CHAPITRE V
Du besoigné, et de la rcsponce du Roy sur ce que dessus est dict.
CXXXVIII. Environ ce temps tomba le Roy malade au bois de Segovia d’une fiebvre, que diminua avecq ces nouvelles que vindrent quasi en la mesme conjuncture, et luy despleurent fort; mais pourtant ne délaissa Sa Majesté de faire continuellement tout office possible, estant accoustumé, de veoir et examiner luy mesme en grand soing et diligence (toutes les choses postposées) les lettres de la Duchesse , et aultres d’importance, avecq le surplus y servant , principalement à la matière de celles qui s'apportaient des Pays Bas, et aussy d’escrire et noter beaucoup de sa main propre, et entendre les relations de tout, et quand il y a choses difficiles, après avoir commandé de les visiter et examiner au conseil d’Estat, les ouyr aultre fois avecq l’advis de ceulx du dict conseil, çt aussy de prendre quelquefois la résolution en l’assemblée du conseil en sa présence, selon l’importance des affaires. De tout cela (dis-je) ne se perdit un seul moment en ce temps , non obstant la dicte maladie de Sa Majesté, la quelle se monstra semblablement selon son bon naturel, en tous ses négoces et actions, tousjours tant modeste et tempérée et constante en iceulx affaires, quelques ex-
MKMOIUES
trêmes qu’ilz fussent, que jamais l’on n’a veu en icelle signal, ou de passion contre les personnes d’une part, ou de relasche en ses négoces de l’aultre, ains se rengeant tousjours à la raison (bien que les choses, comme nous avons dicts, luy desplaisoient en soy mesme pour leur mauvaise disposition) ne chercha' que le prompt et vray remède. Et aussy commandant à ceulx de son conseil de s’assembler, fust traicté par iceulx comme s’ensuict.
CXXXIX. Premièrement discourrant sommiérement sur la matière en question , fust dict , qû’il se voyoit clairement qu’il y avoit quatre sortes de gens dépendans en forme de chaine les uns des aultres, des quelz les moindres estoient la canaille et aultres gens viles, qui ont bruslé les églises, rompu les images; les aultres par dessus iceulx sont les héréticques et sectaires, qui se trouvent avoir loué lesdicts gens ; les troiziesmes plus grands, sont les confédérez, qui (selon qu’il est notoir) ont prins en leur protection les héréticques, et aussy donné la charge susdicte à la dicte canaille ; et les quattriesmes et les plus principaulx sur tous sont ceulx de première ligne et alliance, des quelz il est tout clair, que les confédérez sont alliez, parens, serviteurs, et conformes en opinion , et voix , selon que dessus a esté dict; joinct aussi, qu’en ceste saison, plusieurs rebelles et sacrilègues disoient ouvertement, que tout cela se faisoit du consentement des seigneurs. Et fust aussy par après descouvert un escript, par le quel se disoit, avoir les seigneurs promis aux
1 Lite; ne cherchant <iuo, etc.
[1566] DH0PPKRU8. 350
confédérez de tant faire, que les Estatz généraulx s'assembleraient, avecq aultres choses semblables, toutesfois lesdicts seigneurs disoient ce estre faux.
CXL. Oultre ce fust aussy considéré au dict discours, comme estant receue par Son Àlteze la lettre de Sa Majesté sur les trois poincts susdicts le xn d’aougst, soudain le xxmi du mesme mois les feux et larcins s’en commençarent , et estant le prince d’Orenges party d’Anvers du matin , environ le soir du mesme jour furent robbées les églises et monastères de la dicte ville: et qu’en tous ces maulx, troubles, feux, et pilleries du pays, n’y eust quasi un seul, qui meit la main aux armes pour faire résistence ; mais au contraire, que s’estant mise la chose en délibération , se treuve que sans satisfaire à ce que Sa Majesté avoit commandé estre faict avant toute chose, ont esté approuvez les points servans h la liberté et seureté des mauvais, et les aultres rejectez, qui concernoit la garde et la conservation de la religion; et que pour donner ordre aux affaires, Son Alteze seroit obligée de joindre les Estatz généraulx , qui sont en effect les deux poincts qu'ilz ont tousjours prétendu, saulf qu’entre tant de maulx y a une chose bonne, que Sa Majesté n’y a consenty, ny par conséquent n’est obligée à chose qui soit.
CXLI. Oultre ce fust considéré, que l’on n’avoit encore satisfaict à ce que Sa Majesté avoit commandé alendroit des princes, pensionaires et capitaines allemans, et qu’en ce se debvoit aussi mectre remède.
CXLII. Ces choses ninsy discourues, fust mise en délibération la chose qui se debvoit faire. A quoy par nulcuns fust dict, que le principal seroit., selon
la grandissime instance que Son Alteze faict par toutes ses lettres, et pour la quelle tous les bons catholicques crient, qu’il pleust à Sa Majesté de partir incontinent vers ses Pays Bas, et se mectre en chemin, comme estant le premier, second et troiziesme, qui veult dire, le vray remède et unicq, sans le quel il est tout clair et certain , que les choses ne cesseront jamais d’aller de mal en pire, jusques à ce que tout soit perdu irréparablement, et comme à ce fust respondu, selon que jà avoit esté déclairé ès communications passées, qu’il estoit impossible de partir devant l’hyver, fust respondu, ou réplicqué, qu’en ce cas ne seroit aussy possible de conserver la république en la saincte foy catholique; la quelle allant perdue de pas en pas par la seule faulte de la présence de Sa Majesté, estoit desjà en tel estât, qu’à paine se pourroit elle remectre en son entier sans grand travail et péril, ce que toutesfois il avoit esté dict en son temps, et que sans la prompte et présente allée de Sa Majesté l’on ne debvoit espérer aultre chose, si non une confusion extrême de la république et de la religion, affirmant Son Alteze pur ses lettres derniers, qu’au plus long quelle pourroit maintenir la république, seroit pour le mois d’octobre; se disoit aussy qu’estant cecy une chose de Dieu, se debvoit pareillement gouverner par bonne volonté et confiance en Dieu , et point seulement par l’entendement humain, de sorte, qu’ayant Sa Majesté et les aultres du conseil ceste volonté, sansdoubte nulle nostre Seigneur donneroit au surplus ayde et assistence, et non aultrement, veuillant à ce propos bien réduire à la mémoire comment
d'hoppkbus.
l’Empereur Charles (que Dieu ait en gloire), pour le tumulte d’une seule ville de Gand, se meit entre les mains de ses ennemys, passant par la France, et que Sa Majesté, par l’instruction qui fust donnée au comte d’Egmont, déclara bien expressément, que pour garder la saincte Foy Catholicque en son entier, icelle perdroit volontiers cent mille vies, sy aultant en auroit.
CXLIII. Ces raisons et aultres semblables ouyes, fust dict de commun accord, que vrayementle principal remède estoit de fcesoing en l’allée de Sa Majesté, mais que cependant il estoit nécessaire de respondre aux lettres de Son Alteze, alendroict des quelles sembloit , entant que touche la négociation des confédérez et sectaires, que Sa Majesté en sa responce la debvoit entièrement glisser et passer en silence, afin de ne la approuver, ny aussy réprouver expressément, ou donner occasion de nouveau scandai et tumulte'. Et au regard des Estatz généraulx,
* Il est curieux d'étudier ce passage qui renferme les conclusions auxquelles devaient aboutir les délibérations dont Hopperus nous parle si longuement. La politique tortueuse de Philippe II s'y montre au grand jour. Le monarque se tait sur la confédération des nobles, parce qu'il n'ose la désapprouver, parce qu'il ne veut pas l’approuver. On lui demande la convocation des Etats généraux, comme le seul moyen de pacifier le pays, il n'en veut pas. Le seul point qui l’intéresse, c'est la concentration de forces militaires.
C'est que là, en effet, était sa seule préoccupation. Le Roi avait évidemment pris son parti. Il préparait sa vengeance, mais, en attendant que le moment fût venu, il fatiguait les esprits par ses retards, par ses irrésolutions, par ses réponses évasives, par l'annonce continuellement répétée d'un voyage aux Pays- Bas, qui ne devait pas se réaliser et auquel peut-être il ne pensa jamais sérieusement.
estant la chose aultre fois longuement et bien prolixement disputée, sembla aussy, que Sa Majesté ne debvoit ny pou voit les leur octroyer, sans charge de conscience; disans finallement, qu’il seroit bon de toucher un mot à Son Alteze , que les ordonnences de Sa Majesté alendroict des princes, pensionaires et capitaines allemans et aultre gens d’illecq , fussent accomplies et effectuées.
CXLIV. Estant le rapport faict de ceste communication à Sa Majesté au commencement du mois d’octobre, après avoir pensé sur le tout, icelle le trouva bon, tant au regard de son allée, comme des aultres poincts; et en conformité de ce, commanda d’escrire deux lettres à Son Alteze , l’une publicque pour monstrer à tous, et l’aultre secrète pour elle seule, des quelles la substance s’ensuict.
CXLV. En la publicque disoit Sa Majesté après le commencement et proëme, attendu que la Royne sa compaigne avoit (grâces à Dieu) maintenant Infante (car au mois de septembre le jour de saincte Claire se délibvra de sa fille première née, appelée Isabklla Clara Eugknia), quelle partait en la mesme heure du bois de Segovia pour la ville de Madrid, afin d’y donner ordre à son partement, et ce qu’en dépend , et que pour respondre aultre fois sur le poinct des Estatz généraulx , après longue et itérative dispute et meure délibération, qu’elle ne se pouvoit persuader que ce seroit le prompt et vray remède contre les sectes, notamment en son absence ; mais au contraire une chose très dangereuse pour tomber en une liberté de religion, et confusion de républicque; ce que seroit contre la conscience et contre son auto-
[1566] DH0PPBHU8. 363
rité, à quoy né se debvoit donner occasion , comme estant de très grand préjudice, veu qu’entrant une fois en un mauvais commencement , on ne le peult oster légèrement, comme les exemples des royaulmes et pays circonvoisins nous monstrent évidemment , et pour en ceste saison eschever plus grands dommages et scandales, que tousjours luy a semblé, et encor le tient pour ferme et véritable , que le vray remède auroit esté, et seroit pour l’advenir, de résister contre les forces et voyes de faict, par contraires forces et voyes de faict contraires, selon que par exemple se monstre ès lieux, où en telle et semblable manière a esté faict teste et résistence : en quoy Sa Majesté ne doubte sera faict tout bon office, estans pardelà tant de personages principaulx et aultres, sy affectionnez au service de Dieu et de la républicque.
CXLVI. La substance de l’aultre secrète estoit, que comme Son Alteze entre aultres choses avoit faict sy grande et sy vive instance pour l’assemblée des Estatz généraulx , qu’icelle ne pouvoit par raison dire aultrement, que ce quelle avoit escript par sa lettre générale, pour cause de sa conscience et préjudice, mais sy au contraire l’on faict force et violence, comme elle dict, que contre icelle n’y a remède, mais il le fault remectre à Dieu et à sa providence, saulf que, comme que ce soit, icelle n’entend qu'aulcune chose se face comme procédée directement ou indirectement de son adveu.
MÉM OIEES