CHAPITRE III
De l'estât publicç de ce temps et du succès d'iceluy.
XCVIH. Les lettres susdicts dépeschées, furent quasi en la mesme conjoincture présentées à Sa Majesté les lettres publicques de Son Alteze, avecq certification de la dicte résolution sur la modération des placarts, et aussy de l’advis qui se debvoit de-
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mander des consaulx et Estatz, les quelz (selon qu’il estoit résolu) se debvoient liaster, afin qu’ilz ne fussent prévenuz par les confédérez qui de jour en jour multiplioient , et sollicitoient les Estatz et bonnes villes, non obstant la responce et ordonnance que leur avoient esté donnée. Disoit aussy Son Altesse, que les seigneurs de Bergues et Montigny après s’estre excusez, qu’en fin à sa grande instance auroient accepté le voyage pour Espaigne, afin d’informer Sa dicte Majesté, la suppliant pour l’amour de Dieu , que sy paradventure il se trouvast, quelque chose en ses escripts ennuyer à Sa Majesté la quelle ne luy donneroit contentement, de ne vouloir rien changer, ou prendre aultre conclusion, jusques avoir ouy lesdicts seigneurs , et ainsy que survint une fortune de blessure en la jambe au dict marquis de Berghes, qui le détint quelque jours, le dict seigneur de Montigny environ le my mois de juing dudit an lxvi arriva devant , avec lettres de crédence fort favorables, que Son Alteze luy avoit délivré, pour soliciter premièrement, la résolution des deux poincts de l’Inquisition et modération des placarts, et secondement pour traicter d’aulcuns aultres articles contenuz en son instruction, à sçavoir de la diffidence réciprocque qu’il pourroit estre d’entre sa dicte Majesté et plusieurs des Estatz des Pays Bas, et semblablement de l’establissement du conseil d’Estat, selon qu’ aultres fois le prince de Gavres avoit traicté avec Sa Majesté, et Son Alteze en avoit escript l’année passée au mois de juillet, et oultre ce l'allée de Sa dicte Majesté pour ses dicts Pays Bas. Le dict seigneur de Montigny porta aussy avecq
aoy les advis des Estatz de Flandres, Artliois, et Hainault, sur la modération des placarts, et furent depuis envoyez ceulx de Lutzenburg, Namur, et Tournay, les uns conformes à la forme conçeue avecq aulcunes corrections , et les aultres quasi entièrement contraires, disans que l’ancienne forme estoit la meilleure , sans que les advis des consaulx soient jamais esté envoyez , ny aussy ceulx de Brabant, Hollande, Zélande, Utrecht, et aultres, des aulcuns des quels ne furent oncques demandez ny solicitez'.
XCIX. Et faict à noter, qu’estans lesdicts deux seigneurs arrivez l’un après l’aultre en la cour, eurent journellement audience vers Sa Majesté en telle heure qu’il leur plairoit, commandant aussy Sadicte Majesté de leur faire part à chasque fois des lettres et missives de Son Alteze, et-de ses responces et résolution sur icelles , avecq la quelle occasion et aul-
1 Il est assez étrange qu'on n'ait pas mis sous les yeux do Philippe II les opinions des États de Brabant et des provinces du Nord , où la réforme avait conquis tant d'adhésions , tandis qu’on lui en communiquait d'autres , qui, pour la plupart, devaient grandement différer. En effet, l'Artois, le Hainaut (sauf la ville de Valenciennes), le Namurois et le duché do Luxembourg se distinguèrent constamment par leur attachement à la cause royale et au catholicisme. De même qu'ancionnement ils avaient toujours combattu pour la féodalité plutôt que pour les libertés communales , de même, en 1578, ils se soumirent sans grande difficulté à l'autorité de don Juan d’Autriche. Dans la Flandre et h Tournai, l'antique foi était très-chancelante, mais Philippe pouvait croire qu'il n’en était pas do même ailleurs. Sans vouloir rejeter sur ses conseillers tout le blfime que mérite sa conduite tyrannique, on peut cependant dire quo, dans cette circonstance comme dans plusieurs autres, Philippe ne connût pas la vérité sur la situation des Pays-Bas.
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trement participais plusieurs fois avecq ceulx du conseil d’Estat, disoient que ces altérations et aultres suivantes avoient principalement prins leur commencement des lettres de Sa Majesté au faict de l’Inquisition et des placarts , et qu'il n’y avoit aultre moyen pour y remédier si non en ostant du tout l’Inquisition, et octroyant la modération des placarts par eulx conçeue, et pardon général , sans sçavoir toutesfois sy avecq ce les confédérez se contenteroient , puis qu’ilz avoient requis , que le tout fust traicté avecq l’advis et consentement des Estatz généraulx : toutesfois que les seigneurs avoient conclus entre eulx, que s’octroyant ce que dessus par Sa dicte Majesté, seroient contens de faire tout debvoir pourmectre les Estatz présentement tant troublez, en paix, repos, et tranquillité, soit par voye de négociation avecq beaucoup de bons et à eulx affectionnez, ou par armes contre les mauvais, qu’ilz offraient jà à Sa Majesté, et estoient déterminez de prendre avecq espoir et asseurance de venir au-dessus, moiennant la bonne volunté de Sa Majesté comme dessus est dict, sans qu’il sera besoing de haster fort sa venue , si non qu’icelle se mectra en chemin à sa meilleure commodité, quand les choses seront pacifiées et mises en tranquillité.
C. Et comme à ce fust dict, qu’ès lettres de Sa Majesté ne se trouvoit chose qui ne fust fondée en raison , si soubz couleur d’icelle il y avoit quelque mescontentement , qu’il ne procédoit du Roy, ains de la publication des dictes lettr&s faicte sans commendement ou ordonnance de Sa Majesté et contre l’ndvis du conseil privé; et d’avantage, sy les sei-
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gneurs peuvent empescher lesdicts iuconvéniens, en condescendant le Roy ès dicta trois poincts, que aussy bien ilz ont la mesme puissance présentement, et sont obligez de la mectre en œuvre pour prévenir à plus grand inconvénient et scandale comme vassaulx tant principaulx, et aux quelz, au dessoubz de Son Altèze, est recommandée la défence et protection en absence de Sadicte Majesté, la quelle selon quelle at déclairé et aultre fois escript, ne veult que jusques à sa venue par de là, aulcun changement ou assemblée des Estatz généraulx, ou aultre nouvelleté soit faicle, avecq plusieurs aultres raisons semblables, ont respondu et persisté, que sans obtenir lesdicts trois poincts, lesdicts seigneurs n’avoient moien, ny aussy intention de monter à cheval, ou prendre les armes, ai ns estoient déterminez et réboIuz de se détenir chascun en sa maison, se voyans desestimez, ou pour mieulx dire opprimez par les Beigneurs espaignolz, qui chassants les aultres hors du conseil du Roy, participent seulz avecq iceluy, et présument de commander aux seigneurs et chevaliers des Pays d’embas, ny plus ny moins, quilz font à aultres de Milan, Naples et Sicille; ce que eulx ne veuillants souffrir en manière que ce soit, a esté et est la vraye ou du moins la principale cause de ces maulx et altérations.
CI. En ces entrefaictes advertit la duchesse Sa Majesté, comme alentour de Tournay, Saint Orner, Ipre, Lille et aultre lieux, se faisoient grandes assemblées et presches publicques par les héréticques et sectaires nllans armez, et qu’aulcuus des prescheurs estoient François, eu mectaut en délil)éra-
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tion, s’il ne conviendrait de les empescher par force et moyen des armes, et que les seigneurs disoient, oultre ce qu’il n’y a point d’argent, que ce ne seroit sans crainte, qu'iceulx sectaires prendroient occasion et seraient plus-tost prestz pour piller et robber le pays, que non Son Alteze pour le défendre, et que partant n’y avoit aultre remède, si non de se résoudre incontinent sur les dicts trois poincts, en la mesme forme et manière que l’on at advisé. Pour quoy Son Alteze supplia humblement à Sa Majesté qu’icelle ayt pour agréable d’ainsy le faire, attendu mesmes qu’en Anvers se commençoient lever les sectaires, et que plusieurs seigneurs s’excusent d’assister Son Alteze, pour n’oser se fier en ceulx qu’ilz doibvent, ny prendre les armes pour maintenir l’inquisition et rigueur des placarts.
Cil. Peu après au mois de juillet vindrent aultres advertences de la continuation des dictes presches, et d’aultres, qui se faisoient entour d’Anvers, Utrecht, Audenarde, Gand , et soudain depuis près d’Alost, Middelbourg, Valenciennes, et aultres places ; de manière , que Son Alteze supplia itérativement à Sa Majesté par plusieurs et diverses fois, de prendre résolution sur lesdicts trois poincts ; adjoustant à ce, que les choses estoient tant changées, qu’elle ne sçait sy suffira ce remède pour excuser et divertir le grand désastre qui menace les pays d’embas. Advertit oultre ce Sa Majesté que comme ceulx d’Anvers ayent requis de se trouver un jour illecq pour donner ordre aux négoces tant périlleux en ce temps, et que ne luy estant possible de s’absenter do Bruxelles, aurait requis le prince d’Orenges de faire
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cest office de sa part, avecq le comte d’Egmont; le dict prince ne l’auroit voulu faire , avecq beaucoup d’aultres querelles et plainctes de l’Estat misérable, auquel les pays d’embas se retrou voient.