CHAPITRE IV
De l'assemblée générale des chevaliers de la Toison d'or, et des lettres qu'en ce temps se formarent.
IX. Comme en celle saison se mou voient au Royaulme de France grandes altérations et troubles pour cause de la religion, en sorte que d’un costé et d’aultre se faisoit un grand amas de gens de guerre , la duchesse considérant que ce seroit chose fort périlleuse et à redoubter aux pays de son gouvernement, voisins et frontière de France, sy ses dittes parties se venoient à appoincter et aultrement prendre quelcque mauvais propos et envie, fust conseillée de faire convoquer et assembler tous les chevaliers de la Toison d’or et gouverneurs d’jceulx Estatz. Jceulx venuz à l’ordonnance de Son Alteze, et assemblez en sa présence en la ville de Bruxelles, se feist la proposition par le chef président dudit conseil privé le docteur Viglius van Zuichem, personage fort notable en vertu et doctrine, et ausi en éloquence et expérience ès affaires publicques, la
* Co dernier mombre de phrase est bon à noter, il met évidemment ii nénnt les reproches que l'on n fait à ce sujet aux nobles confédérés.
DHOPPKBUS.
quelle achevée, fust aussy dict quelque chose par la Duchesse , et entr’aultres , qu’ayans les dits chevaliers entendu la cause de leur convocation, qu’il leur pleust d’y penser par l’espace de deux ou trois jours, et après, retournant au conseil, dire chascun son opinion, selon que pour le service de Dieu et de Sa Majesté et le bien publicq de ses Estatz, ilz trouveroient mieulx convenir. Estans jceulx chevaliers ainsy déliberans chascun apart soy, advint qu’ils furent tous appeliez à la maison du seigneur prince d’Orenges, où se proposarent deux choses, l’une estoit pour conjoinctement délibérer et consulter sur la proposition de Son Alteze, et conformer leurs opinions. L’aultre qu’en j celle conjoncture auroit semblé bon et aussy nécessaire, de communicquer par ensemble, estans chevaliers et seigneurs tant principaulx , sur le gouvernement général, le quel pour aulcuns mauvais serviteurs et ministres estoit en termes de se perdre sy soudain n’y estoit pourveu , et fust ceste matière traictée fort amplement avecq touttes les raisons sus dittes et semblables : et le tout ouy par ces chevaliers et seigneurs là presens, se trouvarent aulcunement différens en opinion. Les uns trouvèrent bon ce qu’avoit esté dict, et le louoient fort, disans que joinctement entre eulx se debvoit traicter de la ditte matière : les aultres sur le premier poinct disoient, que l’intention de la duchesse n’avoit esté de s’assembler ès opinions, si non qu’en sa présence, chascun à part soy, selon qu’en bonne conscience il jugerat appartenir : et quant à ce que touchoit le second, qu’ilz ne scavoient rien qui fust du gouvernement général, et que aussy peu appartenoit à leur
office (estans gouverneurs particuliers) de le sçavoir, et moins de se plaindre ou douloir d’jceluy. De manière qu’estans les opinions de ces chevaliers contraires , et ne pouvoient accorder les uns avecq les aultres , non obstant la vive et grande instance que se faisoit par aulcuns jours au contraire, rien ne se conclud alors, ny s’acheva, ains venant au conseil chascun d’eulx dict son advis et opinion selon sa conscience sur la proposition de la duchesse, de quoy ne se fera icy plus ample mention pour ne servir beaucoup à propos.
X. Et quant à ce que touche l'aultre poinct, combien que les choses estoient ès termes qu’avons dict cy dessus , plusieurs desdits chevaliers ne le goustoient, touttes fois les aultres continuans le chemin qu’ilz avoient encommencé, n’obmectoient de s'assembler souventes fois et consulter sur icelle matière : en la quelle fust sy avant procédé , qu’après plusieurs assemblées et consultations fust conceue et mise par escript une lettre au Roy, la quelle fust par diverses fois reformée et corrigée, et finallement conclue en ceste substance : « Sire, nous sommes « très desplaisans que ne pouvons plus différer d’ad- « vertir Votre Majesté de ce que longuement avons « pour un mieulx dissimulé, afin de n’adjouster à la « multitude de voz grandes occupations l’empeche- % ment de ceste notre remonstrance , mais l’évident
* desservice que sans nulle doubte notre taciturnité « pourroit apporter à Votre Majesté, et l'apparante « ruine de voz affaires de voz pays de pardecà, nous « constraignent, apres longue dissimulation d’es-
* crire cestes, et informer Votre Majesté librement
d'hoppkeus.
« de la source de ce danger; et est Sire, que quand « tant d’hommes de pardecà bien principaulx vien- « nent à enforcer l’authorité qu'at le cardinal da « Granvelles ès affaires de ces pays, ilz entendent « clairement que la masse d’jceulx dépend de luy : « la quelle persuasion est sy avant enraicinée ès « cœurs de voz subjectz de pardecà, et de nous, « dont ne voulons dissimuler envers votre Majesté, « qu’il ne fault espérer de la pouvoir jamais extirper « durant sa présence, en quoy il plaira à votre Ma- « jesté de considérer combien il importe à votre ser- « vice de rémédier à un mescontentement général. « Davantage voulons bien ad viser à Votre Majesté « que tant que le cardinal aura le maniement des af- « faires de pardecà, jceulx n’auront le succès que « Votre Majesté et nous désirons , pour estre sy « odieux à tant de gens. Et partant supplions à « Votre Majesté nous vouloir donner foy comme à « ses vassaulx telz quelle cognoit , et à ceste cause « plusieurs principaulx seigneurs ayans charge de « gouvernement et aultres en ces pays ont trouvé « expédient et nécessaire vous faire entendre le con- « tenu de ceste remonstrance, et en cas que Votre « Majesté n’y rémédie par lavoye sus ditte, est ap- « parente la ruine de ses pays de pardecà : et au « contraire sy Votre Majesté (comme ilz espèrent) « trouvera plus convenir et raisonnable gratifier à « tant de voz humbles et très affectionnez serviteurs « pour le salut et tranquillité de son pays, que non « les tous mescontenter pour à un seul satisfaire, « nous espérons que les affaires s’achemineront de « manière avec le temps, que Votre Majesté cognois-
« tra le fruict de ce changement, et affection que « nous tous , sou peuple et ses Etatz, avons à son «service, prospérité, et grandeur, mesme estans « tous fort contents et satisfaictz de madame la du- « chesse, la quelle ne nous pouvons si non grande- « ment louer. Et afin qu’il ne semble que cecy se « faict par notre ambition ou prouffict particulier, « supplions à Votre Majesté sy jcelle le trouve con- « venir, nous déporter de l’Estat du dit conseil, ne « nous semblant estre requis tant pour le service de « Votre Majesté que pour notre réputation , de de- « meurer plus long temps au dit conseil avecq la « mauvaise satisfaction qu’avons du cardinal. Au « demeurant, quant au faict de la religion (chose « pour le temps présent de singulière conséquence) « Votre Majesté peult estre seure, que ferons tous- « jours les debvoirs de bons subjectz et des vassaulx « catholicques : et ne fust le bon zèle que les sei- « gneurs principaulx, la noblesse, et aultres gens de « bien tiennent à la religion, les affaires ne seroient « en ces pays encor en telle tranquillité et repos. Car « sans faulte le commun peuple est assez infecté, et « n’y rémédie en rien la vie du cardinal Grandvel- « les, ny son anthorité. * Ceste lettre fust donnée h Bruxelles le xi' de mars 1562, et signée par trois chevaliers du conseil d’Estat seulement, sans les aultres de mesme opinion, afin qu’il ne semblast, qu’estans jceulx seigneurs gouverneurs particuliers, ilz se voulussent entremectre des affaires du gouvernement général, les dits trois seigneurs estoieut le prince d'Orenges, et les comtes d'Egmont et de Hornes admirai, qui jà aulcuns jours auparavant
d'hoppbrus.
estoit retourné d’Espaigne avecq commission de conseillier d'Estat. Et doiz ce temps là la plus part des seigneurs d’icelle opinion se sont monstrez peu contens et satisfaicts des aultres, qui n’avoyent voulu suyvre leur ditte opinion'. Ces choses considérées et pensées par plusieurs personnages prudens et désireux de la paix et concorde publicque, ont craind et doubté d’aulcun grand inconvénient, allant ce négoce la mesme trace que les troubles et dissentions de France avoient encommencé.