CHAPITRE III
Du parlement du comte d'Egmont t ers Sa Majesté en Espaigne.
XXV. Entretant que les négoces alloient en ces termes, las seigneurs coutinuoient à bien traicter et festoyer ln noblesse et autres des eommunaultez , communiquant beaucoup et souvent avecq iceux, et
d'hopperus.
semblablement avecq aucuns du conseil privé et finances, et ce principalement sur deux points.
XXVI. L’un ^estoit, que considérans la grande multitude des héréticques, ne leur sembloit possible de les pouvoir extirper par le glaive ou par le feu, mais qu’estoient nécessaires autres remèdes, si comme par réformation du clergé, et bonne doctrine du peuple, avecq plusieurs autres choses semblables; et allans ces propos plus avant, peu à peu disoient, que ces négoces leur sembloient aussy en telz termes que la réformation et la doctrine, encor que fussent bonnes, qu’icelles n’estoient suffisantes pour remédier ausdittes sectes et hérésies, mais qu’il seroit nécessaire d’oster ou du moins modérer les placcarts, ne souffrant le temps présent d’user de telle rigueur, comme jusques ores l’on avoit faict, sans touttes fois aucun proffict. Aucunes fois passoient sy avant ces propos, que de dire, qu’en octroiant la liberté de conscience à chascun en sa maison, sans donner scandale publicq, et avecq cela communion sub utrâque specie, qu’il se pourroit espérer aucun remède, et non autrement.
XXVII. L’autre poinctestoit de dire, qu’ilz recepvoient très grand ennuy et fascherie du mauvais gouvernement des finances, de la j ustice et d’autres choses semblablement ; et que pour le remède d’icelluy, il n’y avoit autre expédient, que d’augmenter le nombre de ceux du conseil d’Estat, mectant en iceluy autres dix ou douze chevaliers et seigneurs principaux, révérez et respectez par le peuple, en leur donnant semblablement autorité sur tous les consaulx, tant de justice, des finances, que d'autres.
MEMO! H ES
XXVIII. Ces choses ainsy traictée3 par longue espace de temps , tant avecq lesdits conseilliers et autres, que la duchesse mesme, un jour tenant Son Alteze conseil d’Estat , proposa ; comme lesdits seigneurs là présens selon leur grande prudence, amour et zèle au service de Dieu , de Sa Majesté et au bien de la républicque, luy auroient donné à entendre, en quel misérable estât se retrouvoit la républicque, tant pour cause de la multitude et quasi infinité des héréticques, que pour la pauvreté, pour estre (oultre les grandes debtes de Sa Majesté) tout le patrimoine du Roy engagé ou vendu, et pareillement pour le peu du respect que l'on avoit à la justice, et aux ministres d’icelle, pour n’estre telz qu’ilz debvoient estre, concluant enfin que chascun d’eux eust à penser en ce pour trouver remède convenable, et mesmes s’il seroit bien d’adviser Sa Majesté de tout cela, fust par lettres, ou luy envoyer quelqu’un pour tant mieux l’informer.
XXIX. Se traictant cecy, fust dict par aucuns du conseil , que le nombre des héréticques sans doubte estoit grand , et que les hérésies s’extendoient par la plus grande part de toutes les provinces , mais procédans les officiers contre les délinquans et faisans chascun leur office, selon qu’ilz estoient obligez , sembloit que la chose ne fut tant difficile, qu’il n’y eust espérance de la pouvoir remédier, principalement estant le Saint Concile de Trente jà achevé, et s’attendant journellement l’exécution d’iceluy. Et entant que touche les autres deux points de la justice, et des charges et debtes, disoient aussy, qu’il n’y avoit aucun désordre en la
ü'bofpkrus.
justice : que la coulpe n’estoit tant du conseil et des justiciers, comme d’aucuns assez principaulx qui se monstroient aucunes fois rebelles et désobéyssans à Injustice; ce que plusieurs de la noblesse taschoient d’imiter, et usurper la mesme licence et hardiesse, mesprisans en tous lieux ceux des consaulx, et tenans en peu de compte, voires vilipendans et mesprisans et traictans mal les officiers de la j ustice ; et qu’entre autres seroit bon de mectre ordre aux partialitez et divisions qui estoient en aucuns consaux et Estatz , signamment en ceux de Brabant , Lutzenbourg, Gueldres et Utreclit, en quoy pouvoit beaucoup l’autorité des gouverneurs. Estant outre ce notoire, que les charges et debtes de Sa Majesté et des Estatz ne procédoient de la faute ou négligence des ministres, et autres ayans charge des finances, mais des longues guerres et grands despens, que Sa Majesté avoit soustenu ès années passées, et que de ce Sa Majesté avoit diverses fois esté advertie, et qu’il n’y avoit autre remède, que le secours d’Espaigne, ou une bonne contribution des Estatz du Pays Bas, avecq les quelz l’on n’avoit jusques ores rien sçeu achever, et ne s’espère de ce pouvoir obtenir, si ce n’est, que Sa Majesté soit servie de se retrouver bien tost en cesdits Pays Bas, et donner ordre en sa présence à toutes les choses susdittes , qui est le seul et vray remède ; sans qu’il soit besoing d’envoyer aucune ambassade, puis que Sa Majesté est informée du tout, si ce ne fust pour donner tant plus de presse à icelle, que ne seroit que bien. Les autres ayans esté cause d’icelle proposition , disoient que pensant remédier à ces trois
poiucts par le moyeu susdit, ou autre voye ordinaire, ou par lettres à Sa Majesté, estoit chose vaine, ou de nulle opération ; mais que nécessairement Sa Majesté debvoit estre informée de tout ce que dessus, soit particulièrement et de bouche par un seigneur et chevalier principal et d’autorité, et qii’ayant esté entendu par le menu, en quel péril soient et aillent les choses , et principalement celles de la religion , et que le3 remèdes et provisions anciennes ne vaillent plus rien , et qu’il n’y a remède de remectre la justice en son autorité, et aussy peu de remédier aux charges des finances estans sy basses, si non par aucuns moyens grands et nouveaux, qu’allors Sa Majesté pourroit considérer, s’il luy pleust demander l’advis d’iceux, et d’autres seigneurs et chevaliers, qui de bonne volunté y feroient tout bon debvoir ; mais que présentèment l’on n'avoit de traicter d’autre chose, que d’advertir Sa Majesté de ce que se passoit, et non plus.
XXX. Disoient aussy, qu’estant le comte d’Egmont seigneur et chevalier tant principal, et désireux du service de Dieu, de Sa Majesté et du bien de la républicque, que Son Alteze le debvoit requérir, de faire cest office pour amour de Sa Majesté et de sa patrie.
XXXI. Ouyes lesdittes et autres semblables raisons d’une part et d’autre, la duchesse considérant, qu’elles n’estoient guaires différentes, print conclusion d'informer Sa Majesté de tous lesdits trois poincts avecq le surplus qui a esté particulièrement touché cy dessus, par quelque seigneur et chevalier principal : et de faict pria le comte d’Egmont, qu’il
\156ô] d'hoppebcs. , 26“
luy pleust accepter ceste charge, attendu ses grandes et bonnes qualitez dont il estait doué, pour bien sçavoir guider un tel affaire. Ledit seigneur comte du commencement feit aucune difficulté, s’excusant; toutesfois comme Son Alteze insistait en son propos, et le pressa fort, l’accepta enfin, et estant son instruction couchée par escript , conforme à ce que dict est, partit incontinent vers Espnigne au mois de janvier 1564'.