‹ Mémoires de Viglius et d'Hopperus sur le commencement des troubles des Pays-Bas avec notices et annotationsChapitre 45 sur 59 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des pilleries, feux et destructions des églises et monastères

des pays tTembas.

CXXV. Ayant Son Alteze le douziesme jour du mois d’aougst audict an soixante six receu les lettres de Sa Majesté sur les trois poincts, sur l’Inquisition, modération des placarts, et pardon général, et aultres, fust conseillée par l’advis de ceulx du conseil d’Estat, qui estoient le baron de Barlaymont, le seigneur de Hachicourt, le président, et les conseilliers

DHOPPKliUS.

de Bruxelles et d’Assonville , estans les aultres absens , de veoir et examiner lesdictes lettres en l’assemblée des seigneurs et chevaliers , qui par ordonnance de Son Alteze auroient de venir à Bruxelles, pour traicter et consulter avecq elle ès affaires susdicts. Au quel temps, et mesmes pendant que la dicte assemblée duroit, vindrent plusieurs et diverses nouvelles à Son Alteze de pilleries , feux , et aultres maulx infiniz que les sectaires faisoient aux monastères et églises, rompant, brisant, et destruysant entièrement les images , aultelz , libvres , ornemens et sépultures , et que pis est sur tout , le précieux corps de notre Seigneur, avecq la saincte huyle de l’extrême unction, et le sur plus que se trouvoit dans les églises, monastères, et cemetières, et à l’entour d’iceulx, jectant par terre les crois, images et aultres semblables sainctz qui estoient mis et posez ès rues et aultres chemins publicqz, sans s’abstenir aussy des mortz enterrez, sépultures, épitaphes et aultres mémoires et souvenances des princes et seigneurs du Pays Bas, prédécesseurs de Sa Majesté, avecq aultres injures et cruaultez infinies, qui 8’exerçoient contre les presbtres, moines et religieux, aussy contre plusieurs séculiers catholicques , ennemyz des sectes et hérésies sy damnables et meschantes. De manière qu’estant ce malheur encommencé en Flandres entour de Courtray, Ipre, Menin, Roosbeque, Alost et aultres lieux, et ès monastères des Duynes', Clermarez*, Watene, Sainct

1 Lfi monastère des Dunes, sur les bords de la mer, près do Fumes, plus tard, transféré h Bruges,

1 Clair-Marais.

Nicolas à Fûmes, et aultres, en l'espace de trois ou quatre jours furent destruictes plus de quatre cens églises, avecq menaces que le mesme se feroit en Arthois et en Hainault, et qu’ilz ne cesseroient j usques à ce que tout fust perdu et destruict.

CXXVI. Les choses ainsy exploictées le xviii du dict mois d’aougst, et estant le prince d'Orenges sorty hors de la ville d’Anvers du matin , pour se trouver à Bruxelles à l’assemblée des aultres seigneurs, selon qu’avons dict cy dessus, au soir heure de la salué fust pillée la grande église de Nostre Dame d’icelle ville, à la veue du magistrat et de tout le peuple, sans contradiction quelconcque, si non que le marcgrave s’opposa, mais par faulte d’assistence, n’acheva rien ; et aussy par toute la nuict furent rompues et brisées toutes les images , et rohées les églises et monastères de la dicte ville, et ce par une centaine d’hommes non plus, sans armes, toute canaille, et aultres de basse condition, que les sectaires avoient apo3té et loué à cest effect, par personnes interposées, à huict ou dix patarts par jour. Et comme entre aultres furent robbez les monastères des frères mineurs , qui furent très mal traictez , et celuy de Saincte Claire, et qu’un prescheur et ministre rassemblant toutes les religieuses en un lieu, les commença à prescher et admonester, advint que s’ayant toutes les dictes religieuses prosternées la face en terre en priant Dieu , selon que leur supérieure leur avoit commandé, iceluy prescheur changea, et fust soudain sansparolle, et estant admonesté par ses compaignons , s’efforça par quelques fois de continuer son sermon, mais il ne peult aulcunement

[1560] d’H0PPBRU8. 345

rien dire, et ainsy partit de là avecq ses compaignons, laissant les religieuses en paix.

CXXVII. Semblables roberies et destructions se feirent en la ville de Gand, Malines, et alentour d’icelles; et disoient. les rebelles, qu’ilz feroient le mesme à Louvain , et à Bruxelles, à la veue de Son Alteze ; mais la bonne provision que fust mise par Son Alteze à Bruxelles , ou elle feit capitaine le comte de Mansfelt, et à Louvain par les docteurs de l’Université et gouverneurs de la ville, qui empescbarent qu’ilz ne peurent effectuer leur intention, non obstant la grande diligence qu’ilz feirent au contraire, pour esmouvoir ceulx de la dicte ville de Bruxelles, selon que feirent en partie le comte Louys de Nassou, et Mol, dict le borgne, lieutenant des fiefz de Brabant', Van den Meeren’ gentilshommes

* Jean De Mol. seigneur d'Oetingen, lieutenant de la cour ft odale do Brabant, issu d'une antique famille patricienne de Bruxelles, Bit plus tard banni par le Duc d’Albe (17 août 1568), mais, à la suite du décret d'amnistie publié en 1574 au nom de Philippe II, ses biens lui furent rendus, en vertu d'un ordre du commandeur Requesens, daté du 26 juillet. Il figura parmi les représentants des états généraux à la pacification de Gand, en 1ÎT76, et rentra ensuite dans ses fonctions de lieutenant des fiefs (7 avril 1578}; en 1582, lorsqu’il vit le calvinisme dominer dans sa ville natale, il se détacha de la cause nationale.

* La biographie de Jean Vandermeeren offre à peu près les mêmes épisodes. Ce gentilhomme avait pour mère une parente du prince d'Orange, Catherine de Nassau. Il était d’ailleurs pensionnaire des Nassau, qui lui pavaient par an : Guillaume, 20011vres, et son fVère Louis, 100 livres. Son père étant mort en 1568, alors qu'il était déjà proscrit, il ne put relever ses seigneuries de Saventliem et de Sterroboek qu’en 1575, après l’amnistie de l’année précédente. Ce fut lui qui succéda, en 1582, à Jean De Mol, en qualité de lieutenant des flefte ; il ne reconnut l’autorité royale qu'en 1585, lors de la soumission de Bruxelles, et mourut en 1502.

AIBM01HES

du dict prince d’Orenges , selon qu’il fust rapporté à Son Alteze par ceulx de la dicte ville. Furent réduictes ès mesmes termes de feux et destruction d’églises, les villes de Tournay, Valenciennes, et Audenarde, et aultres lieux circonvoisins; Item celle de Mastrecq', Boisleducq, et aulcunes de Gueldres; oultre ce plusieurs de Zélande, la plus part de celles d’Hollande, signamment celles d’Amsterdam; mais Dordrecht, par la très grande solicitude et diligence du bourgmaistre et aultres de la ville, et celle de la Goude par semblable diligence du chastelain, filz du dict bourgmaistre, et les gouverneurs d’icelle, davantage celles de Harlem et Rotterdam, furent préservées. Et combien qu’ès provinces de la Frise et Overyssel ne se feirent destructions et roberies, n’estoient toutesfois libres d’altérations et scandales, qui à l’exemple des aultres se suscitoient, partie par les confédérez, et partie par aultres de mauvaise volunté d’iceulx pays, et furent semblablement peu après pillées les églises de Leeuwarde, et aulcunes de Groeninghe, et d’autres lieux et villages. Et en telles confusions et si grandes , pleut il à Dieu , qu’oultre les villes susdictes demeurarent libres celles de Bruges, Courtray, Alost, Tcnremonde, Lille, Douay, Orchies, et quelques aultres en Flandres, et aussy toutes celles d’Arthois, Haynault, Namur, et Lutzenbourg , selon qu’il est dict cy dessus. Davantage comme grand nombre de sectaires et héréticques alloit bruslantet robantpar la comarcque* de Tournay,

' Liiez Maestricht.

* La Comarcque, pour la Comarchle, le district. Il s'agit ici du Tournésis.

DH0PI>BBUS.

et de faict avoient destruict les églises des seignories et villages de la Pleyne 1 et Mortagne, et pillé les monastères de Saint Amand et Vicogne , où ilz bruslarent la librairie si fort renommée ; aussy avoient faict le mesme h Marchennes, passant plus oultre pour faire le semblable à Anchyn; le seigneur de la Tour, Robert de Longueval, et le bailly de Marchennes seigneur de Villers-Le-Leu assemblarent quelques paysans, avecq les quelz ilz feirent tel exploict, que des sectaires demeurarent morts entour de quatre cent, et le surplus fust mis en fuicte, sans que lesdicts gentilshommes ou aultres receu* rent aulcun domage ou bien jieu*. Sy ce chapitre semble aulcunement confusément couché par escript, l’on doibt penser, que les choses n’estoient pas moins confuses en ce temps , les quelles furent perpétrées quasi toutes en l’espace de six ou sept jours, selon le temps (comme en courroit la famé) que le comte Louys avoit déterminé.

Page 1