LIBERT
Je m'occupe, tout comme un autre, de réunir des notes pour mes Mémoires, qui ne paraîtront peut-être jamais; el, chemin faisant, je rencontre de vieux amis dont j'esquisse le portrait. C'est ce que j'ai fait pour M. Antoine, pour Pierre Guérin, et pour quelques autres. Je m'attarde avec eux dans la partie déjà bien lointaine de ma
i34 Mémoires des autres,
vie, où j'appartenais à l'Université. Je préfère ces souvenirs-là à ceux de la politique; et, d'ailleurs, comme tous les hommes qui ont beaucoup vécu, j'aime à me reporter à l'époque de ma jeunesse. J'ai beau savoir mon âge, que je me redis, par prudence, cinq fois par jour ; tout ce qui est jeune et vivant m'attire, et il me faut toujours faire un effort pour me souvenir que je ne suis plus jeune moi-même. Je m'en souviens plus que je ne m'en aperçois.
L'Université a dû changer, comme toutes choses, depuis quarante ans. Si j'y retournais, après tant d'événements qui ont rempli cette moitié de siècle, et qui ne l'ont pas toujours laissée à l'abri, il est probable que je ne la reconnaîtrais pas, et que, de mon côté, je l'étonnerais par mes mœurs et mes préjugés d'un autre âge. J'y ai pourtant gardé quelques amis, qui sont aujourd'hui de vieux maîtres. Celui dont je vais parler était, comme moi, élève de l'École normale, mais d'une époque bien antérieure.
Je suis entré à J'École en i833, et il était déjà, depuis plusieurs années, professeur au collège de Versailles.
Liber t. i35
C'est là que je le trouvai quand M. Cousin me fit passer du collège de Caen au collège de Versailles. C'était un très grand avancement, car le collège de Versailles avait le rang et les avantages d'un collège de Paris. J'étais si jeune que mes nouveaux collègues me regardaient presque comme un élève ; ils avaient pour moi une sorte de bienveillance paternelle. Je me souviens, à cette occasion, qu'au concours général de 1839, quand je me présentai dans la salle où je devais surveiller la composition, j'y trouvai M. Douillet, l'auteur du Dictionnaire, qui ne me connaissait pas. Il était alors professeur de philosophie au collège Bonaparte. Il me demanda de quel collège j'étais :
— De Versailles.
— Où est votre billet?
— Quel billet?
— Il vous faut un billet de M. Jules Simon.
Il me prenait pour un écolier. Le roi Louis-Philippe, en personne, avait commis la même erreur quelques semaines auparavant. Il avait fait réunir les élèves de tous
i36 Mémoires des autres.
les collèges de Paris et ceux du collège de Versailles, pour leur montrer Jui-même les galeries qu'il venait de consacrer ■ à toutes
les gloires de la France».
Il jela les yeux sur le front de la troupe en
grand salon, et me prenant par le bras, il me dit en riant :
I P'm 1 17 rez mon bâton
■ / ''W II ,Ll de vieillesse.
:'■' 1 I '» ' Cen'estqu'au
cours de la visite, une heure après, qu'il s'a- * perçut, à quel-
ques réponses que je lui faisais, qu'il avait pris un professeur pour un élève. Il est vrai que c'était un professeur de vingt-trois ans.
Je ne restai qu'un an à Versailles. Un an à Versailles, un an à Caen, voilà toute ma carrière comme professeur de collège.
Liber t. 187
J'avais été nommé à Versailles au mois de janvier. Ce qui me préoccupait le plus en y arrivant, c'étaient les visites que j'avais à faire. M. Cousin m'avait ordonné d'aller voir le préfet. Je me présentai, je ne fus pas reçu, ce qui me ravit; je fus accueilli plus tard chez M. Aubernon avec beaucoup de bonté, grâce encore à M. Cousin, qui vint cette année-là passer quelques semaines à Versailles, chez la princesse de Belgiojoso, et qui me conduisit lui-même à la préfecture. Il me présenta aussi à la princesse. Un autre aurait profité de cette aubaine pour devenir un mondain. Je vis le proviseur, M. Théry. Je retrouvai quelques camarades d'école, M. Quet, M. Faune, depuis inspecteurs généraux de l'Université. Ma grande terreur était d'aller voir M. Liber t.
On m'avait averti que ce n'était pas seulement le professeur le plus important du collège, mais un des premiers personnages de la ville. Il était familier chez le préfet ; il avait au conseil municipal une influence prépondérante; sa jolie femme était l'ornement de toutes les fêtes ; elle en était l'âme.
i38 Mémoires des autres.
Il avait été question de lui pour la députation; personne ne doutait qu'il n'arrivât à l'Institut. Bref, c'était un heureux mortel : une jolie femme, de beaux enfants, une certaine fortune, de l'esprit, de la science, beaucoup de considération, l'amitié de ceux qui l'entouraient, et le vent en poupe. Je passai deux ou trois fois devant la porte de sa maison avant d'avoir le courage de sonner. J'entrai enfin : monsieur était sorti; mais madame comptait sur ma visite, et ce fut elle qui me reçut.
Je la trouvai, ce qu'elle était, une femme ravissante; mais ce qui me séduisit encore plus que sa beauté, ce fut sa simplicité parfaite. Il me parut qu'elle me recevait comme un parent, ou un vieil ami, qui revient à la maison après une absence. Elle me parla de son mari avec enthousiasme, et de mes collègues, de nos collègues, disait-elle en riant de bon cœur, avec beaucoup de finesse et de bienveillance. Je sentis en la quittant que je venais d'être reçu dans la compagnie, que je n'y serais plus un étranger. Je me trouvai plus à l'aise au vestiaire. J'y fus au-devant de M. Libert, qui me proposa de
Ubert.
sortir ensemble après la classe « pour causer de nos affaires ». Ils donnèrent la semaine suivante un petit dîner en mon honneur. Je m'y trouvai à mon aise, ce qui
prouve auraboiiJamiîHJiU '
jusqu'où allaient leur amabilité et leur savoir-vivre. A partir de ce moment, je partageai mon cœur entre deux objets qui m'accaparaient complètement : ma thèse sur le commentaire du Timée de Platon par Proclus, et la famille de mon ami Libert.
Je dis la famille, parce que je ne savais pas qui j'aimais le plus, de Libert, de madame Libert, ou des deux enfants. Il y avait un garçon et une fille, parfaitement beaux, non pas parfaitement sages, mais aussi sages qu'on peut et qu'on doit le désirer. Libert, qui avait vingt ans de plus que moi, me traitait en camarade, parce qu'il avait bien vite démêlé que j'avais pour lui autant de respect que d'amitié. Je ne puis penser à ces années-là, après cinquante ans écoulés, sans un grand élan de tendresse et de reconnaissance. Il est rare de rencontrer un homme vraiment heureux; j'en ai connu un; c'est Libert pendant ces belles années. Nous le disions quelquefois, Quet, Faurie et moi, dans nos promenades du soir, en ajoutant qu'il était bien digne de son bonheur. Ils l'aimaient comme moi, peut-être avec moins de feu, parce que, malgré mon apparence un peu froide, j'ai en dedans un grand foyer d'enthousiasme.
— Tu es de la maison, me disait Faurie.
— Oui, j'en suis, répondais-je dans la plénitude de ma joie.
— ■ Prends garde à toi! disait-il.
Liber t, 141
Et nous éclations de rire.
Il faut que vous sachiez que j'ai toujours été unç manière de patriarche. L'idée de faire la cour à une femme mariée m'aurait fait fuir jusqu'au bout du monde. D'abord, il y a la loi de la morale. Ce serait bien la peine d'être professeur de morale, si on ne tenait pas compte pour soi-même de ce qu'elle prescrit! Mais j'ajoute que, quand on regardait madame Libert, quand ou l'écoutait, on se sentait convaincu qu'une pareille femme ne pouvait manquer à ses devoirs. C'était bien l'épouse la plus affectueuse et la mère la plus tendre qu'il fût possible d'imaginer. Elle faisait, en toute occasion, le bonheur de ceux qui l'entouraient, avec un empressement et une simplicité qui disaient assez qu'elle obéissait, en agissant ainsi, à l'impulsion de sa nature. La confiance entre elle et son mari était absolue. J'étais bien sûr qu'ils n'avaient pas un secret l'un pour l'autre.
Je ne saurais vous dire combien ils m'étaient chers. Ma famille était au fond de la Bretagne. C'était très loin, dans ce temps-là; il fallait trois jours pour y aller. J'avais be-
soin d'aimer et d'être aimé. Mes camarades allaient dans le monde; ils avaient des habitudes de distraction et de plaisirs. Cette vie dissipée ne me convenait pas. Je n'étais fait ni pour la solitude ni pour le monde.
Ce qu'il me fallait, c'était l'intimité. Je la trouvais dans la famille Libert, et je me donnais à eux sans réserve.
Ils étaient restés à Versailles après moi.
Je ne manquais pas d'aller les voir tous les jeudis. J'allais et je revenais à pied. En été, c'était une promenade; en hiver, ce n'était point une fatig-ue. J'ai toujours été g-rand marcheur. J'aurais été bien plus loin pour trouver une maison aussi hospitalière, des esprits aussi charmants et d'aussi bons cœurs.
Tels je les avais connus pendant mon séjour à Versailles, où je ïes voyais tous les jours, tels je les retrouvai les années suivantes dans les fréquentes visites que j'allais leur faire. En 1846, M. Libert fut appelé à Paris, et chargé d'un cours public.
Il fut, la même année, nommé membre de l'Institut. Sa réputation s'étendait, sa situation se complétait, et tout le monde applau-
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dissait, car il avait apporté ici le don singulier, que je lui avais reconnu dès le premier jour, de n'avoir que des amis. Je dois dire que, vers cette époque, j'entendis quelques personnes parler avec insistance des succès de madame Libert, qui aimait passionnément le plaisir. Belle comme elle était, et ayant vingt ans de moins que son mari, il était impossible qu'elle échappât entièrement à la calomnie. Ces bruits se renouvelèrent avec plus de vivacité vers i852; un nom fut même prononcé. J'en éprouvai un vif chagrin, sans aucune inquiétude. J'examinai de près les allures de mes amis; j'écoutai toutes leurs paroles, je fis attention à leurs moindres gestes, et je pus me convaincre que rien n'était changé dans leurs relations. L'affection de madame Libert était peut-être plus démonstrative. Je m'expliquai cette nuance quelque temps après, quand elle perdit peu à peu sa belle santé.
Elle fut obligée de s'aliter au mois de juin, et l'on commença à penser que sa vie était en péril. Ce fut un coup cruel pour son mari et, je puis ajouter, pour tovis ceux qui
s'intéressaient à cette chère maison. Personne n'en souffrit autant que moi, parce que personne ne leur était attaché depuis si longtemps, ni si for- I 1 1 icment. La malaJie fut
ïll ■ " - longue et cruelle.
iîl '' É^K - La pauvre femme
' ^E^r-- '■'■^'■.■iiïnitdanslea
bras de son mari, en lui laissant pour suprême adieu les plus touchantes paroles de tendresse.
Elle mourut à six heures du soir. On courut me prévenir; nous demeurions porte
Liber t, 145
à porte; eux sur la place Cambrai, et mot rue Saint-Jacques. Je suivis le messager; mais j'appris en arrivant que Libert était enfermé, et ne voulait voir personne.
— Pas même moi >
— Pas même vous.
— Dites-lui mon nom à travers la porte.
On cria mon nom deux ou trois fois. Il
dit à la fin :
— Qu'on më laisse seul!
J'entendais les sang-lots des deux enfants.
— Les a-t-il vus?
— Non!
Les gens semblaient effrayés. Je l'étais très sérieusement. Je me rendis chez le docteur Lagasquie, notre médecin commun, qui avait fondé une école auxiliaire de médecine sur la place de l'Estrapade.
Pauvre Lagasquie! Il avait tenté là une œuvre excellente, qui n'avait eu aucun succès. C'était un élève distingué de Pariset.
Il aurait pu se faire une riche clientèle, mais il s'obstina à soigner tous ses amis et tous les pauvres de son quartier. Je ne sais si personne se souvient de lui. Je savais qu'il avait vu Libert tous les jours pen-
dant la maladie de sa femme. Je lui confiai mes élonnements et mes inquiétudes. J'allai même jusqu'à lui parler de suicide :
— Rien à craindre de ce côté, me dit-il.
Il est complètement maître de sa volonté.
C'est un désespoir sombre, mais calme. Il n'y a nulle trace d'exaltation.
Je retournai chez Libert le lendemain à la première heure. Il n'avait pas sonné. On avait essayé d'entrer chez lui. La porte était fermée en dedans. On avait frappé ; il n'avait pas répondu. On l'entendait marcher par intervalles. Les deux jeunes gens se tenaient, l'oreille aux ag-uets, dans la chambre la plus voisine. Leur douleur avait, pour ainsi dire, changé d'objet. Ils avaient la morte sous les yeux, et, à quelques pas d'eux, invisible, celui qui peut-être allait mourir. Je restai toute la journée avec eux. Vers midi Lagasquie arriva. Il frappa, il se nomma. Libert entr'ouvrit la porte, et lui saisissant la main :
— Par grâce, qu'on me laisse seul !
Il demanda si j'étais là. Le docteur lui dit que j'y étais depuis le matin.
— Priez-le, répondit-il, d'avoir soin de
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nos enfants et de me remplacer partout.
Faites-moi porter un morceau de pain et un bouillon, et qu'on me laisse, que tout le monde me laisse !
Il passa cette nuit-là comme la précédente, et je la passai sur un canapé, en dehors de sa porte. Il se promenait, il s'asseyait, il recommençait à se promener.
« Est-il malade? me disais-je. A-t-il l'esprit égaré? Cela lui ressemblait si peu, d'oublier ses devoirs, lui qui ne manquait jamais à une simple convenance! Oublier même ses enfants! Les éloigner de lui dans leur malheur! Que croire? »
J'avais tout réglé pour les funérailles.
Elles étaient fixées pour midi. A onze heures, on étouffait dans les salons et dans l'escalier; et lui, toujours enfermé dans son cabinet. On allait saluer le fils, qui se tenait près de la porte du cabinet, comme s'il attendait que son père l'ouvrît pour prendre sa place à côté de lui. A midi on vint avertir que tout était prêt. Je frappai à cette porte, si inexorablement close depuis deux jours. Elle s'ouvrit à l'instant. Libert parut, très correctement vêtu de deuil, pâle comme
un spectre; il porta vivement les yeux sur moi :
— Chargez- vous de tout, me dit-il; ayez surtout soin des enfants, faites qu'on me laisse seul.
Il monta seul dans une voiture, ce que j'entendis commenter de diverses façons.
Son attitude au cimetière fut simple et calme. Il se tint à côté de son fils pendant les prières. Le pauvre jeune homme nous inspirait à tous une pitié profonde. A la première pelletée, il eut un sanglot, et fit un mouvement pour se jeter sur Tépaule de son père. Je l'attirai vivement sur la mienne; un regard de Libert m'en remercia.
Ils reçurent ensemble, selon l'usage, les adieux et les serrements de main. Les voitures s'approchèrent. Son fils voulut monter après lui :
— Pas aujourd'hui ! pas encore, lui dit-il du ton de la prière.
Et, s'adressant à moi :
— Je vous le confie, me dit-il.
Nous rentrâmes ainsi dans Paris et dans la maison désolée, dont le bonheur était détruit pour jamais. Libert monta l'escalier
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à grands pas, et entra dans son cabinet, où je l'entendis s'enfermer bruyamment. Je sentis un mouvement de colère, malgré la pitié profonde qu'il m'inspirait. J'avais vu d^utres hommes, au comble même de la douleur, se rappeler qu'on doit quelque déférence, ou tout au moins quelque souvenir à ses amis. J'étais surtout étonné et, s'il faut tout dire, choqué de sa conduite en^ vers ses deux enfants. Je les voyais consternés, effrayés, oppressés. Je me demandais si je ne les quitterais pas un instant pour aller faire un appel à ses sentiments de père, à son devoir : « Quand je devrais forcer la porte! » me disais-je. Et tout aussitôt une pensée revenait, qui m'obsédait depuis deux jours : « Il y a quelque chose d'extraordinaire! Cette conduite serait inexplicable, s'il n'y avait que la mort, avec les douleurs qu'elle entraîne. »
Je trouvai avec la pauvre orpheline une parente éloignée, que je ne connaissais pas, et qui venait d'arriver d'une ville de province pendant que nous suivions le cortège. Elle m'apprit, à mon grand étonnement, que Libert lui avait écrit la veille pour la prier
i5o Mémoires des autres.
de venir, et d'emmener sa fille le jour même. « Je ne veux pas, disait-il dans sa lettre, qu'elle passe la nuit dans cette maison déserte. » Il entrait dans tous les détails; il joignait à la lettre une somme d'argent considérable par rapport à sa position :
« Mon fils accompagnera sa sœur, disait-il.
Qu'ils me pardonnent de ne pas les embrasser avant leur départ. J'ai un besoin immense, et comme maladif, de solitude. Victor reviendra pour la rentrée de l'École. (Il
venait d'être reçu le second à l'Ecole polytechnique.) J'irai peut-être le chercher. En tous cas, qu'ils ne doutent de mon cœur ni l'un ni l'autre. » Ils partirent tous deux à quatre heures, comme s'ils étaient chassés de la maison paternelle. La cousine fit la malle de Victorine; je fis le paquet de Victor ; ils ne songeaient à rien qu'à leur mère et à leur père. Quand on les pressa de partir, ils se jetèrent sur cette porte, derrière laquelle il était. Il dut entendre leurs sanglots : « Père! père! adieu! » disait Victorine. Et revenant dans un élan passionné : « Père ! est-ce que vous ne m'embrasserez pas? » Je l'emmenai de force dans
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la voilure, ou plutôt je l'y portai. En passant avec mon fardeau ,, ,.~"~--,_____^ devant la chambre de la ! ; !f ~"'~"'i morte, je sentis en moi ] cninine un déchirement :
.Quel secret y a-t-il là? »
dis-je. J'embras-
i ment de nous ., quitter. Vic- ' ' tonne ne cessait de sang-loter; les yeux de Victor, fixés sur les miens, semblaient chercher la ré-
i52 Mémoires des autres,
ponse à quelque effrayante énigme : « Oh !
qu'est-ce que la vie? me disais-je. Et ce que nous appelons notre bonl^eur, qu'estce? > J'avais cm si énergiquement à ce bonheur-là, qu'en s'en allant il semblait entraîner tout mon cœur avec lui.
J'eus une longue conversation avec le docteur, qui était fort attaché à la famille Libert. Il les aimait tous, et peut-être la morte plus que tous les autres ; mais tout en l'aimant, il affirmait qu'elle avait commis une faute. Il savait le nom du complice, qu'il ne me dit pas, les circonstances, la rupture, les remords, le retour sincère au devoir, et la tendresse mêlée de reconnaissance qui succéda à quelques mois d'égarement. Il avait l'air de raconter une histoire dont tous les détails étaient connus et incontestables. Je lui demandai d'oii il tirait des indications si sûres ; il me pria de ne pas insister, et me dit qu'il avait cru devoir me faire ces confidences dont je pouvais tirer parti dans l'intérêt de mes amis.
— Libert était-il instruit ? lui dis-je.
— Je l'ai cru plusieurs fois, me dit-il, à
L^erl. i53
quelques légers indices; mais j'avais fini par croire, comme tout le monde, qu'il avait un bandeau sur les yeux.
— Comme tout le monde! répétai-je vivement,
— Oui, me dit le docteur en souriant légÈrement. Je s que vous ne vous aperceviez di.' rien, et que vous aviez une foi implicite dans Ja vertu de madame Libert; mais, sans qu'elle fût le sujet de conversations désobligeantes, on croyait généralement « qu'il y avait quelque chose ». Sa conduite irréprochable depuis bien des années, ses qualités aimables, le respect qu'inspirait son mari, faisaient taire les bruits du monde, ou les réduisaient à ce léger murmure que |vous n'avez même pas
i54 Mémoires des autres,
soupçonné. Mais à présent que vous voilà averti, mon cher ami, je vous crois armé pour la cure que vous allez entreprendre.
C'est vous désormais qui êtes le médecin, et non pas moi.
Je n'étais pas aussi surpris par ces révélations que mon ami le supposait; mais j'en étais absolument désolé. Mes vagues soupçons se changeaient en certitude, et, pour comble de malheur, le secret, que je croyais si bien gardé, n'était un secret pour personne. Si Libert n'avait rien su jusqu'au dernier moment, ce que j'inclinais à penser, il était clair que maintenant il savait tout* Par quel moyen ? Par une confession suprême ? Ou par la découverte de quelque papier compromettant? Sa conduite, dans ces derniers jours, avait été très remarquée, très critiquée. Allait-il persévérer dans ce système d'isolement, abandonner ses travaux et ses amis? Plus je le craignais, plus je résolus de ne rien épargner pour le rendre à lui-même. Je reçus dans la journée une lettre très affectueuse, oîi, après s'être excusé de sa conduite dans cette douloureuse semaine, il me priait de passer chez lui.
Libert. i55
« Vous êtes, disait-il, tout ce qui me reste. » Je me demandai, en allant au rendez-vous, si j'attendrais ses confidences, ou si je les provoquerais. La situation n'était pas entière, puisque le secret était connu au dehors. Je ne pris pas de résolution pour le moment, et je me promis d'agir avec réflexion et prudence. Il n'était pas dans son cabinet quand j'arrivai. Bernardine me dit qu'il était depuis le matin dans la chambre de madame, où il avait l'air de faire une perquisition, ce qui fut dit avec un peu d'amertume, et qu'il avait recommandé de l'avertir aussitôt que je serais venu. 11 accourut dès qu'il me sut là, m'embrassa avec tendresse, et s'assit à côté de moi sur un canapé où elle avait souvent pris place entre nous deux. J'en fis la remarque. Il balbutia quelques mots, et se jeta sur des remerciements, et sur des comptes qu'il avait le droit de me demander, puisque j'avais tout réglé pour les funérailles. De mon côté, je lui demandai s'il y avait des difficultés pour les biens delà communauté et si je pouvais le débarrasser de détails toujours douloureux.
— Mais il n'y a rien, me dit-il. Juliette
i56 Mémoires des autres.
était la fille d'un pauvre professeur, qui n'avait pour vivre que sa retraite et une petite pension ■ , que j'y ajoutais. Toute la for-
parct^ i.|Ut; j:i\ai^ pris mes précautions, supposant toujours que je mourrais le premier.
La tonversation tombait à chaque ins-
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tant, car nous pensions Tun et l'autre à autre chose qu'à ce que nous disions. Je me hasardai à lui 4en)ander s'il avait fait quelque plan pour l'emploi immédiat de son temps.
Nous étions en vacances.
— Un voyage vous distrairait, lui dis-je ; vous soulagerait tout au moins. Il ferait du bien à vos enfants. Victor ne connaît pas la cousine chez qui vous l'avez envoyé.
Victorine désirait ardemment ne pas vous quitter. La pensée de nç pas vous quitter et d'essayer de vous consoler revenait sans cesse dans toutes les conversations que j'ai eues avec elle....
Comme je disais cela en baissant les yeux et en parlant à demi voix, je sentis qu'il me serrait le bras avec force. Je le regardai, sa figure était décomposée. 11 resta immobile un moment ; puis, se retournant, cacha sa figure dans ses mains, et je l'entendis sangloter.
' Je compris aussitôt à quelle horrible incertitude il était en proie. « Ceci, pensaije, est plus cruel que tout. »
Il faut que vous sachiez que Libert était le plus tendre et le plus passionné des
pères. Sa passion pour ses enfants s'était accrue de jour en jour, jusqu'à remplir toute sa vie. Victor, qui était l'ainé, était un de ces jeunes hommes qui justifient l'idolâtrie paternelle. Il avait un esprit très ouvert, un grand amour de l'étude, beaucoup de courage et d'initiative, un profond sentiment du devoir et de l'honneur, un cœur d'or. Que de fois son père et sa mère m'avaient chanté ses louanges ! Je faisais chorus avec eux. Je n'étais pas marié, alors ; je regardais Victor et Victorine comme mes enfants.
Vietorine, une véritable perle ! La plus aimante, la plus caressante, la plus douce, et en même temps la plus gaie et la plus charmante créature qu'il fût possible de
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rêver. Au physique, c'était tout le portrait de sa mère, et je vous jure que c'est là un grand éloge; mais de sa mère à seize ans, avec toutes les grâces de la première jeunesse. Libert en raffolait; il se contenait cependant, di-
Elle portait partout avec elle une douce joie, qui semblait émaner de sa personne comme le parfum d'une rose. Joyeuse, hélas ! il y avait quelques semaines; et maintenant séparée de tout ce qu'elle aimait.
Libert essaya plusieurs fois de me parler
i6o Mémoires des autres,
à travers ses pleurs; sa voix expirait sur ses lèvres :
— Je dois vous dire.... Je veux vous apprendre.... Il faut que je vous confie....
Il se leva comme un désespéré.
— Je ne peux pas! Je ne peux pas!
Plus tard, revenez plus tard; laissez-moi, pardonnez-moi.
Je pris mon parti sur-le-champ. Je me levai à mon tour, en ouvrant les bras r.
— Je sais tout ! lui dis-je.
Il frémit de la tète aux pieds. Je tenais toujours mes bras ouverts. Il s'y précipita à la fin, et nous nous embrassâmes comme des frères.
Il voulut tout me raconter. Je le priai de se borner à ce qui était nécessaire pour arrêter nos résolutions. On avait fini, à force de mystères, par éveiller ses soupçons ; il les avait rejetés comme absurdes, et même, me dit-il avec un sourire amer, comme criminels. La pauvre et charmante femme, dans ses derniers adieux, laissa échapper des traces de remords tout à fait disproportionnés avec les fautes vénielles qu'on a toujours à se reprocher après une
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longfue union. Cela le rendit attentif. Elle redoubla; mais déjà sa pensée se troublait, et elle le quitta, en quelque sorte, sur un problème. Il fut si accablé de la perte qu'il venait de faire, et de la découverte à laquelle il s'efforçait de ne pas croire, qu'il prit surle-champ la résolution d'écarter de lui ses amis dans ces premiers moments....
— Tous ceux que j'aimais, me dit-il.
Il fit partir, comme je vous l'ai raconté, son fils et sa fille; et, la maison déserte après leur départ, il s'était précipité dans cette chambre, dans la chambre où la famille se rassemblait tous les soirs, aux jours de leur bonheur; mais il n'y venait pas pour s'attendrir sur le bonheur passé, ni pour en adorer les traces ; il y venait en inquisiteur, en jug:e; il y venait chercher un secret qui pouvait réduire son cœur en cendres. Il ouvrit tout; il chercha de tous côtés... et il trouva!
Vingt fois, dans le cours de cette recherche, il se sentit troublé comme par un remords. Il se demandait s'il ne valait pas mieux ignorer, oublier; si la cicatrice de son cœur ne se guérirait pas. Pourquoi
fouiller dans ce passé, et s'acharner à des découvertes qui ne pouvaient qu'aggraver sa détresse? iMais, en même temps, il sentait l'horreur du doute : ne pas voir clair dans ses sentiments, ne pas connaître sa propre histoire ; c'était impossible. Les premières recherches, faites rapidement et fiévreusesement, ne donnèrent rien. Il s'arrêta pour penser. L'espoir l'envahit, rapportant le calme ; puis tout à coup revint le souvenir des anciennes et passagères angoisses, et des paroles trop claires, presque formelles qu'il avait entendues. Il se remit à l'œuvre avec plus de réflexion, mettant à part les débris de lettres, les notes, recherchant les dates, tenant compte du moindre indice, arrivant par moments au sang-froid d'un analyste, voulant à toute force acquérir la certitude de son malheur, et ne comprenant pas qu'il pût y survivre, n'y comptant pas, ne le souhaitant pas.
— Ma vie est finie, disait-il.
Ce qu'il y eut de plus affreux, c'est quand l'infidélité lui fut démontrée, mais sans date précise et certaine. Il lui sembla qu'à la perte accablante dont il avait là, sous les
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yeux, la preuve palpable, se joignait pour lui la douleur d'une double séparation, inévitable, inexorable. « Je n'ai plus d'enfants ! » disait-il. Et tout aussitôt : « Je les aimais tant!... Je les aime tant! » C'est alors qu'il m'écrivit : « Vous êtes tout ce qui me reste. » Il resta longtemps anéanti, perdant le sentiment des détails, sachant seulement que c'était affreux et qu'il souffrait abominablement, sans savoir de quel mal. Puis il se reprit à penser et, aussitôt, à chercher.
Il découvrit, à la longue, une date, qui lui fît pousser, au milieu de sa détresse, un cri de joie! Victor était bien à lui! « O mon chéri, ô mon enfant! O la meilleure et la plus chère part de ma vie, tu m'es rendu !
Il me semble que tu viens d'échapper, sous mes yeux, à la mort, et que je suis rempli de l'ivresse de ton premier sourire. » Il était comme inondé de délices, quand l'affreux souvenir de l'autre surgit tout à coup dans sa pensée, pour y ramener l'amertume du désespoir. Il se rappelait tous les détails de sa vie, les jours d'inquiétude, les jours plus nombreux de joies sans mélange, les chères caresses, la douce voix , la con-
fiance sans bornes, ce Jeune amour liUal, si chaleureux et si tendre. Il accusait la justice de Dieu i i Qu'ai-je fait } Qu'a-t-elle fait, pour tomber dans une telle misère? » Il lui semblait qu'auprès d'une séparation pareille, où les deux cœurs continuent à vivre pour continuer à souffrir, la séparation par la mort n'était rien. Il s'approcha de la chambre déserte de Victorine, pour revoir les lieux où elle vivait, les objets qui étaient chers; mais il nen put fianchir le seuil.
I se sentit chaise violemment de ce sanc-
uaire et courut se jeter dans son cabinet, où il tomba presque inanimé sur un
fauteuil.
C'est dans cette situation que je le trou-
'ai. C'est là qu'il me fit ce triste récit. Pen-
Liber t. i65
dant qu'il me parlait, j'aperçus le Code civil, ouvert, sur son bureau, à l'article 3i2 ! Le désaveu de la paternité,
— Y avez-vous pensé? lui dis-je.
— Oui, me dit il ; j'ai tout pesé, tout examiné, avec une méthode et une lucidité d'esprit dont je suis surpris moi-même. Je crois bien que j'ai eu un ou deux jours d'égarement; mais à présent je suis très calme.
— Mais, lui dis-je, le désaveu de la paternité! ce serait un coup terrible pour ceux que vous aimez, le déshonneur pour la morte et pour....
— Vous alliez dire : Et pour moi. C'est le cas, me dit-il en souriant avec amertume, de nous souvenir de nos doctrines : < Mon honneur est entier, puisque je n'ai failli à aucun devoir ». Mais je n'avais pas même à délibérer, puisque je ne suis dans aucune des conditions de l'article 3 12.
— Heureusement ! m'écriai-je ; car pour moi, je suis loin de croire....
Il me jeta un regard si douloureux que je n'osai pas continuer.
— Mon premier devoir, me dit-il, était
i66 Mémoires des autres.
de penser à mon fils qui, selon les droits de la nature, est héritier de tout ici.
— Ne parlez pas des droits de la nature, lui dis-je. C'est vous qui êtes frappé, si vos craintes sont justifiées; mais votre fils conserve sa sœur devant la nature comme devant la loi.
— La loi, me dit-il, la fait héritière d'une fortune qui, venant de moi tout entière, ne lui appartient que par une injustice légale.
C'est une véritable spoliation. Mais je reconnais que je n'ai aucun moyen de m'y opposer; n'en parlons plus. Elle conserve tous ses droits. Elle est encore ma fille, je le sais.
Et il ajouta, si bas que je l'entendais à peine :
— Il y a quelqu'un qui s'en réjouit....
C'était la question terrible, qui m'obsédait
depuis le commencement. Un duel! Comment se résoudre à un duel dans les conditions où il se trouvait? Et comment y échapper?
La première impulsion et, pour ainsi dire, le cri de la nature était la vengeance. Cet homme était plus qu'un meurtrier. Il
Libert. 167
avait déshonoré la femme, condamné le mari au désespoir, et les enfants à la honte. Il avait ri, pendant dix-sept ans, de ce mari trompé. Il n'y avait pas une des émotions ressenties, un des sacrifices accomplis, pendant ces dix-sept ans, par un honnête homme indignement outragé, qui ne s'élevât contre lui. Le monde, s'il découvrait tous ces secrets, comme il fallait le craindre, pardonnerait plutôt au séducteur qu'à ce mari trompé, qui ne se vengerait pas. Il a, pour ces affaires, une morale de sacripant, qui est la négation de toute morale, et qui exige pour la réhabilitation du mari, à qui il n'y a rien à reprocher, un assassinat quel qu'il soit : le sien ou celui de l'autre. Dixsept ans avaient passé sur la faute; mais ces dix- sept ans la renouvelaient et l'approfondissaient. Chaque jour écoulé, pendant ces dix-sept ans, était une offense nouvelle. D'autre part, devait-il, pouvait-il en venir à cet éclat? Que le monde ignorât, il ne fallait pas l'espérer ; mais, tout impitoyable qu'il soit, il se sentirait effrayé par l'énormité des conséquences. On saurait qu'il y avait du péril à parler. Le respect l'empor-
i68 Mémoires des autres.
terait sur Tamour du scandale. Les bruits n'avaient été répandus qu'à voix basse.
L'effet était produit, oublié, presque oublié. Outre le père, qui, par son caractère et son illustration, était une force, il y avait un fils de vingt ans, portant l'épée, et dont on ne pouvait suspecter le courage. Tout s'oublie; la calomnie elle-même s'oublie, quand la mort a mis le sceau à une destinée.
Il y avait autour de Libert des amis ardents ; il y avait son école, qui ferait, au besoin, plus de bruit que les méchants. Au premier chef-d'œuvre qu'il publierait, tout disparaîtrait dans l'acclamation du triomphe.
Ce qui agit surtout sur lui, ce qui le détermina, ce fut la pensée de son fils; et, je le devinai aussi, le souvenir de celle qu'il avait tant aimée. Il prit le parti d'ignorer, et d'attendre. Ignorer! pour qui le connaissait, c'était se condamner au plus rude supplice. La conséquence était de revenir le plus tôt possible à la vie de famille; de rappeler son fils, de rappeler aussi sa fille, de la voir auprès de soi, sans pouvoir ni retrouver, ni oublier l'ancienne tendresse.
La laisser où elle était, il n'y fallait pas
Libert. 169
penser. Son absence n'était que trop commentée. Elle reviendrait. Il serait seul en sa compagnie, puisque Victor entrait à rÉcole polytechnique. Comment vivrait-il avec elle> S'il lui montrait de la froideur, s'il laissait voir ses souffrances, elle allait tout deviner; ou bien, elle se révolterait contre un changement dont elle ne comprendrait pas la cause. « Cette vie, me disais-je, va être impossible pour tous les deux. Et pourtant, il faut s'y résoudre! »
Il avait un caractère ferme, une volonté \ de fer. Il fut cependant longtemps à prendre un parti. Je le vis bourrelé pendant plu sieurs jours, revenant sur les raisons que nous nous étions données, en trouvant de nouvelles ; tantôt se sentant maître de lui, et tantôt tremblant comme une feuille à l'idée de la première entrevue. Il pensa à tout quitter, et à se retirer avec elle au fond d'une province.
Je redoutais cette résolution par-dessus tout. Je la redoutais pour la science, qui recevrait, par sa retraite, un coup terrible; et pour lui, qui ne pouvait plus être sauvé
que par le travail. Mes prières, mes raisons, remportèrent à la fin.
— Allez la chercher, me dit-il.
Il fut obligé de s'aliter dans la soirée, et Lagasquie me dit le lendemain que ses jours étaient en danger.
Je n'ai pas dans ma vie, où les tristesses n'ont pas manqué, de plus douloureux souvenir que celui de ce voyage. Je laissais à Paris Libert, peut-être mourant. J'allais chercher et lui ramener son fils ; et je lui ramènerais aussi celle qu'il avait tant aimée, pendant seize ans, et qu'il ne pouvait plus voir sans un horrible déchirement de cœur.
Que ferais-je à mon retour? La conduiraisje au pied de son lit > C'était peut-être lui donner le coup de la mort. Et pourtant comment la retenir quand j'y conduirais son frère, sans lui avouer, sans leur avouer ce qu'ils devaient ignorer à jamais ? Je comptai sur la douceur infinie de Victorine, à qui on pouvait demander tous les sacrifices, et qui était prête à toutes les immolations. Us connaissaient la maladie de leur père. La même dépêche, qui en avait porté la nouvelle, annonçait mon arrivée. Leur premier
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en fut pour me demander où il en était. Je ne leur cachai même pas le danger. Mais leur imagination avait été du premier coup jusqu'à la dernière extrémité, et ce leur fut presque un soulagement d'apprendre qu'il n'était pas mort. Le train qui m'avait apporté repartait immédiatement. Leurs adieux à leurs parents étaient faits. J'étais assis entre eux deux. Victorine pleura sur mon épaule pendant toute la route. Nous redoutions, en arrivant, de trouver à la gare un messager qui nous annoncerait la fatale nouvelle.
Quand nous arrivâmes place Cambrai, ce fut le médecin qui nous reçut. Cela avait été convenu entre lui et moi, comme mesure de précaution.
— Tenez- vous prêts, leur dit-il, je vous avertirai quand je croirai que vous pouvez entrer sans amener de complication.
Ils se retirèrent chacun dans leur chambre.
— Je ne sais que faire, me dit-il. Il a le délire. La présence de son fils lui ferait peut-être du bien. Peut-être, s'il le voit seul, pensera- t-il avec angoisse à l'absente.
— Mais, lui dis-je, puisqu'il n'a pas conscience de ses impressions.
— On ne sait pas ; il subsiste quelquefois, dans ces intelligrences momentanément soustraites à la direction de la volonté et de la raison, une faculté de souffrir qui survit à tout le reste.
— N'attendons pas, lui dis-je, que ses souvenirs soient réveillés. Je crois que la première impression, s'il s'en produit une, ne lui rappellera que sa tendresse. Les terribles souvenirs viendront plus tard avec la ré-, flexion ; mais s'ils arrivent seulement après qu'il aura repris l'habitude de voir sa fille auprès de lui, ils auront moins de puissance sur son esprit.
Nous nous risquâmes sur ce raisonnement problématique. Nous conseillâmes à Victorine d'entrer dans la chambre du malade, et, sans chercher à se faire remarquer, de rendre quelques services, de ranger les fioles, de relever les couvertures ; peut-être même, si l'on n'apercevait aucun symptôme d'émotion vive, de présenter quelque breuvage. Quand cette épreuve aurait duré quelques minutes, Victor entrerait à son tour et s'arrêterait près du lit. Nous nous laisserions guider par les événements.
Liber l 173
Ils vinrent comme il avait été conveni-.
y Viclfirine' prit sur-le-
champ le rôle de S'a rdc- malade. Liberl la vil, sans la re-
connaître .
eut comme une lueur d'intelligence dans le
regard, quand Victor s'approcha de son lit.
— C'est Victor, lui dis-je.
Mais Tesprit 'était déjà reparti pour la région des rêves. Le médecin dit que répreuve avait assez duré, et qu'il faudrait la renouveler après un intervalle. Il pria aussi Victorine de se retirer.
— Mais il ne me reconnaît pas, dit-elle, il ne sent pas ma présence. Je puis rester ; j'y suis résolue.
Elle resta. Peu à peu, elle prit une plus grande part à la menue besogne de la chafiibre d'un malade. Au bout d'une heure, elle s'acquittait seule de tous les soins.
Nous crûmes voir que le malade éprouvait du soulagement à la sentir occupée de lui. La nuit vint; elle voulut veiller seule. Le médecin prit la précaution de faire rester la religieuse dans la chambre voisine ; mais elle n'eut pas une seule fois à •intervenir. Le lendemain, il y avait un mieux sensible, et Victorine était évidemment acceptée et préférée, avant d'être reconnue.
Nous en éprouvâmes du soulagement ; mais il me restait un grand sujet d'inquiétude.
« Il remonte à la surface, me disais-je.
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Il est évident qu'il va bientôt se ressaisir. Dès qu'il sera maître de sa pensée, la mémoire lui reviendra ; il ne subit encore que l'influence presque physique d'une personne aimée ; quand il saura qui elle est, une lutte s'établira entre l'impression et la pensée douloureuse. Plus sa volonté est forte, plus il y a lieu de redouter qu'une fois remise en exercice, elle ne domine et ne règle tout ce qui n'est que sensation et sentiment. »
Je restais assis devant lui, épiant le retour de sa personne, et me disant avec amertume que c'était le retour de la vie, que je l'aurais salué avec joie en toute autre circonstance, et que j'étais réduit à le redouter.
Il revint à lui, le délire cessa, il put parler et suivre quelques idées ; mais, heureusement, ses facultés ne se réveillèrent pas avec toute leur puissance. Il était incapable d'eff'ort; il s'en tenait, pour ainsi dire, aux surfaces. Il appela Victorine par son nom, d'un ton affectueux, mais sans se réjouir de sa présence comme d'un retour, et en paraissant croire qu'elle ne l'avait jamais quitté.
Nous nous dîmes que ses souvenirs se formeraient peu à peu, et qu'il n'y aurait pas de crise violente. Nous pAmes compter alors sur sa sagesse
dirigera. L'espoir rentrait en nous. *
Nous étions désormais sûrs de le voir revivre, et revivre, hélas ! pour souffrir. La maladie fut très courte, malgré sa
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violence, mais la convalescence fut longue, et c'était ce que nous pouvions souhaiter de mieux. Victorine reprit doucement sa place dans le cœur de son père. Il était constamment triste; mais il n'avait pas de crises de désespoir. Sa faiblesse le protégeait contre lui-même. Victor avait pu entrer à l'École polytechnique. Lorsqu'il revenait, le dimanche et le mercredi, son père avait un mouvement de joie qui dépassait évidemment la mesure. Je voyais à ce signe que la mémoire n'était pas loin, et je redoutais toujours le moment où elle serait com plète.
Quand ce moment arriva, j'assistai, moi seul, à la lutte qui se produisit en lui. Je provoquai ses confidences, pour porter le remède où il serait nécessaire. Mon noble ami n'eut pas besoin d'être protégé contre sa passion. Il vit sur-le-champ quel était son • devoir, et il s'appliqua à le remplir avec une fermeté héroïque. Il fut, dès les premiers jours, au niveau de sa tâche. Rien, dans son langage et dans ses manières, n'aurait pu faire soupçonner le secret qu'il portait en lui, et qui le torturait jour et nuit. Il
parlait de sa femme, quand son souvenir était évoqué naturellement dans la conversation, en termes affectueux et élogieux.
Ceux qui le croyaient au courant de tout admiraient son courage. Ils étaient peu nombreux. Le gros de nos amis, en l'écoutant et en le voyant, se prenait à douter de ce qui avait paru si évident, et avait fait le fond des conversations pendant quelques semaines. Non seulement il préservait son fîls de la tentation d'un duel, et sa fille de rhorrible pensée qu'elle n'avait plus de père ; mais il protégeait la mémoire de l'ancienne bien-aimée ; de celle qui avait perdu son avenir et flétri tout son passé.
A quel prix ! C'est ce que pourraient seules deviner les âmes délicates, chez lesquelles de tels souvenirs ne s'effacent jamais. Je l'observais, je lisais en lui. Je me tenais prêt à le consoler et à le soutenir si la peine devenait trop dure. Un incident fort inattendu aggrava tout à coup la situation.
Victor n'avait pas tenu à l'École la conduite qu'on attendait de lui. On aurait compris qu'il fût abattu par le chagrin; au
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contraire, il était agité, désordonné, fiévreux ; toujours en querelle avec ses cama rades. Le général lui fit plusieurs remon trances, écrivit à son père de le raisonner, de le calmer. « Je n'y comprends rien, »
disait M. Libert. Peut-être craignait-il déjà de comprendre. Ces disputes perpétuelles devaient aboutir à un duel; le duel eut lieu; Libert ne l'apprit qu'après Tissue du combat, qui avait été favorable à son fils. Son adversaire était blessé très légèrement.
Tout s'était passé sur le terrain de la façon la plus honorable ; mais la provocation venait de Victor ; elle avait été violente; elle n'avait pas paru justifiée ; l'opinion se prononçait fortement. contre lui ; il fut mis aux arrêts pour un mois ; on parla de le poursuivre en police correctionnelle pour coups et blessures. Il fut évident pour Libert et pour moi qu'il voulait se faire une réputation de duelliste, et nous n'en devinâmes que trop la cause. Nous nous dîmes : « Il sait tout !» Et je me demandais si sa sœur aussi n'était pas instruite.
A partir de ce moment, je partageai toute mon attention entre elle et Libert et
i8o Mémoires des autres,
je ne tardai pas à reconnaître que mes soupçons étaient fondés. La fille et le père, en présence l'un de l'autre, ne laissaient paraître, ni dans leurs paroles, ni dans leur air, la terrible pensée qui les obsédait; mais, plus ils l'avaient cachée, plus elle les possédait quand ils cessaient de se contraindre. La douleur n'a pas seulement besoin d'être consolée, elle a besoin d'être confiée, et c'est ce qui ag-gravait leurs souffrances et les rendait intolérables. Non seulement ils ne pouvaient s'épancher avec personne, mais il leur fallait, quand ils étaient ensemble, feindre une tranquillité qu'ils avaient perdue pour jamais. Ils soutenaient ce rôle avec une fermeté qui ne se démentit pas un instant. Mais il leur arrivait par intervalles, tout en gardant leur secret, de perdre leur empire sur leurs sentiments. Ils avaient l'humeur irritable.
Victorine, toujours pleine dé respect, ne cachait pas sa tristesse. Elle sentait trop péniblement que ses caresses étaient repoussées, que sa présence était importune ; elle allait, dans son injustice, jusqu'à dire odieuse- Elle souffrait bien plus; la pauvre
Liber t, i8i
et excellente fille, du mal qu'elle faisait involontairement, que de celui qu'on lui faisait. Elle se disait, dans son bon petit cœur, qu'elle devait expier les torts de sa mère, et qu'elle les aggravait par sa présence, puisqu'elle imposait à cet homme une contrainte si douloureuse. Je commençai à craindre que la gageure ne pût être soutenue plus longtemps ni d'un côté ni de l'autre. Cette maison, qui semblait unie, où l'on n'entendait jamais un mot un peu vif, où tout se passait en dévouement d'un côté, en protection attentive de l'autre, heureuse et privilégiée en apparence, était au fond un enfer.
Victorine prit un grand parti :
— Je vais l'affranchir, dit-elle ; c'est à moi de souffrir.
Il était dans son cabinet, en train de mettre la dernière main à un mémoire pour l'Académie des sciences morales et politiques, quand Victorine entra, contre sa coutume, et vint s'agenouiller devant lui. Il sentit son cœur défaillir, à la pensée de l'explication tant redoutée; mais elle avait tout autre chose dans l'esprit :
iB2 Mémoires des autres.
— Dieu m'appelle à lui, mon père. Bénissez-moi, je vais vous quitter...
Llle rtussit a prononter ces paroles sans
pleurer, mais elle ne put retenir ses san
glots plus longtemps, ils
: laii-reil quand Llletut
Inii de parler, et
resta la, af
fa 9see ^ut
elle même.
cucliant sa figure dans ses mains, désirant ardemment une caresse, n'osant pas l'offrir, en proie à la plus araire et la plus irrémédiable douleur. Pour lui, à ce spectacle, tous ses souvenirs lui revinrent à la fois
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ceux qui ne le quittaient pas et qui redoublèrent de violence; ceux aussi qu'il retrouvait si souvent, qu'il ne cherchait pas à chasser quand ils lui venaient, et qui lui montraient la mère de cette enfant telle qu'elle était avant sa chute, et telle qu'elle était redevenue après un égarement qui fut bien court, et qui n'en était pas moins sans remède. Son émotion était si violente qu'il ne pouvait ni se mouvoir, ni se résoudre.
Peu à peu, celle qui était là à ses pieds reprit sa place dans son cœur et dans sa pensée. Elle souffrait tant! Et elle était si pure ! si aimante! si dévouée! Depuis un an, elle souffrait sans se plaindre, sans se démentir une seule fois ! Quelle fille aurait fait plus qu'elle? Quelle fille aurait aimé davantage?
En ce moment même, elle se condamnait sans hésiter à une claustration éternelle, à des devoirs rigoureux, pour lui rendre, à lui, sa tranquillité, ne pouvant lui rendre son bonheur. Et lui, qui pendant tant d'années n'avait vécu que pour elle, n'était-il pas son père, par cette longue et ardente tendresse? La pensée de vivre côte à côte avec elle l'avait fait trembler; celle de la
quitter le terrassait. Il sentait, il voyait qu'en sortant de cette maison, elle emporterait son cœur avec elle.
Son premier mouvement avait été de la relever pour la serrer dans ses bras et la couvrir de baisers. Mais il eut la force de se contenir, et de penser qu'une affaire aussi grave, d'où dépendait leur vie à l'un et à l'autre, ne devait pas être vidée dans un moment d'entraînement. Il la prit par la main pour la relever, fut obligé d'y mettre un peu de force, la fit asseoir sur un canapé à côté de lui, reprit sa main qu'il baisa, n'osant pas baiser sa figure baignée de larmes, parce qu'il sentait qu'une fois qu'il la tiendrait sur son cœur, il ne la laisserait plus s'expliquer; et d'une voix dans laquelle perçait malgré lui son ancienne tendresse :
— Avez-vous réfléchi, lui dit-il, ma Victorine bien-aimée? •
On était à la fin de janvier ; le jour baissait et finit par disparaître; il ne fit pas apporter de lumière; ils restèrent là dans l'obscurité; lui, calme en apparence, tenant dans sa main cette petite main frémissante ;
Libert, i85
elle, appuyée seulement sur le dossier du meuble, secouée de temps en temps paf des sanglots qu'elle s'efforçait de réprimer, et trouvant pourtant la force dé" répondre à toutes les questions avec précision et fermeté. Tout était prêt; elle était attendue; elle n'avait pas choisi un ordre austère ; il recevrait le lendemain, une lettre explicative de la supérieure. Elle n'avait subi aucune pression; l'idée de se retirer du monde lui était venue spontanément. Elle souffrait beaucoup, oh! beaucoup, de se séparer de son père et de son frère. La séparation ne serait pas absolue. Ils pourraient la voir au parloir; on lui permettrait de leur écrire. Non; elle ne pouvait pas dire que la vie du cloître l'attirât; mais elle ne regrettait dans le monde que les deux personnes si chères qu'elle allait quitter.
n n'avait plus aucun doute à la fin dé cet interrogatoire, qui fut long et minutieux. Il lisait dans cette âme candide comme dans un livre. Il vit la raison de son sacrifice. Et comme il lisait aussi en lui-même, il vit bien qu'il ne pourrait jamais l'accepter. Son cœur tressaillait à la pensée que
(nflance allait renaître, et que ces ëlaas de répulsion passionnée, qu'elle avait devinés, et qui étaient l'occasion unique de son sacrifice, ne se reproduiraient plus. Il s'expliqua à son
tour, sans remonter à la cause principale,qui ne devait jamais être mentionnée entre euiy et, malgré cette restriction nécessaire, ils arrivèrent à jeter sur leur situation une clarté parfaite. La paix et la certitude descendaient en même temps dans leurs âmes.
Victorine s'enhardit dans l'obscurité à placer sa tête sur l'épauie de son père. Il
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Jécarta ses cheveux pour l'embrasser, comme il faisait quand elle était toute petite. Ils restèrent là deux heures entières, et pendant là dernière heure sans se parler, mais sans se quitter. Ce fut comme la séparation entre l'existence qui finissait, et la vie nouvelle qu'ils allaient commencer. Libert prononça quelques mots pour demander de la lumière; elle répondit d'une voix joyeuse et calmée. Elle-même alluma une bougie; puis elle revint à Libert, qui l'embrassa doucement, comme autrefois, comme au bon temps. Ils se prirent par le bras, et firent quelques pas ensemble dans la chambre, comme pour reprendre possession du monde.
— Nous ne nous quitterons plus, ditelle.
Il ne répondit pas, mais il la regarda en souriant. Ils dînèrent en tête-à-tête, comme ils le faisaient tous les jours, et s'aperçurent pour la première fois que c'était charmant.
Il l'obligea de se coucher de bonne heure.
— Tu dormiras bien, dit-il.
— Je crois bien; je penserai à toi,... à ta bonté, ajouta-t-elle plus bas.
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Mais il lui mit la main sur la bouche, et depuis il n'y eut jamais entre eux d'autre allusion à leur malheur.