CHAPITRE II
De T assemblée des gouverneurs et chevaliers, et de la requeste des gentilshommes confédérez.
LXXXIX. Estans les gouverneurs et chevaliers de l’ordre par commandement de Madame arrivez en Bruxelles, fust par Son Alteze le conseil assemblé, et par plusieurs jours continué en la présence des personages suyvans , asçavoir le prince d’Orenges ,
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comte d’Egmont, ducq d’Arschot , marquis de Bergues, comte de Meghem, d’Arembergke, de Homes, de Hoochstraete, de Ligne , des seigneurs de Barlaymont, Montygny et de Hachicourt, tous chevaliers de la Toison d’Or, du président , conseiller de Bruxelles', et de ceulx du conseil privé. Et tous ainsy assemblez, Son Alteze feist proposer en substance ce que dessus , touchant les périlz et dangers évidens , et aussy des remèdes susdicts de l’Inquisition et des placarts, requérant à tous et à chascun d’eulx, de dire leur voix et opinion librement et sincèrement, pour le service de Dieu et de Sa Majesté et pour le bien du pays.
XC. Et se traictant de ceste matière fust considéré, qu’il y avoit deux formes d’inquisition, une ordinaire de l’évesque, et l’autre extraordinaire du Pape, et estans maintenant les pays si bien pourveuz d’évesques , et faisans iceulx leur office ordinaire , se pourroit bien oster ou du moins tenir en surcéance l’extraordinaire des inquisiteurs du Pape, et quant aux placarts, que jaçoit que ce seroit le service de Dieu, ny aussy de Sa Majesté et de ses pays, de les oster du tout , il s’estoit toutesfois bien veu en l’an cincquante dernier, qu’iceulx pour aulcunes causes soient esté modérez par l’Empereur, à la requeste et intercession de feu la Royne Marie d’Hongrie (que Dieu pardonne), sa sœur, régente et gouvernante desdits Pays-Bas, et que (peult estre) ne seroit hors de propos de consulter maintenant sur
1 Philibert de Bruxelles, membre, du conseil d'Ktat, qui prononça un discours lors de l'abdication de Charles-Quint. Il avait épousé Jeanne de Locqucnghicn et mourut en 1570.
le mesme, concepvant une forme de modération des dicts placarts.
XCI. Pendant que ces choses se traictoient, oultre les nouvelles qui s’apportoient journellement de divers mouvemens et troubles, tant de dedans les pays, et notablement en Anvers, comme ès frontières d’Allemaigne, entroient fil à fil en la ville de Bruxelles plusieurs desdicts gentilshommes confédérez, de manière que Son Alteze, craindant quelque inconvénient, meit en délibération du conseil, s’il ne conviendroit de les empeseher, à quoy fust respondu par tous les dicts seigneurs, attendu qu’ilz ne venoient que pour présenter une requeste comme vassaulx de Sa Majesté et que tous estoient gentilshommes, et pour la plus part leurs parens, alliez et serviteurs, qu’on les debvoit laisser entrer, pourveu qu’ilz vinssent sans armes, et qu’aux portes fussent mises aulcunes gardes.
XCII. Et ainsy le 3' jour du mois d’avril entra en ladicte ville, avecq deux cent chevaulx, Henry seigneur de Bréderode et de Viane, un des principaulx chefz d’icelle confédération ; selon que se monstroient aussy le comte Louys de Nassau frère du prince d’Orenges, et le comte Van den Berghe son beau frère et le comte de Culenburg, tous amys et de la ligue desdicts seigneurs, ayans en leur compagnie grand nombre de seigneurs et gentilshommes de tous costez, et principallement des Pays d’embas, et aulcuns estrangers , aussy aulcuns serviteurs et domesticques du Roy et de la duchesse , et semblablement des princes d’Orenge , de Gavres et d’aultres gentilshommes et seigneurs principaulx, les
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quelz tous en nombre de trois cent, peu plus ou moins, se trouvans le cincquième jour dudict mois d’avril en la cour du Roy, se trouvarent pardevant Son Alteze, à la quelle le seigneur de Bréderode présentant une requeste la supplia de la prendre de bonne part, comme faicte pour le service de Dieu et pour le bien du pays, disant oultre ce, que comme il y avoit des gens qui l’accusoient et chargeoient, et semblablement qu’aulcuns seigneurs du conseil là présens, en estre la cause , et avoir ce encommencé pour faire desservice à Sa Majesté et mectre troubles et scandales en ses pays , non sans intelligence d’aulcuns Roys et princes estrangers (ce que tout estoit faux et mensonge), qu’ilz supplioient à Son Alteze, qu’il luy pleust leur nommer les accusateurs, afin que la faulsseté soit chastiée comme il convient, et qu’une compaignie tant honorable demeure en son honneur selon qu’il appartient.
XCIII. La substance de la requeste estoit, qu’eulx estans gentilshommes et vassaulx , tant bons et fidelz à Sa Majesté comme il est notoir, sans contenir aultre nom général ou particulier, avoient considéré les périlz et dangers es quelz se trouvoient les Pays Bas, et que la ruine en estoit plus proche qu’on ne pensoit, ce que prennent son origine non d'aultre chose si non de l’Inquisition et rigueur des placarts, les quelz combien que du passé peussent avoir servy de quelque chose, ne prouffictoient rien en ce temps présent, qui de beaucoup estoit changé et tourné, auroient bien voulu advertir Son Alteze de ce que se passoit, et la supplier bien humblement, que ce soit son bon plaisir d’envoyer incontinent vers Sa Ma-
jesté un homme exprès, avecq une requeste très humble, d’estre servie de remédier en ce que dessus, et de chercher aultres remèdes propres et convenables et sans péril, que non la rigueur desdicts placarts, par advis et consentement des Estatz généraulx, et que cependant que Sa dicte Majesté adviseroit en ce, qu’il plust à Son Alteze tenir en suspens tant l'Inquisition comme toutte aultre exécution desdicts placarts, protestans que sy par faulte de remède advient inconvénient, désordre, troubles, ou effusion de sang , qu’ilz entendoient d’en estre deschargez en leur conscience devant Dieu, le Roy r Son Alteze et de ceulx du conseil, s’ayans porté comme convient et appartient de faire à bons et fidelz vassaulx en un mal tant évident.
XCIV. Ayant Madame la Duchesse receu ceste requeste, icelle meit en délibération de conseil, ce quelle auroit de respondre, et après longue consulte avecq les seigneurs et consaulx susdicts, leur dict : quelle estoit bien déterminée d’envoyer devers le Roy pour la cause susdicte, et mentionée en leur requeste, espérant que Sa Majesté s’employeroit de donner ordre et remède convenable à tout, signamment en la modération des placarts , de la quelle se concepvoit jà une forme; mais de cependant tenir en surcéance l’Inquisition et exécution desdicts placarts, que Son Alteze n’avoit la puissance de le faire, mais quelle escripvroit aux inquisiteurs et officiers, d’user avec discrétion de leur autorité, afin que personne n’aye occasion de se douloir d’eulx, se confiant oultre ce que les confédérés soient de volunté de ne rien innover en la vraye religion et foy catho-
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licque , et qu’ au surplus, ilz useront de là modestie qu’il convient, et leur appartient. Ces gentilshommes furent dépeschez de celle manière, les quels entr’aultres choses feirent aussy supplier à Son Alteze par le seigneur Des Cordes 1 un des leurs, qu’il luy plust déclairer, que ce qu’ilz avoient faict estoit pour le service de Sa Majesté, la quelle leur respondit, de n’estre j uge de leurs actions , mais que le temps et leurs œuvres donneroient tesmoignage d’icelles. Et en ce temps fust imposé auxdicts confédérez le nom de Queux sans savoir à quelle occasion, ou par quy, et vault aultant à dire, comme sans soing ou soulcy : et portoient un ordre, ou signal d’or ou d’argent, pendu au col devant la poictrine, du quel de l’un costé estoit l’image du Roy ou visage d’iceluy, et de l’autre deux mains joinctes tenans une besace de Cordeliers, et alentour estoit escript, fidelz au Roy jusques à la besace.
XCV. Ces choses achevées, se continua au conseil ce qu’aulcuns jours auparavant, selon que nous avons dict, avoir’ esté en commencé avecq lesdicts seigneurs et consaulx. Et estant par ceulx du conseil privé conçeuë une forme de modération des placarts, la quelle fust du depuis veue, examinée et corrigée par Son Alteze, et lesdicts seigneurs, avecq ceulx du mesme conseil privé, se proposa par le comte d’Egmont et aulcuns aultres seigneurs, s’il ne seroit bon de publier incontinent la dicte modération par forme de provision , pour donner contentement ausdicts seigneurs confédérez et à leurs alliez ; mais
* lisez : D'Esquerdcs.
3 Pour, avoit.
comme il sombloit de non debvoir entrer en acte de sy grand préjudice sans le mandement de Sa Majesté, fust dict, que faisant cela seulement de la part du Roy sans l’advis des Estatz généraulx qu’il ne seroit d’aulcun goust aux confédérez et aultrea, et que pour tant à tout le moins seroit bien, que l'envoyant à Sa Majesté fust aussy envoyé aux consaulx provinciaulx , pour en ce donner leur advis , enchargeant oultre ce aux gouverneurs de faire part de ceste modération aux principaulx des Estatz et villes de leurs gouvernemens pour les informer et entendre leur inclination et volunté , ce que fust aussy conclu, et aussy que le marquis de Bergues et baron de Montigny s'en iroient en Espaigne vers le Roy pour l’advertir du tout particulièrement ; de la quelle détermination Son Alteze advertit incontinent secrètement Sa Majesté, envoyant jonctement la forme conceuë pour la modération des plaça rts, la certifiant aussy du mescontentement qu’avoient les prince d’Orenges et comte de Homes pour la cause de la fascherie, et de la deffiance qu’ilz disoient que le Roy monstroit allencontre d’eux, conceuë par sinistre information ; veuillant pourtant le dict comte se retirer à sa maison, et le prince d’Orenges dehors les Pays Bas , pour effacer tout soubçon de desservice, avecq aultres propos semblables.
XCVI. Le Roy ayant receu ces nouvelles en la ville de Madrid , fust fort perplex et fasché , et les examina et consulta personellement avecq grand soing et diligence en son conseil : mais comme l’advis de Madame la Duchesse estoit secret, et aussy
d’hoppbbus.
que les seigneurs de Bergues et de Montigny avoient de venir, et que l’on attendoit les advis des consaulx et Estatz sur la modération , ne luy sembla de debvoir encor respondre publicquement à ceste matière : ainçois prennant occasion de la première lettre escripte sur la relation du comte de Megbem, respondit en ceste substance. Qu’ayant esté d’intention, long temps avoit 1 , d’aller en ses Pays Bas, no l’avoit peu effectuer pour cause d’aultres très grands affaires qui l’avoient détenu ; les quels estans présentement dépeschez, et semblablement la guerre du Turcq, qui s’entendoit faillie, qu’il estait entièrement résolu de mectre incontinent en effect la dicte sienne intention et désir; et qu’estant illecq arrivé entendroit promptement aux négoces contenuz aux lettres de Son Alteze par advis de ceulx de son conseil* des seigneurs et d’aultres , qu’il verroit servir à propos, et s’advisant alors aulcuns bons moiens (sans toutesfois cependant joindre en aulcune manière les Estats généraulx), par les quelz la saincte foy catholicque (en la quelle elle entend vivre et mourir) se puisse maintenir sans grande effusion de sang, et que de bien bonne volunté s’accommoderoit au temps, et aussy ne feroit difficulté de pardonner à ceulx, qui par légèreté ou séduction des aultres peuvent avoir commis aulcunes faultes ; n’estant son intention d’introduire aulcunes nouvelletez d’inquisition ou placarts , mais seulement de conserver ce que par l’Empereur son père avoit esté ordonné, et dois son temps gardé et observé continuellement. Disoit oultre ce, que comme l’Empereur n’avoit ja- 1 Lisez : Avant.