HAROUN-BEY
HAROUi\-Bi^:V
On est bien vite oublié à Paris. Personne ne connaît plus Haroun-Bey. On ne pariait que de lui, il y a quinze ans, sur les boulevards et dans les journaux. Son voyage en France rappelait le voyagre de l'Ingénu, avec cette différence qu'Haroun-Bey était un ingénu très civilisé.
Ce n'était pas un Turc de Constantrnople
ou d'Asie Mineure; un bon Turc de la vieille école. C'était un Turc des Balkans, espèce qui devient de plus en plus rare par l'invasion et la pullulation des Serbes et des Bulgares. Il n'y a rien de plus curieux, parce qu'il n'y a rien de plus complexe et de plus divers qu'un indigène des Balkans, dès qu'il s'élève au-dessus de la classe moyenne.
Celui-ci avait une première originalité, qui est moins rare qu'on ne pense. Il était chrétien, de l'Église arménienne. Comme il était né en Albanie, il était Grec par la géographie. Européen par la religion, et Turc par la politique. Ce demi-barbare avait l'écorce d'un civilisé, et même d'un raffiné. Il avait fait toutes ses classes avec distinction au collège Charlemagne, et à l'institution Jauffret, de la rue Culture- Sainte-Catherine, où il avait été camarade de Louis Ulbach. Ils étaient, Louis Ulbach et lui, les poètes de la maison; les bons juges trouvaient que leurs vers étaient très supérieurs à ceux de Laurent Pichat. Les succès qu'Haroun-Bey remportait tous les ans au banquet de la Saint-Charlemagne, et
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à celui de Sainte-Maxence (sainte Maxence était la patronne de madame Jauffret), n'empêchèrent pas Haroun-Effendi d'entrer à l'École centrale, et d'en sortir, au bout de trois ans, avec un des premiers numéros.
Devenu ingénieur, notre homme disparut tout à coup ; je veux dire disparut de Paris et alla, comme nous disions, s'enterrer en Albanie. Il y était enterré dans les meilleures conditions du monde, avec une fortune des Mille et une Nuits et dans un palais magnifique, entre la mer et les montagnes, sous un ciel d'azur. Ce qu'il devint là pendant plusieurs années, s'il vécut en Turc qui a passé sa jeunesse à Paris, ou en Parisien que le destin exile en Turquie, je l'ignore. Il se souvint de moi vers la fin de TEmpire, et se mit à m'écrire de longues lettres sur des sujets de philosophie.
Il entendait la philosophie comme un Albanais. Ses dissertations ne pouvaient que m'assommer; mais elles étaient accompagnées d'observations sur ce qui l'entourait et de réflexions sur lui-même qui m'intéressaient au plus haut degré, et je lui répondais assidûment, en dépit de ma pa-
resse. Ses lettres forment plusieurs liasses, que j'appelle ma « correspondance de Turquie ». Je suis sûr qu'avec un peu d'esprit on en tirerait un joli volume ; mais je suis trop occupé et trop bête pour me charger de cette besogne. C'est la faute du pauvre Haroun, qui aurait dû choisir Ulbach pour son correspondant. Il m'écrivit en 1873 qu'il s'ennuyait à mourir, dans l'Orient désert, et qu'il était résolu à redevenir Parisien.
« Vous avez la liberté, me disait-il, puisque vous avez la République. La liberté a toujours été mon idole; je vais la chercher là où elle est. La France sera désormais ma patrie. Ubi libcrias, ibi patria, >
Quinze jours après, je le vis entrer dans mon cabinet aussi simplement que si nous nous étions quittés la veille. Nous ne nous étions pas vus depuis vingt-cinq ans. Je m'attendais à le trouver chauve et engraissé. Je ne sais pourquoi je me figure toujours que les Turcs doivent avoir un gros ventre et n'avoir pas de cheveux. Je comptais aussi sur la jaquette de drap bleu boutonnée jusqu'au cou, et sur le fez; mais je vis un homme du monde, et du meilleur monde,
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complètement vêtu à l'européenne, d'une taille svelte et dégag-ée, et d'une beauté plastique presque idéale. Il n'avait d'oriental qu'une barbe magnifique, noire, soyeuse, immense, à rendre jaloux un archimandrite, ou un archevêque du Levant. Je l'aimais déjà par correspondance, et je l'aimai beaucoup plus quand je le vis de près, et que je pus juger de la finesse de son esprit et de la sûreté de son commerce. Nous avons passé dans l'intimité plusieurs mois dont je conserve le plus aimable souvenir.
Je pensai d'abord qu'il venait à Paris pour vivre dans les plaisirs. Il se fit présenter dans quelques salons, mais plutôt pour ne pas être étranger au monde que pour en faire partie. Il me pria, dans le même esprit, de le mettre en relation avec nos écrivains et nos artistes les plus illustres. Je vis bien vite que ce qui s'était réveillé en lui, ce n'était pas le poète de ses jeunes années, mais l'ingénieur de l'École centrale.
— Haroun-Bey, lui dis-jeunjour, si vous n'étiez pas tant de fois millionnaire, vous vous feriez grand industriel.
Il me regarda en souriant, et m'apprit
3o Mémoires des autres»
qu'il avait soumissionné la veille le percement du boulevard Haussmann. Ce boulevard devait aboutir, sur le boulevard des Italiens, à une vaste place ayant en bordure l'Opéra et l'Opéra-Comique. Il me détailla toutes les belles choses qui. allaient sortir de terre à sa voix. Ce coin de la ville serait plus beau et contiendrait plus de merveilles que le reste de Paris. Il savait qu'il y perdrait des sommes immenses; mais il faisait de l'industrie pour l'industrie, comme d'autres font de l'art pour l'art. Il ferait, dit-il, ce cadeau à la République.
Il commença par s'installer avec sa famille, en homme qui ne reg-ardc pas à l'argent, et qui commence une entreprise de très longue haleine. Il se trouva tout à point que M. Pozzo di Borgo quittait Paris pour quelques années, et pouvait lui céder à long bail l'usage de sa propriété de Saint-Cloud avec ses splendides jardins d'où l'on embrasse Paris tout entier et le cours de la Seine jusqu'à Charenton. La maison avait été meublée par un très grand seigneur avec un goût parfait; cela même ne parut pas suffisant à notre Oriental; il y entassa
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tout ce qu'il trouva de plus beau chez nos artistes et nos marchands de curiosités, de manière à en faire un séjour féerique. Il y était servi exclusivement par des Albanais et des Albanaises, car il était Parisien jusqu'au bout des ong-les tant qu'il était avec nous, et il redevenait Turc, et Turc à outrance, dès qu'il avait franchi la porte de son parc.
Il avait trois femmes ravissantes, et une raisonnable quantité d'odalisques, luxe assez singulier pour un chrétien ; et je dois vous dire en passant que ce n'était pas un de ces chrétiens comme nous en avons tant à Paris, qui ne sont chrétiens que par le baptême.
Il n'eut rien de plus pressé en arrivant que de demander où était située la chapelle arménienne. Elle était fort loin de Saint- Cloud; il entreprit de faire venir un chapelain tout exprès pour lui, et fit faire par Charles Garnier les plans d'une chapelle qui aurait été un vrai bijou. On lui dit que, sa chapelle étant publique, il avait besoin d'une permission. Il la demanda, et fut refusé.
— C'est bien étrange, me dit- il. Qu'estce que cela peut faire au gouvernement que
cent cinquante ou deux cents arméniens, habitants de Paris, aient à choisir entre deux ég-lises pour faire baptiser leurs enfants, et consacrer leurs mariages?
Il voulut au moins donner un grand luxe au culte arménien. Il aimait, la pompe, comme tous les Orientaux.
— Nous ferons, dit-il, une procession magnifique qui attirera tout Paris. On accourra de loin pour la voir.
Il avait commandé des bannières et des ornements, quand on l'avertit de nouveau que cette fantaisie n'était pas plus réalisable que la première. On est libre d'exercer son culte en France; mais seulement entre quatre murailles. Pelletan et Pressensé ont essayé, depuis que nous avons la République, d'étendre un peu la liberté religieuse et, par exemple, de nous donner la liberté d'élever des chapelles sans l'autorisation du ministre de l'intérieur, et de réunir périodiquement plus de vingt personnes pour leur prêcher la morale chrétienne. Mais leur projet de loi est tombé à plat; et, en effet, on ne pouvait pas choisir le moment où on dissout les congrégrations et où on met des
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ég-lises sous les scellés, pour donner aux assemblées religieuses la même liberté .
qu'aux réunions électorales et aux clubs socialiites Haroun Bev quitt ut iJi ilL^iiL lI btrle net ra
t ules Il me di'- U|0urs — Qu'est-ce que cela t leur faire? — Ils ont peur, lui disais-je, que vos cent cinquante arméniens ne renversent la République en allant à la messe, et que cent cinquante jésuites ne troublent
l'État en enseignant les racines grecques.
Il était si bon enfant que je n'hésitai pas à lui demander comment, étant chrétien, il avait autant de femmes qu'un musulman.
Il se mit à éclater de rire :
— Je n'ai qu'une femme, me dit-il, une femme légitime, qui est la mère de mon fils.
Dans la partie de l'Albanie où je demeure, j'avais quelque raison de cacher ma religion. Je la professais à huis clos, comme chez vous ; et, pour mieux me déguiser, je donnai à ma femme deux dames de compagnie, qui passaient, aux yeux du public, pour ma seconde et ma troisième épouse.
Ce genre de déguisement ne laissa pas que de me paraître original.
— Dans mon pays, me dit-il, personne n'est célibataire. On se rendrait suspect de libertinage en n'ayant pas de femme, et suspect de christianisme en n'en ayant qu'une. C'est une des raisons qui m'ont dégoûté de l'Orient. Ici, au moins, je suis maître chez moi. Je puis avoir autant de femmes que je veux, n'en avoir qu'une seule ou n'en avoir pas du tout. Vous avez cette liberté là, mon ami, quoique vous n'ayez
un pii;u[1, SOUS
prétcxie quù vous eniretenea vos maîtresses sous le toit cnnjufral.
— Et pourrait-elle aussi me faire donner la bastonnade? me dit-il en riant de plus belle. Mais je suis tranquille : Fatima est la meilleure femme du monde et la moins jalouse. Je ne lui reproche que de commencer à prendre de l'âge.
Il conduisit son fils à son vieux collège Charlemagne, que nous appelons à présent le lycée Charlemagne. Je l'avais averti qu'il n'y trouverait plus ni Jauffret, ni Massin.
— Je ne les regrette pas, me dit-il ; je n'aurais pas fait de mon fils un interne. Cette vie réglée et gouvernée à l'excès n'est pas l'école de la liberté. Il faut qu'il apprenne, tout jeune, à compter sur lui-même.
Il dit au proviseur, qui était alors l'excellent M. Broca, qu'il avait fait son choix parmi les matières inscrites au programme, et que, par exemple, il ne voulait pas que son fils apprît le latin. M. Broca ne manqua pas de se récrier. Haroun-Bey s'entêta :
— Je suis le maître de mon fils, apparemment !
— Non, lui dit M. Broca, du moment que vous nous le confiez, c'est à nous qu'il appartient, et non pas à vous. Ce n'est pas
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vous, c'est M. Batbie (Batbie était pour rheure ministre de l'instruction publique), c'est M. Batbie qui décide ce qu'il doit savoir et ce qu'il doit ignorer.
Ce lang-age lui parut extraordinaire.
— Menez-le à l'école Chaptal, lui dit Broca pour l'amadouer; là on lui apprendra le latin ou on ne le lui apprendra pas suivant ce que vous déciderez. C'est un collège accommodant, qui défère aux vœux des familles. Vous pouvez aussi, parce que vous êtes étranger, ne le mettre à aucune école et ne lui donner aucune instruction. Si vous étiez Français, on vous obligerait à lui faire apprendre le chant, le modelage et les exercices militaires.
Il avait fait venir des ouvriers de son pays.
— Ce sont de bons ouvriers, disait-il, laborieux et sobres. Ils travaillent onze heures par jour en été, et ils sont habitués à me respecter et à m'obéir. Ils sont aussi habitués à m'aimer, parce que je les paye bien, et qu'ils me savent incapable de les abandonner dans leurs besoins..
On lui signifia qu'il devait les payer soixante centimes par heure, au lieu de
cinquante dont il était convenu avec eux.
. — Mais, dit-il, le prix de cinquante centimes est très convenable pour un travail comme celui-là, qui ne suppose pas d'habileté professionnelle. 11 suffît à leurs besoins. Ils en sont satisfaits.
— Tout cela est vrai, lui répondit-on.
Mais le conseil municipal a adopté des prix de série auxquels vous êtes obligé de vous conformer.
Il se résigna.
— Je n'avais pas compté sur cela, dit-il.
Mais, avec mes propriétés d'Albanie et d'Épire, je ne suis pas exposé à faire faillite.
Huit jours après, nouvelle affaire. On le pria de passer à la préfecture :
— Vous avez dans vos chantiers, lui diton, neuf cents ouvriers. Sur ces neuf cents ouvriers, il y a trois cents Français seulement, et six cents Albanais. Renvoyez à l'instant trois cents Albanais, et prenez trois cents Français à leur place. On vous permet d'occuper les étrangers pour un tiers, et c'est une grande concession que l'on vous fait. Cette concession est d'ailleurs conforme aux traditions hospitalières delà nation, et
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au principe Je la || Jûnincratie
formulé dans un
Le niatristral qui lui donnait 'j
cet avertissement, eut soin de lui faire entenJr^' que cette concession ni; durerait pas: qu'on réJui rait le nombre des étra.nyi;rs tolérés au quart, et peutêtre même au dixième. - " -
— Encore n'y aura-t-il pas de sécurité
pour ce petit nombre, lui dit-il. La loi et les règlements consentiront, mais nous ne pouvons pas répondre des ouvriers. II est possible qu'ils saisissent les outils de leurs camarades albanais, ce qui est leur droit selon l'avis d'un magistrat éminent, ou qu'ils se mettent en grève ; et s'ils se mettent en grève, comme le conseil municipal leur donnera de l'argent, vous serez à la fin obligé de céder. Vous feriez mieux de commencer par là.
Il le fit en gémissant.
On était au mois d'août. Les ouvriers entraient à six heures du matin dans les chantiers, et devaient y rester jusqu'à six heures du soir. En retranchant une heure pour le déjeuner, cela faisait onze heures de travail. Ses employés lui apprirent que les ouvriers ne venaient plus qu'à sept heures, et qu'ils partaient à cinq. Il se rendit au milieu d'eux.
— Oui, patron, lui dirent-ils. Neuf heures de travail, c'est la règle.
— Mais, dit-il, vous pouvez travailler onze heures sans trop de. fatigue, et cela augmente votre salaire.
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— Non pas ; neuf heures seulement. C'est résolu. Et d'ailleurs, voyez le règlement du conseil municipal.
— Eh bien ! dit Haroun-Bey, c'est entendu. Ceux, qui voudront ne travailler que neuf heures travailleront neuf heures ; mais ceux qui voudront gagner davantage continueront à travailler onze heures. Liberté \ liberté !
— Impossible, répondirent les ouvriers.
On parle déjà, à la Bourse du travail, de réduire les journées à sept heures ; c'est à examiner; mais pour le moment, la durée de la journée est de neuf heures, pas une minute de plus.
Il ne se fâcha pas, parce que sa bonne humeur était inépuisable. Il était â l'affût des accidents qui arrivaient dans les ateliers. Il avait élevé des baraquements bien aérés et bien aménagés où il traitait les blessés et les malades, à ses frais bien entendu.
Même il avait fait venir d'Albanie un médecin qui avait sa confiance, et qui la méritait, car il faisait des cures admirables. Ce n'était pas un empirique, comme on pourrait le croire, mais un homme expérimenté et
instruit, qui avait fait son éducation en France. On citait de lui plusieurs mémoires envoyés à l'Institut et à TAcadémie de médecine. Un jour le commissaire de police le fit appeler.
— On prétend, lui dit-il, que vous exercez la médecine sans être médecin. Avez-vous vos diplômes?
Il montra un diplôme de l'Université de Belgrade.
— Cela ne suffît pas, dit le commissaire.
Il faut un diplôme français, ou une déclaration d'équivalence accordée par le ministre, après avis du Conseil supérieur.
Le médecin fut obligé de renoncer à guérir les malades ; et Haroun-Bey lui paya ses frais de voyage pour retourner chez lui, en y ajoutant une grosse indemnité.
Vous comprenez que je ne dis pas tout.
Je rappelle sans ordre les tracasseries qu'on lui suscitait à mesure qu'elles se présentent à mon esprit. Malgré son excellent caractère et son parti pris de voir toutes choses par le bon côté, mon ami commençait à se sentir un peu agacé.
— Après tout, disait-il, je ne suis ni
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Français ni Parisien. Je puis porter mes millions ailleurs. Ce sera tant pis pour Paris. Il h'aura qu'un tronçon du boulevard
Haussmann.
Un incident inattendu précipita ses résolutions.
Il avait prescrit aux maçons de se servir de cordes neuves, et ayant un certain diamètre, pour suspendre les échafaudages mobiles. Un chef d'équipe contrevint à ses ordres les plus formels, et, pour réaliser un bénéfice, se servit de cordes à moitié pourries, et d'tln diamètre insuffisant. Il en fut puni le premier, car, dès qu'il eut mis le pied sur la planche où il devait travailler avec plusieurs compagnons, la corde se rompit, la planche tomba, et il se démit l'épaule. Ce n'était pas le moment de lui reprocher sa faute. Haroun-Bey appela la voiture du docteur Nachtel pour le transporter à l'ambulance, assista lui-même au premier pansement (le pansement Guérin, jamais d'autre !) s'assura que le blessé ne manquait de rien, et ne le quitta que pour aller donner de l'argent et des consolations à sa famille.
Le lendemain il reçut une assig^nation à comparaître devant le tribunal correctionnel, pour s'entendre condamner à payer une forte indemnité à son ouvrier, blessé dans son atelier, sur ses travaux, et frappé, à la suite de l'accident (dont l'ouvrier était la cause unique), d'une incapacité de travail de plusieurs jours.
— Je m'en vais, me dit-il. Je retourne en Albanie. Je n'ai pas trouvé en France ce que j'y cherchais.
— Et que cherchiez-vous, mon ami?
— La liberté ! me dit-il. Je n^ la trouve nulle part. Je n'ai ni la liberté du foyer, ni la liberté de conscience, ni la liberté du travail. Vous-même, quoique Français, vous n'êtes pas libre. Vous êtes gouverné et morigéné à l'excès.
— Vous vous trompez, lui dis-je. On prend des mesures qui me déplaisent. On me traîne devant les tribunaux qui me condamnent. Mais ces juges, dont j'ai certainement à me plaindre, ont été nommés par le ministre de la justice; le ministre de la justice a été nommé par le président de la République ; le président de la République
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a été nommé, en Congrès, par les membres des deux Chambres, et les membres des deux Chambres ont été nommés par les comices du peuple français, dans lesquels j'ai droit de suffrage. Tous ces gens-là forment les pouvoirs constitués; j'appartiens, moi, pour un dix-millionième, au pouvoir constituant. Je fais partie do souverain. Je suis bridé, rançonné et emprisonné. Mais je suis libre.