PIERRE GUÉRIN
Un de mes élèves que j'ai le plus aimés, est Pierre Guérin. Je lui trouvais, quand il était à l'École normale, toutes les qualités. Il avait beaucoup de talent et d'esprit; il travaillait vigoureusement; c'était un beau garçon, à faire tourner la tête des filles, et avec cela d'une sagesse exemplaire.
Un de ses grands mérites à mes yeux
était d'être toujours de belle humeur.
J'étaiis son professeur de philosophie, mais nous étions du même âge. Vapereau lui donne même six mois de plus. Cela tient à ce que j'étais entré à l'École à dix-sept ans, et qu'il y entra à vingt-deux. Il fut un des premiers élèves de l'École d'Athènes.
Quand il en revint, il aurait pu aisément trouver un emploi à Paris. Mais, à notre grand étonnement, il demanda la chaire de rhétorique du collège de Rennes.
C'est qu'il était amoureux, mon ami Pierre. Il avait vingt-huit ans. Depuis plusieurs années, il était fiancé avec une jeune fille dont il était follement épris, et qui, de son côté, l'adorait. Oh ne pouvait s'empêcher de dire, en les voyant, qu'ils avaient eu l'un et l'autre, le jour de leurs fiançailles, un jour de bonheur. On ferait, j'en suis sûr, un joli petit livre avec leur correspondance, pendant que Pierre était à Athènes et à Rome. De retour dans son pays, il pensa que, même sous les brumes de la Bretagne et dans les vieilles rues de Rennes, il retrouverait le beau ciel de la Grèce et tous les enchantements de l'art en règar-
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dant les yeux de sa maîtresse. Son mariage eut lieu au mois de novembre, pour ne pas perdre de temps. Je fus un de ses témoins dans cet heureux jour. Ils me firent promettre d'aller les voir aux vacances prochaines. Je n'y manquai pas.
J'avais alors de la famille en Bretagne un peu partout, et je regardais Pierre et sa femme comme faisant partie de ma famille.
La petite s'était avisée, par câlinerie, de m'appeler c mon oncle ». Je devais ce titre vénérable à ma qualité de professeur de son mari, car je n'étais guère pour elle qu'un frère aîné. Ils avaient deux chambrettes sous les toits, dans une belle maison de la place du Palais. Lucile y entretenait une propreté admirable, et avait réussi à les rendre élégantes avec quelques lambeaux d'étoffes claires rapportées d'Orient par son mari, et les photographies des principaux monuments d'Athènes. Ils m'apprirent qu'ils vivaient comme des sauvages, c'est-à-dire qu'ils ne voyaient personne, parce qu'ils se suffisaient l'un à l'autre. Ils passaient leurs soirées d'hiver à travailler et à bavarder; Lucile tapait joli-
ment sur son petit piano, pas assez pour
se permettre des morceaux de bravoure, ce dont je félicitai son ^ marj. u'^su/ pnurlaiit pourae- ^ .^^ compagnerdi;sair; qu'elle chantait d'une voix 1res douce, trcs juste et un peu tremblotante .
L'clèjls faisaient après diuer de lung'ucs
promenades dans les environs de Rennes, qui sont
.IMK' !■ . . \ .le dci
trois cenis volumes très habilement choisis. Il s'était mis dans la tête d'apprendre
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le grec à sa femme, qui, de son côté, lui apprenait l'anglais. A les en croire, chacun d'eux avait lieu de se glorifier des progrès de son élève. Il leur vint en deux ans deux bébés, un garçon et une fille.
Avec l'amour et la jeunesse, que pouvaientils désirer de plus?
Quand je revins, à la fin de 1845, pour être le parrain de Juliette, je crus pourtant voir un peu de tristesse dans les yeux de son père. Lucile aussi, quand elle ne s'observait pas, semblait en proie à la mélancolie. Je les interrogeai, ce n'était rien. Je les pris à part; Pierre me répondit par des plaisanteries; je vis que Lucile était émue, je la pressai, et elle m'avoua que Pierre semblait dégoûté de son état, qu'il n'allait plus au collège que malgré lui, qu'il faisait mal sa classe, et qu'il avait des ennuis avec son proviseur. Je fus bien soulagé en l'entendant. Je me moquai d'elle, et je lui dis que je verrais le proviseur, et que je saurais à quoi m'en tenir.
Je tins ma promesse; mais je trouvai le proviseur plus sérieusement préoccupé que je ne m'y attendais.
— Votre ami, me dit-il, a beaucoup d'esprit et de connaissances, mais il n a jamais été un professeur. Il est par lui-même si aimable que nous y avons tous mis du nôtre pour lui épargner des ennuis, mais la situation empire de jour en jour, au point de n'être plus tolérable. Il n'est même plus exact aux heures de classe, ce qui, comme vous savez, est sans exemple dans l'Université. Il ne corrige plus les devoirs. Il récite ses leçons, comme un mauvais élève récite un pensum. Voulez-vous entrer dans sa classe? me dit-il. Vous entendez d'ici le bruit qu'on y fait. Cela devient scandaleux.
Je serai obligé d'avertir les inspecteurs généraux. Conseillez-lui, cher monsieur, de demander un congé. Il n'y a plus pour lui que ce moyen de salut.
Je confessai Pierre après cette conversation.
— Eh bien, oui, me dit-il après s'être défendu quelque temps, le métier que je fais m'est odieux. Mes confrères sont des cuistres, mes élèves de jeunes idiots qui ne pensent qu'à être bacheliers, et ne lisent Corneille qu'autant qu'il le faut pour ré-
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pondre aux examinateurs. Nous sommes idiots nous-mêmes avec nos examens et nos chinoiseries. Tout cela me répugne et m'ennuie. J'aimerais mieux être commis de bureau, percepteur, conducteur de travaux. Je m'ennuierais ferme, mais on ne me parlerait pas de sacerdoce, de services rendus au pays, de dévouement à l'humanité. Mes chers poètes eux-mêmes ont perdu toutes leurs grâces depuis que je suis obligé de les ouvrir chaque année à la même page, de les accompagner des mêmes commentaires et de les entendre ânonner de la même façon.
Il m'en dit comme cela pendant toute une heure. J'étais comme le supérieur d'un couvent de moines à qui un novice vient déclarer qu'il n'a plus la vocation et qu'il veut aller voir le monde d'un peu plus près.
Il y avait pourtant une différence notable :
c'est que le supérieur en question tremble pour l'âme de son néophyte, et que je ne tremblais encore que pour la bourse de mon camarade. Ma première pensée fut qu'il avait été saisi par quelque passion violente pour le théâtre, ou pour le bar-
reau, ou pour la politique. Non; il ne sentait rien que le profond dégoût du métier.
Il continuerait à tourner la meule, et même il essayerait de mieux faire. Il en sentait la nécessité; il espéraJt^n avoir la force. Je s par Lucile, avec qui
j eus une triste et langue om yersation, qu'il ne
travaillait même plus chez lui. Il n'ouvrait plus un livre. Il s'ennuyait, il bâillait, il Tcmbrassait. Ce n'étai plus le même homme, toujours en joie, causant, travaillant, remplissant la maison de son bruit. Il se traînait à présent comme un malade. ■ Qu'est-c
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que c'est? » me disait Lucile en me dévisageant de tous ses yeux. Elle croyait à quelque maladie mystérieuse; mais c'est Tâme seule qui était malade.
— Voyons, dis-je à Pierre en le quittant, vous avez trente ans. Votre famille n'a d'autre ressource que votre travail. Si vous perdez votre place, vous êtes tous réduits à la misère. Cela mérite pourtant un effort.
C'est une question de devoir, une question d'honneur.
— Je ferai cet effort, me dit-il d'un air découragé. Oui, oui, ajouta-t-il en se redressant, en s'échauifant, je le ferai. Ma pauvre Lucile!
— Il est trop tard, ajoutai-je pour changer de carrière; mais vous pouvez changer de situation tout en restant dans l'Université.
Faites-vous recevoir docteur; nous trouverons bien quelque part un camarade qui vous donnera sa suppléance dans une Faculté.
Il me remercia avec chaleur d'avoir eu cette pensée.
— En eiïet, me dit- il, on peut poursuivre une étude dans un cours public. Ce n'est
pas tous les ans le même programme. On peut y rencontrer de loin en loin un auditeur qui comprenne.
Il se frappa le front :
— J'ai mon sujet! Avant un an, on verra !
— Envoyez-moi votre thèse quand elle sera faite, lui dis-je; je la porterai , moimême à M. Le Clerc.
Je me promettais de ne la remettre qu'après ravoir lue la plume à la main.
J'avais mis cette idée du doctorat en avant, parce que je pensais qu'il fallait à tout prix le réveiller, le faire travailler. Au fond, je n'en espérais pas g-rand'chose. Le cher garçon, qui était élincelant dans la conversation (avant cette crise), était tout embarrassé et tout décontenancé dès qu'il fallait faire une exposition suivie. Il écrivait bien, causait à merveille, et parlait mal. Je m'étourdis pour l'heure sur ce détail, et je me dis : < S'il travaille pendant six mois, il est guéri. »
Tout sembla d'abord me donner raison.
Lucile m'écrivit que la gaieté revenait, que la classe allait mieux, qu'il la faisait sans goût, mais avec soin ; que le proviseur était
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frappé du changement ; qu'elle avait eu avec lui une entrevue; qu'il lui avait dit pour la première fois des paroles encourageantes.
« Quelle bonne inspiration vous avez eue, mon oncle! » disait la pauvre enfant, qui croyait le mal vaincu. Pour moi, j'étais loin d'avoir la même confiance.
J'ai toujours cru qu'il y a des maladies de l'âme, comme des maladies du corps. Il est très difficile d'en établir le diagnostic. Elles portent sur des phénomènes d'une extrême délicatesse; on ne peut les faire naître à volonté pour les soumettre à l'observation; on est obligé, la plupart du temps, de les étudier sur soi-même, et ils se produisent toujours avec des phénomènes connexes, dont il faut les distinguer et dont on ne peut pas les séparer. Je voyais, en observant Pierre Guérin, qu'il cessait de travailler, et qu'il cessait même, à certains moments, de gouverner sa pensée; mais je ne savais pas si cette inertie provenait d'une affection anormale de la sensibilité, ou de l'anéantissement progressif de la faculté de vouloir. Ce dernier cas aurait été très redoutable ; car la volonté est l'essence
de la vie, et, comme elle ne produit qu'un phénomène toujours le même, à savoir la volition, avec des différences de degré dans Teffort, il me semblait impossible de la faire renaître si elle était atrophiée. S'il ne s'agissait au contraire que d'une perversion de la sensibilité, j'entrevoyais deux remèdes : ou triompher d'une déplaisance toute locale, ou lui céder, et employer la volonté à d'autres usages que ceux qu'elle repoussait si ouvertement.
J'avais eu, par le conseil que j'avais donné à Pierre, un premier succès. Il travaillait à sa thèse ; donc il voulait travailler, il voulait penser. Il n'était pas absent de chez lui. Sa volonté subsistait : c'était un grand point. D'autre part, le dégoût que lui inspiraient ses fonctions, seà anciennes études, et la plupart des actes qui constituent la vie commune, était si persistant, l'effort qu'il était obligé de faire pour ne pas s'abandonner au découragement absolu, était si pénible, qu'il y avait évidemment de ce côté-là un mal profond, et peutêtre incurable.
Je connaissais le docteur Aussant, direc-
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teur de l'École de médecine et médecin du collège royal . Cétait un praticien consommé, qui avait à mes yeux le grand avantage de considérer la psychologie comme une partie essentielle de la médecine. Je le priai, en partant, de surveiller mon ami sans en avoir l'air, et il s'associa d'autant plus à mes sollicitudes, que le cas était intéressant à étudier au point de vue médical. Il constata, au début, deux symptômes favorables : d'abord le malade travaillait à un ouvrage qui paraissait lui plaire, et, secondement, en dehors de ce travail, il se contraignait à remplir ses devoirs d'une façon à peu près complète.
< Nous sommes sur la voie d'une guérison, » m'écrivait-il. Mais il ne tarda pas à devenir alarmiste : « Il n'y a pas de ralentissement dans le travail de la thèse, m'écrivait-il plus tard, mais ce travail devient de plus en plus absorbant. Ce n'est plus du dégoût que lui inspire la besogne courante, c'est de la haine. Il tient des propos, il mène une conduite que je regarde comme les prodromes de la folie. » J'avais parfois des scrupules ; cela n'est peut-être, pensais-
je, qu'un défaut de caractère, et nous n'avons pas le droit, sous prétexte de médication, de le soumettre à une sorte d'espionnage. > Mais M. Aussant me répondait :
< C'est une maladie! » Enfin, je copie ces paroles dans une lettre écrite par lui en juin 1847 : «Je n'ose plus souhaiter, comme autrefois, une grande commotion de douleur ou de colère, car un accès de folie furieuse est positivement à craindre. »
Cette lettre m'effraya d'autant plus, que je redoutais le moment où la thèse serait présentée. Il pouvait y avoir là une déception très amère, dont je ne pouvais prévoir les suites. J'avais cessé, dans mes lettres, de lui parler de cette grosse affaire, parce que mes questions paraissaient l'importuner; mais, quand cette nouvelle inquiétude me saisit, je n'y tins plus, et je lui demandai carrément si sa thèse avançait. Il me répondit : « Elle est chez le doyen. »
Ainsi, il m'avait tenu en dehors jusqu'au bout. Je courus chez M. Le Clerc. C'était, sous un aspect bourru, le plus bienveillant des hommes. Il occupait à la Sorbonne un appartement encombré de livres. Il fallait
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mODter deux étages par une sorte d'escalier de service. Il ouvrait la porte lui-même, et vous disait de vous asseoir 'si vous trouviez une chaise libre. Ce n'était pas facile, car il y avait des bouquins partout. Je lui rlai de Pierre
— Ah! vous le connaisse/.' me dit-il.
C'est un foui
Je fus atterré de ce début. J'avais espéré que lé doyen me chargerait officiellement de la lecture de la thèse, et je me proposais, s'il y avait des extravagances, d'ame-
ner Fauteur à la recommencer ou à Taméliorer d'après mes conseils. Et le doyen l'avait lue ! Lue et condamnée, sans doute, puisqu'il traitait si sévèrement l'auteur.
— Condamnée, n'en doutez pas. Je la lui ai même renvoyée.
Allons, tout est perdu, pensai-je en moimême.
— Et pourrais-je savoir quehétait le sujet r
— C'est un mémoire sur Forbonnais.
— Un sujet intéressant, si je ne me trompe.
— Sans doute, dit le doyen, de l'air d'un homme qui reprochait à ce Forbonnais de n'avoir pas écrit en latin. Il y a peu de détails biog-raphiques, ajouta-t-il ; rien de nouveau. Forbonnais n'est qu'un prétexte pour développer la théorie de l'impôt sur le revenu...
L'impôt sur le revenu en Sorbonne ! et en 1847 ! Il ne me restait qu'à me retirer. Je devais ressembler à un condamné qui vient d'entendre sa sentence.
— Conseillez-lui de faire bien sa classe et de ne plus songer à écrire, me dit lef doyen avec bonté.
Je fis le voyage de Rennes pour savoir où
Pierre Guérin. 97
on en était. C'était alors, et pour moi surtout, une grosse affaire. Ils vinrent me recevoir au bureau de la diligence Je les déterminai, non sans peine, à dîner avec moi à la Corne de Cerf, où je descendis.
Pierre n'avait plus l'air languissant que je lui avais vu à ma précédente visite. Il était fiévreux et agité. Je lui dis que j'irais le voir le lendemain. Il tira alors un paquet du fond de ses poches [:
— Tenez, dit-il, lisez cela avant de venir.
Vous m'en direz votre avis.
C'était sa thèse. Je la lus tout d'une haleine. Je trouvai le doyen sévère, non dans sa décision, qui s'imposait; mais dans son jugement. C'était 'presque un acte de folie d'avoir voulu faire discuter l'impôt sur le revenu en pleine Sorbonne. J'aurais voulu voir mon bon Damiron aux prises avec un pareil morceau! et entendre les éclats de la colère de Cousin ! Mais cela dit, je trouvais à ce ^travail des mérites de diverses sortes. Le style était bon, sans éclat et sans prétention ; le plan était bien conçu; les développements se succédaient avec clarté et méthode. Le procès aux
anciens impôts et au mode de recouvrement des impôts sous Tanciai régime était fait avec une force et surtout une compétence qui me surprirent. Point de déclamations; des faits seulement, mais accablants. La partie faible était le remède proposé. Il imr* ginait un dénombrement exact des revenus, qui ne serait, disait-il, ni plus choquant ni plus difficile que le cadastre. 11 décidait tout par des règles générales, et ne laissait rien au libre arbitre des répartiteurs. En revanche, il ouvrait toutes les serrures, et mettait à nu tous les mystères. La fameuse forteresse de la vie privée était démolie; on vivrait désormais sur la voie publique»
Cet impôt sur le revenu était aussi un impôt progressif. Nul pour les ouvriers, qui cessaient de concourir aux charges de rÉtat, il était accablant pour les patrons, et équivalait presque à une expropriation pour les riches. Qui s'en serait douté> Ce professeur de rhétorique était un socialiste et un démocrate très redoutable. Il n'attendit pas ma visite, et me trouva encore dans mon lit, avec son manuscrit à côté de moi.
Je lui parlai avec sincérité. ^^ m'écoutaavec
Pierre Guérin. 99
calme. Je l'en félicitai. Il me répondit :
— Votre jugement me fait plaisir. J'étais sûr de votre réprobation pour les idées; mais je craignais une critique sévère pour le style et la façon. Ainsi mon livre a du bon... Je vais le publier.
Je n'avais prévu rien de semblable. Je vis sur-le-champ cette pauvre famille dans là plus complète misère, et mon ami transformé en chef de secte, traqué parla police, poussé peut-être à d'autres insanités. Je piassai avec lui et Lucile une journée terrible. Lucile pleurait silencieusement, et me serrait la main quand je parlais des enfants. Je le pris de haut avec lui vers la fin. Je lui dis qu'il était un mauvais père. Il ne se fâcha pas.
— C'est le commencement, disait-il. C'est mon martyre qui commence; mais je ne déserterai pas la vérité.
Je sortis avec violence. Mais je le retrouvai à la diligence comme je partaiF, aussi doux pour elle et pour moi, mais aussi obstiné. Il me dit, au milieu des larmes de sa femme, que sa décision était irrévocable ; qu'il avait trou'"'^ un imprimeur.
— Il se ruinera! m'écriai-je.
— Non, répondit-il. Je lui ai souscrit des billets. Il ne perdra rien, quoi qu'il arrive.
Des billets! et il n'avait rien, pas même sa place. J'eus une sorte de soulag^ement quand la diligence s'ébranla, car cette scène m'oppressait. Je me penchai pour les voir encore au moment où la route faisait un détour. Lucile sang-lotait sur l'épaule de son mari. Il avait l'air sombre, mais résigné. Il aperçut mon mouvement, et m'envoya un baiser. Je me rejetai vivement en arrière.
J'étais servi à souhait! Il était évidemment guéri de son anémie mentale, mais pour tomber dans un accès de folie furieuse. Qu'allaient ils devenir? J'en avais parlé un instant avec Lucile, pendant qu'il était retenu au collège. Elle avait dit le mot de toutes les femmes : « Je travaillerai! > A quoi, malheureuse! Elle n'était même pas bonne à être servante.
On n'eut pas besoin de le destituer. La révolution de Février eut lieu au moment où sa brochure allait paraître. Il donna sa démission, et se porta candidat dans l'Ille-
Pierre Guérin. loï
et-Vilaine. La brochure lui servit de profession de foi. Les pajsans bretODs ne savaient pas ce qu il leur voulait avec ce Forbonnais; mai^ quand fin leiii lit qu'il proposait un inip t nouveau et qu'il mtudi, 1 1 ! i
tcrtbicn etsedii posèrent a le tl ^ Leioir a coups de lourche II parcourut ri pied plu'^ieursiilla'es nu on WU dLs pLirci ri ne tut pas plus heureux à Rennes On alla l'écouter par curiosité On le sifRa à ou trance. La police fut oblig-èe de le protéger. C'était le temps où l'évêque, M" Saint-
I02 Mémoires des autres,
Marc, dictait leur choix aux électeurs du département. Toute sa liste, composée de légitimistes et de catholiques, passa à une très forte majorité; les libéraux réunirent quelques centaines de voix. Quatorze enfants perdus avaient voté pour Guérin, en dérision du suffrage universel. Le séjour de Rennes lui devenait impossible. Il fît ce que font tous ceux qui ne savent plus que faire : il vint à Paris.
Il y arriva le 14 mai? 1848, la veille d'une insurrection. J'étais dans la cour des Messageries Laffîtte pour les recevoir. J'eus le cœur serré quand je les vis descendre de l'impériale en portant dans leurs bras les deux enfants. Lucile se jeta à mon «cou. On
leur remit une malle.
— C'est tout votre bagage?
C'était tout. J'avais fait venir un fiacre.
Pierre me dit en chemin que ses créanciers avaient eu la générosité de ne pas saisir ses meubles, et qu'il les faisait venir par le roulage.
— Je n'ai gardé, dit-il, que le strict nécessaire.
Je craignais l'impression que leur ferait
Pierre Guérin. io3
la triste chambre que je leur avais retenue, avec ses murailles sans papier, sa fenêtre unique sur une cour humide et obscure, et les odeurs auxquelles ces sortes de logements sont condamnes par un déplorable système de construction. Je vis que chacun . d'eux ne pensait qu'à faire conicnance pour ne pas affliger l'autre.
Pierre, au milieu de ses folies, était resté le meilleur des maris, aimant sa femme comme au premier jour, et ne soulîrant de la position qu'il s'était faite, qu'à cause d'elle. Je le savais, et je le voyais, et c'était ma grande espérance de guérison et de salut. Il y avait dans la chambre deux lits
de fer, six chaises de paille et une mauvaise tabU, Je fus surpris en entrant de voir un rideau de percale à la fenêtre; mais je vis presque ^aussitôt sur la table un pain, quelques bouteilles, une grande pièce de bœuf, et je compris que ma jeune femme (j'étais marié depuis un an) avait passé par là tandis que j'allais aux Messageries. Elle ne connaissait pas mes amis, et ne les connut que beaucoup plus tard, Guérin ayant expressément déclaré que sa femme ne verrait personne tant qu'ils seraient dans cet état de misère complète.
Nous sortîmes lui et moi pour un moment, car il n'y avait pas d'autre moyen de laisser Madame Guérin seule avec ses enfants que de se tenir sur l'escalier noir, ou de sortir dans la rue. J'offris à Guérin ce que j'avais d'argent. Ce n'était pas gros. J'étais alors député, et je n'avais pour toute fortune que mes vingt-cinq francs et une petite rente appartenant à ma femme. Il refusa avec fermeté.
-- Je serai peut-être obligé d'en venir là, me dit-il ; mais j'attendrai la dernière extrémité. J'ai du pain pour deux mois. Je suis
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guéri, me dit-il avec un sourire triste. (Il le croyait, et je partageais sa croyance.) Je donnerai des leçons si vous pouvez m'en trouver, je tiendrai des écritures, je serai copiste, ouvrier, homme de peine, ce qu'il faudra. Ce sera bien difficile?
*- Oui, lui dis-je; Paris est encombré de gens qui viennent de perdre leur fortune ou leur emploi.
— Mais vous pourrez me faire entrer aux ateliers nationaux? Je traînerai la brouette, dit-il en s'eiforçantdepousserunéclatderire.
— Je ne sais ce que je pourrai, mais je chercherai de tous les côtés. J'ai déjà fait quelques démarches...
Je me demandai," en les quittant, quelles allaient être leurs pensées dans ce taudis; s'ils dormiraient la nuit sur ces grabats; si Lucile, qui allait faire la besogne d'une servante pour quatre personnes, ne succomberait pas à tant de fatigue. La petite fille était pâlotte et tout alanguie. C'était peut-être la fatigue de la route ; peut-être la nouveauté de la situation, et les privations qui se faisaient déjà sentir. Si elle allait tomber malade !
io6 Mémoires des autres.
Une seule chose me ranimait : c'était Tétat d'esprit dans lequel j'avais trouvé Pierre. Le bon sens et la volonté semblaient revenus. Ce point était capital. Mais à quelles difficultés nous allions nous heurter, c'est ce que pourront seuls comprendre ceux qui ont vécu à cette époque où tout était remis en question. Quatre-vingt-treize venait de faire irruption tout à coup dans une société uniquement occupée d'affaires et de plaisirs, et qui se croyait à jamais débarrassée des révolutions. On n'avait pas trouvé d'autre moyen, pour parer au plus pressé, que de charger vingt mille hommes de traîner sur des brouettes une quantité de terre prise à la droite du Champ-de-Mars, et de la déposer à la gauche; sauf à la prendre ensuite à la gauche pour la rapporter à la droite où on l'avait prise. On leur donnait pour cela trente sous par jour. « Que vais-je faire de lui? » me disais-je en me hâtant de retourner à la Chambre. J'avais eu les mêmes, affres quatre ans auparavant, pour Le Bris; mais Le Bris n'était pas marié, tandis qu'ici!... Et puis, en 1844, il y avait une société, ntt gouvernement, un len-
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demain. La catastrophe de mes amis, coïncidant avec ce cataclysme général, rendait leur situation inextricable.
Saisset, à qui je confiai mes inquiétudes, me dit tout en m'offrant ce qu'il avait d'argent :
— On trouve toujours le moyen de vivre.
C'est la maxime avec laquelle se rassurent tous ceux qui ont le parti pris de ne pas y regarder. Je passais mes nuits à le chercher, ce moyen de vivre, et les journées à essuyer des refus de tous les côtés.
J'eus bien d'autres affaires en tête le lendemain. C'était le i5 Mai. La Chambre fut, en quelque sorte, prise d'assaut par les faubourgs. Tous les députés furent chassés ou s'enfuirent. A un moment, nous n'étions pas plus de vingt dans la salle, sur neuf cents. La foule venait par toutes les portes, grimpait aux fenêtres, glissait le long des colonnes qui supportaient les galeries. Les uns venaient individuellement ; c'étaient de simples curieux, ou de ces amateurs de désordre qui accourent partout où il y a un péril ou un spectacle. La plupart venaient par bandes, en poussant des cris
cl ca i;li:inUnl la Marseil- Liise. lis portaient des drapeaux et des écriteaux ; » Vive la sociale! Vive la Pologne 1 A bas les riches!
L'Assemblée est dissoute!) Les meneurs étaient furieuï i;i semblaient préis à tout
moi] lier des déplues et des se
de ville à leur barbe. Celaient plutôt des g:amin3 de Paris que des insui^és.
Pierre Guérin, 109
On eût dit qu'ils n'étaient là que pour leur plaisir. Ils imitaient les cris des animaux, chantaient des refrains orduriers ou grotesques et faisaient penser à une descente de la Courtille. Je n'ai jamais vu un pareil entassement d'êtres humains, ni une foule aussi bruyante et aussi désordonnée. C'était un fourmillement et un étouffement général.
Le président Bûchez avait disparu; Corbon, qui l'assistait comme vice-président, avait été culbuté. Un pompier, le casque en tête, était debout sur le bureau du président et agitait une loque rouge. Le pauvre Armand Barbés, un halluciné, criait du haut de la tribune :
— Frappons un impôt d'un milliard sur les riches!
Je vis tout à coup à côté de moi un représentant du peuple, couvert d'une blouse neuve et la tête coiffée d'une casquette (la mode du bonnet rouge n'était pas encore revenue). C'était un collègue de députation, et mon proche parent par alliance. J'étais avec lui, de longue date, dans de.s rapports d'intimité.
no Mémoires des autres,
— Tu vois, me dit-il en rougissant, j'ai pris le costume de mes opinions !
— Tu n'es qu'un lâche, lui répondis-je. Tu vas quitter immédiatement cette défroque ou je te dénonce à Françoise.
C'était sa femme, dont il avait, fort heureusement, une peur horrible. Cette scène grotesque me rappela vivement Pierre Guérin. Je m'attendais presque à le voir parmi les envahisseurs.
Il était resté paisiblement chez lui, où je le trouvai en train d'écrire.
— Pendant que vous me chercherez des leçons, j'essayerai de faire des articles. En voici un que j'écris pour démontrer que la monnaie métallique est elle-même une monnaie fiduciaire. Tant qu'on n'en viendra pas à l'échange des produits utiles, les marchés ne seront que le résultat d'une convention arbitraire.
Ce titre et ce sujet me firent froncer les sourcils.
— Non, me dit-il. C'est une discussion historique et scientifique. Il n'y a plus d'accès à craindre.
Je m'assurai, par une longue conversa-
Pierre Guérin, m
tion, que Tesprit avait repris son équilibre. Il me parut même incliner vers les idées conservatrices, comme un pendule qui ne fait que traverser le milieu et va incessamment de droite à gauche.
Le i5 Mai avait été le début d'une crise violente qui aboutit aux journées-^ de Juin.
Je le vis pendant ces six semaines toutes les fois que cela me fut possible. Il jugeait l'insurrection comme moi, plus sévèrement que moi. Son passé, pourtant si voisin, ne l'embarrassait pas. Il est certain qu'il l'avait oublié. Il y a deux sortes de gens qiie leur passé n'embarrasse pas : les fourbes et les illuminés. Mon ami Pierre était revenu à sa nature, qui était d'être un illuminé. Seulement, sa flamme, qui avait brûlé pour détruire, brûlait maintenant pour conserver.
Il n'y avait pas d'autre changement. Il demanda un fusil à la mairie, et fut incorporé dans la légion de son quartier. Il resta au feu pendant les trois journées de Juin. Lucile, penchée à sa fenêtre, dévorait des yeux les convois de blessés, et croyait qu'elle ne re verrait jamais son mari.
Au milieu de ces tristesses, je n'oubliais
ii: Mémoires des autres.
pas le mot de Pierre Guèrin le jour de son arrivée à Paris :
— Nousavonsdn | iiainpourdeusmois.
Je D 'avais cessé de lui chercher des leçons, et il n'avait cessé de travailler à son article, je réussis mieus que lui, car je lui trouvai trois leçons, tandis que son manuscrit lui fut renvoyé par Buioz sans un mot d'explication.
lieu de tenter un autre essai. « Un économiste! » me dit le patron, avec un accent qui si;»nifiait : « N'en parlons plus. » Il tolérait Michel Chevalier et Louis Reybaud parce qu'ils -'.<-ient de l'esprit; mais Gué-
Pierre Guérin. ii3
rin. qui n'en manquait pas, avait un tel respect pour la Revue des Deux Mondes, qu'il s'était attaché à être profond et n'avait réussi qu'à être ennuyeux.
Nous eûmes quelques mois de tranquillité relative. Guérin donnait régulièrement ses leçons. Il avait changé sa chambre d'ouvrier pour une chambre d'étudiant, qui était moins triste sans être plus confortable. Lucile avait pris une femme de ménage. Il était temps. Non seulement ses forces s'épuisaient dans cette besogne; mais j'étais obligé de convenir qu'elle perdait à vue d'oeil la distinction de ses manières. Il n'y a que dans les romans qu'une héroïne triomphe des injustices du sort, et garde des airs de reine en faisant le ménage et la cuisine. EJle se contenait devant moi; mais je devinai, à quelques signes, qu'il y avait dans le têteà-tête des moments difficiles. Ces légers nuages disparurent, quand elle put reprendre quelque chose de ses habitudes, et envisager l'avenir avec moins de terreur. L'adversité avait été pour lui une bonne école. Il avait côtoyé deux abîmes. Il savait désormais vouloir. îl ne connaissait plus ni les défail-
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lances ni les emportements. Seulement, il sentait cruellement ce que sa position avait de précaire. Non seulement il était déchu par sa propre faute, mais il avait entraîné les siens dans sa déchéance. Lui qui avait tant dédaigné le métier de professeur dans un collège royal, il était réduit à préparer de mauvais élèves pour le baccalauréat. Il ne criait plus, comme autrefois, contre sa destinée; mais plus il se contenait, plus il souffrait. Je me demandais si ses forces ne le trahiraient pas, si ses élevés ne le quitteraient pas, s'il en trouverait d'autres. Je fis une démarche auprès de M. Le Sieur pour le faire rentrer dans TUniversité, mais je vis qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de ce côté. D'ailleurs, aurait-il voulu rentrer dans une condition inférieure; reprendre l'ancienne servitude?
Il ne se découragea pas après son échec à la Revue des Deux Mondes ; ou du moins il fit comme s'il n'était pas découragé. Il courut les journaux, dans l'espoir que son titre d'agrégé et de normalien le ferait accueillir. Mais tous les directeurs étaient occupés à réduire leur personnel; il fut
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éconduit de tous les côtés. Il écrivit une nouvelle qu'il me montra- Je la lus avec étonnement. Était-ce bien lui? Il n'avait plus même de style. On sentait partout l'effort et la lassitude.
La carrière de l'enseignement et celle des lettres lui étant fermées, je me rejetai sur un emploi de secrétaire. S'il savait se plier à ce métier, il y serait évidemment très propre, parce qu'avec un esprit cultivé, il était accoutumé aux recherches. Je lui fis accepter cette idée, et je me mis aussitôt en quête.
Lucile se livrait à cette espérance avec ardeur. « Nous aurions un fixe, » disait-elle.
Elle m'expliquait déjà qu'elle mesurerait ses dépenses sur le revenu régulier, et que le produit des leçons ou des articles servirait à des améliorations ; qu'elle aurait une réserve pour l'imprévu, pour les maladies.
La recherche fut longue, et mêlée de bien des déceptions. Je crus par deux fois avoir trouvé une situation. Il se présenta et ne put être agréé. L'un le trouvait trop qualifié pour être secrétaire.
— Un élève de l'Ecole normale! disait-il.
Je n'oserais pas lui dicter une lettre. '
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L'autre fut avec moi plus mystérieux. Je devinai qu'il y avait du Forbonnais dans cette affaire. Je le menai chez Philippe Le Bas, qui le chargea d'un article pour V Univers pittoresque. Il le fit sur-le-champ et très bien, mais la rémunération était dérisoire.
Nous pensâmes qu'il y avait ainsi à Paris un certain nombre d'entrepreneurs de copie, qui pourraient lui donner de l'ouvrage avec des conditions moins désastreuses. On le présenta à l'abbé Moignot, qui ne parlait de rien moins que de lui faire faire un volume à raison de cinq centimes la ligne. Il se récria. L'abbé lui dit qu'il avait des collaborateurs à ce prix-là tant qu'il en voulait, et de plus huppés que lui. Il lui montra une liste, dont le souvenir hanta pendant longtemps la pensée de Guérin et la mienne.
C'est un genre de misère sur lequel les romanciers n'ont pas apitoyé le public. Un bohème m'assura qu'il vivait en écrivant des sermons.
— Les curés demandent du nouveau à leurs prédicateurs de carême, me dit-il. On est lassé de la prose de Tabbé Poule. Onine donne un texte, avec la division en trois
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points, et je développe cela comine une amplification de rhétorique.
— Vos sermons, lui dis-je, doivent fourmiller d'hérésies.
— Pas autant que vous croyez. Je me tiens dans les généralités de la morale. D'ailleurs mon travail est revu, corrigré, expurgé.
On m'assure que j'ai fait plus d'une conversion.
D'autres mettaient discrètement en vente des discours sur l'ensemble du budg:et, ou sur le budget particulier d'un ministère. Celui qui inventa la suppression des octrois fit fortune. Il démontra d'abord de plusieurs façons la nécessité de les supprimer; et il expliqua ensuite de quelle manière on pouvait s'en passer et les rem- ■placer. Cela lui fit un fonds de matrasin
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dont cinq ou six députés tirèrent profit pour se rendre célèbres. Il y avait aussi les faiseurs de harangues officielles pour l'ouverture d'un comice, ou pour la remise d'un drapeau, ou pour l'ouverture d'une mairie.
Je ne crus pas tout ce qu'on me disait; mais j'acquis quelque érudition sur les coulisses de l'éloquence. Pierre souriait mélancoliquement quand je lui faisais part de mes découvertes, et me disait en haussant les épaules : « Trouvez-moi des leçons » ; à peu près comme il aurait dit : « Ramenez-moi aux galères. >
Je me rappelai à propos sa thèse sur Forbonnais. Elle était absurde comme thèse proposée à la. Sorbonne, et il l'avait rendue plus absurde encore pour la transformer en machine de guerre contre Tordre social.
Mais l'idée d'un impôt unique n'est pas absurde en soi ; au contraire. C'est une idée juste, mais impraticable. L'absurdité est de ne pas tenir compte des difficultés de l'application. Je pensai aussi à l'article si dédaigneusement rejeté par Buloz. Il était évident que, quand Guérin suivait sa pente naturelle, il allait vers les idées économiques.
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Pourquoi ne trouverait-il pas un économiste ayant besoin d'un humble collaborateur pour faire les recherches et préparer les matériaux? Je me mis à chercher de ce ôté-là.
Louis Reybaud, que je connaissais intimement, était à cette époque plutôt romancier qu'économiste. C'est, le succès d'une œuvre plaisante, Jérôme Paturot, qui le lança dans ce que Cousin appelait « la littérature ennuyeuse >. Il me dit qu'il n'avait pas de secrétaire, et ne se souciait pas d'en avoir. Je pensai à Michel Chevalier, par qui j'aurais dû commencer, et je résolus de lui faire lire la thèse et l'article. J'y trouvais des traces de talent, et j'espérais un peu que Michel, qui était un esprit sagace et sans préjugés, en recevrait la même impression.
Il me dit d'abord qu'il avait un secrétaire dont il était content ; non pas un collaborateur, mais un manœuvre, qu'il chargeait de copier des textes, de vérifier des calculs et de courir après des documents. Il prit pourtant ma brochure et mon manuscrit, en me promettant de les lire, et de voir c ce qu'on pourrait tirer de mon bonhomme >.
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Il n'en fallut pas plus à Lucile pour se persuader que son mari allait monter au rang de secrétaire d'un homme illustre. Elle voulut passer avec nous devant la maison de Michel, et dit à Pierre :
— C'est là que tu travailleras.
Je la grondai de ses extravagances ; mais il se trouva qu'elle avait raison.
— Je vais essayer de votre Pierre Guérin, me dit Michel Chevalier. Il a de l'esprit, il n'est pas routinier; j'en tirerai peut-être parti. Mais je ne le prends qu'à l'essai, je ne lui donnerai que deux cents francs par mois, et je le ferai travailler ferme.
Huit jours après, l'accord était fait, et Guérin se mettait à courir les bibliothèques et les directions générales d'après les indications de son nouveau patron. Il faisait des résumés; il y ajoutait ses propres idées.
Michel lisait, discutait. Évidemment, il se croyait en présence d'un homme. Guérin nous contait cela le soir, quand nous prenions l'un et l'autre un quart d'heure de répit après un rude labeur. Lucile me disait qu'il faisait cette besogne avec entrain. Il y trouvait évidemment la satisfaction de ses goûts.
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Ce n'était pas comme les romans qu'il s'était contraint à écrire. Je jouissais de ce premier résyltat, qui était de .bon augure pour l'avenir. Je m'en étonnais en même temps.
Quoi! l'économie politique allait-elle faire un miracle?
Je savais que Henri Martin s'était fait historien contre le vœu de son père, qui le destinait au notariat. Mais c'était l'histoire, une étude attachante entre toutes. Je savais aussi qu'on avait voulu faire de Scribe un avoué, et qu'il avait quitté la procédure pour le théâtre ; mais c'était le théâtre, et c'était Scribe.
Je ne crois pas qu'il se soit jamais dit, avant tout succès : « Je passerai ma vie à écrire des pièces. > Un sujet l'avait tenté; il s'était mis à écrire, comme une jeune fille se met à danser au son de la musique.
L'œuvre une fois faite, il avait eu du plaisir à la lire; les compliments étaient venus, et le bonheur, toujours si grand à vingt ans, de voir de près cette autre vie, qui représente celle-ci, sans la copier, ces autres hommes qui sont plus gais que nous, et ces femmes plus adorables que les
nôtres, dans les rôles qu'on leur fait jouer, et plus perverses aussi, et par cela même plus attrayantes.
La plupart des auteurs dramatiques sont entrés dans leur profession par la fenêtre.
Les familles ne veulent pas, et elles ont raison, parce que le succès est toujours douteux, et le péril moral toujours certain.
(Labiche, pardonnez-moi; Meilhac et Ludovic Halévy, pardonnez-moi !) Je ne connais guère que M. Desvalières, petit- fils de M. Legouvé, qui ait embrassé la carrière dramatique de propos délibéré, comme d'autres embrassent la carrière du notariat ou du professorat; et notez que celui-là n'est pas seulement petit-fils de M. Legouvé; il est en outre arrière-petit-fils de M. Legouvé. Il n'entre pas dans la maison; il y est né, et il y reste. Hasard ou prémédi tation, coup de tête de jeune homme ou volonté raisonnée et mûrie, je comprends tout pour le théâtre, qui a pour lui toutes les séductions ; je comprends même qu'on se passionne pour l'histoire, pour la poésie, pour la philosophie. Mais pour l'économie politique, je ne comprends plus. (Léon Say,
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pardonnez-moi ; Levasseur, Leroy-BeaulieU, pardonnez-moi !)
Notez bien que je comprends à mer\xille qu'on s'adonne à cette branche utile et intéressante de la science philosophique, et qu'on la préfère à toutes les autres. Mais ici, il ne s'agissait pas d'une simple préférence, ou même d'un attrait dominant, d'une propension naturelle. Pierre Guérin était si complètement et si exclusivement entraîné vers l'économie politique, qu'il s'était dégoûté de tout le reste. S'il avait pris sa classe en horreur, s'il avait échoué dans le roman, dans la politique, c'est qu'il était né pour donner son avis sur la question du bimétallisme. Cette découverte que je faisais sur la tournure d'esprit de mon camarade, élargissait mes horizons sur la science, encore contestée en ce temps-là, de la richesse des nations. Je donnai quelque temps à Michel Chevalier et à Pierre Guérin pour se connaître; ce n'est qu'au bout de trois ou quatre mois que je voulus savoir d'eux-mêmes comment j'avais réussi.
Je trouvai Guérin très diplomate. S'il
était content de son patron? Très content.
Si le métier lui plaisait? Naturellement.
S'il espérait y réussir? Il fut visible qu'il l'espérait, et même qu'il n'en doutait pas.
Michel Chevalier, qui avait encore plus d'esprit que de science, lui plus expansif.
— C'est une perle que vous avez trouvée , mon cher. Je ne puis pas en faire un.
secrétaire, fl donc ! Il travaille
au livre que
je prépare : La Révolution sociale par la révolution industrielle. Il le signera avec moi. Mon Dieu, ouil ajouta-t-il en riant avec bonhomie, je l'associe à ma g:loire et à mes bénéfices.
Le livre ne parut que deux ans plus tard; mais alors Pierre Guérin était connu. Que
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dîs-jei il était célèbre et sur le point d'être illustre. De Mars (le factotum et le souffre -douleur de Buloz) était sans cesse chez lui pour lui demander de nouveaux articles. Son autorité était invoquée par les écrivains français et les écrivains étrangers. On ne voyait plus que son nom au bas des pages. Il faisait un feuilleton de quinzaine, qui alternait dans les Débats avec ceux d'Hippolyte Rigault. Quand il lui arrivait de vouloir faire une communication à l'Académie des sciences morales et politiques, M. Mignet lui trouvait toujours une place. Il disait aux autres :
— Nous avons un mémoire de Pierre Guérin.
Villermé et Dupin lui disaient :
— Vous serez des nôtres.
Je lui faisais mon compliment sur cette conversion de la fortune, qui, après tant de revers, s'était décidée à le combler de bienfaits; il trouvait cela naturel :
— Il me semble, disait-il, que je suis rentré chez moi.
Je lui dois cette justice, et j'ai grand plaisir à la lui rendre, qu'il resta toujours
aimable et obligeant pour ses ancienis amis.
Il n'était pas modeste ; mais il avait ce genre d*amour-propre qui ménage celui des autres.
Ménager n'est pas assez dire : il le comprenait, le cajolait, et, ce qui est plus positif, lui venait en aide dans Tocasion. Il n'a jamais eu pour moi que de bons procédés, et même, si je m'y étais prêté, il m'aurait rendu service.
J'avais fait mon coup de tête après le coup d'État de i85i. En ouvrant mon cours à la Sorbonne devant plus de deux mille personnes, venues là un peu parce que c'était moi, et que j'avais à cette époque un nombreux auditoire ; beaucoup aussi parce que c'était la première fois, depuis le 2 Décembre, qu'une voix indépendante s'élèverait dans Paris, j'avais prononcé ces paroles : « Je vous dois une leçon de morale :
je vous donne à la fois la leçon et l'exemple. La loi vient d'être violée par celui qui avait charge de la défendre. Il nous appelle demain à ratifier son crime par nos votes. N'y eût-il dans les urnes qu'un seul bulletin de protestation, je le revendique : il viendra de moi ! >
Pierre Guérin.
Les acclamations éclatèrent et se prolongèrent longtemps. On applaudissait jusqu'au milieu de la cour, où on ne m'avait pas entendu. Quand je pus obtenir un peu de silence : • Jeunes g'ens qui m'applaudissez,
dîssements équivalent à des serments. J'en prends acte au nom du pays. Si jamais vous vous associez an crime en acceptant des places ou des faveurs, souvenez-vous que vous êtes des parjures ! »
Je fus bien étonné de pouvoir rentrer chez moi, et plus étonné encore de m'y
retrouver le lendemain. J'appris qu'on s'était occupé de moi dans le conseil des ministres. Mon ancien ami M. Fortoul, devenu ministre de l'instruction publique, avait demandé qu'on m'expédiât sans délai pour la Belgique, et le prince, qui me connaissait personnellement, avait dit :
— Contentez-vous de le révoquer.
Je ne pouvais pas recourir à mon métier de journaliste, puisque tous les journaux de l'opposition étaient supprimés. Je cherchai des leçons pour moi, après en avoir si souvent cherché pour les autres. Ce n'était pas chose facile, tous mes amis étant en prison ou en exil.
Ce fut notre tour, à ma femme et à moi, de nous passer de domestiques et de réduire nos dépenses au plus strict nécessaire. Je reçus deux ou trois fois, dans ces jours néfastes, la carte de Pierre Guérin. J'avais recommandé à mon concierge de ne pas le laisser monter. Il monta cependant.
J'apprends peut-être aux jeunes gens qu'une visite faite à un proscrit de l'inté-
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rieur, était, à cette daté, un acte de vertu civique. Il ne fut pas découragé de mon accueil. Il m'offrit sa bourse, son crédit. Il avait du crédit à offrir! Michel l'avait présenté à la nouvelle cour. Il était maître des requêtes. Il ne tarda pas à être conseiller d'État et membre de l'Institut. Il voulut m'expliquer qu'il était plus républicain que jamais, et que le seul moyen de sauver la République était de se résigner à faire l'empire. Mais je ne Ije laissai pas continuer, et je le priai de rompre toute relation avec moi.
Je ne le revis qu'au Corps législatif, après i863. Excepté le tort de s'être allié au coup d'État, je n'avais rien à lui reprocher. Il avait toujours conseillé les mesures les plus libérales. Il ne s'était pas transformé en valet, comme quelques-uns de ceux qui avaient quitté en même temps que lui la carmagnole pour un habit chamarré. Son talent avait grandi. Il passait pour un des plus sages conseillers de l'empire. Il était certainement un des plus honnêtes. Il ne voulut pas rentrer dans la politique après Sedan, et se consacra exclu-
i3o Mémoires des autres.
sivement aux grands travaux qui oQt illustré son nom et contribué à la gloire de la France.
Je vous ai conté cette très véridique histoire comme un argument en faveur de ma thèse favorite, qu'il faut que chacun soit à sa place.