BRIGHTON
1732. A Brighton. — 1733. Les maisons anglaises. — L*Océan. — 1734. La foi et le savoir. — Le roman et l*histoire. — Inventions et décoavertes. — Les saisons. — Lichnowsky et Auerswald. — Etienne Széchényi. — La maison de Habsbourg et l'Autriche. — 1735. Particularités nationales. — Le passé, le présent et l'avenir. — 1736. Les événements d'octobre. — Réflexions sur ces événements. — L'esprit anglais et l'esprit français. — 1737. L'anarchie. — La pièce sur la scène du monde. — 1738. L*égalité de la misère. — 1739. Nostradamus. — 1740. Revirement dans l'opinion publique en Angleterre. — 1741. Le climat de Brighton. — La révolution hongroise. — Le bal des Polonais. — Émigrants allemands naufragée à Ramsgate. — 1742. Fête du prince. <— 1743 et 1744. Pie IX. — 1745. L'abdication de l'Empereur Ferdinand. — • Les morts vont vitel » — Louis-Napoléon. — Fin de l'année. — P<ix hominibiis bonœ voluntalis. — La ■ fraternité ». — Palmerston, Jellachich et Jellinek.
— 1746. A Strathfieldsaye. — 1747. Austriaforever. — 1748. Si^natura temporis, — Encore le « système de Metternich » . — 1749. La nouvelle année.
— Les journaux de Vienne. — Le bonapartisme en France. — 1750. La lecture des journaux. — Kossuth et le terrorisme. — Le caput mortuum de la Révolution. — Manière de vivre. — Travaux historiques. — 1751. Considérations sur la révolution de Vienne et sur la situation personnelle du prince.
— Influence sur la presse anglaise. — Caricature française. — 1752. Une république sans républicains. — 1753. Les di^tcussions de Francfort. — 1754. La situation de Vienne. — 1755. La manière de vivre anglaise et la contredanse. — Arrivée du comte de Golloredo. — 1756. Le printemps.
— Ledru-Kollin. -^ 1757. Moyens cosmétiques. — Les révolutions. —
1758. La constitution du 5 mars. — Le courant conservateur k Paris. —
1759. Louis-Napoléon. — Charles- Albert. — L'opinion publique et la presse en Angleterre. — 1760. Sur la retraite du prince. — Radetzky. — Coup d'oeil rétrospectif. — 1761. Lord Palmerston. — Le despotisme en France. — 1761. Le libraire Bohn.
Brighton, le 17 septembre.
1732. Brighton est une ville charmante. Elle compte soixante mille habitants, et Ton y trouve plus ou moins tout ce
que Londres ofFre en fait de comfort. La maison que nous habitons mérite, à tous les égards, la préférence sur celle qui nous abritait à Eaton square, et, quelque grandiose que soit cette partie de Londres, l'immensité de la mer charme le regard d'une tout autre façon. Notre maison est située non pas en £ace du port, car Brighton n'en a point, mais en face de la plage, dont elle n'est séparée que par la rue qui forme le Corso. Brighton est au commencement de la saison; il est déjà venu nombre de familles qui, pour des raisons de santé ou pour payer leur tribut à la feshion, ce tyran de l'Angleterre, échangent l'air lourd de la capitale contre la brise de mer, dont les effets rafraîchissants sont encore augmentés par le soleil, qui brille ici de tout son éclat. C'est yraiment quelque chose de particulier que le brouillard de Londres; ce n'est qu'accidentellement qu'il se dissipe pour quelques instants. A peine a-t-on franchi l'enceinte de la ville, ce qui, à vrai dire, prend beaucoup de temps, qu'on est salué par les rayons d'un soleil éblouissant. Comme il n'y a pas de port ici, les bateaux ne passent devant Brighton qu'à une certaine distance; dans les deux jours que j'ai passés jusqu'à présent en face de la mer, je n'en ai jamais eu en vue moins de vingt-huit et quelquefois trente à quarante. Le canal est une espèce de Corso maritime. Deux fois par semaine, des bateaux à vapeur vont de Brighton à Dieppe et réciproquement. La traversée dure sept heures, et de Dieppe on arrive en quatre heures à Paris; je ne suis donc séparé que par onze heures de voyage du général Cavaignac et des charmes de cette pauvre république malade à la mort. Toutefois, je n'ai nulle envie de profiter de cet avantage. 11 y a deux choses possibles : ou bien la France restera pendant quelque temps une république, ou bien elle cessera de Tétre ; je n'éprouve aucune envie de la revoir sous l'une ou sous l'autre forme. La France est condamnée pour longtemps encore à donner, soit comme république, soit comme monarchie, un exemple salutaire aux adorateurs insensés, aux serviles imitateurs de choses qui existent aussi peu dans la réalité que le «juste milieu », les « ententes cordiales », le « droit au travail » , et tant d'autres mots creux qui, depuis qu'il y a une
société et tant qu'il y en aura une, ne sont et ne resteront que des mots.
Je donnerais je ne sais quoi pour t'avoir avec moi et pour te foire prendre part aux promenades que nous faisons sur la plagie, qui s^y prête merveilleusement. Des centaines de promeneurs à pied et de cavaliers Taniment sans cesse, d'autres se servent de ces excellentes petites voitures que j'avais conseillées aux gens d'Ischl. Je dois être rangé parmi les premiers. Quand le vent vient du sud-ouest, les vagues se brisent contre ce rivage avec une violence inouïe, car depuis les Antilles elles ne rencontrent pas un seul obstacle.
La ville s'étend sur une longueur d'une lieue d'Allemagne ; elle est située le long de la côte et tout nouvellement bâtie. Dans le sens de la largeur elle s'élève un peu ; les magasins présentent un choix très-riche de toutes les marchandises possibles. Au centre se trouve le pavillon chinois que Georges IV a fait construire, pour lequel il a gaspillé des millions, et qui actuellement est abandonné, en attendant qu'il tombe en ruine. La Cour veut vendre les constructions, qui sont tout à £aiit vides; mais il ne se trouve pas d'acheteur, parce qu'on ne peut rien en faire. Georges lY m'avait invité en 1825 à venir le voir dans ce pavillon, mais je n^ avais pas voulu y aller de Paris. En ce temps-là, le pavillon s'élevait au milieu d'un village de pêcheurs. Dans l'espace de vingttrois ans ce village est devenu une ville magnifique ; par contre, le pavillon et celui qui l'a construit ne sont plus. Le monde marche vite!
Notre train de vie est le même qu'à Londres, avec cette différence que nous dtnons à sept heures, et que de dix heures jusqu'à minuit nous faisons une partie de w^hist à trois pence, car nous passons encore les soirées seuls. Plusieurs de nos connaissances ne viendront que le mois prochain.
20 septembre.
1735. Je crois t'avoir déjà signalé la différence qui existe entre l'Angleterre et nos pays sous le rapport de la manière de
se loger. Les Anglais s'installent perpendiculairement, nous horizontalement. Tout ce qui se passe dans la vie est ici divisé par étages. Mon cabinet est au rez-de-chaussée. On est habitué aux escaliers, et, comme ils sont commodes, ils ne gênent pas, et cela d'autant moins qu'ils sont toujours décorés et qu'ils servent d'antichambre. Cette distribution me platt beaucoup; elle présente un double avantage : elle ménage la place, et tout l'appartement est fermé par une seule clef. Dans une maison il n^ a jamais qu'un propriétaire ou qu'un locataire. Comme la porte d'entrée est toujours fermée et ne peut être ouverte que du dedans, jamais un inconnu ne pénètre dans la famille. Ainsi vont de pair l'isolement patriarcal et la sécurité, ce qui, selon moi, compense largement l'inconvénient de monter et de descendre. Tu sais que je m'occupe volontiers d'objets relatifs à la construction et au comfort ; aussi je découvre journellement de grands et de petits objets dont je prends note et dont je tirerai [^arti dès que je serai de nouveau à même d'en user dans mon propre intérieur. La vie se compose de détails, et je tiens à régler ces détails de manière à la rendre confortable. Il y a en Angleterre une foule de choses qui tendent à ce but; elles me frappent, tandis qu'ordinairement elles n'appellent guère l'attention. Les portes, les croisées, les meubles, bref tout ce qui est objet mobilier s'ouvre, se ferme et se déplace comme par enchantement, et ce comfort n'est pas le privilège des riches seuls, il est général.
Après cette longue digression, je puis t'affirmer que nous sommes très-bien ici. Notre appartement est parfait, notre manière de vivre est la plus simple et la plus régulière du monde; le temps est magnifique et nous dédommage d'un été qui a laissé à désirer. La vue de l'Océan fgiit également une impression bienfaisante. Dans son domaine régnent unique-» ment les immuables lois de la nature, et il ne se préoccupe pas des tempêtes qui soulèvent la société. Les ouragans qui éclatent dans les rues ne le touchent point, et les nombreux vaisseaux qui le sillonnent en tous sens n'en savent rien non plus. Les journaux — et je lis tous ceux qui peuvent m'instruire des
situations les plus diverses — me parviennent deux heures après leur arrivée à Londres; je les trouve sur mon bureau quand j'y viens le matin. Par suite d'une vieille habitude, je m'entends à les lire; ils me suffisent donc pour savoir où en est le monde ; tu n'auras aucun doute au sujet de ce que je pense de la situation actuelle.
5!6 septembre.
1734. Tu me dis que ma prédiction relative au mois de septembre s'est réalisée. Mes prédictions dérivent de calculs qui ont d'autres bases que celles sur lesquelles la plupart des penseurs fondent les leurs. Je pars 'd'une calme observation des choses de ce monde-^ci; quant à celles de l'autre monde, je n'en sais rien, et c'est précisément pour cela qu'elles sont pour moi l'objet d'une foî diamétralement opposée au savoir. Il n'en est pas de même des phénomènes sociaux; on ne doit pas s'en mêler, ou bien il faut les juger froidement après les avoir étudiés de prés, les suivre sans haine et sant^ prévention, et s'efforcer d'asseoir son jugement sur des observations faites sans parti pris. Le roman n'a sa place que dans la littérature; il n'existe pas dans la marche des choses qui forme V histoire. Je suis né historien et non romancier, et si je devine, c'est uniquement parce que je sais. Les inventions sont les ennemis jurés de Télément historique ; dans le domaine de celui-ci, il n'y a que les découvertes de possible; mais ce qui n'existe pas ne saurait être découvert, tandis que rien n'est plus facile que les découvertes pour les esprits qui n'ambitionnent pas la gloire d'être inventeurs.
Aussi est-ce de cette manière que j'ai découvert et non inventé que les années ont quatre saisons, dont deux sont actives et deux passives, ou, si l'on aime mieux, que les choses progressent au printemps et en automne, et qu'elles se reposent en été et en hiver. Gela provient de causes naturelles, les seules qui ne perdent jamais leur puissance. Au printemps, la sève monte dans les esprits ainsi que dans les arbres et dans le reste du monde organique. Ils deviennent actifs, soit en bien, soit en mal; dans l'une ou l'autre direction, il naît des produits
qui se fortifient en automne afin de résister à l'hiver, la saison morte qui vit de ce qu'on a amassé dans le courant de Tannée. Le progrès qui s'est fait jour au printemps dernier doit être escompté à présent; le quart d'heure de Rabelais est arrivé. Ce sont les jours d'échéance qui amènent la banqueroute et qui tirent les situations au clair. J'estime que la liquidation de septembre prouvera à bien des spéculateurs que leurs calculs étaient faux; je vais plus loin : je crois que pas un seul d'entre eux ne sera entièrement satisfait. Il ne peut y avoir que deux catégories de ces gens-là : l'une doit trouver qu'on a été trop loin, et l'autre verra son attente déçue et ses vœux rester à l'état de lettre morte. Dans tous les cas, la dernière de ces catégories est la plus intelligente; la première est composée d'imbéciles. Je borne mon ambition à ne foire partie ni de la première ni de la seconde.
À Francfort, le progrès a reçu le baptême du sang. D'ordinaire, l'assassinat n'est pas dans les mœurs allemandes. Celui de Lichnowsky et d'Auerswald ne fera pas de bien à la république rouge. Bien que je ne sois pas étonné que Lichnowsky n'ait pas péri d'une mort naturelle, je ne m'attendais pas à cette fin tragique. Son sort forme pendant à celui d'Etienne Széchényi. Tous deux sont des victimes politiques, et il y aura encore plus d'une victime de ce genre. Le monde ne se couvre pas de ruines sans qu'il y ait des hommes écrasés. Tu vois que je reste fidèle à mon point de vue historique!
La Gazette de Cologne du 21 septembre 1848 établit une différence entre la politique de la Maison d'Autriche et celle du peuple allemand.
Trieste est menacé, dit-elle, et toute l'Allemagne se range derrière l'Autriche, mais non derrière la maison de Habsbourg, non derrière cette Autriche qui a terrassé Metternich I
Quel sens faut-il attacher à ces mots, sinon celui-ci : c'est que je suis la maison de Habsbourg, l'homme sans lequel il n'y a pas d'Autriche, mais seulement des fragments d'un Empire autrichien, de petites parcelles de pays qui ne font que donner son nom à l'ensemble de l'Empire? Qui dit : « F Autriche qui a terrassé Metternich » , dit dans la suite logique de l'idée : vm. 13
194 KECLE1L DE DOCUMENTS (1S48-1S58).
« l'Autriche qui s'est terrassée elle-même. » L'indÎTidualisation d'une idée ne manque jamais de conduire à cette conclusion £aiusse qu'une individualité peut être la chose même qu'elle représente; c'est là une erreur radicale, car là où les deux se confondent dans la pratique, il se trouve que la chose ellemême n'existait pas, et qu'on prenait pour une réalité ce qui n'était qu'une simple apparence.
Il ne serait guère possible de condenser plus de vent en moins de mots. En général, les avocassiers du jour ne se doutent pas de l'extrême honneur qu'ils me font.
il octobre.
173tf. Depuis le 1*' octobre, Brighton s'est peuplé de figures nouvelles qui , grâce au stoïcisme national , ne s'occu* peut les unes des autres que lorsqu'elles y sont forcées. Dans ce pays, tout est réglé comme le mouvement d'une horloge ; cette régularité s'étend jusqu'aux gestes. On fait chaque chose à heure Hxe , on mange des mets déterminés , on rit de certaines choses , et l'on ne fait pas attention à d'autres , quelque intéressantes qu'elles puissent être. De là résulte un calme dont le continent a perdu jusqu'au souvenir, et dont il devrait retrouver le goût dans son propre intérêt. Si les journaux n^annonçaient pas à leurs lecteurs que l'Europe est en feu , on n'en saurait rien dans le Royaume-Uni.
Une pareille situation me platt énormément, parce qu'elle me procure le loisir de m'occuper de ce qui répond à mes habitudes morales. Je me confirme toujours davantage dans la conviction que mon esprit ne s'est jamais fourvoyé et m'a toujours montré la bonne voie. Je n'ai pas même besoin de chercher des preuves du fait; elles couvrent partout le sol, ainsi que la mauvaise herbe. Ces funestes produits continuent à se multiplier, c'est un feit positif; mais je m'en console en répétant le mot de saint Augustin : « Patiens quia œtema » ; le sens profond de cette parole est confirmé par toutes les phases des révolutions sociales. Même s'ils le voulaient, les destructeurs ne pourraient point s'armer de patience, car la
patience n'est pas compatible aTec leur œuTre, et cela par une raison bien simple. Je vais t*apprendre quelque chose qui trouve son application dans la direction d'un ménage aussi bien que dans celle des Empires. Le temps ne se compose que de deux éléments, le passé et Vavenir, auxquels le présent sert simplement de trait d'union. Le présent est une abstrac* tioD, car il n'existe que dans la fusion avec le passé. Vivre dans le présent est un fait vrai matériellement, mais chimérique moralement. Un éclair rend matériellement visible ce que cache l'obscurité, pourtant son action ne va pas plus loin. Il n'y en a pas moins deux classes dans lesquelles se divisent les esprits : les uns, qui sont dans la véritable voie (dans la voie pratique, précisément à cause de cela), tiennent compte du passé et de l'avenir ; les autres, dont l'entendement est borné, vivent uniquement pour le présent, c'est-à-dire pour ce qui passe avec eux. Si tu t^appliques à ne pas perdre de vue cette vérité, il te sera facile d'estimer la valeur des hommes, de leurs efforts et de leurs œuvres. Défie-toi de ceux qui n'attachent aucun prix au passé, l'avenir n'appartientpoint à ceux-là. Mais il ne s'ensuit pas de là que Taveuir appartienne absolu* ment aux esprits autrement faits; cependant ils ont, en tout état de cause, l'avantage que voici : c'est que, si V avenir leur échappait, ils seraient assurés du passé, tandis qu'aux rêveurs, qui ne vivent que dans le présent, il ne reste rien.
Chaque jour apporte la nouvelle d'un assassinat patriotique. Même le progrès, parait-il, a son côté feible. La République va mal en France. Sa seconde irruption dans l'État modèle aura de singulières conséquences , qui ne tarderont pas à se faire sentir. « Dieu est grand, et Mahomet est son prophète! » voilà la profession de foi des musulmans. A mes yeux, ils sont heureux, parce qu'ils ont une profession de foi. Je cherche en vain un prophète dans le monde civilisé, je n'en trouve point. Il est probable que la faïute en est à moi-même.
17 octobre.
1736. Quels événements* ! Et quelle en sera l'issue? Ils ne me surprennent point par eux-mêmes; cependant, d'autre part, ils n'offrent pas de point de repère qui permette, même aux gens les plus réfléchis , d'entrevoir la tournure que prendront les choses; car c'est de faits qu'il s'agit à présent, non de théories et de phrases !
Rien n'est curieux et attristant à la fois comme le spectacle que présente le continent tout entier, si on le considère du point qui domine tout l'horizon, du point où je me trouve mêlé aux spectateurs. Les acteurs et le public qui occupe une place quelconque sur les planches où se joue la pièce , sont forcément enfermés dans un cercle étroit et absorbés par ce qui se passe dans cet espace restreint. Il n'en est pas de même de ceux dont l'horizon n'est pas diminué par des influences naturelles. Ma vie s'est écoulée sur des champs de bataille , soit des champs de bataille où le canon seul décidait, soit d'autres où ce sont la raison et le droit, ces puissances unes et indivisibles, qui prononcent le verdict. Je connais donc bien les points où il faut se placer quand on peut choisir, pour pouvoir juger la situation des combattants. J*ai bien £ait de rechercher le point élevé sur lequel je me trouve, et que je n'ai pas atteint en allant à tâtons. Quand je suis descendu de la scène , je n'ai pas cherché ma place dans les coulisses , et encore moins dans le trou du souffleur. Ou sur les planches, ou au premier rang Ae la salle; il n'y a pas d'autre place possible pour les acteurs et pour les spectateursqui savent ce qu'ils se doivent à eux-mêmes.
Ne crois pas que je trouverais les loges bien garnies si elles étaient occupées par les badauds, les rêveurs et les paresseux! Ce qui manque à tout mon être , c'est la tendance négative ; les négations me sont antipathiques, ma nature est positive, et rien n'est plus positif que les faits, dont l'ensemble forme Vhistoire. C'est donc l'histoire qui forme la grande tâche de
* L'insurrection d'octobre à Vienne et ses conséquences.
(Note de C Éditeur,)
ma TÎe, une fâche que j'ai toujours devant les yeux, comme un homme d'honn\3ur doit toujours envisager un devoir quelconque. La meilleure place pour juger les faits n'est pas la môlëe, mais le point qui domine le champ de bataille; or., c'est incontestablement le point que j'ai choisi immédiatement. D'ici l'historien peut voir clair dans les situations; d'ici l'on peut les apprécier et les désigner par leur vrai nom.
Il £aut vivre dans ce pays et avoir peut-être un passé comme le mien pour se convaincre combien il renferme d'hommes dis^ tingués par leur savoir et par le parti qu'ils en tirent dans la pratique. La di£Férence entre l'esprit anglais et l'esprit français consiste surtout en ce que le premier ne produit pas cette masse de bavardages qui pullulent de l'autre côté du canal. Les Anglais ne bavardent pas, ils discutent les objets, et de la discussion sort toujours un résultat, tandis que le bavardage mène au vide. Il n'y a donc pas de causeries de salon dans le Royaume-Uni; les riens élégants n'ont pas cours ici, on s'occupe de choses, et ce sont les intérêts réels que Ton connaît bien. Le nombre des hommes qui sont dans la bonne voie est, j'en suis intimement convaincu, aussi considérable qu'il est insignifiant dans les autres pays. Je comprends que les oisifs et les esprits superficiels ne trouvent pas la société anglais^ attrayante; elle me fait, à moi, l'efiFet contraire. Nulle part la pensée ne revêt une forme plus libre que dans ce pays, et il n'y a aucun danger à cela, car elle obéit à la règle.
18 octobre.
1737. Les journaux d'aujourd'hui — j'en lis beaucoup; et de toutes les couleurs — ne nous apportent pas de lumière sur la situation de notre pauvre Empire. Le mot situation, dont je me suis servi, n'est pas le mot propre, à vrai dire, dans la bouche d'hommes qui ont le sens droit et qui ne se bercent pas de songes. La situation est nette, et elle a déjà le nom qui lui convient : elle s'appelle Vanarchie.
Ma vie et toutes mes actions prouvent que ma conscience ne peut pas croire la prospérité de la société assurée par une
situation pareille. Chacun finit par ayoir la même opinion, et la différence dans la position prise par les individus n'est accusée tque par la différence du moment où se (ont les professions de foi. Les uns savent au commencement de leur carrière quel est le but quHls doivent poursuivre pour ne pas se mettre en opposition avec eux-mêmes et en contradiction avec leurs actes ; d^autres ne se rendent compte de la direction à suivre qu'après avoir tâtonné, qu'après s'être égarés dans les sentiers de l'erreur, où conduisent les passions. J'appartiens à la première de ces catégories ; un demi-siècle est là pour prouver qu'il n'y a aucune outrecuidance dans cette affirmation. Ou je me trompe grossièrement, ou bien une expérience de six mois a suffi à bien des personnes pour se convaincre qu'elles faisaient fausse route. Cependant, tout ce qui captive actuellement le regard n'est que le prologue d'une pièce en beaucoup d'actes qui se dérouleront au fur et à mesure, comme cela se bit au théâtre une fois que la toile s'est levée. Déclarer alors que la pièce ne doit pas être jouée, c'est une absurdité. Elle est jouée jusqu'au bout par les acteurs dont les noms figurent sur l'affiche, ou par les spectateurs qui montent sur la scène pour en être chassés à leur tour, eux, au milieu des applaudissements et des sifflets du public qui remplit la salle. Des hommes intelligents ne voient jamais là dedans le fond de la question ; pour eux, il est dans le fait de savoir si la toile doit se lever ou non, si le public doit se réunir ou non pour assister à la représentation, mais avant tout si la pièce qu'il s'agit d'admettre dans le répertoire ou d'en exclure vaut quelque chose ou non. J'ai l'air de taire une dissertation philosophique, mais je ne fois que laisser parler le sens commun sous la forme la plus simple.
L'assassinat est une arme fort mauvaise; le sang appelle le sang, et il est dans sa nature de salir et non de purifier ce qu'il touche. Que Dieu vienne en aide à la pauvre humanité!
2 Dovembre.
1788. J^espère que Vienne sera revenue à un état qui, sans
être encore la yie, n^est plus la mort, j'entends la pire des morts, Vanarchie. Dès que Vienne aura repris possession d'elle-même et qu'elle sera délivrée de la bande qui s'est donné rendez-vous dans la pauvre ville, la vraie population respirera* Alors elle reconnaîtra toute la gravité des coups portés à sa prospérité, et l'on peut admettre que la séduction n'aura plus si beau jeu.
Dans tous les cas, des excès auxquels TËurope s'est livrée en l'an de disgrâce 1848, il restera le plus écrasant des fardeaux, la misère, ce mal dont les suites ébranlent la vie sociale jusque dans ses bases. Si les pays devenus la proie de la Révolution valaient cent avant l'explosion de celle-ci, ils ne valent plus que trente aujourd'hui, et il y en a qui sont tombés même plus bas. C'est l'égalité de la misère^ ce triste produit des menées criminelles des uns et de l'aveuglement insensé des autres, qui apure ses comptes. Du reste, quelle que soit la forme sous laquelle se produira la situation réservée à Vienne, cette situation elle-même ne sera pas définitive, car on n'en est encore qu'au prologue qui ouvre les pièces écrites selon les règles de l'art.
Depuis que le monde existe, jamais pareille pièce n'a été jouée, et tant qu'il existera, on n'en verra plus de pareille sur la scène. t]ne fois seulement la ruse et la sottise en seront venues aux mains sur un champ de bataille aussi étendu. Ne crois pas qu'en somme l'Autriche et l'Allemagne se trouvent dans une plus fâcheuse situation que la France, cette caverne d'où sort le vent qui soufde la mort sur le corps social. Ij'esprù a *disparu en France comme ailleurs, et s'il y a une difiFérence, elle ne consiste que dans les formes inhérentes à l'habitude du mal. Je regarde de loin et de haut, je ne puis donc pas me tromper.
7 novembre.
1739. Nos nouvelles de Vienne vont jusqu'au 31 octobre. Rien de ce qu'elles m'apprennent des événements accomplis sur le continent ne peut me surprendre ; je trouve, au contraire, qu'on ne saurait méconnaître la logique dans la marche
200 RECUEI.L DE DOCUMENTS (1848-1858).
des fisiits et dans la situation qui en dérive. Si j'avais eu à jouer le rôle d'un Nostradamus, j'aurais consigné dans mes a centuries » des prédictions que les événements n'auraient certainement pas démenties. Je t'envoie ci-joint un article du Mor* ning CAronzck d'aujourd'hui , qui exprime l'opinion publique de l'Angleterre. Radicale il y a quelques mois encore, cette feuille est aujourd'hui conservatrice. Tous les jours amènent des conversions de ce genre*
Dès que je saurai où t'envoyer, non pas des lettres, mais des paquets, je t'adresserai différents produits littéraires très-curieux. Je compte dans le nombre un excellent ouvrage de Louis Reybaud, intitulé : Jérôme Paiurot à la recherche de la meilleure des républiques. Il dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Puis viendront des produits de la presse anglaise qui ont une signification capitale, et qu'au milieu de la confusion qui règne en Allemagne on se gardera bien de porter à la connaissance du public germanique. J*espère que tu comprends assez l'anglais pour lire ce que je recommande à ton attention au lieu des chefs-d'œuvre d'un Eugène Sue, d'une George Sand, d'un Paul de Kock et autres moralistes de cette espèce.
12 noyembre.
1740. Je profite d'un moment de loisir pour t'écrire de nouveau après t'avoir envoyé une lettre il y a quelques jours. Tu souriras peut-être en lisant le mot loisir^ car, te diras-tu, on ne saurait manquer d'avoir des loisirs à Brighton. Et pourtant tu te trompes; en général, la journée se passe sans que j'aie rempli la moitié de la tâche que je m'étais fixée le matin. Sans doute je n'ai pas à m'occuper des affaires du présent, mais bien de celles du passé, et celui-ci embrasse un espace de temps très-considérable. Je souhaite, dans l'intérêt de l'humanité, que tous ceux qui jouent un rôle dans le grand drame qui se déroule en ce moment sur la scène du monde, jouissent d^une tranquillité d'âme égale à la mienne.
Les principaux organes de la presse anglaise comprennent fort bien la situation. Leur appréciation sur les situations les
plas diverses où s'est trouvé le continent, a subi dans les derniers mois un revirement inouï. On reconnaît ici la vérité dans toute son étendue, et tout ce qu'on reconnaît dans le Royaume- Uni se dit tout haut.
Nos nouvelles sur la situation vont jusqu'au S novembre. Vienne proprement dite respire sans doute. Toutefois il n'en sera pas de même de ce qui refaisait passer pour Vienne. Je ne doute pas que les dommages matériels qui ont été causés par l'emploi de la force ouverte ne soient en réalité bien moins considérables qu'on ne se le figurait.
17 noyembre.
1711. Je ne connais pas d'endroit meilleur pour la santé que Brighton. L'air y est pur, la température y est extraordinairement douce, et je ne connais pas dans le Nord un point qui réunisse au même degré des conditions aussi favorables pour l'existence qu'on les trouve dans les pays du Midi. On n'a. qu'à regarder la végétation pour être fixé à cet égard. Â quelques pas de notre maison est situé un jardin où se trouve un arbre magnifique, le magnolia grandiflora; il est aussi beau que celui du jardin de la villa que j'habitais en 1838 sur les bords du lac de Gôme, il est même plus vigoureux que celuilà. On peut vivre partout où les plantes de la zone méridionale réussissent en plein air, et si, de plus, le pays est tranquille, cela ne gâte rien.
Le sentiment qui s'appuie sur ce calme se révolte de jour en jour davantage contre la tournure que le progrès fait prendre aux a£Faires dans l'Europe centrale. Les principaux organes de l'opinion publique sont d'accord sur ce point; aussi les membres de l'école du progrès mettent-ils les feuilles anglaises à l'index, après les avoir vantées sous d'autres aus* pices comme les modèles du régime constitutionnel.
Les opérations marcheront rapidement, je l'espère, en Hon* grie. S'il en arrivait autrement, il en résulterait des maux incalculables. Kossuth et consorts sont les types de la Révolu«tion, je veux dire de la révolution ouverte et conséquente, de
celle que je serais tenté d'appeler honnête, si cettevdénomina* tion pouvait s'appliquer à la chose.
S'il y avait moins d'imbéciles dans le monde, il y aurait aussi bien moins de coupables. Gomme la Hongrie a été livrée aux imbéciles depuis 1825! Du reste, les États n'ont malheureusement pas de reproches réciproques à se faire à cet égard ; chacun a fourni son contingent de dupes.
Il y a quelques jours, on a donné à Londres un des bals habituels au profit des Polonais, mais il a fait fiasco. Le but de ces bals n'est, par le fait, qu'un acte de bienEaisance, car le produit ne profite qu'à un nombre restreint de Polonais qui, de même que d'autres étrangers, tombent à la charge de la charité publique. Je souscrirais comme les autres si la couleur de l'œuvre n'était pas suspecte; or, de nos jours, les couleurs jouent un grand rôle dans le monde.
J'ai envoyé aujourd'hui Richard à Ramsgate, port qui se trouve dans le voisinage de l'embouchure de la Tamise. Deux .bateaux chargés de plus de cinq cents émigrants, qui allaient de Brème en Amérique, ont fiait naufrage sur la côte. Un très-brave homme de Ramsgate s'est adressé à moi en me priant de venir en aide aux malheureux naufragés. Je ne suis pas en mesure de leur prêter un secours matériel considérable; mais comme il s'agit d'Allemands, et qu'un grand malheur commande à la charité d'intervenir, j'ai trouvé à propos de fieiire prendre sur les lieux mêmes des informations qui me mettront peut-être à même de faire quelque chose.
23 novembre.
1742. La date de cette lettre te prouvera que je pense à vous. Ta dernière lettre m'a montré que vous aussi, vous vous êtes souvenus du 23 novembre. Nos cœurs se sont donc rencontrés, et ce sentiment allège la douleur de la séparation matérielle. Moi qui ai prévu bien des choses dans le cours du monde, j'avoue pourtant que je n'ai jamais songé qu'un jour je célébrerais la fête de mon patron sur la plage de Brighton; il était réservé à l'an de grâce 1848 et à la soixante-quinzième
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l848). 203
année, non .de la fondation de Rome ou de la république romaine une et indivisible, mais de mon entrée dans la vie, de me rendre témoin de tant d^événements ! II n^est pas donné à tous mes contemporains de jouir d'un calme aussi complet après une pareille a{ptation.
Bicbard est de retour de son excursion à Ramsgate. Tu verras par l'article du Times ci-joint quel a été le résultat de ce petit voyage, La charité se pratique en Angleterre sur une grande échelle; elle est toujours prête et toujours prévoyante. Lorsque ces messieurs arrivèrent à Ramsgate, ils trouvèrent les cent quatre-vingts naufragés réunis dans ce port, logés, soignés, habillés et pourvus de toutes les choses nécessaires pour se rendre en Amérique sur deux bâtiments qu'on a mis à leur disposition. Les naufragés ont dit à Richard qu'ils avaient quitté le Holstein et le Schleswig, leur patrie, afin d'éviter la révolution; ils ne sont donc point partisans du progrès illimité; ce sont plutôt des gens qui n'ont que du bon sens, ce qui n'empêche pas que si un bateau d'un moindre tirant d'eau que le leur ne s'était pas approché par hasard du banc de sable sur lequel ils échouèrent, ils auraient tous péri, car vingt minutes après leur navire était mis en pièces par les vagues. Après avoir échappé à la ruine dans leur pays et s'être sauvés du naufrage, ils ne mourront pas de faim, il ^ut l'espérer, dans le pays où ils vont chercher du pain et le repos. Le fait d'avoir été obligés de quitter l'Allemagne pour atteindre ce but ne coniribuera guère à glorifier le progrès auquel ce grand pays aspire.
k décembre.
1743. A Rome, les choses prennent la tournure que j'avais prédite. VUnione (Tltalia que rêvait le pauvre Pape conduit à des traits de bandits, et il y aura encore bien de ces traits-là avant que l'équilibre soit rétabli entre le possible et l'impossible, entre l'histoire et le roman.
Notre vie va toujours du même train paisible. La duchesse de Gloucester et la famille Cambridge ont passé quelques jours à Brighton, et nous avons été la plupart du temps avec
elles. La duchesse de Cambridge veut absolument que Richard et Mëlanie aillent la yoir à Kew, où elle restera jusqu'à Tou* ▼erture du Parlement. Je les y enverrai un de ces jours.
5 décembre.
1744. J'ai ëté interrompu hier par une visite de lord Aberdeen, quia poussé une pointe jusqu'à Brîghton. Il ne s'est rien passé de nouveau entre hier et aujourd'hui. Ce qui est arrivé ailleurs, je ne puis t'en rien dire. J'ignore, par exemple, ou se trouve le Pape. Je serais bien étonné si le Saint-Père ne pensait pas quelquefois à moi et s'il ne se rappelait qu'en 1847 je lui ai exprimé ma conviction sur ce point : c'est que, s*il ne s'arrêtait pas dans la voie où il s'était engagé, je ne pourrais pas lui garantir deux ans de séjour dans les États de l'Église. Je regrette vivement de ne m'étre pas trompé.
17 décembre.
1748. J'ai vu par ta dernière lettre à Herminie que nous avons été informés ici de Tévénement du 2 décembre * plus tôt que vous à Ischl. Quelle que soit la portée de la résolution de l'Empereur Ferdinand, je m'y attendais depuis longtemps; elle ne m'a donc pas surpris. L'impression qu'elle a faite sur le public ne m^a pas surpris davantage, car elle répond tout à lait à la nature des choses. L'Empereur Ferdinand est le représentant d'une époque qui rentre dans le passé; son successeur représente une époque qui n'est pas encore, mais qui sera; reste donc le présent, dont les effets visibles sont : une assemblée nationale constituante à Kremsier, l'état de siège dans la capitale et la guerre civile dans l'Empire. Pour en arriver là, il a fallu neuf mois d'un travail dont les conséquences se feront sentir pendant un siècle.
« Les morts vont vite! » Ge vers de Biirger contient une
* Abdication de TEmpereur FerdiDaad en faveur de son neveu, qui monte «ui- le trône et prend le nom d'Empereur Pran<;ois-Jo8epli.
{Note de l* Éditeur.)
yëritë que les vivants ne reconnaissent pas assez et qui, si Ton en était pénétré, épargnerait au monde bien des maux. Une des causes qui font que les choses terrestres suivent souvent une marche si peu logique, c'est que les morts se considèrent comme des vivants, tandis que les vivants se comportent fréquemment comme s'ils étaient morts.
Dans le corps social se produit un mouvement ascendant qui a provoqué les écroulements de Tannée 1848 ; ceux-ci étaient la conséquence naturelle des contrastes qui naissent de la tendance des corps & trouver l'équilibre et du mouvement de vaet-vient qui en résulte* Une vérité qui ne peut être contestée et qui pourtant est une des plus stériles, c'est que la plupart des hommes qui sont au nombre des destructeurs les plus acharnés ne tardent pas à regretter leur œuvre; tel a été certainement le cas de beaucoup de ceux qui se sont fait remarquer au printemps dernier. Ceux qui regrettent aujourd'hui leurs entreprises sont ceux qui se regardaient comme des édificateurs et qui ont dû bien vite céder la place à des destructeurs nouveaux.
La France présente en ce moment le spectacle le plus curieux. Les millions de voix qui se prononcent en faveur d^un être intelligent, car Louis-I^apoléon n'est pas autre chose, sont simplement l'expression du sentiment intime que sans ordre il n'y a pas de vie sociale, et que sans autorité il n'est point d'ordre possible. Cette vérité s'appelle aujourd'hui Louis Napoléon; quoique vieille comme le monde, elle prend le nom d'une personne, parce qu'on lui a fermé toutes les autres voies. Les choses s'arrangcront-elles comme si elles suivaient leur cours normal? Je ne le crois pas.
L'année tire à sa fin; elle occupera dans l'histoire une place marquante. Elle nous a séparés et détruit bien d'autres choses encore que des existences particulières. Pour ce qui me concerne, je me réjouis du chant des anges, du Pax hominibus bonœ voluntatisy qui dans quelques jours sera entonné pour la 1848* fois par des millions d'hommes dont certainement les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne veulent que la « paix» , que les a hommes de bonne volonté v seuls peuvent assurer, tout en étant toujours prêts à se laisser berner et exploiter par le cen-
tième restant. Je tous souhaite d'heureuses fêtes, dans Tespoir que le chaot des anges sera mieux exaucé en Tannée 1849 que dans celle qui va finir.
Nous partirons demain lundi pour passer le mardi, le mercredi et le jeudi chez le duc de Wellington, à Strathfieldsaye. Mélanie et Richard sont depuis hier chez la duchesse de Cambridge, à Kew. Nous les retrouverons demain à Londres, et ils viendront avec nous à Strathfieldsaye.
Il ne faut pas que j'oublie de te feire part de la jolie anecdote que voici. Un Français, un « homme de bonne volonté v , a écrit à un de ses amis d'ici : « Je suis tellement fatigué de la fraternité que, si j'avais un frère, je ne pourrais plus l'appeler que mon cousin. »
Il est une autre anecdote qui ne me fait pas précisément honneur; mais je ne puis y penser sans éclater de rire. Si la première est spirituelle, l'autre est béte; mais la franche bêtise a aussi son prix.
Il y a quelques jours, j'ai reçu la visite de lord Palmerston. Nous avons parlé des événements du jour, et, après que nous eûmes discuté une foule de questions, et il n'en manque malheureusement pas aujourd'hui, Palmerston me demanda : « Qu'est-ce donc que Jellachich? »
a — Je ne Tai jamais vu, lui répondis-je, ce qui n'a rien d'étonnant, car cette canaille n'a jamais approché de moi, et je n'ai jamais eu l'envie de la rechercher. Tout ce que je sais de l'individu, c'est que c'était un homme de lettres et un Juif. »
Palmerston (sur le point de tomber de sa chaise) : « — Jellachich est Juif? »
Moi : « — Oui, Juif; mais ce n'est pas pour cela qu'il a été fusillé. »
En voyant mon interlocuteur de plus en plus étonné, je lui demandai.: a Mais, au friit, de qui parlez-vous donc? »
Palmerston : « — Eh bien, de Jellachich. »
Moi : ff — Je vous demande mille pardons; je croyais qu'il s'agissait de Jellinek, et si vous avez été étonné de mes réponses, je ne l'étais pas moins de l'importance que vous attachiez à savoir ce que c'était que ce pendard de Juif. »
ÉVÉNEMENTS DU JOCK (l848). -207
Siratbfieldsaye, le 20 décembre.
1746. Nous sommes ici dans un endroit qui réunit tous les agréments. Stratbfieldsaye n'est pas un château, c'est une grande maison admirablement comprise, qui renferme tout ce qu'il faut pour rendre la vie confortable, avec ce mélange de luxe qui rehausse encore le comfort sans devenir gênant par l'excès. II y a ici également un trésor d'objets de luxe qui ne peut trouver son pareil ailleurs, car il a pour source la vie même du propriétaire. Les chambres sont remplies de tableaux, d'esquisses et de gravures qui représentent les faits de la rie militaire du duc, et s'il est facile en général d'illustrer de pareils bits par le pinceau et parle burin, il n'en a pas été de même ici, puisqu'il, s'agit non-seulement de la qualité, mais encore de la quantité.
Si les manoirs anglais sont charmants, la vie qu'on y mène ne l'est pas moins ; elle est la même dans tous les châteaux, et elle est réglée de la meilleure façon du monde. A dix heures, on prend le premier déjeuner, soit en société, soit dans sa chambre, si on le préfère. Ce repas se compose de thé ou de café, avec une quantité de petits pains, de biscuits et de choses de ce genre, que l'on cuit au château même. A deux heures, on sert le lunch (déjeuner à la fourchette) . A sept heures et demie, on dîne, et Ton reste ensemble jusqu'à onze heures, heure à laquelle les dames se retirent ordinairement. Les hommes restent ensemble à causer, aussi longtemps qu'il leur plaft. Gomme en Angleterre — le pays le plus libre du monde, parce qu'il en est le mieux réglé — tous les usages suivent une règle déterminée, on sonne une heure avant le dîner afin d'indiquer le moment de la seconde toilette, qui est toujours la toilette de salon au complet. Pour avertir de l'heure du coucher, un valet de chambre allume à onze heures autant de bougies qu'il y a de dames présentes, et celles-ci les prennent dès qu'elles quittent le salon. La scène rappelle les vierges folles de l'Évangile; elle aune couleur patriarcale et'peut-étre même un but d'économie, car il est superflu de laisser brûler
inutilement les bougies dans les appartements privés entre rheure de la toilette et le moment d'aller se coucher.
Ce sont là les règles établies, on les suit, on vient ou Ton ne vient pas, on quitte sa chambre ou Ton y reste, tout à fiait selon son bon plaisir. Jamais on ne vous demande de raisons. L'endroit où Ton se tient d'ordinaire est la bibliothèque, où des livres, des gravures, des cartes géographiques, etc., sont à la disposition de la société. II y a aussi dans les pièces où Ton se réunit un piano, un billard et une serre. Si j'ai un reproche à faire à cette vie, c'est qu'on mange trop ; toutefois la contradiction qui existe entre ce genre d'abus et mes habitudes est compensée par le reproche qu'on me fait» celui de ne pas manger assez.
Londres, le 82 décembre.
1747. Nous avons passé trois journées fort agréables à Strathfieldsaye. Tout ce que l'amitié peut imaginer pour rendre l'hospitalité plus aimable, nous l'avons trouvé dans un endroit qui, ainsi que je te l'ai dit dans ma dernière lettre, réunit le comfort au luxe. Pendant toute la durée de mon séjour, je me suis dit avec une vive satisfaction qu'en 1848 il y a encore des points au monde où la vie n'est pas empoisonnée par les difficultés qui la compliquent partout ailleurs; je parle surtout de pays qui ne sont plus habités que parce que la population ne peut pas émigrer.
En Angleterre, on ne s'occupe à cette heure que de ce qui se passe sur le continent, et l'on a grand'peine à s'en rendre compte. Les idées d'ordre sont entrées ici dans tous les esprits à un degré tel, que la portée des faits par lesquels le désordre se traduit ne peut être mesurée que difficilement. L'opinion publique est toute en faveur de l'Autriche et trouve son expression dans les feuilles des nuances les plus diverses. Je regrette que les articles des journaux qui donnent le ton ne soient pas abordables pour toi; ils ne négligent aucune occasion d'entonner le Auslria for ever! L*armée, son dévouement et sa bravoure, font revivre les sentiments qui régnaient à l'époque de l'alliance, et renaître les meilleures dispositions.
Brighton, le 26 décembre.
4748. Sous ce titre : a Signatura temporis, Qerlin, 1848 » , a paru un petit écrit que tu devrais te procurer. La première partie, jusqu'à la page 26^ contient sur le yéritable' caractère des événements de Tannée 1848 tout ce qu'un ouvrage complet en plusieurs volumes ne pourrait que délayer. L^auteur y montre en quelques feuillets dans quelles voies on s'est engagé pour arriver à renverser tout cet ordre de choses que cberchent à rabaisser ceux qui travaillent à la grande oeuvre, en le qualifiant de système de Mettemich; et pourtant ce n'est pas un système, c'est la base de la vie sociale, de cette vie dont les systèmes sont la ruine ! Me qualifier de fabricant de systèmes, c^est se tromper soi-même ou vouloir tromper les autres; me proclamer le seul soutien de l'ordre, c'est me feire plus d'honneur que je n'en mérite et qu'un homme quelconque n'en peut mériter. Dans la confusion universelle qui de la haute sphère de la morale s'est étendue jusqu' à la vie matérielle, les adversaires se comportent plus souvent qu'ils ne le croient conmie de sots amis !
3 janvier 1849.
1749. C'est aujourd'hui la première fois que j'écris depuis l'avènement du chiffre 9 qui a remplacé le 8. J^espère que les produits des deux années ne se ressembleront pas, et que le nouveau millésime marquera la période de la guérison. S'il y réussit, il aura bien mérité de Thumanité.
Le passage d'une année à l'autre me fait toujours l'effet du passage du connu & l'inconnu; or, pour un esprit sérieux comme le mien, ce passage a toujours eu quelque chose d'imposant.
Si par hasard tu désires savoir ce que je pense de l'année dans laquelle nous entrons, je te dirai que je ne m*en mêle pas. J'attends; mais attendre, ce n*est pas savoir; quant à savoir attendre j c'est une qualité et un art que je m'entends à cultiver dans la pratique.
Cette lettre te trouvera à Vienne, où tu te seras sans doute ▼III. 1 i
retrouvée à la maisony ce qui compense bien des privations que t'imposera Taspect de la ville, de cette ville où tu trouveras sans doute beaucoup de changements. Cette pauvre ville s^est fait, h elle-même bien du mal; or, de toutes les fautes, celle-là est la plus pénible. Moi qui suis, de vieille date, un lecteur de journaux attentif, je constate avec satisfaction que Tesprit dans lequel sont écrites les feuilles de Vienne va s'améliorant. L^intérét commun n*y perdra rien; par contre, la pensée, le style et la langue y gagneront évidemment.
Le réveil du bonapartisme en France ne m'effraye pas. Le bonapartisme sans un Napoléon est tout autre chose que ce que semble promettre son nom. De nos jours, ce mot a la signification d'un appel au retour de Vordre; c'est l'ordre qu'on veut en France : on a découvert dans ce pays, bien qu'un peu tard, que IJordre sans la force de l'autorité n'est qu'un leurre. Louis-Napoléon est décidé, paratt-il, à user du pouvoir avec l'autorité que lui donnent 5,600,000 voix. Y réussira-t-il? Le résultat l'apprendra ; c'est le succès qui, dans un pays désorganisé comme l'est le pays modèle, constitue le vrai pouvoir.
J'ajoute ici un calcul qui n'est pas hypothétique.
Si l'on analyse le nombre des votes, qu'on peut évaluer à 7,330,000, on en trouve 7 millions en faveur de l'ordre, 300,000 braillards, 30,000 socialistes. Parmi les 7 millions, il y a au moins 5 millions et demi d'adversaires du 24 février, et, sur le million et demi de voix qu'a obtenues Gavaignac, il n'y a pas un cinquième de républicains. Est-ce une raison pour que la France puisse espérer le repos? Non, car ses institutions sont défectueuses, et, tant qu'elles le resteront, ni le repos ni l'existence du pays ne seront assurés.
Voilà de la politique à ma façon, de la politique du prétendu système de Mettemich. Ce système, c'est la vérité, qui, précisément pour cela, ne sera jamais un système.
9 janvier.
1750. Je suis, comme tu le sais depuis longtemps, un lec- ' teur assidu des journaux. C'est un métier qui demande, comme
tous les autres, des connaissances et de Thabileté. Les premières consistent à distinguer le vrai du fiaux dans ce que disent les feuilles; quant à Thabiletë, elle consiste à trier ce qui n'a d'autre valeur que celle du papier noirci. Je crois posséder ces deux qualités, et je vois avec satisfaction que dans les feuilles de Vienne s^affirme la résurrection du sens moral, qui se réveille toujours après avoir été assoupi. Avant la crise de novembre, cet assoupissement avait atteint un degré vraiment extraordinaire.
Toute cause qui ne peut se soutenir que par les armes du mensonge est une cause perdue d^avance. Tel est le cas de celle de Kossutb. Il exerce le terrorisme et ne peut pas faire autre cbose, car Fessence du terrorisme est de travailler la raison k coups de poing. Ce qui reste après une révolution, abstraction faite des événements eux-mêmes, est toujours trèsdifficile à remettre en ordre. Ce sont les gens compromis qui forment ce caput mortuum, et ce sont les dupes qui tombent à la charge du pays plus que ceux qui ont joué un rôle actif. Ceux-ci se sauvent, et les autres restent.
A peu d'exceptions près, qui toutes sont à mon avantage, ma vie ressemble à celle que j'ai menée pendant une longue suite d'années. Tous les jours je lis et j'écris pendant huit heures au moins ; quant aux huit heures qui restent, car j'en consacre huit au sommeil, je les passe soit en famille, soit en société. Si tu me demandes comment il se fait que je dépense huit heures à écrire, je te rappellerai que j^ai vécu un demisiècle au milieu des événements qui ont formé l'histoire de cette longue période, et j'ajouterai que je ne ferai pas de tort à cette histoire si je l'éclaircis par des commentaires, de même que je suis tranquille quant aux commentaires que des historiens futurs pourront se sentir engagés à écrire sur le système de Mettemich, Tu te rappelleras sans doute que j'ai divisé les hommes en deux classes. Tune comprenant les hommes de Y avenir^ et Fautre, les hommes du présent. La différence entre les deux consiste en ceci : c'est que, pour pouvoir devenir un homme de l'avenir, il faut avoir été un homme du passé, car sans passé point d'avenir. Gomme les hommes du jour n'ont
pas eu de passé, ils n^auront pas non plus d'avenir. Ils forment simplement des épisodes dans Tbistoire ; ces épisodes peuvent être bons ou mauvais, mais ce seront toujours des épisodes, qui auront exercé une influence passagère, soit en bien, soit en mal.
Ou je me trompe fort, ou bien chaque jour fournira des preuves nouvelles, qui établiront que mon système n'était pas une œuvre de fantaisie.
17 janvier.
1751. Il y a dans le monde deux situations qui n'ont pas leurs pareilles dans Tfaistoire des Empires comme dans celle des individus. Ce sont celle de rAutriche et la mienne propre. La première a été amenée par l'épidémie sociale qui désole le monde y et par la complète insuffisance des gouvernants dans tous les pays, mais surtout cbez nous. La dernière a été la conséquence naturelle du fait que, pendant ma longue carrière ministérielle, j'ai été parmi les gouvernants le seul capable de gouverner. Cette thèse, qui, appliquée à toute autre situation qu'à celle de l'Empire, accuserait la présomption de celui qui la soutient, est justifiée par les événements eux-mêmes. Ma personnalité ne serait pas devenue, comme elle l'a été, le point de mire des factieux, de quelque école qu'ils sortent et à quelque club qu'ils appartiennent, si j'avais eu à mes côtés un seul homme auquel l'opinion publique eût pu attribuer une valeur gouvernementale. Pleins de suffisance quand la navigation leur paraissait exempte de danger, ils se réfugiaient à fond de cale quand éclatait la tempête. Je n'ai pas gouverné l'Empiref je n'ai &it que diriger sa politique. La vérité est que l'Empire n'avait pas de gouvernement, et que, malgré cet inconvénient, j'ai su maintenir l'honneur de la monarchie, après avoir réussi autrefois à lui rendre son intégrité matérielle. Si j'avais gouverné l'Empire, il n'y aurait pas eu de 13 mars, ou bien, s'il avait osé se produire au grand jour, il aurait été écrasé. Chaque jour apporte et me fournit de nouveaux éclaircissements sur les éléments qui ont contribué à l'amener, ainsi que sur les ressorts qu'on a feit agir, et dont l'action a tourne.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (lg49). 213
tout autrement que ne se le figuraient les imbéciles qui ont servi de complices à d*habiles agitateurs.
Aujourd'hui, les choses se présentent sous un autre aspect qu*en ce temps-là ; le résultat n'a pas répondu aux espérances que la masse des niais fondait sur les programmes inventés par d'autres ignorants qui obéissaient aux suggestions de quelques coquins. Il a suffi de quelques mois pour démontrer à bien des g^ns qui se sont laissé duper, qu'ils ont allumé un incendie avec ce qu'on leur vantait comme une lumière bienfaisante. Tout ce qui s'est passé entre le 13 mars et le mois de décembre devait arriver suivant le cours naturel des choses. Pour bien juger ce court espace de temps, il faut le diviser en trois périodes. La première, l'introduction libérale, va du 13 mars au 15 mai. La seconde, marquée par la banqueroute du libéralisme et par le règne du radicalisme, va de cette date jusqu'aux événements d'octobre, qui ont amené les mesures répressives. Sous ce rapport, les journées d'octobre ont eu un bon côté, qui consiste dans les leçons que les coups donnent aux gens qui ne croient pas à l'effet du bâton. Mais cette vérité elle-même est loin d'être absolue; les leçons sont toujours utiles, mais il y a une différence entre celles qui sont données au vivant et celles qui sont données à son successeur. L'ancien Empire est mort dans la nuit du 13 au 14 mars; ensuite est venu un interrègne entre ce jour et celui où l'Empereur Ferdinand s'est retiré à Olmûtz. Les leçons profiteront à l'Empire, dont la création n'est pas encore définitive, et dans ce sens elles auront été utiles. Mais ce n'est pas au nouvel Empire qu'elles ont été données; c'est à celui qui s'est écroulé et qu'un seul homme ne pouvait pas maintenir debout.
Ma position personnelle est forte, parce qu'elle est franche et nette. Elle est franche, parce que je n'ai jamais quitté le terrain sur lequel seul je puis vivre et me mouvoir. Elle est nette, parce que le succès n'a pas répondu à l'attente de ceux qui avaient une réforme en vue et qui ont amené la destruction. Comme je ne demande plus rien dans ce monde, le monde ne saurait non plus rien m'offrir. Le passé m'appartient avec sa force et ses fiaiblesses. L'histoire ne peut pas se soustraire à
l'obligation de feire une juste répartition de ces éléments entre ceux qui ont joué un rôle actif dans le drame ; je me soumets à son arrêt sans le craindre aucunement.
La yie que je mène dans ce pays présente un caractère tout h fait particulier : c'est un mélange de ce qui m'appartient «n propre et de ce que m'imposent les événements. Il y a dans l'esprit des Anglais un trait saillant, c^est sa rectitude. Dans aucun pays de l'Europe le résultat n'est fevorable aux réformes de l'année 1848. Il leur manque la base de la raison, tout le monde est d'accord là-dessus. Je compte parmi les hommes les plus ^éminents de l'Angleterre un grand nombre de vieux amis, et la marche des réformes sur le continei^t me vaut plus d'amis nouveaux que je ne puis en accueillir sans inconvénient. Cette situation me donne le rôle de protagoniste de la raison (je ne trouve pas d'autre terme qui corresponde à la chose); il en résulte un £ait qui, je le crois, est saus exemple dans les annales de l'Angleterre. Les premiers organes de ce qu'on nomme l'opinion publique et de ce qui influe sur elle, les grands journaux quotidiens et les écrits périodiques se sont mis à ma disposition ; il suffit de les lire pour constater dans le Times, et surtout dans le Morning Chronicle, un revirement complet dans la manière d'envisager les questions les plus graves. Je t'envoie une livraison de la Quarterly Review, la revue trimestrielle la plus considérable, qui mérite de trouver place dans toutes les bibliothèques. Tu y trouveras deux articles : l'un, Austria and Germany, a été écrit sous ma dictée; l'autre, qui parle des affaires d'Italie, Ta été sous mon inspiration. Tu pourras te convaincre par cette lecture que la vérité commence à se ftiire jour dans ce pays. Le Spectateur a été un essai que j'ai livré à la publicité, mais qui n'était pas destiné à durer plus longtemps qu'un pétard, parce qu'une feuille écrite en français est trop chère.
La France ressemble à une énigme, à un rébus du Chari^ vari. Je t'envoie une magnifique reproduction de la réception des corps de l'État par le président, le l*** janvier. On ne saurait pousser plus loin l'art de la caricature ; du reste, en y regardant de près, c'est celui qui convient le mieux à notre époque.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). 315
35 janvier.
1758. Paris ne cesse de jouer le rôle d'une république sans républicains y d'une monarchie sans Roi, d'un corps puissant sans àme et d'un esprit sans corps. Une pareille situation conduit à une lutte entre tous les petits ambitieux et à une banqueroute du sens commun. Comme Brighton n'est séparé des boulevards que par l'espace de quelques heures, tu peux jusqu'à un certain point me regarder comme étant placé au centre de la confusion moderne, qui ne se distingue de la confusion qui règne dans le reste du monde que par plus d'esprit de bonne et de mauvaise qualité, de cet esprit qui est un bien commun en France, mais qui est l'ennemi juré du sens commun. La France sera-t-elle une monarchie ou une république au 1" janvier 1850? Une seule chose est certaine, c'est qu'elle n'est actuellement ni l'une ni l'autre. Tout bien considéré, la France a cela de commun avec bien d'autres pays; or, je ne suis pas de ceux qui appellent cela progrès. Pauvre progrès, dans quelle triste voie es-tu engagé !
\tr février.
1753. Il y a deux sortes d'esprit : l'un montre aux hommes les choses telles qu'elles sont réellement, et, par conséquent, aussi les suites qu'elles doivent avoir; l'autre les fait paraître telles qu'on voudrait qu'elles fussent. J'ai le premier genre d'esprit, et les gens qui sont d'une autre catégorie que la mienne appellent cela le « système de M ettemich » •
Ce qui se passe en ce moment à Francfort rentre dans ce domaine. Aucune des questions qui s'agitent à la Diète ne m'ofiFre quelque chose de nouveau ; tout s'est déroulé sous mes yeux en 1813 et en 1814. Tu vois que cela me fait remonter bien haut. La di£Férence entre les produits de cette époque-là et ceux du présent consiste en ceci : c'est qu'aujourd'hui r expérience enseigne que ce que je reconnaissais alors comme étant en contradiction avec le bon sens pratique, est en réalité
ÎDCompatible avec lui. Si cela est un système, on ne peut pas lui reprocher d*étre &ux.
12 férrier.
. 1754. Pâen ne me surprend moins que les difficultés que le gouvernement et Vienne éprouvent même à rétablir Tordre, cet ordre sans lequel un développement calme et sérieux est impossible. Je vis ici au milieu d*une société qui non-seulement est réglée comme le demande la protection des personnes et de la propriété, mais qui, de plus, estime tant la liberté, qu'elle sait repousser énergiquement toutes les attaques dont la licence menace Tordre public. Aussi je me trouve en contact journalier avec des hommes qui ne comprennent pas Tanarchie qui règne sur le continent, ce qui ne m'étonne nullement. Bien ne va plus vite que Técroulement d'un édifice; pour construire, il &ut du temps, et Ton n'est à son aise que dans des maisons achevées. Par contre, il est désagréable el incommode de se trouver au milieu du bruit des travaux et dans des chambres inachevées, entre des murs humides et des poutres qui craquent. Vienne est un endroit dans Tétat dont je parle, et il faudra du temps pour que la situation change.
23 février.
17tf5. Je saurai dans quelques jours où je passerai les six mois de printemps et d'été ; tu sais que je ne fais jamais de projets pour plus de saisons à Tavance. Tout le monde en Angleterre Sait toujours la même chose. La vie est réglée dans ce pays comme les figures d*un quadrille; les mots sacramentels : «chassez à droite ou à gauche, en avant deux, le moulinet, la chaîne anglaise « , s'appliquent admirablement à ce pays, et le nom de a chatne anglaise » me semble emprunté à la vie sociale anglaise et avoir passé de celle-ci à la contredanse. Quant aux pirouettes, aux balancés et aux entrechats, ils sont d'invention française.
Les Golloredo sont arrivés à Londres; le comte a eu sa
première audience, et je Fattends ici demain. Ce sera pour moi une bonne journée.
2K8 février.
1756. Le printemps se fait sentir dans le sens de mes doctrines. Entre aujourd'hui et le mois de juin, il y aura beaucoup de hits nouveaux à enregistrer dans Thistoire du temps. Cette période a quelque chose de particulier : elle forme pour Timmense majorité des contemporains le présent immédiat, tandis que je Tai déjà vue venir depuis longtemps. Dans les jours qui suivront la confusion générale, les idées que j^ai jetées sur le papier feront une impression considérable, et Tonne me reprochera plus de m^étre fait illusion. Je t^envoie ci-joint un échantillon du savoir-faire d'un prophète moderne*. Le monde se trouvait naguère encore en fort mauvaises mains, il faut Favouer, et Ledru-Bollin est certainement mieux à sa place à la table d'un banquet socialiste que lorsqu'il était membre actif du gouvernement issu de la glorieuse journée du 24 février 1848.
4 mars.
1757. Il est une vérité incontestable, c'est qu'on éviterait bien des maux si les hommes qui les provoquent ne croyaient servir une cause qui est tout autre chose qu'ils ne se le figurent. Plus d'une « conquête » a été repoussée avec horreur quand elle s'est montrée sous sa véritable forme à ceux qui croyaient avoir trouvé en elle un des biens les plus précieux. Je t'envoie quelques lignes découpées dans un journal, qui peuvent servir de commentaire à mes paroles et qui doivent mettre dans un singulier embarras ceux qui croient à des recommandations anonymes**. L'exemple est probant pour de tout autres objets
* Un socialiste américain avait dit dans un banquet que, dans les pays 'd*Europe qu'il avait parcourus, la France était regardée non comme une sœur, mais comme une mère qui devait guider les autres puissances, compliment auquel Ledru-Rollin avait répondu par des phrases plus ampoulées «ncore. (Note de F Éditeur.)
*^ Le morceau découpé dans le journal contient deux annonces placées
que des articles de toilette. Est-ce que dans leur application à la vie et à la prospérité des États, les moyens cosmétiques n*ont donc pas une tout autre valeur ?
Le plus grand malheur qui puisse frapper un pays, c'est une révolution, car il est daos la nature des révolutions de tout renverser; or, il n*est certainement pas agréable de vivre dans un amas de ruines. Quand le mal est fait, ceux qui ont contribué à le déchaîner sont tout étonnés d*é(re arrivés à un point où ils n'avaient nulle envie d*aller. Quant à ceux qui connaissaient mieux le mal , ils ne peuvent qu'éprouver de la pitié pour leurs contemporains aveuglés; mais la pitié n'a encore jamais consolé personne. Si le mal passait rapidement sans laisser des traces par trop profondes, on pourrait en prendre plus aisément son parti. Tel n'est pourtant pas le cas en matière de révolutions; elles n'inondent pas comme une vague poussée par la tempête, mais elles ravinent le sol et le dévastent comme les torrents qui se précipitent du haut des montagnes élevées, et qui non-seulement submergent le pays, mais encore le couvrent de ruines et rendent les champs stériles. Les pauvres bourgeois de Vienne, comme ceux de tous les pays, se sont laissé duper; la chose a été faite en un clin d'œil; mais combien de temps faudra-t-il jusqu'à ce que les suites du mal aient disparu et qu'on ait fondé des institutions durables ! Ni toi ni tes en&nts ne verrez Vienne telle qu'elle était , la ville prendra un autre aspect, et plaise à Dieu que cette métamorphose tourne à son avantage !
14 mars.
1758. Je voulais t'écrire hier, et j'en ai été empêché par la constitution du 5 mars, dont les grands traits ont été connus ici le 12, et le texte entier le 13*. Je l'ai lue et méditée au
l'une à côté de Tautre, dont la première vante les avantages de l'eau de Cologne, tandis que la seconde soutient juste le contraire.
(Note de C Éditeur.) * Voir dans l'Appendice : « Sur une constitution en Autriche, •
(Note de C Éditeur.)
lieu de t'écrire; tu comprendras cela. Laisse-moi ajouter ici une remarque dont tu reconnaîtras la justesse.
L'ancien ordre de choses a trouvé sa fin le 13 mars 1848.. La loi fondamentale sur laquelle doit s'appuyer le nouveau régime porte la date du 5 mars 1849. L'intervalle qqi sépare la fin du commencement comprend à peu près une année. Qu'est-ce que cette année a fourni à Tbistoire ? Une œuvre de destruction immense et pas une seule construction. L'Empire se relèvera de ses ruines, mais sa résurrection n'excusera pas les destructeurs. Tu comprends que je ne regrette pas de n'avoir jamais quitté le terrain qui seul répondait à ma conscience. L'Empire connaît maintenant les conditions auxquelles tient sa prospérité. J'espère que le bon sens de la population ne se laissera plus égarer, et je désire de tout mon cœur que cet espoir se réalise. Mais tu te seras convaincue que l'événement a justifié mes calculs relatifs à l'influence des saisons.
Procure-toi un ouvrage qui vient de paraître sous ce titre : Histoire de madame de Maintenon, par le duc de Noaiiles. Il est excellent et parEsiitement bien écrit, au point qu'on peut le proclamer un modèle de raison et de style. Aussi fait-il sensation à Paris, où l'on s'abandonne aujourd'hui au courant conservateur avec une sorte de passion. On commence à comprendre dans cette ville qu'il faut que tout édifice ait une base, et qu'on ne peut point bâtir sur le sable. Il y a fort longtemps déjà que j'ai fait cette découverte.
SS mars.
1759. Richard est revenu de son excursion à Paris. Il est un proverbe qui dit qu'en France « tout finit par des chansons » . Si l'on n'insiste pas sur l'idée de la fin, qui certainement est encore bien éloignée pour la France comme pour tous les autres pays éprouvés par la Révolution, ce proverbe n'est pas démenti par l'histoire du jour. Avant tout, c'est contre la République que sont dirigées les chansons satiriques; mais ce qui n'est possible qu'à Paris, c'est le dérèglement intellectuel et le caractère que porte le mouvement antirévolutionnaire. Richard nous a apporté le texte des pièces qui font actuelle-
ment salle comble; les attaques sont pleines d^ esprit, mais d*un esprit méié d'ordure. Les deux produits les plus nouveaux dans ce genre sont la Foire aux idées et les Grenouilles qui demandent un roi. Quand on lit ces pièces, on est de Tavis de Richard,«qui dit que pour comprendre qu'elles se jouent, il faut avoir assisté à la représentation. Il était aux stalles lorsque, du groupe au milieu duquel il se trouvait, s'élevèrent ces cris : « A la porte! les voilà, nous n'en voulons pas; à la porte! » Lorsque Richard demanda à qui s'adressaient ces cris, les crieurs lui répondirent : « Voyez-vous ces hommes qui viennent d'entrer dans cette loge? Ce sont des députés de la Montagne, nous n'en voulons pas; s'ils ne sortent pas de bon gré, nous saurons bien les mettre dehors. » Les représentants du peuple souverain ont eu, en effet, l'intelligence d'abandonner une place qu'ils ne pouvaient tenir. Marrast, le président de l'Assemblée nationale, ne peut plus se montrer dans aucun théâtre; la dernière fois qu'il a osé paraître, tout le parterre s'est levé en criant : « A la porte ! »
L'idole du jour est Louis-Napoléon. On est déjà arrivé à le trouver 6eati. It'Empire est à l'ordre du jour. L'élégance et le luxe des bals qui se donnent à l'Elysée contribuent surtout à rendre l'opinion favorable à celui-ci. Tout cela, c'est de la folie, mais une folie qui aura sa place dans l'histoire. Pour que de pareilles choses soient possibles, il faut qu'il y ait des raisons; ces raisons sont palpables pour tous ceux dont Tœil n'est pas aveuglé, et elles sont plus nombreuses que ne le voudraient ceux qui dirigent les affaires. Les intérêts qui forment la base de la vie des États peuvent être compromis et relégués au second plan par les querelles des partis; toutefois on ne peut pas les détruire, comme le voudraient bien ceux qui sont infestés de l'esprit de parti, et dès que l'excès du mal provoque la réaction, celle-ci se sert de toutes les armes qui lui paraissent utiles pour mettre un terme à l'oppression. Mais entre cette entreprise et une réédification il y a loin ; or, beau* coup de pays en sont actuellement à cette période transitoire.
Ici, la situation du continent et surtout la conduite du Roi
Charles- Albert soulèvent une véritable indignation. Si ce prince se montrait sur ce grand théâtre qui s'appelle Londres, il aurait le sort des rouges dans les théâtres de Paris. Les artistes de Vienne ne s'entendent guère au commerce. S'ils avaient l'idée d'envoyer ici des portraits du jeune Empereur, on s'arracherait leurs produits. Nos industriels demandent qu'on vienne les trouver chez eux, tandis que leur intérêt serait de se mettre à la disposition des acheteurs partout où ceuxci se rencontrent. Le revirement qui, dans le cours de l'année où j'ai pu l'observer de près, s'est opéré dans les sentiments du public anglais, est vraiment incroyable. Les grandes feuilles quotidiennes sont pleines de dures leçons qu'elles distribuent à droite et à gauche, et où une science magistrale vient s'allier à la solidité des principes. Tout dans ce pays est imposant, la raison aussi bien que Terreur. Actuellement, c'est la raison qui s'élève contre l'erreur et qui combat ouvertement et énergiquement ses adversaires. Tu comprends que cette lutte est extrêmement intéressante pour moi, et qu'elle me dédommage de bien des privations. Malheureusement, il est des privations pour lesquelles aucune compensation n'est possible.
31 mars.
1760. Dans ma position, tout est clair, tout répond à la première de toutes les forces, à la force des choses. Lorsqu'au 13 mars je me retirai du poste où je n'étais pas le gouvernementy mais où je représentais l'Empire vis-à-vis de l'étranger et où je masquais de mon mieux les faiblesses qui se trouvaient derrière et à côté de moi, je dis à l'avant-garde de la Révolution, qui remplissait l'antichambre de l'Archiduc Louis : « Je me retire, et Ton ne tardera pas à me reprocher d'avoir emporté la Monarchie avec moi; tel n'est pas le cas. Personne ne peut emporter un Empire avec soi; ce sont les États euxmêmes qui se dépouillent de leur force. » Mon jugement a été confirmé. Ma retraite des affaires a été le signal de la ruine de l'ancien ordre de choses et du bouleversement de toutes les institutions existantes. On donne à l'ancien ordre de choses le
nom de mon système, et c'est contre ce système que se sont ëlevës les esprits aveuglés et les esprits pervertis. Le désordre ne prétend pas s'ériger en système; il n'ose pas se montrer sous un jour qui contraste par trop avec Tordre, auquel, tout bien considéré, sont attachés tous ceux qui ont quelque chose à perdre. L'expression de système de Metternich est donc restée le point de mire de tous les coups. Actuellement, les tireurs n'ont plus de munitions, et cette expression a le sort de tous les mots qui ne disent rien; du moins elle Ta dans notre Empire, car en Allemagne le système de Metternich continue d'être battu en brèche.
Dans le courant de Tété, je songerai à nos quartiers d'hiver; je voudrais trouver pour la saison froide un endroit où je pusse échapper à la cherté anglaise. Toutefois, je n*ai en tète ni Vienne ni un autre point de l'Autriche; le moment de rentrer dans mon pays n'est pas encore venu et ne viendra pas même en 1849. Je serais un obstacle pour le gouvernement, et Ton se mettrait à me soupçonner de vouloir rentrer en activité, soupçon qui serait absolument dénué de fondement. Un demi-siècle de ce supplice suffit pour ôter l'envie de l'affronter de nouveau.
Le vieux Radetzky vient de terminer une campagne napo^ léonienne; le coup qu'il a frappé peut avoir les conséquences les plus sérieuses si l'on sait le mettre à profit. Depuis trois jours, mon bureau ressemble à une botte aux lettres. Je reçois des lettres des gens de tous les partis, et tout ce monde veut me foire comprendre la portée de la leçon. Sans doute on se donne une peine inutile, mais l'intention est bonne. Le grand événement du jour me rappelle la petitesse du détail que je vais raconter. Lorsqu'en juillet 1847 j'envoyai à l'armée en Italie les premiers renforts, je rencontrai deux adversaires lors de la discussion de cette question. L'un disait que j'étais du côté des vieux soldats qui ne révent que les batailles; l'autre, sans voter pour ni contre, disait a qu'il était curieux de voir quel serait l'effet de ce mouvement de troupes sur les finances » . Ce n'étaient certainement pas des hommes d'État qui parlaient ainsi, et pourtant ils revêtaient des fonctions publiques.
4 avril.
1761. L^ Angleterre est en ce moment sous l'impression de la victoire que notre armée a remportée sur le Piémont. Si le vieux maréchal se montrait à Londres, il serait traité comme Blticher en 1814. Il risquerait de s'en revenir chauve, s'il arrivait avec de longes cheveux, car les Anglais sont extrêmement passionnés pour les cheveux comme pour les autographes. Le cri de « Austriafor ever! » retentit dans la bouche de tous les Anglais bien pensants, et les malintentionnés se cachent.
Lord et lady Palmerston arriveront ici demain pour passer les fêtes de Pâques. Je suppose que Palmerston s'empressera de venir me voir. On l'attaque avec beaucoup de violence dans le Parlement et plus encore dans les journaux. La situation en Italie prend une tout autre tournure qu'il ne le prévoyait, et personne ne veut de ses cheveux.
Tout cela serait fort bien si le monde n'était pas malade comme il l'est. L'Italie ne signifie pas grand'chose; c'est en Allemagne qu'est le grand mal. La France se contente de son Louis-Napoléon, qu'elle désire voir régner en maître absolu. Heureusement pour ce pays, n'est pas despote qui veut l'être ou que d'autres veulent voir exercer le despotisme. Le véritable despotisme du présent, c'est le contraire de la raison qui l'exerce.
19 avril.
1768. II m'est arrivé une singulière aventure. Quelques jours avant mon départ de Brighton, un certain Bohn m'a écrit pour me prier de lui fournir des renseignements sur son père, qui vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Ce dernier parlait toujours à ses enfants de moi et de mes parents. II leur disait que dans son enfance il avait été un de mes camarades, et il leur racontait une foule d'histoires ; par exemple, que je lui avais donné un vêtement complet parce qu'il avait déchiré le sien en jouant. Le vieillard a, jusqu'à sa mort, suivi ma
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carrière avec an intérêt qni ne s*est jamais démenti, et il a toujoars recommande à ses enfants d^étre respectueux à mon égard; bref, tout prouve qu*il m'avait en profonde vénération.
Je puis affirmer à M. Bohn que je ne me rappelle rien de ce qui concerne son père; pourtant, le nom de Bohn ne m'est pas tout à fait inconnu ; il est pour moi comme le souvenir d'une chanson dont on ne se rappelle plus le titre. Mais ce qui est plus curieux, c^est Thistoire de la fiimille Bohn. Le père (mon ami à tout prix) est venu à Londres à Vàge de seize ou dix-huit ans, avec une demi-guinée pour toute fortune. De la condition de relieur il s'éleva à celle de libraire et ensuite à celle d'éditeur (deux professions distinctes ici) , et la maison Bohn est aujourdliui une des maisons de librairie les plus considérées. Elle s'occupe principalement de la publication d'ouvrages de luxe. Il y a quelques jours, j'ai eu une conversation avec M. Bohu, et j'ai dû lui dire que je regrettais de ne pouvoir lui donner des renseignements sur les rapports que j'avais eus dans mon enfance avec son père. Ensuite, nous avons parlé de la situation de la maison Bohn ; le chef actuel de l'établissement, qui est le fils atné de mon ami, se plaint de l'influence funeste que les révolutions continentales exercent sur la librairie. En 1848, la maison n'a écoulé que pour cent mille livres sterling d'ouvrages. En ce moment, elle a à Paris pour un demi-million de marchandises en commission, qui ne trouvent pas d'acheteurs. Je me renseignai sur la maison Bohn, et j'appris qu'on évaluait son capital à sept ou huit cent mille livres sterling. Ce chiffre énorme est le produit des dix schellings avec lesquels le père Bohn est venu à Londres, il y a soixante-cinq ou soixantedix ans. J'ai eu vraiment dans mon enfance un fier camarade. Bohn va publier prochainement un ouvrage historique pour lequel il fait graver mon portrait et ceux d'autres hommes du passé.
RIGHMOND.
1763. A Ricbmond. — Les jardins anglais. -» 1764. La situation de TEurope. — L'Angleterre et le continent. — 1765. Le soixante-seizième anniversaire de naissance. — 1766. Attentat dirigé contre la Reine Victoria.
Richmond, le 24 avril 1849.
1763. Nous sommes très-contents de notre habitation à Old Palace; celui-ci ne présente, il est vrai, rien qui justifie son nom, mais c'est une charmante villa. Elle se compose d'une maison parfaitement arrangée et d'un jardin qui remplit Tespace compris entre elle et la Tamise, et qui n'est séparé du fleuve que par un chemin de halage. Quand tu verras les jardins anglaisjtu ne manqueras pas de reconnaître que tous ceux que j'ai fait tracer dans ma vie étaient du style le plus pur. Ce style est celui d'un paysage, d'une contrée à laquelle on peut donner l'aspect qu'on veut, mais qui doit avant tout porter le caractère d'une grande simplicité. Ce qui manque dans nos jardins, ce sont les plantes toujours vertes, qui ne supportent pas notre climat et qui, par contre, forment ici une végétation luxuriante, sans que pour cela le climat soit très-fiaivorahle pour Thomme, non pas au point de vue de la santé, mais à celui de l'agrément. 11 n'est pas difficile de se trouver bien en Angleterre ; mais ce qui Test, c^est de se promener au soleil. Le soleil de Londres ressemble à la lune de Naples; il en résulte une verdure admirable et l'heureux développement de plantes des zones les plus diverses. Tu verras un magnifique cèdre du Liban qui, sur le gazon qui s'étend sous nos fenêtres, occupe la place du grand tilleul qui se trouve dans mou jardin à Vienne.
Pendant tout le mois d'avril, il a feit un temps affreux. Depuis hier l'horizon s'est éclairci; j'espère qu'il en sera de même en Hongrie, pour des opérations d'un tout autre genre. Notre pauvre Empire a vraiment besoin de se refoire. Énervé par trente-quatre années de paix et de bien-être, il s^est laissé entraîner par le mouvement, et, si je ne me trompe, les treize
vili. ' 15
derniers mois l'ont sans doute édifié sur la valeur de ce passé. Malheureusement, les reconstructions coûtent plus de temps et de peine que les destructions, vérité que j'avais déjà découverte avant les expériences auxquelles TEurope a été livrée en
2 mai.
1764. Les situations les plus diverses sont engagées dans une lutte qui, ramenée à ses éléments les plus simples, est la même pour tous les partis et la plus ancienne que le monde connaisse, savoir la lutte entre Tordre et le désordre, entre la raison et les passions, entre la vérité et Terreur, entre Thistoire et la fiction. Si du moins les fictions étaient plus variées qu elles ne le sont en effet! La pire des situations sera toujours celle où Ton s'habitue aux dangers eux-mêmes et où Ton n'est plus surpris par rien. C'est celle où l'Europe se trouve depuis soixante ans, avec des variantes qui n'ont pas plus d'importance que des variations composées par un méchant auteur et exécutées par de piètres artistes.
Nous sommes fort bien ici. La société ne nous manque pas, souvent même nous en avons trop, car cela empêche ceux qui forment Tobjectif des excursionnistes d'entreprendre euxmêmes des promenades. Je ne saurais imaginer un point plus pittoresque dans son genre, et je n'ai trouvé ce genre nulle part qu'en Angleterre; la nature sourit, cette expression me semble le mieux répondre à la réalité. Elle ne présente rien qui surprenne, rien de vraiment grandiose ; par contre, la vue se repaît d'une verdure dont on ne peut se faire aucune idée sans Tavoir vue, et qui offre une variété infinie, grâce au mélange d'arbres et de plantes des climats les plus divers. Le dicton allemand : « II y a tant d'arbres qu'on ne voit plus la forêt » , peut, dans un autre sens, s'appliquer aux paysages anglais; il n'y a qu'à changer le mot forêt en celui de contrée. En Italie, ce sont des murs qui bornent la vue; ici, ce sont des arbres. Dans tous les cas, il est certain que l'Angleterre ne ressemble au continent en rien, excepté dans ce qui est commun à tous les êtres créés.
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). 227
Mais dans les points où ils peuvent différer entre eux, cette différence est complète.
Parmi les causes de Teffroyable confusion où se trouve actuellement TEurope, il faut compter la transplantation d'institutions anglaises sur le continent, où elles jurent avec la situation, ce qui a pour effet inévitable de les rendre illusoires ou de les faire exagérer dans la pratique. C'est la prétendue écoU anglaise qui est la cause première de la Révolution en France, et les conséquences de cette révolution, qui est absosolument anttanglaise, désolent aujourd'hui le continent européen. Les idées de liberté et d'ordre sont tellement inséparables dans Tesprit anglais, que le dernier palefrenier rirait au nez des prétendus reformateurs de Tordre, s'ils voulaient lui prêcher la liberté. Ce qui caractérise avant tout l'esprit anglais, c'est le simple sens pratique. Ce sens-là se montre ici partout où l'on jette les yeux. C*est toujours la chose que les Anglais considèrent ; la forme leur est indifférente, et ce mépris de la forme va souvent jusqu'à la caricature. De là vient que les habitations présentent tout le comfort que les circonstances permettent. Que l'art soit sacrifié à l'utile, peu importe en Angleterre. Sous ce rapport, l'Italie (orme un contraste frappant avec l'Angleterre. Les palais italiens sont inhabitables, parce que les architectes ont surtout en vue la correction absolue des formes. Les Anglais, par contre, ne s'en préoccupent nullement, et se livrent, pour satisfaire aux exigences du comfort, à des fantaisies qui deviennent souvent ridicules d'aspect.
15 mai.
1765. J^achève aujourd'hui la première année qui suit trois quarts de siècle. Heureusement, ce n'est pas l'âge qui me pèse; ce qui m'accable, ce sont les soixante années de révolution sociale pendant lesquelles il m'a fallu consacrer ma vie au service d'une cause dont la victoire ne dépend pas d'efforts individuels, mais de l'action du temps. Mes sentiments n'ont point changé durant cette longue période ; dès son commencement j'ai vu venir ce que le lendemain devait amener. Je devinai
par instinct, à Tàge de dix-sept ans, ce que Texpërience m'a £Biit reconnattre comme vrai ou comme fiaux; mais le sort d'un homme dans ma situation est celui d'un homme qui prêche dans' le désert. Je vois journellement des hommes qui s'étonnent de mon calme ; ce calme est la conséquence natuturelle d^une conscience pure et ne saurait être considéré comme un mérite.
2S mai.
1766. Tu auras appris par les journaux qu'on a tiré un coup de pistolet sur la Reine Victoria. Il ne £aut pas rattacher ce crime à la situation du continent. Sans doute le dérég[lement moral de notre époque y est pour quelque chose ; néanmoins, cet attentat lui-même n'est que le produit de la folie, car quel autre nom peut-on donner à l'action d'un vagabond qui voudrait être nourri et logé aux firais de TÉtat parce qu'il ne peut subvenir lui-même à sa subsistance? La législation anglaise, trop douce pour des crimes qui ne doivent pas rester impunis, même s'ils s'abritent sous le manteau de la folie, a tenté une réforme qui certainement sera appliquée pour la première fois à ce mal&iiteur. Il faut que le criminel qui veut se faire nourrir aux frais de l'État cesse de trouver le bien-être qu'espèrent ceux qui s'engagent dans cette voie-là. La Reine a gardé toute sa présence d'esprit; le public est indigné *.
* Dans l'inteiralley la comtesse Léontioe avait été en visite chez son p^, d'où la lacune de cinq mois entre cette lettre et la suivante.
(Note de CÊditeur.)
ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). 229