‹ Mémoires de Viglius et d'Hopperus sur le commencement des troubles des Pays-Bas avec notices et annotationsChapitre 11 sur 59 · DE VI0L1U · texte numérisé non relu

DE VI0L1U

temps, on appela à Bruxelles tous les gouverneurs de provinces ; plusieurs messages pressèrent particulièrement d’Orange et de Homes, qui s'obstinaient à rester éloignés du conseil, de ne pas manquer aux nécessités du moment 1 .

LVI. Aussitôt qu’ils furent arrivés, on mit en délibération ce qu’il y avait à faire. Plusieurs, parmi les grands, discutèrent, de la façon la plus minutieuse, les lois que Charles-Quint et Philippe II avaient portées contre les sectaires. Elles étaient, dirent-ils, entièrement déraisonnables et de nature à ne pouvoir être tolérées plus longtemps. Par suite de leur rigueur et de leur sévérité, tout particulier, non-seulement le plébéien, mais le plus notable, pouvait à chaque instant être privé de la vie et de ses biens, dès que cela plaisait à un calomniateur ou à un cruel inquisiteur; Granvelle n’avait pas de moyen plus facile pour renverser le premier des nobles. C'est pourquoi ils n’avaient nullement l’intention de soutenir, à main armée, ni l’inquisition, ni des édits souillés par une cruauté aussi excessive. Il fallait absolument, ajoutèrent-ils, publier un pardon général, tant pour la sécurité de tous, que pour affranchir le prince d’Orange de toute crainte et de tout soupçon. Sans une réconciliation complète du peuple entier et du souverain, on n’avait à espérer ni paix, ni tranquillité. La suppression des édits souriait peu à certains conseillers, mais ils consentaient à ce que l’on y apportât des adoucissements, que réclamait impé-

1 Hopperus, § lxxvi et ixxvii.

MÉMO Ut K S

memoria teneront , et quod ad inquisitionem attmeret, non alia opus esse quam ordinaria episcoporum, eo quod eorum jam numerus auctus abunde hanc .provinciam adomare posset ' .

LVII. Dum hæc Bruxellis aguntur, adstint qui venttiri dicebanturnobiles, numéro pauloplus minus trecenti, ad quintam diem aprilis, inter quos Bredenrodius libellum supplieem gubernatrici porrigit, addens ut in bonam partem id quod fieret interpretaretur, ut rem eum régi tum toti regioni salutarem. Adjecit deinde esse quosdam, et eos quidem consiliarios et præsentes , qui ipsos accusarent ceu regiæ majestati adversarios et tumultuum auctores et conscios secret» conspirationis cum externis aliquot principibus initæ, quod crimen omnino falsum esset, atque id circo se rogare, ut accusatores nominentur, quo mendacium castigetur pro eo ac ratio poscebat, ac tam nobiles exiiniæ societati suus honor integer maneret*. Petitionis quod omnibus flosculis et verborum pigmentis ad modeatiam erga regem ac gubernatricem demonstrandam prolixius esset elaborata, compendium recitare satis esse arbitramur, quod taie sit.

« LVIII. Quando nihil in toto orbe jam olim cla- < ritis est quam Belgas ac Germanos inferiores cum

1 Hoppprus. § Lxxxvin « xc.

[1566] db viGLIUS. 143

rieusement l’état des choses, comme l’Empereur l’avait fait en 1550. Pour ce qui concernait l'inquisition, il n’en fallait pas d’autre que l’inquisition ordinaire des évéques, d’autant mieux que le nombre de ceux-ci, considérablement augmenté, suffisait aux besoins du pays ' .

LVII. Pendant ces discussions, on vit arriver les nobles que l’on attendait ; ils étaient au nombre d’environ trois cents. Le 5 avril, Brédérode présenta leur supplique à la gouvernante, en demandant que l’on interprétât d’une manière favorable ce qu’il faisait , comme un acte profitable à la fois au Roi et à toute la contrée. Quelques-uns, continua-t-il, même parmi les conseillers et les personnes présentes, le représentent, lui et ses compagnons, comme des-ennemis de la majesté royale, les auteurs des troubles, les complices d’une conspiration secrète, ourdie avec des princes étrangers , imputation qu’il repoussa comme absolument fausse. Il pria la gouvernante de lui désigner ses accusateurs, afin que leur mensonge put être puni , comme le réclamait l’équité , et pour que l’honneur des nobles membres d'une association si distinguée restât sauf*. 11 serait trop long de reproduire une pétition, où les fleurs du langage et les phrases s’accumulaient pour témoigner du respect des signataires envers le Roi et la gouvernante ; il suffira d’en reproduire le commencement, dont voici la substance :

LVIII. « Rien n’est plus célèbre dans l’univers que » la fidélité pour leur prince des Belges et des Bas-

* Hopperus, § xcii.

« omnes, tum in primis nobiles, principibus suis « semper fidelissimos fuisse, quales deinde quoque « sese esse et vita et bonis omnibus velint docere, « maluimus nos supplices nonnihil malæ gratiæ « inire quam te, gubernatrix, celare præsentem ret rum statum, qui ignoratus et non bene expensus, « male majestati regire verteret, ac totius regionis « turbaret tranquillitatem. Eo autem confidentius te « monemus quod videamus temporum consecutione « demonstratum iri nos nec ante fecisse quicquam, « nec aut modo aut post facere posse, quod mngis « pertineat ad regis tum necessitatem , tum hono- « rem , quam si nunc quæ pericula ab inquisitione « et statutis contra hœreses editis impendere cer- « nantur, ostendamus. Simul enim atque per om- « nés regiones intellectum est regem imperasse ut « id genus édicta vitam et fortunas omnium calum- « niatorum perversitati exponentia summo jure ser- « ventur, confestim et turbis totius populi passim « ubique excitatis, clarum exstitit quam præsens im- « mineat ruina, nisi e vestigio opportuno remedio « occurratur. Ceterum illud aliud esse non potest « quam si Rex ea statuta, a quibus tota omnium « malorum origo pendet, abrogari curet, ac ne quid « inde religioni detrimenti adferatur, jubeat comitia « omnium ordinum haberi , ad leges ferendas mi- « tiores. Interea vero dum bæc fient petimus ut « generatim in omnibus regionibus inquisitio et « statuta, tam evidens periculum adferentia, sus- « pendantur. Protestamur intérim nos fidelium sub- « ditorum officie functos esse et omni culpa va- « care , si remedio non maturè adhibito , vel seditio,

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« Allemands, et surtout des nobles, et ceux-ci veulent « encore se montrer tels, au prix de leur vie et de « leurs biens. Nous suppliants , nous préférons en- « courir quelque reproche que de vous cacher la si- « tuation, madame la gouvernante, alors que l’igno- « rance de cette situation peut nuire à l’autorité « royale et troubler le repos du pays. Nous vous « avertissons avec d’autant plus de confiance, que le <■ résultat prouvera, plus tard, qu’entre tous les ser- « vices que nous pourrions avoir rendu ou rendre à « l’avenir pour le service ou pour la réputation de « Sa Majesté, aucun n’égalera en importance la dé- « monstration des périls qui résultent de l’inquisi- « tion et des ordonnances contre les hérésies. Dans « le même temps et dans toutes les provinces , lors- « qu’on apprit l’ordre du Roi d’exécuter avec la plus « grande rigueur ces édits, exposant les vies et les « fortunes à la perversité de tous les calomniateurs, « aussitôt tout le peuple s’émut et il devint évident « qu'une subversion totale était imminente, si l’on « ne s’empressait de porter remède au mal. Ce re- « mède ne peut être autre que l’abrogation par le « Roi de ces statuts, source unique de tous les désas- « très; et afin que la religion n’ait pas à en souffrir, « il conviendrait d’ordonner la convocation des états- « généraux, pour arrêter des lois plus douces. En « attendant que l’on réalise nos vœux, on devrait « suspendre l’inquisition et les statuts, dont les mau- « vaises conséquences sont si évidentes. En atten- « dant, nous maintenons avoir rempli notre devoir « de sujets fidèles, et on n’aura rien à nous reprocher, « s’il survient une sédition ou une effusion de sang,

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« vel sanguinis effusio consequatur, et quicquid hu- « jus rei agimus , id nos non aliter agere quam bo- « nos et fideles ministres decet, testes citantes im- « primis Deum et regem, ac deinde te at que omnes « consiliarios, postremo denique nostrarn ipsorum « conscientiam. Quainobrem inajorem in modurn et « ardentissirais precibus supplicaïqus, ut quam pri- « mum remedio instes, ne prius malis opprimaraur, « quam prœvisis et opéra nostra denuntiatis sit oc- « cursum'. »

LfX. Gubernatrix libellohoc supplice accepto, rem omnem cum proceribus et consiliariis ceteris diu multumque délibérât, ac tandem promittit sese apud regem acturam, ut mox viam ac rationem avertandis malis ineat, et quod ad statutorum attinet rigorem, se jam procurasse ut mitigandi quædam formula inveniretur. Verum inquisitionem et décréta suspendere, tantisper dum alia essent promulgata, id non esse penes se, sed ad regiam majestatem referri deberre. Scripturam tamen se inquisitoribus ut auctoritate sua tam modeste ac temperanter utantur, ut ne cui conquerendi occasio adferatur. Intérim se confidere tum eara nobilium esse voluntatem ut in vera ac catholica religione nibil immutetur, tum quæ nobilitatem deceat eam servatum iri rerum omnium moderationem.

LX, Et hac ratione diraissi sunt fœderati. Eorum tamen inter alias minoris momenti petitiones, fuit et hfec a domino d’Esquerdes' uno e sociis pronuntiata. qua rogabant ut gubernatrix declnraret, , quod egis-

* Hopporus, § xcm.

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« faute d’avoir apporté à temps le remède nécessaire.

« Ce que nous avons fait en ceci, a été fait en notre « qualité de bons et de loyaux serviteurs, nous en pre- « nons à témoin Dieu et’ le Roi , vous même, ô prin- « cesse ! et tous les conseillers, et enfin notre propre « conscience. Nous vous supplions instamment et « avec les prières les plus ardentes, veuillez aviser < aussitôt que possible aux mesures à prendre, de « craintequenousne soyons accablés par les maux que « nous prévoyons et que nous vous signalons ici 1 . »

LIX. La gouvernante, après avoir reçu cette requête, délibéra longtemps avec les grands et les autres conseillers. Elle promit enfin d’intervenir auprès du Roi, afin qu’il adoptât une marche de nature à détourner les maux que l’on redoutait; pour ce qui concernait la rigueur des édits, elle déclara avoir déjà préparé les moyens de l’adoucir, mais il ne dépendait pas d’elle , mais du Roi , de suspendre l’inquisition et les édits mêmes, avant que d’autres ne fussent promulgués. Cependant elle écrirait aux in- . quiaiteurs de n’user de leur pouvoir qu’avec modération et douceur, pour ne donner à personne occasion de se plaindre. L’intention des nobles, elle en avait la conviction, était de n’admettre aucun changement dans la vraie religion, la religion catholique, et de se conduire avec modération, comme des hommes véritablement nobles.

LX. C’est ainsi que la princesse renvoya les confédérés. Entre autres réclamations de moindre importance qui lui furent faites en leur nom, nous en mentionnerons une, dans laquelle leseigneurd’Esquerdes‘

1 Eustnelie rte Kiennea, seigneur rt'Rsquerdes.

sent id ad regis honorem ac commoda pertinere, quæ respondit suarum partium non esse ut quid quo animo fecissent et quorsum tenderent judicare, verum rerum successum suo tempore demonstraturum , et quales ipsi et qualia ipsorum acta debeant haberi. Accidit eo tempore nescio qua occasione et quo auctore ut fœderati Gués vocarentur, quæ vox hommes nihil pensi habentes et omni honesto congTessu excludendos significat. Quod cognomentum abominandum non modo non rejecerunt, sed ita amplexi suât, ut tessera quadam exprimendum sibi putarint, numismate excuso et e collo suspenso, cujus antica pars regem, postica mendicantium saccum ac scutellum haberet, cum inscriptione Régi fiàdes ad saccum usque mendicorum' Addebant huic infausto ac portentoso ludibrio ut in omnibus conviviis e scutella lignea, quale mendici utuntur, sibi invicem propinarent, cum acclamatione scilicet : Valde felici vivant guessii. Cum porro quadam die a compotatione quæstio inddisset, cujus coloria vestis esse deberet, cui manica sagittarum fasciculo insignita assueretur, etalius alium proponeret, partiti sunt inter se colorum discrimina et quæ eorum assumendus esset, tesserarum jactibus commiserunt, ubi cum sors pullum colorem decerneret, quidam sinistro omine commotus : « O utinam, inquit, hic color non sit prænuntius vestis lugubris ob vestrum et bonorum vestrorum exitium induendæ. * »

LXI. Interea id quod de mitigandis statutis erat ' Hopperun, § xcm.

DE VIGLIÜS.

demanda à ce qu’on les considéra comme ayant agi pour le service et l’honneur du Roi. Il ne lui appartenait pas, répondit-elle, d’apprécier le mobile de leurs actions et le but de leurs entreprises ; la marche des événements démontrerait mieux comment on devait les considérer, eux et leurs œuvres. Il arriva en ce temps, je ne sais comment, que l’on donna aux confédérés le nom de gueux, c’est-à-dire d’hommes sans souci et indignes d’être admis dans une société honnête. Non seulement ils ne répudièrent pas cette qualification abominable, mais ils s’en glorifièrent. Ils prirent pour signe distinctif une écuelle, et firent frapper une médaille qu’ils portaient au cou ; on y voyait, d’un côté, le buste du Roi, et de l’autre côté, une besace et une écuelle, avec cette inscription : Fidèles au Roy jusque* à la besace ' . Ils ne se contentèrent pas de cette démonstration funeste et monstrueuse. Dans tous les repas, ils buvaient mutuellement à leur santé dans une écuelle de bois, semblable à celles dont se servent les mendiants, et aux cris répétés de : Vivent les gueux. Un jour d’ivrognerie, ils discutèrent la question de savoir quelle couleur on adopterait pour le vêtement auquel était attachée la manche ornée du faisceau de flèches ; chacun proposant une couleur différente, on s’en remit au sort; les dés s’étant prononcés en faveur delà couleur brune, des personnes présentes, frappées de ce présage fatal, s’écrièrent : « Puisse cette « couleur ne pas annoncer de quels vêtements il faudra « se couvriraprès votre mort etlaperte de vos biens*.»

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