CHAPITRE VII
De la responce de Sa Majesté à la lettre susditte et du surplus de ce que concerne laditte matière.
XVI. Comme les choses alloient d’icelle manière, le Roy ayant receu la lettre susditte, fust bonne espace de temps à resouldre sur la responce qu’il se debvoit donner ; touttes fois à la fin après grande et longue délibération, print une résolution, et respondit le 6 de juing 1563, en ceste substance.
« Mes cousins, j’ay receu voz lettres de l’unziesme « de mars dernier, et pour responce je sçay que ce « que vous me remonstrez , procède de bon zèle et « affection qu’avez à mon service, dont j’ay eu assez « l’expérience du passé, mais ayant bien considéré « tout le contenu en vos dittes lettres, je ne voy que « vous dictes aulcune chose particulière, qui vous « pourroit mouvoir à estre d’advis que je deusse « faire le changement que vous m’escripvez, et ores « qu’ avecq l’ayde de Dieu mon intention soit d’en « bref, et aussy tost que la disposition de mes.... 1 , « m’en donnera le moien de me trouver en mes Pays « Bas, pour personnellement veoir et cognoistre ce « que s'en offrira , et rémédier le tout par ma pré- « sence, touttes fois pour le désir que j’ai d’entendre « clairement et particulièrement, ce me feroit plai- « sir que quelcqu’un de vous trois se trouva devers « moy, pour me donner compte et raison particu-
1 II faut ici les mots : affaires d’Espagne, comme nous l'apprenons par Viglius. [Ubi supra, p. 56.)
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« lière de ceste affaire, selon que vous entendez « l’importence d’iceluy le requérir , et de tant plus « que par escript je croy que ne pourrez si particu- « lièrement explicquer voz intentions, comme pour « la qualité de la chose seroit requis, ny moy rede- « mander et enquérir sur icelles pour demeurer « aussy de ma part sy bien informé comme il con- « viendroit, pour y prendre résolution. Car ce n’est « ma coustume de sans cause grever aulcuns de mes « ministres. »
XVII. Ceste lettre receue par lesdits chevaliers, feirent semblant de grande fascherie et mescontentement, et s’assemhloient sou ventes fois avecq ceulx de leur ligue, tant en Bruxelles comme ailleurs, et finallement après longue consulte, lesdicts seigneurs se trouvans un jour en la chambre de Son Alteze, présentèrent certains poincts et articles qui contenoient en substance ; qu'après avoir eu grandes divises et propos avecq plusieurs des principaulx seigneurs et gouverneurs des pays icy assemblez pour l’effcct que Son Alteze sçavoit , touchant l'estât des affaires de ces pays, les trouvoient en tout aultre terme qu’il convenoit pour le service de Sa Majesté et la conservation d’iceulx pays, tant pour cause d’une grande désobcyssance du peuple, soubz pretextde certains nouvelles et pernicieuses opinions de la foy, comme pour les charges et debtes deues aux gens de guerre à cheval et à pied , l’extremité des finances, la générale décadence des places frontières, qui tendent à si grande ruine, qu’il faisoit g-randement à redoubter que la bresche sy grande seroit irrémédiable : aussy eraignoient ilz extrêmement
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qu’un jour, quand moins l’on s’en doubteroit, que l’on verrait arrester ès pays estranges, les marchands et subjects de Sa Majesté, pour les debtes quelle doibt par lettres de recepveurs. De manière que tout considéré ne trouvoient plus apparents moiens pour sortir de ces calamitez, que par l’assistance et advis des Estats généraulx de ces pays : mais l'exprès commandement, que Son Alteze leur avoit déclaré d’avoirde Sa Majesté au contraire, estoit cause qu’ils ne la osoient presser sur ce faict d’avantage , si non que comine ilz s’appercevoient clairement que ce commandement sy exprès du Roy ne procédoit que de deffiance entrejectée entre Sa Majesté, ses Estatz, et membres d’jceux par sinistres informations de personnes peu affectionnées à son service et au bien du pays (les quelz toutesfois nemectoient nulz moiens en avant pour redresser les affaires sy perplexes), supplioient humblement Son Alteze ne trouver mauvais, que tant que Sa Majesté serait servie de donner aultre ordre et remède au gouvernement et affaires du pays, ilz abstinssent d’entrer au conseil d’Estat, faisans cesser l’umbre dont ilz avoient servy en iceluy quattre ans avoit 1 : offrans neantmoins de faire tout debvoir pour satisfaire à leurs charges particulières, et aussy à ce que plairait à Son Alteze leur commander.
XVIII. Les choses ainsy passées s’augmen toit journellement de plus en plus la partialité : et consultans lesdits seigneurs sur la lettre de Sa Majesté, formarent une responce en date du xxix de juil-
1 Lis ez tirant.
let lo63, en laquelle se faict mention de la ditte remonstrance présentée à Son Alteze, dont ilz envoyarent aussy copie à Sa Majesté supplians de la prendre de bonne part. Disans oultre ce, que Sa Majesté disoit fort bien, quelle n’est point accoustumée de grever aucuns de ses ministres sans cause : mais que ce qu’ilz demandoieut à l’endroict du cardinal, n’estoit point pour le grever, ains plustost de le desclmrger d’une charge laquelle non seulement luy estoit peu convenable, et comme extraordinaire, mais aussy ne peut plus estre entre ses mains, sans grand danger d’inconvéniens et troubles. Et en tant que touche les particuliaritez de sa personne, qu’ilz se sont déportez d’entrer en icelle pour .ce que le désordre, mescontentement et confusion de la républicque peuvent donner assez tesmoignage de combien peu sert sa présence, crédit, et authorité, aussy qu’ilz n’avoient jamais voulu, ny vouldroient se rendre accusateurs ou entrer en quelque procédure avecq luy, ains comme appartient à bons vassaulx, donner advertissement à Sa Majesté de ce qui se passe : estimans, attendu leur qualité, que Sa Majesté pourra bien donner crédit à ce qu’ilz disent : et que si les choses fussent tellement disposées quelles peussent supporter leur absence, jà pieçà non seulement l’un d’eux, mais plustost tous ensemble se fussent à ces fins transportez devers Sa Majesté suyvant son ordonnance ; mais l'estât de ses pays et affaires estoit tel, que nul d'jceux ne s’en pouvoit bonnement absenter, sans délaisser ce que concerne son service; mesmement en temps doubteux auquel ilz veoient les dangereuses menées et subtiles practicques des
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voisins de tous costez : supplians partant très humblement, donner tel crédit et foy à leurs escriptz, qu’ilz espéroient avoir parlans en la présence de Sa Majesté, prennant au surplus de bonne part la simplicité de leurs lettres , d’aultant qu’ilz ne sont point de nature grands orateurs, et plus accoustumez à bien faire qu’à bien dire, comme aussy il est mieux séant à gens de leur qualité.
XIX. Depuis ces lettres escriptes s’accroissoit de jour à autre la haine et malveuillance contre le cardinal de Granvelles, se semant un bruict, qu’il avoit voulu faire tuer quelqu’un desdits seigneurs, et aussy qu’il avoit esté cause d’une lettre escripte par Sa Majesté au conseillier Renard Seigneur de Bermond, afin qu’il eust à s’absenter de Bruxelles et retirer au comté de Bourgoigne, comme s’il fust esté cause du peu d'amitié , qu’il y avoit entre ces seigneurs. Et le cardinal s’excusa de touttes ces choses, et que pour oster et effacer le mescontentement , il ne voulust plus estre présent a la consulte. Tout ne prouffictoit rien, mais procédans les affaires de mal en pis viendrent enfin en telz termes, que d’establir par lesdits chevaliers une confédération et ulliance, avecq serment très estroict, prennans pour un signal certain nombre de flèches liées et troussées ensemble, qu’ilz portoient eux mesmes et leurs alliez à leurs bonnetz et manteaux, esquelz pour le commencement fut exprimée la teste d’un cardinal, mais fust depuis changé à l'intercession de Son Alteze et furent de celle confédération le prince. d’Orenge, comte d’Egmont, marquis de Bergues, comte de Horues, baron de Montigny son frere, les comtes
d’Hoogbstraten et de Meghem , seigneur de Bredenrode, et aulcuns grands personnages etclievaliers de l’ordre , et beaucoup des principaulx de la noblesse, saulf le duc d’Arschot, comtes d’Arenberghe, d'Overemde, gouverneur de Falcquenbergue, les seigneurs Courrières et de Barlaymont et de Hachicourt. Et aulcuns autres chevaliers et seigneurs principaulx ne voulurent jamais s’entremectre de celle alliance, ny aussy s’opposer à icelle, afin d’éviter partialité et discorde, si non qu’aulcuns ont escript à Sa Majesté ofFrans leurs humbles services, et monstrans généralement le desplaisir qu'ilz avoient de veoir les choses aller en telle sorte. Voiant le cardinal ce que dessus, et doubtant plus grand scandai publicq, et semblablement le péril de sa personne, ayant plusieurs fois esté menacé d’aulcuns particuliers, fust enfin d’advis, avecq le bon plaisir et volonté secrète de Sa Majesté, de se retirer dudit pays : et en conformité de ce , comme Sa Majesté, après quelque delay entrevenu à cause des Cortès qu’il tenoit en Moucon 1 , avoit respondu susdits seigneurs et chevaliers le 22 du mois de febvrier audit an 63 1 , que son désir et intention estoit, qu'ilz retournassent au conseil , et que entant que touchoit le cardinal, puis qu’ilz ne disoient aucunes particularitez, qu’icelle penseroit d’avantage en la matière, publia incontinent son partement, soubz unibre d’aller visiter sa mère en Bourgoigne avecq le seigneur de Chantongney son frère, qui freschement estoit venu de France, où il avoit esté ambassadeur
' Monçon, ville du royaume d'Aragon. Note do Hoynck.
4 1564, nouveau stylo.
d’hoppekus.
de Su Majesté, et partit de Bruxelles au mois de may sur la fin dudit an 63, stil de cour.