CHAPITRE LX
La sortie matinale. — Bien mal acquis ne profite pas. — Châteaux en Espagne. — L'accès de gaieté. — L'orage se prépare. — Deux clefs. — Les œufs rouges et les fruits. — Le mauvais propriétaire. — Une bonne action porte bonheur. — Les précautions.
Un dimanche matin, Adèle était sortie dès le point du jour. Frédéric, sa femme et sa belle-sœur dormaient encore. Us s'éveillent.
Suzanne. Il paraît qu'Adèle a pris sa volée de bonne heure, je ne l'ai pas entendue partir.
Frédéric. Ni moi. Pauvre diablesse 1 si nous ne faisons rien ce n'est pas de sa faute.
Henriette. Oh I non, bien sûr, elle se donne assez de mal.
Frédéric. Elle s'en donne trop, car le suif n'en vaut
pas la chandelle Avons-nous du guignon, en
avons- nous !
Suzanne. Ma foi ce n'est pas la peine de se mettre voleurs.
Frédéric. On dit que le bien mal acquis ne profite pas; nous ne savons guères s'il profite, nous n'avons pas encore rencontré une bonne chance.
Henriette. Ça viendra, il ne faut qu'un coup.
Frédéric En attendant, nous carottons.
Henriette. Tu n'as pas de patience, aussi!
Frédéric. C'est que ce n'est pas gai d'être toujours à tirer la langue; ça m'ennuie, à la fin, de danser devant le buffet.
Henriette. Quand tu t'en bouleverserais les sens; nous vivotons.
Frédéric Oui, et bien petitement.
Henriette. Laisse faire, une fois que nous serons en veine...
Suzanne, Si jamais cela arrive, je récompenserai le temps perdu... Je m'en taperai de ces bons déjeuners.
Henriette. Je suis comme toi, je me repasserai de bons petits morceaux...
Frédéric Et moi, doncl croyez-vous que je laisserai ma part au chien? Je m'en ferai des bosses!., mais je n'y compte plus. Entends-tu chanter dans l'escalier?
Suzanne. C'est la voix d'Adèle. Qu'a-t-elle donc pour être si réjouie?
Frédéric A coup sûr ce n'est pas le beau temps. Le ciel est pris, il y a sur Montmartre un nuage...
Henriette. Une ondée qui se prépare.
Frédéric Un bain qui chauffe.
Adèle (enfreint vivement et posant des clefs sur la cheminée). Mes amis, plus de misères ! Je viens de les
essayer, elles vont comme des bijoux. No aurons, pas plus tard qu'aujourd'hui,
Si zakhe. Explique-toi.
Adèle. Je vais vous dire ce que c'est... Des œufs rouges. J'en ai huit. Je lésai pris chez la Fruitière la rue des Gobelins. Tu sais bien, la petite bo qui aime tant à jacasser.
Henriette. Que va-t-elle nous chanter pas la fruitière qui nous intéresse.
Adèle. Me laisseras-tu parler.
Frédéric. Ne l'interrompez pas.
Adèle. Dans la maison de la fruitière reste le propriétaire, un avare fieffé. Il esl si riche qu'il ne sait pas le compte de son argent. Sa femme et lui ont plus de cent francs à dépenser par jour, et ils n'ont pas seulement un chien à leur service.... C'est la fruitière qui m'a donné ces renseignements. Vous sentez bi m, j'ai causé avec elle, ce n'est pas pour des prunes: c'était pour lui tirer les vers du nez... Et puis, figurez-vous que, tout en taillant la bavette, j'ouvre l'œil: sans faire mine de rien, j'ai vu passer des sacoches; elles en contenaient de ces écus! Avec la moitié, je vous jure que de notre vie ni de nos jour-. nous n'aurions plus besoin de voler. Comme ça profiterait dans nos mains I Mais la fortune va toujours à qui ne veut pas s'en faire honneur. Ce gueusard de propriétaire, imaginez-vous que parce que le huit un de ses locataire n'a pas acquitté son terme à point nommé, il lui a fait porter ses meubles sur la place. . J'en ai été témoin: c'était une désolation; un père de famille, six enfants, et la femme qui était accouchée de la veille ; ils se fondaient en larmes, les malheureux! ils le priaient, ils le suppliaient, ils auraient plutôt attendri les pierres, on les a mis dans la rue : tout le quartier en était indigné. Va, ai-je dit • en moi-même, vieux coquin, je ne te perds pas de vue, je te revaudrai ça: à qui mal veut, mal arrive, si je puis te servir un plat de mon métier, je n'y ferai faute, Dès ce moment, j'ai épié l'occasion, elle s'offre aujourd'hui, j'ai pris toutes mes mesures, elle ne nous échappera pas. C'est un grippe-sous, un usurier: il y en assez qui ont été voles par lui ; quand < serait son tour.
Suzanne. — Un voleur qui en vole un autre. le diable en rit.
Adèle. — Le diable en rira, je t'en réponds. Avant ce soir le magot du propriétaire sera empoigné, et, sans nous compter, il y en aura qui s'en sentiront.
Frédéric — Je me doute... le locataire aura sa part.
Adèle. — Une femme en couche, la jeter à la porte!... N'y aurait-il que dix Irancs, je lui en portorai la moitié. Ainsi c'est convenu, nous ferons tenir un secours à la famille; vous en êtes tous d'accord? Une bonne action porte bonheur.
Tors. — Oui, oui !
Suzanne. — Faisons à ceux qui le méritent, ce que nous voudrions qu'on nous fît.
Frédéric — Mais il faut qu'ils ignorent de (p. leur vient, sans cela nous nous compromettrions.
Adèle. — Certainement, ils n'eu sauront rien. Ac-
MÉMOIRES DE VIDOGQ
tuellement, mes enfants, je vas vous expliquer mon plan : l'usurier vient de partir pour Saint-Maur, où il se rend à pied avec sa femme. Ile ne doivent revenir que demain, ainsi nous avons du temps devant nous. Cependant, comme dans ces sortes d'affaires il vaut mieux tôt que tard, je vais partir, vous me suivrez: Henriette restera dans la rue à faire le guet, et tandis que j'attirerai la fruitière au fond de la boutique, Frédéric et Suzanne fderont dans l'allée : c'est au second sur le derrière, en face de l'escalier ; il y a un guichet à la porte et un pied de biche à la sonnette. La petite clef ouvre le verrou de sûreté, la grosse est pour la serrure, vous ne pouvez pas vous tromper; il ne faut pas oublier de nous munir d'une pince, dans le cas où il y aurait un coffre...
Frédéric, — Suzanne la cachera sous ses jupes.
Adèle. — Et un anneau pour passer dans la broche, crainte de surprise; ne négligeons pas d'en prendre un, il faut tout prévoir... Vous savez mon histoire avec Rigottier.
Frédéric. — C'est une leçon.
Adèle. — Et une fi ère encore!...