‹ Mémoires des autresChapitre 4 sur 8 · M- ANTOINE · texte numérisé non relu

M- ANTOINE

C'était l'usage, à notre ancienne École normale, de sonner pour les conférences comme pour !a messe. Dès que le profes seur entrait dans la cour, le portier se jetait sur la cloche, et, après avoir sonné à tour de bras, il criait le nom du maître. Quand c'était M. Cousin ou M. Michelet, nous nous mettions tous aux fenêtres. M. Miche-

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let arrivait en rasant la muraille, vêtu en hiver d'une houppelande fumée d'enfer (rouge sombre), qui lui battait les talons.

Cousin, enveloppé de son carrick en bougran bleu, doublé de peluche rouge, tenait le haut du pavé en brandissant sa canne, et semblait se battre contre un ennemi invisible. Je vois encore Damiron avec ses socques et son parapluie, marchant pesamsament, la tête courbée, et marmottant, tout en se pressant pour arriver, les- premières paroles de la leçon qu'il allait nous faire. Il n'y avait rien de saillant ni dans les allures, ni dans le costume de M. Antoine. Il n'était ni beau ni laid, ni jeune ni vieux, ni distingué ni vulgaire. Je ne sais pas pourquoi on était obligé de dire dès la première fois qu'on le voyait :

— Voilà un homme timide.

Avoir peur, cela nous étonnait déjà.

Avoir peur de nous, c'était bien plus drôle.

Je l'ai vu, depuis, trembler comme la feuille devant M. Cousin. En entrant dans la petite salle où il faisait sa conférence, il mettait son pardessus par terre après l'avoir bien plié, son chapeau sur son pardessus, ses

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gants dans son chapeau; il ôtait de son portefeuille une douzaine de pag-fes qu'il étalait méthodiquement devant lui, et il commençait à parler avec une physionomie qui disait :

— Vous aller vous moquer de de moi.

Mais elle disait en même temps :

— Je dois parler une heure et demie sur le De Senectute; je parlerai une heure et demie, je parlerai du De Senectute^ et je ne dirai pas un mot qui ne soit nécessaire à mon sujet.

Il nous débitait son discours avec une facilité et une correction inexorables, ne s'arrêtant jamais pour respirer, et disant tout sur la même note, parce qu'il aurait craint, en changeant d'intonation, de paraître prétentieux. Quand le poêle était bien allumé, il était presque impossible de ne pas s'endormir dans cette petite salle au bruit de cette voix monotone. Il le voyait, il en souffrait, et pour rien au monde il n'en aurait fait la remarque. Il prenait sa revanche dans ses notes trimestrielles, qui étaient d'une justice absolue, mais d'une grande sévérité. Il avait la ré-

putation d'être très honnôte homme, et d'être t>lus ennuyeux que M. Guig-niault.

Était-il savant? On le croyait sur sa mine.

On passait un an dans sa classe sans échang^er une parole avec lui. On sentait par instinct qu'on lui ferait de la peine en lui parlant, parce qu'il se croirait obligé de répondre.

Il était en môme temps professeur de rhétorique à Louis-le-Grand. Un mauvais sujet, pour le tâter, essaya de faire du bruit, de causer avec son voisin. Mais il lui donna à l'instant même Tordre de sortir.

C'était une punition très grave, parce qu'on était guetté à la porte par le censeur. Il fut si ému de sa sévérité, qu'il ne fit plus que trembler et balbutier jusqu'à la fin. On résolut de le laisser tranquille. Au collège comme à l'École, son auditoire était silencieux et inattentif. On ne tenait pas-compte du bourdonnement qu'il faisait. Dans sa classe.on se regardait comme étant à l'étude.

Le jour de ma grande tournée à travers le collège Louis-le-Grand, où je venais d'être nommé professeur, et que tenais à con naître dans tous ses détails, j'étais monté

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jusqu'à la plate-forme de la tour carrée. Ce n'était pas sans peine, ni même sans quelque péril, car les escaliers n'avaient pas été réparés depuis cinquante ans. Parvenu au sommet, je m'assis sur un banc vermoulu, sur lequel je réponds que personne ne s'était encore assis au dix- neuvième siècle, et je jouissais d'une assez belle vue, et d'une solitude profonde, quand tout à coup j'aperçus M. Antoine à côté de moi. Je ne l'avais pas entendu venir, car, entre autres propriétés, il avait celle de marcher, pour ainsi dire, silencieusement, comme s'il eût été impondérable.

Je me levai pour le saluer avec la déférence que je lui devais; il me répondit avec bonhomie, avec entrain, s'assit à côté de moi, et se mit à décrire le quartier Latin que nous avions sous les yeux avec une sorte de verve, et la science d'un antiquaire. Je pensai que sa timidité l'abandonnait à trente-cinq mètres de hauteur. Je me mis à mon aise à mesure qu'il s'humanisait, et je fus tout étonné au bout d'un quart d'heure de m'apercevoir que je causais avec un homme d'infiniment de goût et d'esprit, et

qui me connaissait peut-être mieux que je ne me connaissais moi-même.

Je lui exprimai ma reconnaissance de la peine qu'il avait prise de me regarder de si près.

— Mais c'est tout simple, me dit-il; n'avez- vous pas été mon élève?

Il me parla de mes condisciples de façon à me convaincre qu'il nous connaissait tous à fond, et, de propos en propos, il en vint à me parler de lui-même. C'était peut-être la première fois qu'il lui arrivait de faire ses confidences.

— Si j'écrivais ma vie, me dit-il (mais elle ne serait pas loiigrue à écrire, elle tiendrait en quatre lignes), toute l'histoire se passerait dans le petit cercle que voilà. Je suis né dans cette maison, — et il me montrait une maison de la rue Soufflot; — je demeure dans celle-là, — et celle-là était une maison de la rue Pierre-Sarrazin, — et j'ai vécu dans celle-ci, — le collège. Savez-vous, dit-il, avec une mélancolie qui me frappa, que je suis entré dans ce collège à neuf ans, il y a trente-cinq ans, et que depuis je ne l'ai jamais quitté?

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» Ma mère perdit son frère et son mari en i8o3, dans la guerre d'Espagne. Mon père n'avait pas de famille, mon oncle était à lui seul toute la famille de ma mère; de sorte qu'en les perdant, elle perdit tout. Ils moururent à douze jours de distance. Mon oncle n'avait que dix-sept ans. Il faisait partie de la formidable levée de septembre 1808. On le dirigea immédiatement sur Burgos, où était la tête de l'armée. Il y arriva épuisé de fatigue le 8 novembre. Il avait les pieds écorchés jusqu'aux os. On l'habilla le 9. On l'envoya au feu le 10. Il reçut, en arrivant au poste assigné à son régiment, une balle qui le foudroya. Six semaines auparavant, il était au collège à Paris, occupé à écrire quelque discours latin. Mon père fut coupé en deux par un boulet à la bataille de Tudela. Comme il était capitaine, ma mère avait droit à une petite pension, qui ne fut liquidée que l'année suivante, et qui lui donnait à peine du pain. Moi, j'avais le droit de demander une bourse, et le gouvernement avait le droit de la refuser. Ma mère la demanda pour moi, et elle fut assez heureuse pour l'obtenir.

> Je dus attendre un an avant d'en jouir.

Le règlement était formel. Pour obtenir une bourse de rÉlat,il fallait premièrement avoir neuf ans, et secondement savoir lire et écrire. Je n'eus mes neuf ans qu'en 1810,

4 OLijbre 1801. Je ne sais pas comment nous vécûmes ces deux années 1 1 Ml mère chercha ii s'occuper comme lingère, sans y parvenir. Elle vendit le peu d'objets qu'elle possédait. Il fallait qu'elle fût bien mallieureuse, car elle soupirait

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après mon jour de naissance, qui devait être le jour de la séparation. Enfin, il arriva ce jour tant dôsirÉ, et nous ne fîmes, du matin au soir, que pleurer à chaudes larmes. Ma mère m'amena chez l'économe.

" dans cLlte même chambre que

vous connait.SL.z Noii'; aiion*! obtenu le dég^rèvement du trousseau, à titre d'indig'ents. On m'habilla en petit soldat, veste et culotte de drap bleu, casquette bleue avec liseré rouge, guêtres noires montant au-dessus des genoux. Je devais être drôlement fagoté. Ma mire me jura que je lui rappelais

ses chers morts et se remit à sangloter. Mais le tambour battit pour la récréation de midi et demi. On l'envoya pleurer chez elle, et le commis d'économat me conduisit, par la main, dans la cour des petits, où il m'abandonna au milieu d'environ quatrevingts gamins de mon âge.

» Ils n'étaient pas tout à fait de mon âge; ils avaient un an, deux ans de plus que moi.

J'étais petit et malingre. J'avais honte de mon uniforme, dans lequel j*étai s mal à l'aise. Les guêtres m'empêchaient de marcher; le col me serrait à la gorge. Je regardai tout éperdu si quelqu'un me montrerait quelque bienveillance; je ne vis que des rieurs, qui s'amusaient de ma gaucherie et s'apprêtaient à me prendre pour jouet. Je me tenais immobile contre la muraille, déjà entouré d'un cercle de polissons. Un maître d'études vint à moi :

» — Allons, Antoine (on ne m'avait jamais appelé Antoine), remuez-vous, amusez- vous î Il n'est pas permis de rester immobile!

» Je faisais tous mes efforts pour m'empêcher de pleurer.

» — Il pleurera ! Il ne pleurera pas ! di-

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saient les camarades, qui voyaient mes muscles trembler.

» Mes larmes jaillirent en dépit de moi, et furent saluées par des cris joyeux.

» On me bouscula, on prit ma casquette gour la lancer en Pair, je reçus plus d'un coup dans la mêlée. Les garçons de salle accoururent pour me dégager :

» — Défendez-vous donc, petit sot!

» Je ne fus délivré qu'à là fin de la récréation. Il y eut un roulement de tambour. On nous fit mettre en rang. J'étais, comme le plus petit, à la queue du peloton ; je le suivis tant bien que mal. Je gravis l'escalier de pierre, — l'escalier où nous étions tout à l'heure, mon cher ami, — en escaladant les marches avec mes petites jambes; on me campa sur un banc devant un pupitre, on mit devant moi un catéchisme, une grammaire française, une histoire sainte, une main de papier écolier, deux plumes d'oie toutes taillées.

» C'était mon fourniment d'écolier de huitième. Le maître d'étude me fît lire tout bas un ou deux versets du Nouveau-Testament, et me quitta enme recommandant de

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les apprendre par cœur. Nous aurions dû, pour obéir au règlement, n'être que trente dans Tétude; mais il y avait disette d'hommes; la moitié des maîtres d'étude avaient été envoyés au régiment, de sorte que nous étions là soixante-cinq sous une même férule. Cette situation obligeait le maître à être sévère; je crois qu'il était enclin à l'être; il me paraiss^t ce jour-là le plus puissant et le plus méchant des êtres humains. Pendant plusieurs semaines, je passai la classe à dormir, et les études à m'apitoyer sur mon malheureux sort. Telle fut mon entrée dans le vaste monde.

» Les jours qui suivirent ne furent pas plus réjouissants. Je crois bien qu'une marque de bonté, ou d'amitié, ou même de pitié aurait pu me sauver ; mais elle ne vint pas. Si même j'avais été garçon à me défendre, à rendre le mal pour le mal, on m'aurait accepté comme un membre honorable de la société, on m'aurait toléré tout au moins, je serais rentré dans la compagnie des hommes ; mais je ne savais que passer de la désolation à l'indignation, et mon indignation était du genre passif. Je détestais

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ferme, mais je ne battais pas. Je voyais autour de moi des petits allonger leur coup de poing- qui ne faisait de mal à personne. Ce coup de poing inoffensif les relevait dans l'esprit des autres : combien il les grandissait dans le mien ! Je les admirais d'autant plus que je ne me sentais pas capable de les imiter. Mon seul moment de répit dans la journée était le retour à Tétude, après la récréation. Il me semblait que je rentrais au port. J'échappais à tous ces ennemis conjurés pour ma perte. Je me sentais enfin en sûreté.

» Je m'y ennuyais à périr, dans ce port de salut, et dans les classes cela n'allait pas mieux. Je ne comprenais rien à ce qui se faisait. Mon incapacité était une chose notoire, acceptée comme incontestable par mes maîtres, par mes camarades et par moimême. Quels tristes jours! Ils m'ont laissé un souvenir ineffaçable. Malgré moi, je sens encore un fond d'indignation contre ceux qui m'ont ainsi délaissé ou pourchassé. J'ai beau me dire qu'il y avait de ma faute, et que d'ailleurs, avec ma mine désolée, mes larmes, ma timidité, je ne pouvais guère

éveiller la S5'mpathie. On me devait au moins quelque conseil ou quelque pitié. Je n'avais que ma mère, qui venait me voir presque tous les jours. Quand elle entrait, je croyais renaître à la vie. Je me jetais à elle comme un naufragé qui embrasse enfin le sol. Elle me disait :

» — Tu t'y feras! Les autres s'y sont faits !

» Elle tâchait de me donner du courage.

Mais elle me connaissait. Elle savait que je désirais passionnément aimer et être aimé, et que je n'oserais jamais m'offrir.

» Mon salut fut d'avoir une bonne mémoire. On vit bientôt que je serais le premier, ou l'un des premiers en récitation. Je récitais sans comprendre, et par conséquent d'une façon pitoyable ; mais on ne nous de mandait que de réciter couramment; j'intéressai mon professeur par ce côté-là, et par mon écriture, qui n'était pas mauvaise. Il remarqua ma bonne volonté, me donna quelques conseils. Une fois initié aux premières difficultés de la grammaire, j'avançai assez vite. A la fin de l'année, j'étaisclassé parmi les bons. Cela me releva un peu, même dans

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la cour de récréation. Je fus toujours abandonné, je cessai d'être dédaigné. C'était un progrès. Aux vacances, tout le monde partit; je restai. J'étais loin de deviner pourquoi ma mère ne me prenait pas avec elle; mais je ne lui demandais aucune explication, sachant bien que ce qu'elle faisait était toujours bien fait. Ce malheur ne m'arriva que cette fois-là, parce qu'elle finit par se procurer quelques ressources par son travail de couture. Elle mit tous ses profits de côté pendant Tannée, se refusant presque le nécessaire pour me recevoir royalement au mois d'août. Je n'ai été que bien tard dans la confidence de tous ces travaux, de cette longue épargne, de ce bonheur si court acheté par tant de sacrifices. Je vivais pendant tout un mois dans l'ivresse d'être avec elle. Nous habitions deux pauvres petites mansardes dans la rue des Mathurins. Elle n'avait pas de servante; mais tout était si propre ! Elle ne me donnait que bien rarement une friandise; mais nous faisions ensemble de si délicieuses promenades!

Quelle différence avec ces piétinements dans la boue, côte à côte avec un compagnon

qui ne daignait pas ouvrir la bouche pour me parler, et à qui je ne savais que dire!

Comme je me dédommageais, par un étemel bavardage, de mes dix mois de silence !

» J'arrivai à Tâge de douze ans sans être réconcilié avec le lycée. Ma réputation de sauvage était si bien établie, malgré mes succès qui allaient croissant, qu'on me laissait tout le temps seul. Je ne comptais pas, c'était une chose entendue. J'étais alors en cinquième ; nous commencions à être grands garçons. Il ne faut pas croire qu'on ne nous initiât point à la grande politique. Au contraire; on nous parlait sans cesse de l'empereur. On en parlait plus que de Dieu. L'aumônier nous faisait réciter le Catéchisme de rEmpire, où nous apprenions que nous devions aimer l'empereur et lui obéir.

€ D'après Vapôtre saint Paul, disait le catéchisme, ceux qui n'obéiront pas à Sa Majesté l'empereur et roi, et n'éprouveront pas d'amour pour lui, encourront la damnation éternelle. » On nous apprenait que la France était, quelques années avant notre naissance, en proie à de -cruels tyrans, que le sang coulait à flots, que l'empereur était

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venu, et que tout s'était calmé sous sa main comme par miracle. Il avait pacifié la France et vaincu toute l'Europe. L'aumônier ne manquait pas d'ajouter qu'il avait relevé les autels.

» Chaque fois qu'il remportait une de ses grandes victoires, on nous faisait faire le carré dans la plus grande cour, qui était celle des moyens ; un roulement de tambour annonçait la venue du proviseur et de son état-major. Il arrivait radieux, un papier à la main, et nous lisait le Bulletin de la Grande Armée.

» Les cris de : « Vive l'empereur ! » partaient alors de toutes les poitrines, avec d'autant plus d'enthousiasme que ces cérémonies se terminaient toujours par l'annonce d'un congé. Quand nous traversions ensuite la rue Saint-jacques en donnant la main à nos parents, on pouvait voir, à notre air martial, que nous étions prêts à suivre l'empereur jusqu'au bout du monde. Nous nous attendions tous les jours, en avril 1814, à l'annonce de quelque victoire. Nous vîmes bientôt, à l'air préoccupé de nos professeurs, qu'il se passait quelque chose d'inaccou

tumé. Ils avaient des conciliabules avant et après la classe. Ils faisaient la leçon d'un air morne. Les punitions pleuvaient à la moindre incartade. On entendait le bruit de discussions violentes quand on passait devant le vestiaire. Le proviseur et le censeur se promenaient dans les cours, lisaient des journaux, se communiquaient des lettres.

Les maîtres d'étude les regardaient de loin, n'osant les aborder, et tirant des conjectures de l'aspect de leurs visages.

» Enfin, un beau matin, nous étions depuis une heure à l'étude, et les lampes commençaient à pâlir," quand nous entendîmes le canon des Invalides. Nous criâmes : « Une victoire ! » sans respect pour la discipline ; et nous pensions tout bas : « Un congé ! »

Le maître d'étude, personnage taciturne que nous détestions cordialement jusque-là, arrêta notre enthousiasme :

» — Non, messieurs, dit-il d'un ton lugubre : une défaite !

» Pauvre diable ! nous apprîmes la semaine suivante que ce mot lui avait coûté sa place. Quoique nous n'eussions aucune idée de ce dont il s'agissait, il passa dès lors pour un

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héros dans tout le quartier des moyens, et emporta, en s'en allant, notre estime et nos regrets.

» — Vous le connaissez, me dit M. Antoine en s'interrompant ; c'est Merpaut.

» Quand arriva l'heure d'aller en classe, les fifres se joignirent aux tambours, ce qui n'avait lieu que pour les grandes solennités et les promenades extraordinaires. Au lieu de nous faire entrer dans les classes, on nous mit en récréation. Les professeurs traversèrent la cour en gros peloton, marchant précipitamment pour aller chez le proviseur. Ils avaient leurs robes de gala, et les rabats empesés des grands jours.

Leurs visages nous parurent sombres. Nous nous rappelions le mot du maître d'étude :

« Non, messieurs, une défaite ! » J'avais le cœur serré. Je marmottais déjà entre mes dents :

Excidat il la dies aevo!

» L'attente fut assez longue. Enfin on battit aux armes ; les rhétoriciens prirent leurs fusils, le carré se forma, et le proviseur parut, entouré de tous nos maîtres, ayant à

Bâ droite l'aumônier, ce qui nous frappa, parce que c'était la place ordinaire du censeur. Nos cliers maîtres semblaient avoir changé de visages en descendant l'escalier.

Autant ils lugubre en allant, autant ils semblaient joj-eux en ;venant. Le proviseur surtout était translig-uré. ■ — Enfin, disait-il, tout en s'avançantà e'rands pas, voici la justice de Dieu! La Providence nous devait ce beau jour I

» Pendant ce temps-là, nous nous répétions dans les rangs les uns aux autres que

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nous avions retrouvé notre père ; et que Taumonier l'avait dit! Quel père > Le proviseur nous l'apprit : c'était notre roi ; le roi légitime, le frère du roi-martyr, Louis XVIII, qui nous rapportait de l'exil toutes les vertus ; la foi d'abord,- qui était la vertu par excellence. Il nous rapportait aussi le pardon et l'oubli.

» Ainsi nous étions pardonnes ! Quoique aucun de nous ne pût dire ce qu'on avait à ilous reprocher, cette assurance nous remplit de joie ! Nous criâmes : « Vive notre roi ! Vive notre père ! Vive le meilleur des rois ! » Ces acclamations durèrent longtemps. Nos maîtres ne paraissaient pas se lasser. Il y en avait toujours un, quand on croyait tout fini, qui criait encore quelque chose. Le professeur de cinquième, pour montrer ses connaissances littéraires, s'avisa décrier: Féliciter! Féliciter! ce qui était le cri qu'on poussait à Rome sur le passage des triomphateurs. Mais il oubliait, le malheureux, que ce cri pouvait se traduire à volonté par : « Vive l'empereur! » ou par :

« Vive le roi ! » Les rhétoriciens nous l'apprirent en sortant.

» — Non, monsieur, dit sévèrement le proviseur, en jetant à M. Lemaire un regard terrible : Vive le roi Louis XVIII ! Vive Louis le Désiré !

» Ce que nous comprîmes de plus clair dans cet.événement, c'est que nous avions trois jours de congé.

» Nous vîmes, en revenant trois jours après, de grands changements. L'État, comme vous le savez de reste, mon cher confrère, n'est pas seulement chargé de former les intelligences; il forme aussi les consciences, d'après un étalon déposé au cheflieu de l'Université. C'est même sa plus belle attribution et sa raison d'être. Quand une famille livre son enfant à l'État, c'est pour qu'il le rende autant que possible conforme à l'étalon. Voyez Louis XIV. Rappelez-vous la révocation de l'édit de Nantes. Nous trouvâmes, au bout de trois jours que notre étalon était brisé et remplacé par un étalon nouveau. D'abord le nom de « Lycée impérial » avait disparu de la façade. Il était remplacé par ces mots : « Collège royal de Louis-le-Grand. » Il y avait des drapeaux blancs à toutes les fenêtres donnant sur la

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rue. Au dedans, la porte de la chapelle était pavoisée de rubans blancs. Tous les rubans de la femme du proviseur et de ses filles y avaient passé. L'aumônier avait fait faire une belle inscription, en lettres d'or, fixées sur une nappe avec des épingles :

€ Vive le Roi ! Vive la Foi ! » On sonna une cloche qu'on avait arborée dans la cour et qu'on nous dit être l'ancienne cloche d'avant la Révolution, retrouvée dans un grenier.

» Cette cloche à l'avenir remplacerait le tambour. Ce détail ne fut pas très populaire. Il nous fît trembler pour notre drapeau. • Qu'est-ce qu'un bataillon sans drapeau > »

disions-nous déjà; mais notre inquiétude fut de courte durée, le proviseur déploya avec majesté un nouveau drapeau, en soie blanche, toute brochée de fleurs de lis d'or, et qui était, nous dit-il, un don de la duchesse de Berry à ses élèves du collège Louis-le-Grand. « Vive la duchesse de Berry ! Vive la famille royale ! Vive le roi ! » La messe fut chantée en musique ; le collège s'était mis en frais. Le curé de Saint- Étienne-du-Mont entonna le Te Deum, On nous donna un verre de Champagne au des-

sert, avec un biscuit et une orange. Ce fut une journée d'enivrement.

» Le lendemain, autre découverte. D'abord on nous réveilla au son de la cloche ; puis ce fut encore au son de la cloche qu'on nous appela à la récréation et à la classe ; il nous sembla qu'on sonnait la cloche toute la journée. La prière du matin fut plus longue qu'à l'ordinaire, parce qu'on y ajouta une prière, en latin, pour le roi et la famille royale. En passant devant le râtelier d'armes, nous vîmes que les armes avaient disparu. On nous dit une messe basse avant la classe, et on nous fit savoir que nous aurions la messe tous les jours, et le catéchisme deux fois par semaine. A la place du catéchisme, la seconde, la rhétorique et la philosophie, réunies toutes ensemble, auraient des conférences auxquelles le proviseur assisterait. Les classes commencèrent par le Veni, sancte Spiritus, et se terminèrent par le Sut tuum prœsidium confugimus. Il en fut de même des études. Au réfectoire, on dit le Benedicitc et les Grâces. Mais avant le Benedicite, le censeur récita V Angélus. On nous lut un sermon de Mas-

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sillon pendant le repas. Le soir, il y eut une lecture de piété, d'un quart d'heure, avant d'aller nous coucher, pour nous endormir sur de saintes pensées. On ajouta à nos leçons trois versets de l'Évangile, en français pour les petits, en latin pour les moyens, et en grec pour les rhétoriciens et les philosophes.

» Dans ce temps-là, on ne parlait que latin en philosophie; le professeur faisait la leçon et interrogeait en latin ; les élèves répondaient en latin. On reprit les exercices d'argumentation qui avaient disparu « pendant les troubles », et on vit renaître les beaux jours des syllogismes en baroco et enbaralipton.

» Les changements ne furent pas moindres sur nos personnes. Le drap bleu disparut pour être remplacé par le drap marron. Les boutons de métal jaune à l'aigle impériale firent place à des boutons de métal blanc fleurdelisés. Au lieu des guêtres montant à mi-jambe, nous eûmes des bas de laine noire attachés au-dessus du genou par des jarretières à boucles. Il s'ensuivit dans les premiers temps beaucoup de rhumes de cer-

veau. On nous donna pour couvre-chef une es pèce de tricorne. Ce dég-uisement ne fut pas de notre g-oût. Il y eut parmi les grands quelque commencement de révolte au sujet du tricorne. On se moquait de nous quand nous passions dans les ru^s ainsi accoutrés. Ma mère, qui était bonapatisté, parce que l'empereur lui avait tué son mari et son frère unique, pleura toutes les larmes de son corps quand elle me vit, comme elle disait, habillé en jésuite.

» Nous apprîmes vers ce temps-là que la distribution des prix serait retardée de dix jours, et n'aurait plus lieu que le 25 août, jour de la Saint-Louis. Toutes ces conversions, imposées si subitement, manquèrent leur effet. Nous devînmes des insurgés au fond du cœur. A Napoléon et Louis XVIII nous n'entendions pas grand'chose^ sinon que le premier gagnait des batailles, et qu'on traînait l'autre dans un grand fauteuil; mais nous en voulûmes surtout à l'aumônier, à ses prières espacées d'heure en heure, à ses messes de tous les jours, et aux billets de confession, qui ne tardèrent pas à faire leur apparition. Nous trouvâmes que

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l'État nous maniait trop et nous imposait trop de grimaces. Nous sentîmes confusément que nous avions une conscience, sur laquelle on portait la main. S'asseoir, se lever, marcher, au commandement; aller à droite et à gauche; apprendre par cœur ceci ou cela ; répeter telle ou telle leçon, accepter sans motdire l'opinion du maUre, porter le même iiniforme, faire les mêmes gestes; s'amuser, par ordre, des mêmes jeux, c'était bien ; c'était le seul moyen de faire de nous des hommes libres ; nous le savions- Mais aller jusqu'à régler nos sentiments intimes et nos croyances religieuses, il nous semblait à tous que cela dépassait les bornes, et nous en vînmes à nous persuader qu'on était plus libre que cela sous l'aigle de Corse,

» Je vous laisse à penser ce qui nous arriva en i8i5, nos transports au 20 mars, nos désespoirs au 8 juillet, et le parfait mépris que nous inspirèrent nos maîtres, qui passèrent trois fois d'un enthousiasme à un autre. Il nous semblait que nous n'avions plus affaire qu'à des comédiens, qui changeaient de costume et de rôle au moindre signe du régisseur. Pour moi, qui étais né misanthrope, je le devins plus que jamais, et je m'isolai de plus en plus. La philosophie me dégoûta, avec ses belles maximes si contraires à la pratique. Je me réfugiai dans les lettres, et dans les lettres latines. Je vécus avec Cicéron, avec Tite-Live, avec Tacite. J'appris tout Virgile par cœur.

» On me laissa dans cette compagnie. On me recevait dans le monde, quand j'étais forcé d'y apparaître, comme une sorte de spectre qui se serait faufilé par mégarde avec les vivants. J'entrai à l'École normale en 1820. Je n'eus que vingt pas à faire, puisqu'elle était dans cette maison. Il s'agissait de passer d'une chambre dans une autre. J'y restai jusqu'en 1822. J'en sortis tout juste au moment où on la supprimait.

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Je revins alors de ce côté-ci de la maison, comme professeur de quatrième. Quand on rouvrit l'École normale en 1826, sous le nom d'École préparatoire, j'y fus appelé comme répétiteur. Ce n'était alors qu'un simulacre d'École normale. M. de Vatimesnil la rétablit complètement en 1828. Il fallut la révolution de i83o pour lui rendre son nom. A présent je suis professeur de rhétorique dans mon collège Louis-le-Grand, et professeur d'histoire de la littérature latine dans mon École normale. J'ai beau être deux fois professeur, ce qui domine en moi, c'est l'écolier. Je suis comme ce prisonnier qui avait été renfermé si longtemps, qu'une fois rendu à la liberté, il s'étonnait toujours de faire quelques pas sans être accompagné par un gardien. Je ne me sens un homme que quand je suis dans mon cabinet, seul à seul avec mes amis, les poètes et les historiens romains. Partout ailleurs je ne suis qu'un grand enfant maussade et timide. Je me félicite au moins, dans mon malheur, d'avoir sauvé la liberté de mon esprit, grâce aux scandaleuses apostasies de 1814 et de 181 5. » Telles furent les confidences de M. An-

loine, que j'écoutai avec attendrissement et respect, non sans faire quelque retour sur moi-mËme. Il devint à partir de ce jour un de mes plus chers amis. Je ne vous apprendrais pas grand 'cliose, si je vous disais son véritable nom; à moins cependant que vous ne soyez du métier. C'était un de nos premiers humanistes, et un homme d'un esprit rare et charmant. Mais c'est bien ia peine d'avoir de l'esprit, quand on n'a pas l'esprit de s'en servir!

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