine qu'Adèle voue à tout le ^enre humain ne peut plus «e concentrer : un de-ré de ni™

ce serait de la frénésie. Exaspérée et presque furieuse elle parcourt les rues, les places, les carrefours ' elle marche sans but; et avant d'avoir eu la n ,,'éé d y revenir, elle se retrouve dans son qu irlier I lia

Vu l't'AciïtTTZfvav

Un Lon gardien.

rojettent, vacillantes, comme dans une nuit de ténèbres, les étoiles d'un innombrable luminaire... Le char s'arrête, la croix paraît, et en arrière tout le clergé de la paroisse, les prêtres, les diacres, les sousdiacres, ayant à leur tête le curé et ses vicaires. Le corps est déposé sur un brancard; les enfants de chœur et les chantres commencent les lamentations du Dies irœ... Trois amis du défunt s'empressent pour tenir les coins du poêle; un quatrième se présente, on le salue avec déférence, on lui cède le pas; ce personnage, devant qui l'on s'incline avec tant de respect, est encore la grande figure ! Adèle l'a reconnu. C'en est trop, se dit-elle à elle-même ! partout je le rencontre, et partout on l'honore. Ce n'est que déception, mensonge, injustice! Je l'abhorre! Je l'exècre!

est à sa porte, elle va monter; mais comme frappée d'une réflexion soudaine, elle rétrograde, entre dans une boutique, en sort aussitôt, et se dirige de nouveau vers son logement. Suzanne, qui était aux aguets pour épier son retour, s'est aperçue qu'elle est dans une situation d'esprit extraordinaire; allant au-devant d'elle, elle l'interroge avec anxiété; Adèle la brusque sans répondre, traverse la chambre sans regarder, et s'avance vers la croisée dont elle saisit l'espagnolette avec un mouvement convulsif; elle gémit, elle soupire, elle frappe du pied, elle s'arrache les cheveux.

Suzanne — Ah ça! mais dis donc, Adèle, tu nous fais peur.

Frédéric. — Que diable est-ce qui peut lui être arrivé! Elle souille comme un bœuf.

Une auvergnate (poussant la porte). — Est-che icht qu'on a demandé du charbon?

Adèle (avec colère). — Oui, posez-le là. Vous êtes payée.

L'àUVHRGNATE. — Je ne réclame rien. Je vous ai au-

ii •> r..\:s n

MÉMOIRES DE VIDOGQ

chi monté du feu, comme vous mé l'avez commande.

Adèle. — C'est bien... vous pouvez vous retirer.

L'auvergnate. — Il y en a deux boicheaux, la bonne mijure, entendez-vous? Quand il vous faudra autre choge...

' Adèle. — Faut-il vous le répéter? C'est bien.

L'auvergnate se retire en murmurant.

Suzanne. — Pourquoi ce charbon? As-tu quelque chose à faire cuire?

Adèle. — Non.

Suzanne. — Alors, tu es folle!

Adèle.— Écoute, Suzanne.. Écoutez, mes enfants. J'ai tout mon bon sens; mais mon parti est pris... Je ne veux pas pâtir davantage... Ce n'est pas exister, que de vivre comme nous taisons... Il me restait quarante sous; je les tenais cachés... J'avais mon idée pour cela... Le moment est venu... Voilà l'usage que

Du charbon... Au lieu d'acheter du

j'en ai fait.,

Suzanne.

pain.

Adèle. — Du paint... N'est-ce pas que cela aurait été loin?.., Non, mes amis, je suis lasse de la vie... Si vous êtes comme moi, je sais bien ce que nous ferons.

Frédéric. — Et que ferons-nous?

Adèle. — Nous allumerons ici un brasier.

Suzanne. — Et puis?...

Adèle. — Quand il sera bien ardent... nous fermerons les portes, nous boucherons toutes les issues, et nous le porterons au milieu de la chambre.

Henriette (pleurant). — Eh quoi I tu veux que nous nous périssions...

Suzanne. — Nous nous verrions mourir!

Frédéric. — N'allez-vous pas pleurnicher, vous autres?... Mameselle Adèle a raison. 11 n'y a que ça, vous me croirez si vous voulez, mamezelle, j'ai eu cent fois la pensée de vous le proposer; mais je vous ai toujours vu si courageuse en tout, que je me suis dit: ça ne doit pas venir d'un homme... Je ne refuse pas la partie.

Henriette. — Toi aussi!...

Frédéric. — Quand il n'y a plus d'espoir... Je me suis présenté à l'entrepreneur des boues; j'ai voulu être balayeur, cureur d'égouts; je suis allé aux fosses inodores. Pas de place pour moi! Je me suis offert à Montfaucôn et aux équarrisseurs pour travailler à moitié prix. Pas de place! A Clichy, dans une fabrique de céruse où les hommes meurent comme des mouches, pas de place! on m'a demandé des certificats. A la manufacture de glaces où la vapeur de mercure vous empoisonne, pas de place ! Il faut des protections. Au port, pour le déchirage des bateaux, au canal, pour rouler la brouette avec les terrassiers, je n'ai pas réussi : ça fait trembler le monde qu'on refuse tous les jours. A l' Hôtel-Dieu, au Val-de-Gràce, où il y avait des infirmiers à remplacer, on ne m'a pas accepté, parce que je n'étais pas recommandé par un médecin. On m'avait raconté que le bourreau tle Versailles avait besoin d'un aide...

Henriette (avec un mouvement d'horreur). Et tu t'es mis sur les rangs!...

Frédéric. Tranquillise-toi, je n'y ai pas seulement songé... mais c'est pour dire combien c'est difficile aujourd'hui de trouver à faire quelque chose; ils étaient plus de trois cents qui couraient après la place... et bien sûr qu'on n'aura pas pris un libéré... Il y avait bien à choisir... Ainsi, si ça m'avait tenté, j'en aurais été pour ma honte... Quand on en est réduit là!...

Henriette. Ah! je me sens soulagée.

Suzanne. Et moi de même.

Adèle. Je craignais...

Frédéric. Moi, valet de bourreau!... Vous me connaissez pourtant, mamezelle Adèle... toute autre profession, je ne dis pas non... Mais que je monte là- dessus, plutôt gratter dans les ruisseaux. Enfin, nous sommes sous une mauvaise étoile; il n'y a que mamezelle Adèle qui ait trouvé le remède.

Suzanne. Il est beau, son remède!

Frédéric. Que veux-tu faire? on t'avait promis' des bas à remmailler; tu aurais eu quelques sous. Nous aurions vivoté en attendant. Quand tues allée pour les chercher, qu'est-ce qu'on t'a répondu? que tu avais été là-bas, et qu'on ne pouvait pas te les confier .

Suzanne. Quel malheur!

Henriette. Si nous prenions chacune un éventaire devant nous, et que nous allions vendre.

Frédéric Et quoi vendre? pour vous faire saisir;... avez-vous une permission? il faut l'acheter, et de l'argent pour avoir de la marchandise, ne fût-ce que de 1 amadou; sur quoi voulez-vous qu'on vous en donnes sur les poils de ma barbe.

Suzanne. J'ai envie de me proposer dans les petites affiches, quand ce ne serait que pour être bonne d'enfant...

Frédéric. Les petites affiches! encore des jolis cocos à mon gré, si tu as un petit écu à leur porter ils le prendront; et puis, faite comme tu l'es, quels sont les maîtres qui voudraient de toi? Une supposition qu'ils en voudraient, tôt ou tard ils apprendront qui tu es; s'il se fait un vol dans la maison, qui accuserat-on? Suzanne, et l'on volera parce qu'on vole impunément où il y a des libérés; ils sont là, ça retombe sur eux : plus je réfléchis, plus je vois que ce qu'il y a de mieux pour vous comme pour moi, c'est d'en finir...

SuzANNE.il n'en démordra pas,... oh! que j'aurais bien dû la laisser se jeter à l'eau!...

Henriette. Si tu ne l'avais pas détournée de se noyer... Ça ne lui coûte rien à elle, pour un oui pour un non.

Adèle. Si fait,... cela me coûte; je mentirais de dire le contraire... Cela me coûte beaucoup... On n'a rien de plus cher que l'existence; il a fallu que j'y tinsse pour faire tout ce que j'ai fait... pour souffrir tout ce que j'ai souffert. Quelle ressource avez-vous, aussi bien que moi? Si vous étiez plus jeunes, vous pourriez, mesdames, vous mettre au cou l'écriteau qui pend des maisons veuves de locataires, et, encore est-ce un sort?... Vous avez l'exemple sous les yeux... J'ai été belle sans me flatter, où cela m'a-t-il menée? Quand on est dans notre passe, il n'y a pas à

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balancer... Ai me/- vous mieux mourir de faim?... Rappelez-vous la nuit des soldats, et ce que vous a\e/. enduré... Aujourd'hui, il n'y a plus de soldats...

Suzanne. Plus de soldats?...

Adèle. Ils sont partis.

Henriette. Et le comédien.

Adèle. Va le chercher dans sa bière.

Henriette. Mort!

Frédéric. Le feu va s'éteindre.

Adèle. 11 brûle encore. (Elle le pose sur le charbon). Je vais allumer... Êtes-vous résolus?

Suzanne et Henriette jettent les hauts cris; Frédéric s'élance vers la porte, la ferme à double tour et met la clef dans sa poche.

Frédéric, (-riez maintenant!

Henriette (se jetant à son cou, tandis que Suzanne qui s'esi emparée de ses mains, les arrose de ses lapines, Frédéric, cher ami, je t'en supplie! Ne suis-je plus ton Henriette?

Frédéric. Que veux-tu que je te dise?

Henriette. Comment, tu me verrais expirer là, devant toi! tu aurais ce courage!...

Frédéric, avec émotion, et faisant un effort pour se dérobera ses embrassements). Ah! laisse-moi... Je n'en puis plus!...

Henriette, Tu verrais mon cadavre!

Frédéric. Ça me fait mal pourtant.

Henriette. Tu détournes la vue;... tu ne me réponds pas;... mais regarde-moi donc, mon ami!

Frédéric (avec attendrissement). Eh bien!

Adèle (à part). Il va se laisser gagner. Que je regrette de n'avoir pas fait le coup toute seule!

Henriette, (embrassant Frédéric). Tu neveux plus mourir, n'est-ce pas?

Frédéric. Que je ne puisse pas lui résister! oh! femme!... quand on aime!... cependant,... c'est égal; je me mets au-dessus de tout, nous ne mourrons pas.

Adèle. Et du pain?

FnÉDÉRic. Nous en aurons. Vous avez entendu parler de la bande à Vidocq?

Adèle. Que trop !...

Frédéric. II ne tient qu'à moi d'en être; j'aurai trois francs par jour; nous les partagerons.

Henriette. Quoi! tu serais... Ah! mon ami, mourons! C'est moi qui te le propose à présent.

Suzanne. 3e ne recule plus.

Adèle. Le charbon s'allume.

Frédéric. Prenez garde à l'incendie au-dessus; il y a des enfants.

Henriette. Ces chers innocents! Il ne faut pas les griller.

Adèle. Ce serait peut-être leur rendre service.

Suzanne. C'est assez de nous... Quatre personnes ! ça ne se voit pas souvent; il en sera fait mention dans le- papiers.

Frédéric. Ils mettront cela dans le journal?

Adèle. Ça fera parler de nous dans Paris; c'est toujours une consolation.

Henriette. Et puis ça servira peut-être à des autres;... oui est-ce qui sait?

\nr.i.r.. 'l'on, les charbons -ont ardents.

Suzanne. On rôtirait un bœuf. C'est donc aujourd'hui notre dernier joui-!

\ni i.i . \li ça! ce n'est pas tout... Vow ne faites pas attention, on peut nmi- apercevoir d'en face; si nous appliquions la couverture contre la croisée?

Frédéric. C'est inutile, il n'y a queues maçons; ils

sont sur le comlile. c'est si |j;uit! d'ailleurs |e «lois ((ne c'est l'heure de leur repas; et d'ici au retour...

Henriette. Ce sera une affaire faite. 11 faudrait peut-être boucher la cheminée?

Adèle. C'est juste.

IIenbiette (y appliquant la couverture). Frédéric, je te demande une grâce I

l'iiÉDi'iui . Laquelle?

Henriette (soulevant un chenet de fonte). Une femme n'est jamais si forte qu'un homme. Je suis bien décidée; mais..

Frédéric. Parle, mon amie.

Henriette. Je me défie de moi! Tu vois ce chenet.. Si je changeais d'idée... (lui serrant affectueusement la main). Tu comprends...

Frédéric. J'ai compris... horrible situation I

Suzanne. — Tout est prêt, que faut-il faire?

Adèle. — Rien... se coucher et attendre.

(Elle se jette sur le "plancher. Suzanne. Henriette et Frédéric suivent son exemple, les deux époux se tiennent rvdirassés.)

Suzanne. — La mort !.. Si je me couvrais la figure, il me semble que j'en aurais moins de frayeur je ne le verrais pas venir... [Elle s'enveloppe avec son mouchoir)

Henriette. — Frédéric, mets-moi mon tablier sur les yeux ; le jour m'épouvante...

Adèle. Je veux encore le voir.

Henriette. — Je ne puis prendre ma respiration.

Suzvnne. — Mon estomac se gonfle ! Je suffoque f

Adèle. — Et moi , le mal de tête commence à me gacner.

Henriette. — J'ai la cervelle qui bouillonne

Suzanne. — Sens-tu, comme moi, une sueur, un malaise?

Adèle. — J'ai comme un bandeau sur le front, et une pesanteur dans les memhres...

Frédéric. — C'est singulier, je n'éprouve rien; c'est peut-être l'effet de l'habitude.

Adèle. —Ma vue se troubl •; ou dirait qu'une toile s'abaisse surines yeux, ils enllent, je suis tout étourdie !

Suzanne, — Affreuse oppre'fcrttfti !

Frédéric. — Je suis donc de fer. moi !

Adkle. — Mon sang se -lace...

Frédéric. — Et je leur survivrais !...

Henriette. — Frédéric, mon ami. la tête me fend. 0 douleur ! Ils me déchirent la poitrine! retire ce serpent qui me ronge le cœur!... où me portes- tû? qui me soulève? est-ce toi? je me trouve mieux à présent... Je suis bien... Ah ! quelles délices! je suis légère! je suis en paradis! Adieu, Frédéric! mes amis, priez pour moi

Adèle. *— Ma tête, c poids insupportable! mon

cœur, il rebondit!... il bat î.-. il est énorme! Quel éblouissement !

Suzanne (contractant ses muscles et se débattant sur le plancher). Us me briseront le tympan avec leur marteau... un nuage... il passe... mon Dieu !... je ne puis le retenir... mon âme s'en va.... miséri-

corde»

Frédéric. Henriette! Henriette! (la remuant.) Elle n'est plus... et moi!... Si j'avais un pistolet, une arme!... Il se lève avec précipitation et, ouvrant une armoire, y saisit un couteau. Dieu soit loué! je puis la rejoindre maintenant!... je puis me frapper!... là, auprès d'elle!., sur son corps!., mon sang coulera!.entre ces deux côtes!... c'est ici qu'il bat; le sien batil encore?.. (Il se baisse et y pose la main.) Non.. ; (11 l'embrasse, et appuyant la lame sur son sein.), tâchons de ne pas nous manquer !...

Il va se percer... Quel bruit se fait entendre: Gare, gare de dessous, gare la bombe ! Le couteau lui échappe, la croisée s'ouvre avec fracas, les vitres brisées volent en éclats dans la chambre, et tandis que du haut de l'échelle sur laquelle est perché un maçon, s'élève dans les airs ce cri rassurant: tant tués que blessés il n'y a personne de mort, un énorme plâtras, projeté comme une avalanche par la pente du toit, vient tomber aux pieds de Frédéric.

— Allons, dit-il, le diable s'en mêle (puis fixant son regard sur Henriette). Elle est bien heureuse !

Cependant, par une irruption subite, l'air s'est renouvelé, le brasier ne jette plus ses flammes bleuâtres; le vent du nord qui s'introduit avec violence fait pétiller le charbon. Une étincelle est chassée sur la main d'Henriette. Elle fait un mouvement, elle revient à la vie.

Henriette. Ah! l'orage est passé! comme il a tonné! (se ranimant peu à peu) Frédéric, c'est toi ?.. Ah! le froid !.. j'ai les pieds comme des glaçons.... réchauffe-moi, je suis transie. Ferme donc la croisée; es-tu fou?... Qu'est-ce que ce feu?

Tandis qu'étonnée de ce qu'elle éprouve, Henriette est encore hors d'état de rattacher le moindre souvenir à ce qu'elle voit, Adèle et Suzanne, qui ont été plus promptes à recouvrer la mémoire, contemplent d'un œil sec et morne le brasier auprès duquel elles se sont traînées.

Adèle. Est-il possible?... vous le voyez, nous voulions mourir.... nous ne le pouvons pas.

Suzanne. Le ciel en est témoin.

Frédéric. Notre heure n'est pas venue.

Adèle. Il faut le croire... Il mourra plutôt un bon chien de berger.

Suzanne. Une mère qui fait faute à ses enfants.

Frédéric Après nous, nous ne laissions personne point de marmaille.

Henriette. De la graine de malheureux! Il n'y aurait plus manqué que ça.

Frédéric. Nous voilà bien avancés... Que nous a servi tant de précautions?

Adèle. Ne m'en parlez pas, je suis d'une rage.

Frédéric C'est du charbon perdu.

Adèle. Non, pas perdu. Il ne veut pas nous tuer qu'il nous fasse vivre!

Frédéric Que voulez-vous dire?

Adèle. Forgeons des clefs.

Suzanne. Plus bas, malheureuse, si l'on nous entendait !

Adèle. Que m'importe! je ne me reconnais plus. II me semble qu'à présent je ne me ferai pas plus de scrupule de tuer un homme que d'égorger un poulet.

Henriette. Ne dis pas ça, Adèle; c'est offenser Dieu; c'est contre la conscience.

Adèle. Dieu! Dieu ! il ne nous aurait pas donné une conscience pour nous faire mourir de faim... Dieu! je le renie... La conscience ! qu'est-ce que la conscience? Ayez-en donc de la conscience, de la probité! vous en avez vu l'expérience, elle est belle !

Frédéric Savez -vous, mameselle Adèle, que ce n'est pas bien de tenir ce langage. Je ne suis pas plus content que vous... Mais s'il s'agit de tuer, je n'en suis plus.

Suzanne. Elle n'est pas non plus si méchante; ce qu'elle en dit, c'est de bouche, le cœur n'y touche.

Henriette. C'est la colère ; mais c'est bien loin de sa pensée.

Adèle. C'est vrai, ne tuons personne... Mais écoutez, il faut manger, j'en reviens toujours là, et nous n'avons qu'un moyen. La faim fait sortir le loup hors du bois: si vous m'en croyez, nous irons à la recherche d'une affaire, et dès que nous l'aurons trouvée, nous mettrons les fers au feu ; qu'en pensez-vous, mes amis?

Frédéric Une affaire... un vol?

Suzanne. Pourquoi pas?

Frédéric Je me plie à tout, on peut me mettre à toutes sauces, mais....

Adèle. N'allez-vous pas saigner au nez?..

Frédéric Vous le voulez ? eh bien ! va pour un vol.

Adèle. Mais pas davantage. Un vol, rien qu'un vol. Simplement pour nous procurer le nécessaire.

Henriette. Il faut tâcher de ne plus retomber comme nous sommes... Si nous avions de l'argent,

nous pourrions entreprendre un petit commerce

Moi je serais d'avis de faire des bretelles on dit

que c'est un article qui va bien, nous nous retirerions là-dessus.

Adèle. Plus tard, plus tard ; pour le quart-d'heure

courons au plus pressé, mes enfants La vie des

saints avant tout.

Tous. Oui, la vie des saints, le reste après.

Les amis convinrent entre eux de faire une tournée, et trois heures ne s'étaient pas écoulées depuis cette funeste résolution, que déjà des empreintes avaient été prises, des clefs fabriquées et deux chambres dévalisées ; mais cette expédition fut si peu productive que, quatre jours après, la famine était encore à la maison. C'était à recommencer ou à périr. On se détermina à tenter une seconde affaire, puis une troisième ; il v en avait déiàune vingtaine d'effectuées en

MEMOIRES DE VIbor.n

moins de deux mois, et la société était presque aussi misérable qu'auparavant. Elle s'était abandonnée au torrent, et de crime en crime le torrent l'emportait.

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