‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 15 sur 75 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

1767. A Braxelles. — Lady Jersey. — Accueil chez la Reine. -— La famille Cambridge. — 1768. La société à Braxelles. — 1769. Chaii(;ement de ministère à Paris. — Bon marché de la vie à Bruxelles. — 1770. L'opinion à Vienne. — La liquidation des réyolutions. — Le prince et le système constitutionnel. — 1771. Les Origines de la révolution en Autriche. — 1772. La situation en Autriche. — Les journaux. — 1773. Faiblesses du Gouvernement d'avant les événements de mars. — La voii dans le désert.

— Rtibeck et Pillersdorf. — Le prince de Sch^varzenberg. — La presse anglaise. — Une question d'examen. — 1774. Fête. — Privations. — 1775. Les portraits des généraux. — 1776. Mort de la Reine Adélaïde. — La situation en France. — 1777. Noël et la nouvelle année. — Le demi-siècle. — 1778. Pérégrinations en Allemagne de Schuselka. — Cadeau de Brewster.

— 1779. Perspective pour 1850. — La position personnelle du prince. — « Un homme de moins. ■ — Influence du prince en Belgique. — Ses amis et ses adversaires. — Le Roi Léopold. — Le monde est un carrousel. ^ Un ministre belge. — - 1780. Le ménage Quinette. — 1781 . Pièces diplomatiques. — 1782. Un anniversaire. — La situation en Belgique. — .1783 et 1784. La situation en France. -^ 1785. Mémoire daunt de l'année 1844. — 1786. La pinme et l'action, la théorie et la pratique.— 1787 et 1788. Une publication du comte de Ficquelmont. — Pro domo, — Discours du député espagnol Donoso Cortès. — Le printemps et les fleurs.— 1789. Sentiments favorables à l'Autriche à Bruxelles. <— 1790. Le décompte. — Histoire de la révolution italienne, par Ricciardi. — 1791. Mémoires de Fiister, —La lecture du jour. — Un bureau de renseignements. — 1792. La France et la Belgique. — 1793. La Révolution sociale en Autriche, par Ernest Violand. — 1794. Retour? — 1795. Mort du comte de Bombelles. — La situation en France. — Articles de Paris et constitutions. — 1796. Une lettre de Paris. -* Un roman historique. — Thérèse Pniszky. — 1797. L'avenir de l'Autriche. — Revirement imminent en France. — 1798. La propriété du duc d'Arenberg. -* 1799. Une élection à Paris et le suffrage universel. — 1800. Le soixante-dix-septième anniversaire de naissance. — Civet de lièvre. — 1801 et 1802. Manifestation à Paris. — Louis -Philippe. — La Belgique et les couleurs noire et jaune. — 1803. Position du prince

à Bruxelles.

Bruxelles, le 28 octobre 1849.

1767. Nous avons emménagé hier dans notre nouvel appartement, qui est très-confortable. Avant-hier est arrivée lady Jersey, qui passera quelques jours ici. Elle raconte une foule d'anecdotes et est possédée au plus haut degré de cette curio-

site qui caractérise les touristes anglais. Elle a tout tu, tout appris, et elle renseigne sur tout ceux qui yeulent l'écouter. Elle raffole de Radetzky et de Jellachicb; j'aime à la voir retourner en Angleterre aTec ces impressions.

Aussitôt après mon arrivée, j'ai eu un long entretien avec le Roi. Il voit clair, comme toujours, dans les situations.

Ce matin, Mélanie a reçu de la Reine l'accueil le plus aimable. Nous voilà donc installés ici comme je le désirais; avec l'aide de Dieu, nous passerons l'hiver tranquillement. Demander davantage à la destinée, c^est ne pas savoir ce qu'on veut; tel n'a jamais été mon défaut.

Nous avons des nouvelles de la famille Cambridge, qui est inconsolable de notre départ. Nous, de notre côté, nous lui sommes sincèrement attachés. Nos autres amis d'outre-Manche nous sont également tout dévoués; nous n'avons pas à craindre qu'ils nous oublient.

31 octobre.

1768. On s'habitue peu à peu à venir chez nous le soir. Bruxelles offre une grande ressemblance avec un relais de poste qui serait situé au point d'intersection de plusieurs routes. Il y arrive des voyageurs qu^on n'attend pas et qui disparaissent comme des ombres. Il est impossible de savoir qui Ton verra demain; aussi les salons font-ils en quelque sorte l'effet de dissolving views. Du reste, je ne puis assez me louer des égards que le public et le Gouvernement ont pour nous; aussi je me trouve dans cette ville tout à £ait comme chez moi.

3 noTembre*

1768. La levée de boucliers du président Louis-Napoléon absorbe exclusivement l'attention publique à Bruxelles. On ne sait trop comment la juger, ni quelle portée attribuer à l'événement. Il a renvoyé tout à coup un Cabinet composé d'hommes connus, pour y substituer des inconnus qui ne sont, à vrai dire, que des doublures des ministres renvoyés. On se demande si cette mesure est le résultat d'une idée tngé-

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nieuse ou d'une folie, et cette manière d'envisager la question n'est particulièrement Batteuse ni pour les personnes appelées au ministère, ni pour celui qui les a choisies. Â Paris, Tévënement a fort surpris tout le monde; un grand pays qui est brusquement jeté dans une surprise pareille, est certainement dans une situation étrange. Le temps où nous vivons est plein d'anomalies de ce genre; aussi ne s'étonne-t-on plus de rien. Chacun se demande : « Que va-t-il arriver? » Et personne ne trouve rien à répondre.

Je suis enchanté de trouver, comparativement à l'Angleterre, la vie si bon marché à Bruxelles. J'avais estimé la différence à 40 pour 100, mais elle est bien plus forte. Un équipage, par exemple, qui coûte environ 12,000 francs à Londres, ne se paye ici que 3,000 francs. Notre loyer n'atteint pas la moitié des loyers anglais, et la même proportion se retrouve dans tout le reste. Les marchandises sont bien moins chères ici qu'à Vienne, à l'époque où je connaissais les prix; réellement, je n'aurais pu choisir un séjour plus convenable.

7 novembre.

1770. Ce que tu me mandes du revirement survenu dans les sentiments de la population de Vienne ne me surprend pas; il ne fera que s'accentuer davantage. Pour les révolutions comme pour toutes les entreprises hasardées, il y a toujours un terme iatal, c'est le jour de l'échéance. Ce terme s'annonce toujours par la suspension du mouvement matériel. Il s'y rat' tache la liquidation du Doit et de Y Avoir j et le premier dépas-* sera toujours de beaucoup le second. L'État se voit forcé de couvrir le déficit, ce qui ne peut se faire qu'aux dépens des contribuables. Ceux-ci sont obligés de payer bien cher le repos qui leur coûtait auparavant le tiers de ce qu'ils ont à payer maintenant pour l'avoir, sans pouvoir, malgré cette excessive augmentation des charges, compter sur une égale stabilité. C'est là l'histoire des révolutions; elle est vieille comme le monde, mais les imbéciles ne la comprennent pas davantage pour cela.

Le temps comblera Tablme qui s*e$t creusé entre moi et le pays bouleversé par la Révolution; il faut laisser ce 8oin à la plus forte de toutes les puissances, à la force des choses. Je ne veux devenir en aucune façon un embarras pour le Gouvernement; le système qui porte le nom de constitutionnel n'a pas encore prévalu dans notre Empire au point de forcer les ministres qui se retirent à faire de l'opposition à leurs successeurs. Par conséquent, non-seulement je n'ai pas Tintention de jouer ce triste rôle, mais encore je veux Geiire le contraire. Je suis et reste Tami le plus sûr des pouvoirs capables de sauver TEmpire des dangers qui de tous les côtés menacent son existence.

12 Dorembre.

1771. J'ai trouvé dans les journaux d'Allemagne l'annonce de la publication d'un livre intitulé : Origines de la révolution autrichienne en 1848. Je l'ai fait venir immédiatement de Leipzig, où il a paru chez Fleischer sans nom d'auteur. Je ne connais donc pas celui qui a écrit cet ouvrage, mais le livre lui-même est excellent. L'auteur est parfaitement édifié sur les avantages et sur les inconvénients de notre système gouvernemental d'avant le mois de mars ; il ne connaît pas moins bien les personnes dont se composait le Gouvernement. Il est animé de l'amour de la vérité et de la justice, qualité rare dans tous les temps, mais qui, dans le nôtre, constitue une exception tout à fait remarquable. Il îsMi qu'il ait eu des relations trèssuivies avec moi, car il cite des mots que je n'ai dits qu'à des personnes dans lesquelles j'avais une entière confiance. Le livre ne peut pas avoir été écrit par un étranger, car il atteste une trop sérieuse connaissance de l'organisation intérieure du Gouvernement d'autrefois. D'un autre côté, il est écrit avec une correction et une simplicité de style qui n'ont nullement le cachet autrichien, et qui pour moi jettent encore plus de mystère sur la personne de l'auteur. Celui-ci s'est si franchement placé sur mon terrain, que je suis surpris de ne pouvoir découvrir qui c'est, et pourtant je n'arrive pas à le

deviner. Il n*y a que la valeur de son livre qui saute aux yeux*.

13 Dovembre.

1772. J*ai reçu ces jours-ci des communications sur les situations les plus diverses; elles s'accordent è appliquer à toutes le mot a confusion » . Que va devenir le monde? Avec la meilleure volonté possible, je ne puis m'en iaire une idée; tu diras que des choses qui ne m'ofiFrent pas matière à une idée, doivent être bien mal placées. J'ai pu pendant toute ma vie comprendre le bien, m'y attacher et me régler sur lui; par contre, la nature m'a refusé le don de transiger avec le mal. Quand l'accord est impossible entre une chose et moi, tu peux être certaine que cette chose est mauvaise de sa nature, ou qu'elle n'existe pas en réalité. La situation générale n'a que ceci de particulier, c'est qu'elle réunit les deux qualités. Ce qu'il y a de réel en elle est mauvais, le reste n'est qu'un mirage trompeur et qu'un tissu de chimères qui ont

* RelatiTennent à ce livre, le prince écrivait vers la même époque ao comte Antoine Szécsen : « Les Origines de ia révolution autrichienne en 1848 sont un excellent ouvrage. Simple dans son allure, comme il convient quand on fait le tableau historique d'une situation, vrai dans l'expression, impartial dans l'exposition, ce petit produit littéraire ouvre une arène dans laquelle se présentera plus d*un champion. Jusqu a cette heure du moins, je n'en connais pas encore l'auteur. On nomme Kûbeck, Pipitz et Hartig. Je reconnais ces messieurs parfaitement capables d'avoir écrit ce petit livre; cependant je serais étonné qu'il fût sorti de la plume de l'un ou de l'autre. Pour le faire, il fallait une connaissance approfondie de tout le mécanisme gouvernemental d'un Empire aussi particulièrement organisé que le nôtre; l'auteur y était initié, son livre le prouve. Je trouverais bien des choses à ajouter k ce travail ; je ne saurais pas qu'y retrancher. La situation personnelle que le narrateur (car l'ouvrage porte le caractère narratiQ m'assigne est par^tement comprise. Je pourrais changer l'esquisse en tableau et en agrandir le sujet, mais je ne trouverais rien à changer au dessein primitif. Il faut que l'auteur ait été personnellement en contact avec moi, car il rapporte des paroles que je n'ai jamais prononcées qu'en présence d'hommes qni étaient dans la plus hante sphère gouvernementale. Ce cri : Gouvernez davantage et administrez moins, qui s'était stéréotypé dans ma bouche, n'avait été entendu que dans cette sphère. Vous le trouves dans le livre ; donc l'auteur a dû par conséquent l'entendre; ce cri, du reste, résume ma position dans le centre gouvernemental. » On sait que plus tard le comte de Hartig s'est fait connaître comme étant l'auteur des Origines, {Note de t Éditeur,)

234 HECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858}.

pour origine une faiblesse comme on en constate souvent, au fond de certaines maladies physiques qui se cachent sous Tapparence de la santé. Des situations de ce genre — et celle de notre Empire appartient à cette catégorie — m'inspirent une invincible répugnance; c'est surtout ce sentiment-là que j'éprouve et qui m'ôte entièrement Tenvie de me rapprocher de lieux qui, pendant le cours de ma longue carrière, avaient captivé mes regards et sollicité mon intérêt.

Aujourd'hui, j'ai achevé la lecture du livre dont j'ai parlé dans ma lettre d'hier. Ce qui me concerne dans cet ouvrage se trouve dans la partie historique de ce produit remarquable d'une presse dans laquelle la vérité est habituellement mise à l'index. Tout ce que l'auteur dit et sait sur le Gouvernement en général et sur ma personne est vrai. J'approuve également la partie polémique du livre, qui en forme la conclusion. Les journaux soudoyés par les partis se gardent et se garderont d'appeler l'attention de leurs lecteurs sur ce livre ; or ces derniers forment le grand public que leur amène la médiocrité des feuilles qui tâchent de servir la cause de l'ordre social dans un sens ou dans l'autre. Notamment chez nous, celte cause ne trouve pas de défenseurs dignes de son importance, tandis que l'Angleterre, la France et même la Belgique en ont produit.

22 novembre.

1773. Ma position est facile à comprendre pour tout esprit non prévenu. Elle se compose de deux éléments, le passé et le présent. Le troisième élément, celui qui joue ajuste titre un rôle considérable dans la vie de personnes moins âgées que moi, ne compte pas en ce qui me concerne. La période la plus importante de ma vie comprend les soixante années que j'ai passées au milieu d'Empires qui s'écroulaient, ainsi que les quarante-sept que, pendant ce long espace de temps, j'ai consacrées à la tâche ingrate de retenir notre patrie au bord d'un abîme au sortir duquel il n'est plus possible de revenir à un ordre de choses disparu, mais qui demande des hommes nouveaux, qui construisent un nouvel édifice, si c'est possible. La

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l849). S35

complète impartialité, qui est un des principaux traits de mon caractère, ne me permet pas d'admettre que la prospérité de notre bel Empire aurait élé assurée si ceux qui étaient audessus et à côté de moi avaient secondé sincèrement mes efforts; mais le même sentiment me fait aussi profondément regretter de n'avoir pas trouvé l'appui nécessaire pour préserver les gouvernants du reproche de n'avoir pas su agir dans leur propre intérêt en tenant compte de l'intérêt commun de trente-six millions d'hommes. Tu sais que j'ai toujours tâché de trouver ce que j'appelle des formules, c'est-à-dire l'expression la plus convenable pour une idée juste. Cette maxime : Conserver, c^est agir, m'a toujours servi de ligne de conduite, tandis que tous ceux qui auraient dû me seconder confondaient le devoir de conserver avec Vinaction, C'est là un fait, et ce fait a eu les conséquences que les faits entraînent. Depuis la conclusion de la paix générale, l'Empire a été non pas gouverné, mais tont au plus administre, et les réclamations . que j'adressais au Gouvernement ont eu le sort d'une voix dans le désert. Je prie le prince de Schvrarzenberg de se Geiire communiquer un travail que j'ai remis à l'Empereur dans le cours de l'année 1817*. Il y trouvera la confirmation de ce qui n'est malheureusement que trop vrai. Que le prince jette les yeux autour de lui : où sont les hommes qui, m'ayant servi de soutiens, seraient les plus capables de le seconder aujourd'hui? Je suis heureux de voir que le nom de Kûbeck reparaît parmi les vivants. Kiibeck m'a compris; à part lui, il n'y en a qu'un petit nombre, dont Pillersdorf avec sa séquelle ne feit certainement pas partie, qui aient formé un Gouvernement actif en face d'une, autorité passive I Que le prince de Schwarzenberg se rassure en ce qui me concerne. Je suis son ami, comme je suis l'ami de tous ceux qui avancent avec calme dans la bonne voie. Je suis aussi un ami commode, car je ne désire rien pour moi dans un monde que j'ai séparé de ma personne par une ligne de démarcation que je ne franchirai à aucun prix. En quittant mon poste, j'ai dû épargner

* C'est un Rapport à l'Empereur François, imprimé dans le tome III de cet ouvrage, page 63, d«* 243 et 244. {Note de C Éditeur,)

au Gouvernement ma présence dans le pays. Combien cette présence aurait été gênante pour les autorités, et à quels scandales aurait-elle prêté, si je m'étais retiré dans quelque endroit écarté de TEmpire! Gomme je n^ai jamais eu le goût des demi-mesures, je ne pouvais pas hésiter sur le parti à prendre. Je me suis tout à £ait retiré, et Thomme qui se retire à soixante-quinze ans renonce de fait à toute prétention sur Tavenir. Le passé peut trouver sa continuation à cet âge ; mais il n'y a point d'avenir pour lui.

Je t'envoie ci-joint un article du Morning Chronicle du 21. C'est un de ces articles qui marquent la hauteur à laquelle la presse anglaise sait s'élever quand il s'agit de discuter des questions politiques et sociales. Pour moi, je suis prêt à signer tout ce qu'on y dit si bien sur le ministère Canning, sur la situation dans laquelle la révolution de Février a mis la France, et sur la constitution insensée, et par cela même tout à fiadt inapplicable dans la pratique, qui est résultée du bouleversement des idées constitutionnelles. L'article en question ne sera lu par personne sur le continent; je le regarde comme un de ceux dont notre presse devrait tirer parti pour jeter une lumière bienfeisante au milieu des ténèbres qui de nos jours couvrent plus ou moins l'Europe centrale. Qui possède chez nous ce qu'on peut appeler la connaissance scientifique des questions constitutionnelles? Certainement une pareille connaissance de la nature et de la valeur de cette chose qui est actuellement dans toutes les bouches, ne peut se rencontrer chez la foule. Lorsque Richard a passé son examen après le premier semestre de son cours de droit, j'ai été épouvanté lorsque j'ai entendu l'examinateur demander au candidat de « parler de la supériorité de la constitution anglaise sur la constitution française, ou réciproquement » . Je me permis de demander au professeur a si, avant qu'on entrât dans les détails, on regardait les étudiants du premier semestre comme capables de savoir ce qui, en somme, Geiisait la valeur d'une constitution » • L'examinateur me regarda d'un air étonné, et continua l'examen. C'est ainsi qu'était organisé notre système d'enseignement.

23 novembre.

1774. J'ai reçu ta lettre du 18; merci de t'étre rappelé un jour que d'ordinaire tu passais, à peu d'exceptions près, avec moi et les nôtres, et qui maintenant réveille en nous tous des sentiments pénibles. Tu connais trop bien mon caractère pour te tromper sur les objets qui m'inspirent ces regrets. Ils ne sont pas nombreux^ mais le souvenir en est d'autant plus douloureux, et ils se rapportent tous à des privations. Ce dont je souffre le plus, c'est de ton absence; ensuite vient l'absence d'un chez soi; c'est un sentiment que peu d'hommes comprennent comme moi, et qui suffirait à lui seul pour m'inspirer l'horreur du communisme. Il est un troisième sentiment qui m'accable, c'est le regret de voir contrarier tous les projets que je formais pour l'avenir de ma famille, et dont je poursuivais la réalisation avec une persévérance rare. Tout le reste de ce qui concerne la situation dans laquelle je me trouve actuellement moi-même, se distingue à tel point des sentiments que je viens de retracer, que je n'y attache aucune importance ou que je le considère sous un tout autre jour que ne se l'imagine sans doute la misera plebs. En effet, ce n'est pas le long martyre que la direction des affaires publiques impose aux hommes qui n'ont d'autre ambition que celle de faire le bien, ce n'est pas ce martyre qui pourrait m'arracher des plaintes ; tout aussi peu suis-je sensible à la haine que les ennemis de l'ordre ou les sots partisans de doctrines fausses nourrissent contre moi, excepté dans un sens opposé à leur attente ; de même les récriminations stériles dans leurs effets, que beaucoup d'hommes profèrent contre les infirmités de Tàge et les bouleversements de la nature, n'exercent aucune influence sur moi. Je sais me soumettre à la force des choses et courber la tète devant son droit souverain.

tk novembre.

1775. Continue de m'envoyer les portraits des généraux; ils me serviront à orner une chambre du Johannisberg et contri-

sas BECUEIL DE DOCUMBBTS :it49-lS9S).

baeront à édifier les TÎsitears. Achète-moi aussi on seccMid exemplaire de ces portraits, je les donnerai au dac de Wellington, qui en décorera on des appartements de Strathfieidsaye.

9 àécemhm»

1776. La perte de la Reine Adélaïde d'Angleterre eslTi^ement ressentie par toutes les classes de la popolation anglaise. Quant à moi, je lui garde un a£Fectueux souvenir. Dévouée de coeur et d'âme à TAutriche, la Reine Adélaïde n'a jamais renié ces sentiments, et comme elle me Eaiisaît Thonneur de me considérer comme le fidèle champion de la cause autrichienne, elle nous a, pendant toute la durée de notre séjour en Angleterre, comblés d'attentions et de marques d'amitié. Nos relations dataient de 1813, année où TEmpereur, allant de Leipzig à Francfort, passa par Meiningen. Les trente-quatre années de paix qui suivirent cette grande époque ne changèrent rien aux impressions de la jeune fille. Elle les conserva fidèlement; bien plus, au milieu des complications de Tépoque qui suivit, elles se gravèrent de plus en plus profondément dans son cœur. Il ne m'a pas été donné de prendre congé d'elle avant de quitter le continent, attendu qu'elle était alitée à Priory. Je lui exprimai mes regrets par écrit; mais elle n'eut plus la force de me répondre de même, et m'envoya, quelques jours avant sa mort, le plus touchant message. Je lui fis dire que je l'en remercierais dans un monde meilleur.

La France présente aujourd'hui un spectacle extrêmement curieux. Être ici ou à Paris, c'est exactement la même chose, avec la différence toutefois qui caractérise le séjour dans une ville et le séjour dans un de ses fiaubourgs. Neuf heures de voyage ne signifient rien; apprendre à neuf heures du soir ce qui s'est passé à midi à Paris, c'est se trouver dans la grande Babel elle-même, abstraction fiaite du bruit qu'on y mène. Il y a quelques jours, une bonne àme témoignait sa surprise de ce que je ne préférais pas le séjour de Paris à celui de Bruxelles. « Là, vous auriez un salon toujours plein ; on vous fêterait, on vous admirerait; nulle part vous ne pour-

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riez TOUS sentir mieux. » Je répondis à cette âme naïve : « Voas TOUS abusez sur mon compte ; je ne veux pas être dorloté, et j'ai encore moins la prétention de me faire admirer. Je n'ai pas rintention d^ouvrir un salon ; je veux simplement jouir du repos matériel et éviter qu'on me prête des pensées que je n'ai pas eues ou des paroles que je n'aurais pas dites si j'avais pensé la chose. »

Que deviendra le pays-modèle? Mes prévisions ne vont pas jusqu'à la prédiction de l'avenir. Ce que je sais, le voici : c'est qu'après soixante années d'expérience, la France a sim^ plement acquis la preuve que, partie d^un faux point de départ, elle n*a pu arriver qu*à des résultats également faux. Je sais de même que les copies du modèle n'ont pas eu un meilleur sort que les maîtres. La Belgique jouit des avantages de la peur. Elle tremble, et, par suite, se cramponne à ce qu'elle a, sans vouloir s^exposer au danger de le perdre en risquant le bien certain pour le mieux, Vavoir certain pour l'avoir rêvé, mais hasardeux.

Ma santé se maintient parfaitement ; l'hiver me fiait plutôt du bien que du mal. Le climat de Richmond était évidemment trop doux pour moi, et je suis bien sûr que ce qui me conviendrait le mieux, ce sont les Alpes méridionales. Du reste, tout cela est secondaire à mon âge. La seule chose importante, c^est la conscience.

17 décembre.

1777. Noël est à notre porte, et le nouvel an n'est pas loin de nous. J*ai toujours aimé la première de ces fêtes, tandis que je n'attachais au jour de l'an d'autre valeur que celle qui consiste dans la connaissance d'un bien perdu et dans l'incertitude de ce que vaudrait le bien futur. Mais entre ces deux impressions il y a un abfme.

L'année 1850 forme la fin de la première moitié du dixneuvième siècle; par suite, elle mérite qu'on en tienne compte plus que des années ordinaires. Elle invite à reporter ses regards en arrière, elle trace une ligne de démarcation, et engage à faire le bilan du doit et de Vavoir, bilan qui doit ser-

▼ir de point de départ à la première année de la seconde moitié du siècle, qui se relie ainsi à la première moitié. Je crains bien que ce bilan ne ressemble fort à celui d*une maison de banque qui liquide.

La première année du dix-neuvième siècle m*a trouvé sur le cbamp de bataille ou j'ai combattu pendant les quarante-neuf ans qui viennent de s'écouler, sans jamais déserter mon drapeau. Dans cette longue période, rien ne m'est resté étranger; je connais tout ce qui forme l'histoire de cette époque et aussi, par suite, celle de ma vie publique. Eh bien, je crois que mon histoire à moi vaut mieux que celle du corps social pendant la première partie du siècle. Le coup d'œil rétrospectif que je jette sur ma vie porte le calme dans mon âme, mais le spectacle du monde n'en fait pas autant; il m'agite et me déplatt souverainement, comme tout ce qui ne présente pas les bases d'un calcul sérieux.

ik- décembre.

1778. Pendant que Mélanie s'occupe à garnir l'arbre de Noël, je me suis délecté à la lecture du dernier produit littéraire de mon ami Schuselka. Si tu ne l'as pas encore lu, je te conseille de le parcourir, tu comprendras alors pourquoi j'appelle l'auteur un ami. Un fou qui est sur le point de se briser la tète contre un rocher n'est pas l'ennemi de l'obstacle contre lequel il va se heurter, mais son propre ennemi. En mettant à l'épreuve la force de résistance du rocher, il ne fait que donner une preuve delà faiblesse de son crâne. Schuselka et tous les rêveurs de son espèce, parmi lesquels il occupe une place de choix, s'évertuent avec un rare ensemble à confondre ma personne avec la chose qui les choque, et à m'attribuer ainsi la valeur de cette chose. C'est me &ire trop d'honneur. A la fin de leurs diatribes, ils avouent que leurs programmes n'ont pas eu de succès. Qu'on lise les écrits de cette espèce, et l'on trouvera toujours le même point de départ et les mêmes plaintes sur l'insuccès de leurs eGForts.

Ce livre, qui a paru à Vienne, a été interdit dans cette ville. Je le regrette, car un produit comme celui-ci, qui porte le

titre de : Pérégrinations en Allemagne, ne peut séduire personne. Je croirais que le monde est tout à fait dans la voie du salut si le bon sens n^avait plus d'autres adversaires que les utopistes épris d'eux-mêmes, parmi lesquels il faut évidemment compter Thomme qui écrit les lignes suivantes (page 193 du tome II) : « Le lendemain (Schuselka venait de retourner, en juin 1848, de Vienne à Francfort, où il siégeait comme député à TAssemblée nationale, nommé par les électeurs de Fiinfhaus, de Sechshaus, de 6audenzdorf,etc.)f j'eus le plaisir de recevoir une lettre d'Autriche, par laquelle Grutseh,ce poëte de génie (j'avoue à ma honte que je ne le connais point), m'informait de la façon la plus spirituelle que j'avais été nommé à Perchtoldsdorf, par 120 voix sur 139, député au Parlement autrichien. Celte bonne fortune extraordinaire, que je devais à l'année 1848, m'a fait tomber des nues. Il suffit de se mettre à ma place pour le comprendre. Il y a quatre mois, j'étais encore un homme de lettres errant, sans passe-port et sans patrie, et je me trouvais tout d'un coup à la tète de sièges dans deux Parlements! »

En effet, quelle destinée serait comparable à celle de ce personnage, sinon celle du chevalier don Quichotte de la Manche, nommé généralissime d'une armée régulière, ou celle de Faustin I*', actuellement empereur de Haïti?

Tu connais trop bien les chemins que suit mon esprit, ses allures toutes prosaïques au milieu des nombreux poètes du jour et son attitude vis-à-vis d'eux, pour ne pas être convaincue que les attaques de gens qui s'intitulent eux-méme» hommes de lettres errants ne m'inspirent que de la pitié. Heureusement, de ce c6té-Ià ma provision est assez grande pour ne pas être épuisée par de pareils individus; il m'en reste encore suffisamment à dépenser pour les victimes de ces génies*.

Brewster, un des premiers physiciens de l'Angleterre, vient

* Le docteur François Schaselka, <]ai était oertainement un des mieux doués et un des plus courageux parmi ceux qui défendaient dans la vieille Autriche les idées qu'on a l'habitude de nommer « libérales», a suivi plus tard, dans sa carrière littéraire, une direction qui le rapprochait beaucoup des idées politiques du défunt chancelier d'Éut; si bien que Tauteur des

vni. 16

d'inventer et de m'envoyer un petit appareil auquel il a donne le nom de a lenticular stéréoscope » . Cet instrument a quelque ressemblance avec des jumelles. On y introduit des dessins qui se co mposent de simples lignes tracées et disposées d'après des règles mathématiques, et ces lignes figurent des corps, des images photographiques présentant des reliefs, et les surfaces planes prennent un corps.

J'ai remercié très-poliment M. Brev^ster de cet envoi; toutefois, je n'ai pu m'empécher de lui foire observer que son invention ne cadrait pas avec mon caractère ; « car, après avoir passé toute ma vie à voir les choses et à les montrer aux autres telles qu'elles sont, je ne pouvais lui pardonner son invention que parce qu'elle reposait sur une illusion d'optique » . C'est le musée de Kcenigsiivart qui héritera du stéréoscope que m'a envoyé l'inventeur; il y formera le pendant de l'exemplaire de daguerréotype que Daguerre lui-même m'a envoyé avant de livrer son admirable invention à la publicité. A côté de bien d'autres curiosités, le musée contient aussi une collection complète des jet/x qui ont amusé la société européenne depuis le commencement du dix-neuvième siècle.

31 décembre.

1778. L'année 1850 ne m'offre pas jusqu'à présent de perspectives favorables, en tant qu'il s'agit de l'unique bien que je désire pour ma personne, savoir la liberté de mouvementi. Dans le cours de l'année qui va s'ouvrir, l'Allemagne traversera forcément une crise, et la situation morale et matérielle dans laquelle se trouvent les bords du Rhin ne me donne aucune envie de m'établir au Johannisberg, qui domine des contrées où le désordre révolutionnaire s'étale sous sa forme la plus dangereuse.

Pérégrinations en Allemagne pourrait bien accuser aujourd'hui la critique de 4on livre d*ètre sévère, mais sans trouver excessif ni injuste le blâme formulé par le prince. Nous sommes confirmé dans cette supposition par un aveu que le docteur Schuselka a été amené à faire publiquement, à propos d'un article sur les Mémoires de Metternicb qui a paru dans la Héfarme,

(Ifotê de tEdiieur,)

Ma position personnelle est très*curieuse sans être précisément extraordinaire. La situation générale n*a certainement pas sa pareille dans Thistoire, tandis que, comme je Tai dit, ma position dans la confusion générale n*a rien d'extraordinaire par elle-même, et qu'elle est, au contraire, très-logique et, pour cette raison, très-compréhensible. Pendant trenteneuf ans j'ai joué le rôle d'un rocher qui a résisté aux vagues, jusqu'au moment où ces dernières ont réussi à le miner et à l'engloutir. Ensuite, elles ont recouvert la place que le rocher leur avait disputée ; mais elles ne se sont pas apaisées, parce que ce n'était pas le rocher qui les portait à se soulever, et qu'elles portaient en elles-mêmes le principe de leur mouvement. La disparition de l'obstacle n'a donc rien changé ni rien pu changer à la situation. Relativement à celle-ci, je puis parodier le mot de Charles X, qui, entrant dans Paris comme Monsieur, frère du Roi, en l'année 1814, dit à la députation de la ville qui vint le recevoir à la barrière : « Il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus. » (Le mot a (ait fortune, parce qu'il est absolument vide de sens.) Je me sens autorisé à crier aux partisans du mouvement social : « Citoyens d'un monde né du rêve, rien n'a changé, il n'y a eu simplement, le 14 mars 1848, qu'un homme de moins ! »

Mais il y a une grande différence entre cesser d'exister et disparaître. J'existe et n'ai fait que changer de place; je me suis retiré de la sphère matérielle, mais personne ne peut me chasser de la sphère morale. Ce changement de situation laisse ma valeur ou ma non-valeur personnelle tout à &it intacte, et chaque jour m'en fournit des preuves.

Mon séjour dans ce pays exerce sur celui-ci une heureuse influence. Il lui inspire du courage et de la confiance en luimême, le courage de la résistance à l'anarchie et la confiance dans les moyens d'arriver à ce but. • Le prince de Metternich ne resterait pas au milieu de nous » , se dit le parti de l'ordre en Belgique, « si notre attitude ne lui inspirait pas confiance. » Ne considère pas cela comme une illusion; je parle d'un £ait qui est confirmé chaque jour par de nouvelles preuves, à com« mencer par celles qui émanent de la Cour.

Voilà dans quelle position je termine Tannée 1849. Se distingue-t-elle sérieusement de ma position antérieure? II me semble que la seule difFérence porte sur la situation matérielle, car dans mon existence morale rien n'a changé et rien ne changera. J*aTais pour amis les mêmes hommes qui sont encore aujourd'hui les soutiens de la cause de la vérité, et pour adversaires les poêles, qui attaquent cette cause sans le vouloir, de même que les ambitieux sans valeur intrinsèque, qui regardent leur propre personne comme Tobjet le plus digne de leur admiration et de celle du monde.

Les lettres que tu reçois de la famille te montreront que la société commence à s'animer. Elle ne nous est pas à charge; au contraire, elle est pleine de prévenance pour nous, et c'est la Cour qui donne l'exemple. Celle-ci est parfaitement organisée, et le Roi Léopold, qui met de l'esprit à tout ce qu'il fait, a su rétablir l'ordre sur les bases du désordre et maintenir les différences sociales en fiace des prétentions d'une égalité chimérique.

Rien n'est plus curieux que l'influence exercée par les événements sur le développement des relations sociales. Moi qui, par la tournure de mon esprit et par le calme de mon jugement, suis à même d'observer et de ne pas confondre l'apparence avec la réalité, je puis me convaincre presque tous les jours que le monde se meut dans des cercles qui ressemblent à ceux qui font les délices du public des carrousels au Wurstelpraterou en d'autres endroits où l'on paye son tribut à des passions un peu plus relevées. Il y a quelques jours, un par* venu haut placé, très-intelligent, du reste, m'a dit « que le côté faible de la situation actuelle consistait surtout en ce que tous les courtauds de boutique avaient la prétention de devenir ministres » . Je lui donnai parfiaitement raison. Mais ce que le ministre ne me dit pas, c'est qu'en 1830 il avait été lui-même commis dans un magasin.

10 janvier 1850.

1780. Une longue vie amène souvent des situations bien étranges, témoin celle où je me trouve vis-à-vis de la légation française à Bruxelles. L'envoyé de la République s'appelle

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l850). 245

Quinette ; il est (ils du commissaire de la Convention portant le même nom, qui, en 1793, avait reçu avec d'autres commissaires la mission d'arrêter le général en chef Dumouriez, mais qui avait été arrêté lui-même par le général^ ainsi que ses collègues, et remis en nos mains sous bonne escorte. Je jouai le rôle de témoin diplomatique lors de la remise de ces commissaires, que nous gardâmes comme otages devant garantir la délivrance de la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette. Voilà le point ^e contact entre moi et M. Quinette. Mais j'en ai eu également avec madame Quinette. C'est une nièce de M. Temaux, le grand fabricant de châles. Or il arriva en 1825 que Tonde me fit voir ses magnifiques établissements industriels de Saint- Ouen, m'offrit à déjeuner à cette occasion, et me présenta à sa Camille. Celle qui est aujourd'hui madame Quinette était alors une petite fille; je Tembrassai, après quoi M. Ternaux dit à sa nièce : « N'oublie jamais que le prince de Mettemich t'a embrassée. » La petite fille d'autrefois n'a pas oublié cette recommandation, tandis que j'ai oublié ce léger incident. Si le couple Quinette ne me l'avait rappelé, il se serait perdu dans le domaine de l'oubli, cette mer immense dans laquelle disparaissent tant de grands événements !

17 janyier.

1781. Dis au prince de Schwarzenberg que je lui enverrai encore une liste de pièces de ma correspondance dont je désire recevoir des copies. Ces papiers ont pour moi une double valeur; ils prouvent que les sentiments et la manière d'agir de notre Cour ont toujours suivi la ligne droite, et ils constatent que ce qu'on appelle mon système n'a été que le produit du plus simple bon sens. Mes prétentions, après trente-neuf années d'activité ministérielle, ne vont pas au delà de cette double direction, et ne me paraissent pas exagérées.

21 janvier.

1782. Il y a aujourd'hui cinquante-sept ans que Louis XVI a été puni de mort pour avoir osé naître Roi, ou, ce qui revient

au même, pour venger la France de la bonté d*étre une Monarchie I S'il est facile de mettre un terme à la vie d*un homme, que ce soit celle d'un Roi ou d'un autre, il Test bien moins de mettre fin au désordre dans un pays, surtout si ce pays est un g[rand empire. Si cette vérité avait besoin d'être confirmée par d'autres preuves que celles dont regorgent les annales de l'histoire, on les trouverait certainement dans la situation où se trouve la France après une révolution qui a tout bouleversé il y a soixante ans, c'est-à-<lire dans une situation qui ne lui per-n met pas de dire avec quelque certitude ce qu'amènera le lende* main !- Ou je me trompe fort , ou les contemporains feraient bien de proposer un prix pour l'invention de l'art de se passer du lendemain. Bien que je sois au nombre des hommes du passé, je serais prêt à concourir si je pouvais espérer une solution convenable.

La Belgique présente un spectacle curieux et en même temps consolant. Les progrès que l'année 1848 a fait réaliser dans les grands États voisins ont produit ici l'effet du cri : Halte-là ! Le pays est résolu à attendre les résultats des différentes expériences qu'on a faites, et, par le fait, il est plutôt porté à reculer qu'à avancer dans la voie du progrès illimité. Il va de soi que ces sentiments du peuple belge sont en harmonie avec mes propres sentiments et me font rester fidèle à mon poste de spectateur bienveillant, tranquillement assis au fond de ma loge.

î février.

1783. Si l'on mettait en vers toutes les correspondances que je reçois, moi et beaucoup d'autres, on pourrait fecilement en faire des couplets pour un gigantesque vaudeville. Si la situation actuelle est l'idéal du développement de la vie sociale, on peut bien admettre comme certain que la perfection dont je parle a atteint et peut-être déjà dépassé sa dernière limite. De pareilles exagérations sont toujours suivies de coups sensibles, et il y aura de ces coups-là, cela est hors de doute. Ce qui est moins certain, c'est quel parti payera l'éoot; provisoirement et

jusqu'à nouvel ordre, tous le payent. Les adversaires de mon système ont-ils voulu cela?

8 février.

1784. J'apprends par les journaux que je me porte bien. Voilà qui est rassurant pour moi ; mais pour ce qui concerne Fétat sanitaire des différents pays, je m'abstiens de les consulter. Là-dessus j'en sais plus long qu'eux, et je vois que le printempsy — tu connais le rôle que je lui attribue dans l'ordre des saisons, — s^annonce sous des auspices passablement suspects. La France est bien malade, et si elle a traversé soixante années de perfectionnement social pour en venir là, elle a fait, ce me semble, fausse route. Chaque jour nous amène des gens qui viennent de la grande Babel. Ceux qui arrivent le matin ont quitté Paris à dix heures du soir; ceux qui viennent à six heures du soir se sont mis en route le même jour, à huit heures et demie du matin. Les uns annoncent une bataille pour le lendemain, les autres pour le surlendemain. Je ne me règle pas sur ces prédictions; cependant, il y aura des coups, et, à moins que je ne me trompe fort, c'est la loi qui triomphera . Il n'y a qu'un mal, c'est que cette loi ne vaut rien.

12 février.

1785. J'ai lu les lettres du comte Emile Dessewffy, qui ont paru dans le Llojrd, et je n'ai rien à objecter contre la publicité donnée à un travail très-important que j'ai soumis en 1844 au Gouvernement et aux hommes qui, en ce temps-là, avaient de l'influence sur le parti conservateur hongrois *• Ce que j'y disais a été approuvé par l'un et par les autres, et il ne pouvait en être autrement, parce que je disais la vérité. L'action du gouvernement et de ses soutiens naturels n'a pas répondu à mes vœux, parce que des deux côtés on a commis des Geiutes, et que le mal était enraciné déjà trop profondément

* Voir les réflexions aphoriitiquea de Metternîch sur la situation en Hongrie, qui sont imprimées dans le tome VU, page 52. Emile DessewfFy a publié ces réflexions dans le Lloyd, [Note de t Éditeur,)

248 BECUEILIdE DOCUMENTS (1848-18S8).

dans le pays. La bute n*en est pas à moi. Mais pour ce qui concerne la publication de mon mémoire, elle me met sur une scène où je ne voulais plus reparaître. Mon travail fera sensation non-seulement en Hongrie, mais encore en Europe et surtout en Angleterre, où le kossuthisme trouve des adeptes. Il est certain, toutefois, que je suis étranger à toute publication me remettant en scène à n^importe quel titre.

28 feTrier.

1786. J'attends avec une certaine impatience Técrit publié par le comte F*** (de Ficquelmont)*, dont tu m'annonces renvoi. Il ne manquera pas d'être attaqué, quelle quen puisse être la valeur intrinsèque. La nature de mon esprit m'& toujours entraîné à recbercber les lois qui dérivent de la force des choses. Une de ces lois se rapporte à la publication d'écrits ayant pour auteurs des hommes mêlés k la vie publique. Ces hommes se divisent en deux classes : l'une comprend les théoriciens; l'autre, ceux qui agissent sur le terrain pratique. Chez les premiers, ce sont les paroles; chez les derniers, ce sont les actes qu'il importe de considérer. Ceux-là sont obligés d'écrire s'ils veulent se faire connaître ; ceux-ci sont obligés d'agir, et ne peuvent dire que le strict nécessaire, s'ils ne veulent s'exposer au danger de voir leur action paralysée. Le public — car c'est à lui que sont destinés les écrits publiés — est reconnu comme juge par ceux qui s'adressent à lui et qui, par conséquent, font appel à son jugement. Ce qui est nécessaire pour les théoriciens devient pour les hommes pratiques un danger, ou, ce qui revient au même, un obstacle qui entrave leur action.

On m'objectera peut-être que je regarde ainsi les hommes d'action comme condamnés au mutisme. Cette objection n'a point de sens. Les actes ont plus de valeur que les paroles; c'est aux actes que les hommes pratiques doivent borner les

* Cet écrit est intitulé : EeiaircissemetUs sur la période du 20 mars mu 4 mai 1848. Leipzig, 1850.

(Note de r Editeur,)

prétentions qu'ils ont le droit d'ëlever; or, les documents qu'on écrit en poursuivant une affaire prennent l'importance d'actes véritables.

Gomme preuve de la justesse de cette observation, je puis citer ce qui advient juste en ce moment des propositions que j'ai formulées par écrit relativement à la situation en Hongrie, et qui n'étaient pas destinées à la publicité. Ce ne sont pas simplement les vérités qu'elles contiennent qui font impression sur le lecteur, c'est aussi le fait qu'elles n'ont pour but ni une justification de ma manière de voir, ni un appel à cette puissance éphémère de sa nature qu'on appelle Vopinion publique. Tout ce qu'un homme d'action croit devoir £aire pour sa justifier va à l'encontre du but ji atteindre. La seule chose que puissent faire les hommes, c'est d'avoir raison dans ce qu'ils veulent et dans ce qu'ils font, ainsi que dans le choix des moyens à employer pour cela. C'est au temps, qu'ils ne peuvent ni arrêter ni égarer, qu'appartient le droit de juger, et ce jugement ne peut être modifié en rien par des palinodies. Aussi je n^ai jamais dépensé un mot pour justifier mes actions. Si celles-ci sont bonnes, elles se défendront elles-mêmes; si elles sont mauvaises, elles n'échapperont pas au blâme qu'elles méritent. La vérité finit par éclater, que les hommes le veuillent ou non; celui qui a la conscience pure prend patience pour ce motif même; or, je suis patient. L'histoire dira si j'ai eu tort ou raison. A l'étranger, le Lloyd n'a qu'un cercle de lecteurs fort restreint, et mes aphorismes ne se répandent que petit à petit par l'organe de la Gazette universelle d'Augsbourg; de plus, à Bruxelles, peu de personnes savent l'allemand. Toutefois, comme ces aphorismes concernent les affiaires de notre Empire, qui continue toujours d'être en Belgique l'objet d'un vif intérêt, il y a des traductions françaises qui circulent dans le pays, et, par suite, je suis à même de juger l'effet qu'ils produisent. Cet effet est celui d'une torche qui éclaire un abtme plein de ténèbres. Les lecteurs découvrent à cette occasion que le Gouvernement de l'Empire ne nourrissait pas, comme beaucoup de gens le croyaient, la stupide confiance que l'esprit révolutionnaire ne méritait pas son attention. Tous

ces effets sont bons ; mais ce qui me parait plaisant, c^est que ce n*est pas moi qui les ai recherchés.

II y a encore de tout autres effets qui demeurent réservés au temps. Je ne les verrai pas, il est vrai, mais ils ne s'en feront pas moins sentir avec d'autant plus de force. Les archives de tous les États contiennent des preuves nombreuses de ce que je voulais et favorisais, comme de ce que je ne voulais pas et de ce que, par conséquent, je combattais. Le verdict que Thistoire impartiale aura à rendre devra prononcer sur la valeur de Tun des éléments et sur la non-valeur de Tautre, car, finalement, il s'agit non pas d'hommes, mais de choses. Ce que je ne voulais pas me semble si peu répondre à l'attente de mes adversaires, que cela seul justifie la confiance avec laquelle j'attends l'arrêt de l'histoire.

3 mars.

1787. J'ai lu l'écrit publié par le comte de Ficquelmont. Il m'a confirmé une fois de plus dans la conviction que des hommes chargés de la conduite d'une affaire importante com-* mettent une faute quand ils en appellent, par une autre voie que celle des actes, à ce qu'on nomme l'opinion publique, à cette puissance dont le caractère ineffaçable est la mobilité. L'exposé du comte de F*** est un compte rendu fidèle et consciencieux qui, par cela même, prouve que le court ministère de l'auteur appartient à une époque où l'autorité légale était tombée aussi bas que possible. Pour mettre ce fait au-dessus de tous les doutes, il suffit de lire le récit des scènes scandaleuses qui forcèrent le miiûstre de quitter un poste dont la défense était absolument impossible. En effet, ce ne sont pas les places où régnent les assiégeants que les assiégés peuvent fléPendre avec succès. C'est cette vérité qui, le 13 mars, m'a décidé à me retirer; jamais, sur aucun champ de bataille, je n'ai reculé devant mes adversaires; c'est le manque de défenseurs dans le camp ami qui m'a poussé à prendre le parti que je regardais comme le seul compatible avec mou honneur et, par suite, le seul possible pour moi. Le 4 mai, le comte de Ficquelmont s'est trouvé, sous d'autres formes, dans la même

situation que la mienne au 13 mars. II a cru devoir rendre compte au public d*un ministère d'environ quarante jours; j*ai cru inutile de le faire relativement à celui qui, pendant près de trente^neuf ans, a pesé sur mes épaules. Je n'ai jamais voulu empiéter sur aucun droit; or, je reconnais le droit de rhistoire. C'est à elle que j'appartiens, ainsi que je te l'ai déjà dit; tout ce que les hommes font ou projettent pour hâter l'arrêt de ce trihunal suprême, manque son but. C'est l'his* toire seule qui peut résister aux adversaires de la vérité et qui a le pouvoir de déjouer les attaques que l'esprit de parti, qu'aveuglent toujours des erreurs volontaires ou involontaires, ne cesse de diriger contre la vérité des fiaits. Ma longue participation aux grands événements du monde, — car c'est de ceuxlà qu'il s'est agi dans l'intervalle qui sépare le surlendemain de la bataille de Wagram du 13 mars 1848, — l'action que j'ai exercée sur ces grands intérêts, doit, pour être bien comprise, être divisée en deux périodes. Dans l'une (1809-1815), c'est la question politique qui absorbe surtout mon attention; à partir de la paix générale jusqu'à la révolution qui m'a forcé à me retirer, c'est, au contraire, la question sociale qui l'attire de préférence. La preuve de ces vérités se trouve dans toutes les archives; or, la vérité arrive à se faire jour malgré les efforts de ses adversaires.

Les plaidoyers pro domo sua réussissent rarement dans le monde. Il en va des choses comme des hommes : ceux qui n'ont pas de vitalité propre ne parviennent pas à percer.

Comme je veux appeler ton attention sur des signes du temps, je t'enverrai un exemplaire d'un discours que le député au congrès de Madrid, Donoso Certes, a fait récemment, et qui renferme, dans un langage magnifique, un tableau parfaitement exact de la période de transition que traverse l'Europe. La question allemande en 1814 et 1815 est la seule que l'auteur ait mal comprise. C'est une tache insignifiante dans un tableau feit de main de maître. Après ce que dit Certes, on peut déposer la plume, car il n'est pas possible de se placer à des points de vue plus élevés. Voici quelques extraits de ce discours :

« Nous assistons à un spectacle nouveau dans Thistoire et dans le monde. Le monde a-t-il jamais tu ce qui était réserve à Fépoque présente, où les armées servent d'instruments de civilisation, tandis que les idées conduisent à la barbarie? Voilà ce qui s'offre aux regards au moment où je vous parle... Avant le christianisme, il n'y avait point de peuples civilisés au monde; il n'y en avait pas un seul, car le peuple romain et le peuple grec n'étaient pas civilisés, mais simplement cultivés, ce qui fait une grande différence. La culture n^est que le vernis de la civilisation. Le christianisme a civilisé le monde, et il y est arrivé par trois moyens : en faisant de l'autorité une chose inviolable, de l'obéissance une chose sacrée, et de l'abnégation, de l'esprit de sacrifice, ou plutôt de la charité chrétienne, une chose divine. Parce que l'Église et Tarmée sont les seules institutions qui gardent intacte la triple idée de l'inviolabilité de l'autorité, de la sainteté de l'obéissance et de la divinité de la charité chrétienne, elles représentent aussi de nos jours la civilisation européenne ! »

Je cherche en vain à trouver dans les discours des orateurs parlementaires de Vienne et de Kremsier quelque chose qui puisse se comparer à l'éloquence de M. Donoso Gortès.

Il parait que le printemps approche. L^air est tiède, et la végétation est active. Je suppose qu'il en est de même en Autriche; aussi, parmi les privations que m'impose le progrès illimité, je compte celle de la jouissance de mon jardin. Le temps de la floraison va venir; j'ai beau feire, les fleurs qui sont à moi me plaisent mieux que celles qui ne m*appartiennent pas. Va voir la villa quand les lilas seront en fleur, et 8alue*-les de ma part.

4 mars.

1788. Je n'aime pas les perspectives qui s'ouvrent pour l'avenir de notre Empire. Je souhaite que les hommes qui sont ^u gouvernail voient sous son vrai jour la situation particulière de l'Autriche au milieu de la situation générale. Ce n'est pas le présent qui amène les plus grands embarras, c'est le lendemain qui les verra naître. La découverte que vont faire nos

contribuables, qu'ils ne sont pas arrivés à avoir un Gouvernement à bon marché, cette découverte, jointe à d'immenses difficultés financières, sera surtout sensible dans un avenir prochain.

La brochure du comte de Ficquelmont est un produit assez faible. Moitié philosophique, moitié historique, cet ouvrage est très-obscur dans la première partie; quant à la seconde, elle n'exonère pas Tauteur du reproche de s^étre trompé dans Tappréciation de la situation. Chaque lecteur est nécessairement amené à en tirer cette conclusion, que le comte de Ficquelmont a partagé avec beaucoup d'autres Terreur de croire que r Empire n'était pas tombé dans la révolution, mais qu'il était entré dans la voie des réformes. La preuve que je n'ai pas été de ceux qui se sont livrés à cette illusion, se trouve dans les paroles que j'ai adressées au club : « Je prévois qu'il s'élèvera des voix qui ouvriront la porte à l'idée fausse que j'emporte la Monarchie avec moi. Je proteste solennellement contre une interprétation pareille. Personne, ni moi ni d'autres, n'a les épaules assez larges pour emporter une monarchie; les monarchies ne peuvent que se dissoudre elles-mêmes. »

Je n'aurais pas craint une réforme; j'aurais même [été disposé à en prendre l'initiative. Mais je me suis retiré devant la révolution, afin de ne pas me souiller d'un seul acte qui m'aurait conduit dans une voie contraire à ma conscience et à la direction de mon esprit.

L'effet que la publication de mon mémoire de 1844 a produit sur le public doit nécessairement être tout autre que celui qu'a produit la brochure du comte de Ficquelmont. La différence consiste dans les deux travaux eux-mêmes. Le mien a la valeur d'une action^ l'autre se borne à des mots. Les mots prennent facilement la signification d'une excuse; les actions se défendent elles-mêmes. Le résultat prouvera nécessairement à mes amis que le silence que j'ai résolu de garder est bien plus fort que tout ce que j'aurais pu dire pour justifier ce qui de sa nature était injustifiable ou n'avait pas besoin de justification. Moi et l'histoire des quarante dernières années, nous sommes si étroitement unis, que ce qui forme notre essence ne

peut être séparé; là où les choses parlent, une voix ne compte pour rien. Chaque jour fournira de nouvelles preuves établissant que je puis m'appliquer cette leçon de Texpérience. Le comte de Ficquelmont a-t-il bien ou mal foit de livrer & la malignité du public l'histoire de son ministère de quarantedeux -jours? Je crois qu'il a eu tort. Résolu à élever la voix, il aurait dû se borner à la relation de sa retraite du ministère^ qui renferme une juste accusation contre le triste collègue qui a été un des principaux agents de la révolution de 1848 et Tune des causes premières des conséquences d*un événement encore plus inattendu pour ceux mêmes qui Tout amené que pour tous les autres, conséquences dont l'Empire souffre aujourd'hui et dont il souffrira longtemps encore.

8 mars.

1789. J'ai reçu ta lettre où tu me décris l'impression qu'a produite à Vienne la publication d'un travail très-inoffensif que j'ai fait après la clôture du Parlement hongrois, en 1844. Je ne vise pas à remonter sur la scène; je suis heureux d'en être descendu, et je ne voudrais plus entendre parler de moi. Mes sentiments à cet égard sont communs à tous les hommes qui ont tâché de servir une cause et qui se sont toujours regardés comme n'existant que pour le service de cette cause. Tout service suppose des sacrifices, et quand on n'est plus exposé aux exigences qu'il comporte, on se rapproche du bonheur que donne le repos. Il est encore une autre considération dont il &ut tenir compte. Je sais que tous mes £Eiits et gestes appartiennent au tribunal de l'histoire, et que celui-*ci ne peut pas se refuser à prononcer sa sentence. Le moment de le faire n'est pas encore venu. Les contemporains ne peuvent pas écrire l'histoire, mais seulement fournir aux historiens de l'avenir les matériaux nécessaires. Quant à ceux que je puis fournir à la postérité, ils se trouvent en dépôt non^seulement dans les archives de Vienne, mais encore dans celles de tous les États. Ce qui peut servir à les compléter se trouvera après ma mort parmi les documents que je laisserai.

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l850). 255

L'effet que produisent mes aphorismes est tout naturel. Us me placent sur un terrain sur lequel les adversaires de Tordre ne se sont pas attendus à me voir. Les blessures que la vérité hit au mensonge sont bien plus douloureuses que celles que Terreur fait à la vérité. Invulnérable de sa nature, cette dernière repousse les traits que ses ennemis lancent contre elle, et eela sans colère, tout au plus avec un sentiment de pitié.

Les journaux allemands se gardent jusqu^à présent de parler de cette révélation. Je considère leur silence comme un hommage qu'ils me rendent. Quant aux journaux anglais, ils prendront une autre attitude. Gomme les affaires hongroises jouent un rôle dans le Royaume-Uni, et que les Pulszky, Teleky et consorts appellent Tattention de ce pays sur leurs faits et gestes, les feuilles conservatrices s'empareront de ce sujet.

Non-seulement nous vivons comme tout le monde ici, mais encore nous nous entendons parfaitement avec la société de Bruxelles, qui est très-bien disposée à notre égard. Bruxelles a des sentiments plus autrichiens que la capitale de notre Empire n'en a et ne peut en avoir à la suite du bouleversement de 1848. Le public belge connaît la valeur de ce que le nôtre apprend seulement à connaître. Le pays est passionné pour le repos; il a par devers lui une expérience de cinquante-six ans, tandis que nos réformateurs sont encore dans l'enfance.

9 mars.

1790. Il se passe aujourd'hui dans le corps social quelque chose dont on ne tient pas assez compte. Je veux parler des effets de ce qu'on pourrait appeler le décompte. S'agit-il de sommes peu considérables, le décompte se &it immédiatement et à grand bruit; mais s'il y a de plus gros intérêts en jeu, il faut que les créanciers attendent plus longtemps pour fieiire reconnaître leurs droits, et alors on se trompe sur la signification de leur silence. On considère comme de la satisfaction ce qui n'est que de la stupeur, et comme une adhésion Tabsence, seulement différée, d'une protestation formelle.

Tu m'écris que Vienne revit au premier souffle du pria-

256 BECCEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

temps; que les bastions et le Prater sont plus que jamais remplis de promeneurs, et que le public s'est porté en foule à la première représentation du Prophète de Meyerbeer. Je crois tout cela, et je l'aurais deviné si tu ne me Tavais pas écrit. Mais qu'est-ce que cela prouve? Si Vienne est rentrée dans un calme complet, les garanties du repos sont-elles absolues? Les calculs ayant pour objet lavenir sont-ils à la portée de ceux qui y attachent de Timportance? Si tel était le cas, je verrais mes vœux exaucés; je crains toutefois qu'ils ne se réalisent pas. Ce qui me manque, c'est la confiance dans Tavenir; par contre, ce qui me rend beurenx, c'est le sentiment que je ne suis pour rien dans la construction du nouvel édifice. Il ne se mêle à ce sentiment pas la moindre pointe d'égoïsme, ce défaut qui se compose des plus vils éléments de la pauvre humanité, et qui rend impossible toute élévation morale dépassant les limites de Tamour-propre, cette source de tant de sentiments.

La presse enfonte aujourd'hui une foule de produits fort intéressants pour ceux qui savent comment les événements se sont réellement passés. Je citerai dans le nombre une Histoire de la révolution italienne en 1848, par Bicciardi. Le nom de Tauteur m'a engagé à prendre le livre en main ; je n^en ai pas encore lu beaucoup. Les premières pages suffisent pour prouver que c'est une œuvre de vérité. L'auteur soutient que la révolution de 1848 a été le produit de l'action des sectes, dont il est un des plus fervents adeptes ; il sait donc ce qui s'y rapporte et dit ce qu'il sait. En y regardant de près, ce que dit Ricciardi est exactement ce que je savais et disais de temps immémorial, sans que les doctrinaires y attachassent de l'importance. Aussi ne les prend-il pas à partie et s'attaque à moi.

Dans la lutte entre les éléments qui constituent la vie sociale et celle des États, la vérité s'épure, et comme c'est elle qui £Biit ma force, je sais observer et me taire, art très-difficile pour ceux qui ont raison, et impossible pour ceux qui sont dans leur tort. La vérité a une voix tellement puissante que toute tentative visant à l'exploiter au profit d'un intérêt individuel manque fatalement son but. « Avant d'arriver à la jouis-

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l850). 257

sance de sa pleine liberté » , dit Ricciardi dans la préface de son liyre, « Tltalie peut-elle encore oser tenter de se faire une place parmi les autres puissances du continent? » Pour comprendre la signification de la liberté italienne dans le sens de Ricciardiy il faut savoir qu'elle consiste dans l'expulsion de tous les Souverains et dans la création de la république démocratique et sociale, « en dépit de tous les Metternich qui se démènent en Europe, afin de faire autant de bruit que pos^ sible avec leurs petites personnalités » . Jamais on ne m'a fait plus d'honneur. La république sociale et en face d'elle Metternich. Je ne crois pas que mon nom soit destiné à se substituer à celui de Vordre public en général et en particulier,

15 mars.

1781. Tâche de te procurer les Mémoires sur la révolution de Vienne de mars 1848 à juillet 1849, par Fûster. J'ai lu bien des choses dans ma vie, mais je n'ai jamais rien trouvé qui fôt aussi classiquement mauvais, aussi vide, empreint d'une exagération aussi immorale et aussi absurde. D'autre part, c'est un ouvrage qui porte le cachet de la vérité^ car malheureusement il y a dans le meilleur des mondes de fort sales vérités. L'auteur raconte ce qu'il a vu et fait; il tait seulement ce qu'un reste de pudeur le pousse à cacher. Gomme il trouve bon tout ce qui est mauvais, il n'en fait pas mystère, et il élève au mal des autels dont il se vante d'avoir été l'un des prêtres les plus fervents. Le livre en question a paru dernièrement à Francfort ; je ne m'étonnerais pas qu'on le défetidlt à Vienne. Quoi qu'il en soit, il faut le compter au nombre de ces produits qui ne séduisent personne ; car les gens séduits ne peuvent plus l'être, et ceux qui ne le sont pas doivent éprouver nécessairement, à la lecture de cet écrit, un sentiment de dégoût. Sous ce rapport, le livre de Fuster produit des effets bien moins dangereux que les écrits qui répandent le poison sous les formes de la meilleure société. Les hommes les plus à redouter sont les prêtres quand ils' deviennent fous; leur maladie dégénère toujours en folie furieuse.

TUl. 11

Suivant une habitude de toute ma vie, je lis beaucoup. Pourtant je ne trouve pas le temps nécessaire pour lire même la dixième partie de ce que la presse a publié dans les deux années qui viennent d'expirer aujourd'hui, car c^est hier que la /i&er/^ autrichienne a fêté son deuxième anniversaire, qui est, dans tous les cas, celui de ma délivrance. Gomme dans tous ces écrits mon nom se place au premier rang, il est naturel que ces prémices de l'histoire du temps m'intéressent plus que le commun des mortels. J'ai toujours eu un penchant irrésistible pour l'étude, mais je me dégoûte de ma lecture journalière parce qu'elle ne m'apprend rien. Elle me laisse l'impression que voici : c'est que c'est non pas moi, mais ceux qui ont participé à ce drame immense, qui jouent le rôle d'écoliers. Parmi ceux-ci, il en est peu qui aient profité des leçons qu'ils ont reçues»

Si je ne trouve pas assez de temps pour lire tout ce qui concerne les événements qui forment en quelque sorte l'introduction d'une histoire qui, avant de pouvoir être achevée, prendra les proportions d'un très-volumineux ouvrage, il m'est impossible, d'autre part, de me mettre à répondre aux innombrables questions qu'on m'adresse de tous les côtés pour obtenir de moi des éclaircissements sur une foule de faits. Il ne dépendrait que de moi de me mettre à la tête d'un bureau de renseignements; triste métier, parce qu'il met ceux qui l'exercent en contact avec des gens de la pire espèce, avec les questionneurs indiscrets. Gomme pour chaque mal il y a un remède, j'emploie celui qui est le seul approprié aux circonstances : je divise les questionneurs en deux classes, ceux qui ne sont poussés que par une sotte curiosité, et ceux qui obéissent à des mobiles plus sérieux. J'en ai trouvé ici beaucoup de la dernière catégorie, qui résident dans le pays même ou qui ne faisaient que passer par Bruxelles.

23 mars.

1792. La déplorable marche des affaires à Paris t'a fiadt appréhender de voir paralyser avant peu la liberté de tous tes

ÉVÉNEMENTS DU JOUR (l850). 259

mouTements. A cette heure, tu es rassurée sur ce point, je Tespère. La confusion qui règne en France ne saurait entraîner des désagréments pour toi; je crois plutôt que, si la situation se modifiait dans un sens fevorable, tu pourrais en ressentir un contre-coup fâcheux, parce qu'elle serait moins dans le cours naturel des choses. Les pays éprouvés par la Révolution ont ceci de commun avec les goutteux : c'est qu'ils ne sont jamais plus près d'avoir un accès que lorsqu'ils se sentent très-bien. Les révolutions sont un immense trompe-l'œil ; elles ne présentent qu'un appât mensonger. C'est ce qui arrive en France après soixante années d'épreuves ; tel est le sort inévitable de tous les pays qui, dans le meilleur des mondes, ont eu le meilleur de tous les gouvernements ! Dans cet état de choses qu'on appelle Yère du progrès, on peut être sûr de n'être pas démenti par les événements si l'on admet que ce qui a l'apparence de là paix est en réalité la guerre, et, conséquence logique, — que ce qui ressemble à la guerre est, en effet, la paix ou l'ordre, ce qui revient au même.

Qu'arrivera-t-il, que n'arrivera-t-il pas en France? Je n'en sais rien, mais je vois que le désordre qui règne là-bas seconde la cause de l'ordre dans le pays voisin. Le cri : Au feu! quand il se fait entendre dans une maison, appelle nécessairement le cri : De l'eau I dans la maison voisine. Du reste, il y a en France moins de feu que de fermentation. En Belgique, par contre, le repos n'est menacé d'aucun côté, et, sous ce rapport, Im appréhensions ne sont pas fondées.

Envoie-moi un exemplaire de la brochure qui a paru à Pesth sous le titre suivant : Sur l'égalité des droits des natio^ .nalités en Autriche.

28 mars.

1783. Gomme nous sommes en pleine semaine sainte, il n'y a rien de nouveau ici. Tout est tranquille. A Paris, par contre, l'agitation augmente. Je vois dans ce fait l'influence du printemps plutôt que la conséquence d'une fermentation dépassant les limites de l'effervescence chronique qui règne dans cette ville. Le désordre n'est point l'ordre ; or, vouloir

ce dernier avec les iogrédients du désordre, c*est ne rien vouloir ou ne pas savoir ce qu^on veut. La nation qui se dit la plus spirituelle de toutes se trouve acculée dans Tune ou l'autre de ces deux alternatives. On peut juger par là de la situation des autres.

Il a paru une nouvelle brochure sur la révolution autrichienne; elle porte le titre suivant : « Histoire sociale de la révolution d'Autriche, par Ernest Yioland. » Elle ne mérite pas d'être prise au sérieux; pourtant elle vaut la peine d'être lue. Le livre de Fûster est la confidence d'un prêtre apostat, la brochure de Yioland est celle d'un socialiste imbécile. Tous disent ce qu'ils ont fait et pensé, ce qu'ils veulent et projettent pour l'avenir. Leurs produits portent le cachet de la sincérité, car même les erreurs peuvent avoir pour principe la bonne foi, qui est d'autant plus ardente à s'affirmer par des actes que la voie suivie par elle est plus fausse. Tous les deux exposés ont le mérite de caractériser parfaitement la Révolution dans ses points de départ et dans son développement. Il appartient au temps seul de prononcer sur la valeur du résultat. Je te conseille de prendre connaissance du livre de Yioland, de ce partisan déclaré de la république rouge.

Pour te donner un échantillon de la sagacité avec laquelle ce législateur commente l'histoire, je te citerai les passages suivants, qui me concernent :

« C'étaient notamment les derniers (les propriétaires) qui reprochaient à Metternich de trop négliger la pr^uction du sol et d'avoir provoqué une industrie manufacturière factice et trompeuse. Il est vrai qu'il a fait cela et qu'il a ainsi manqué détruire sans retour les ressources financières de l'État. Mais c'est l'antique autorité du privilège qui Ta forcé d'agir ainsi, autrement il aurait été obligé de jeter par-dessus bord le privilège, ce fondement de la vieille Autriche absolutiste. La conduite de Metternich était exclusivement à l'avantage de l'aristocratie. »

Comprenne qui pourra. Plus loin, on trouve ceci : « A cet égard, Metternich a fiaiit les choses les plus extraordinaires, quelque singulière que puisse paraître cette assertion.

Je me borne k rappeler les nombreuses et magnifiques chaussées, les ponts, les chemins de fer, la régularisation de la na« vigation fluviale, la création de la Société de la navigation du Danube et celle du Lloyd, Je citerai encore les nombreuses fabriques sorties de terre et la quantité de branches d'industrie qui s'exercent en Autriche ! »

En lisant ce fragment historique ou plutôt antihistorique, on peut tout au plus se dire que Thomme du bouleversement connaissait fort peu son sujet. Et voilà ce que le monde appelle de Thistoirel

4 avril*

1794. Il ne faut jamais se feiire illusion sur des situations réelles. L'ancien Empire s'est écroulé, et Ton est en train de le réédifier sur un plan tout nouveau. Toute entreprise de cette nature est difficile ; c'est une vérité prouvée par cela seul qu'en général les hommes de l'ancien Gouvernement sont déplacés dans la nouvelle organisation, et que les hommes nouveaux ont à faire un noviciat avant de pouvoir donner plus que des espérances. Si cette observation peut, d'une manière générale, s'appliquer à des individualités, ma position personnelle fait exception à la règle. Gomme ma personne a été con-* fondue avec la cause que je défendais, mon retour au milieu d'une situation qu'on peut appeler tout au moins flottante, pourrait être pris pour le retour à une cause qui n'existe plus. Je sais fort bien qu'à cet égard mon attitude ne tarderait pas à désillusionner un public avide d'émotions ; néanmoins, la transition du doute à la certitude ne laisserait pas d'être pénible. G^est cela qu'il faut éviter, et rien ne me porte à m'exposer à ce désagrément. Je n'aimerais pas à revenir en cachette dans une patrie où il ne faudrait que quelques minutes et quelques mots pour tracer entre elle et ma personne une ligne de séparation que je ne veux pas franchir et qui existe toujours.

8 avril.

178tf. Je perds dans le comte de Bombelles un ami de toute 5a vie et non de toute la mienne, Dëjà dans sa jeunesse je trouvais en lui les germes des qualités qui le distinguaient et qui n'ont jamais cessé de se développer. Homme au cœur honnête, plein de sentiments qui n'ont varié dans aucune situation, le défunt n'avait qu'un défaut, celui d'une vertu se manifestant avec trop de chaleur. Je range le comte de Bombelles parmi ce petit nombre d'hommes qui, par suite d'un penchant inné, pensaient ce que je pensais, voyaient ce que je voyais et voulaient ce que je voulais. Aussi sa mort me touchet-elle de très-près; il rend encore plus sensible le vide dans lequel je n'étais que trop destiné à passer mon existence ! Par un singulier hasard, j'ai reçu avant-hier du défunt une lettre qui s'était attardée en route; il m'annonçait son prochain départ de Milan pour une campagne qu'il avait achetée en Garniole, et où, ajoutait-il, il comptait passer le reste de sa vie en gentilhomme campagnard. Vingt-quatre heures après, j'apprenais qu'il était mort à l'endroit qu'il avait choisi pour résidence. Écris-moi tout ce que tu pourras apprendre sur ses derniers moments. Ils auront certainement répondu aux nobles sentiments qui l'ont animé pendant toute sa vie.

La France est sens dessus dessous. On a peur dans ce pays, et rien ne me paratt plus logique que cela. Un foit curieux, qui caractérise admirablement la situation, c'est que la France a peur d'elle-même. Le pays modèle tremble devant ce qu'il appelait avec orgueil le progrès, devant ce que le monde, marchant sur ses traces» s'est hâté de célébrer comme tel. Je n'ai jamais trouvé à redire à l'imitation des af&ires de mode, de ce qu'on nomme les articles de Paris; mais je me suis toujours déclaré contraire à l'imitation de constitutions qui se montrent impossibles dans la pratique et qui se prêtent aussi peu à la consommation sur place qu'à l'exportation. La France en est arrivée à ce point qu'elle ne peut ni rester stationnaire, ni avancer, ni reculer; en un mot, qu'elle ne peut ni vivre ni mourir. On en

Tiendra aux coups dans ce pays-là; si le monde n'est pas devenu complètement fou, il se gardera cette fois de suivre l'exemple. Passe pour la crinoline; mais pour la république rouge, c'est autre chose.

15 avril.

1796. L'article ci-joint, que j'ai découpe dans un journal, te montrera quelle confiance on peut avoir dans la situation de la France. Tout s'effondre dans ce grand pays, et cet état de choses est encore aggravé par le sentiment que Y imprévu seul peut enrayer le mal. J'extrais le passage suivant d'une lettre qui m'a été adressée par un des hommes les plus marquants en France, dont le jugement fait autorité pour moi :

« Ne me demandez pas quel est le remède au mal, car mon esprit s'évertue en vain à le découvrir. La situation dans laquelle se trouve la France peut être caractérisée de la manière suivante. Le pays est <livisé entre deux partis (on peut négliger les partis intermédiaires), les conservateurs et les niveleurs. Le premier a pour lui la supériorité du nombre, et serait sûr de la victoire s'il n'était partagé en fractions dont chacune veut tout pour elle, tout en reconnaissant qu'elle n'a pas les moyens de l'obtenir. Le parti subversif n'est pas plus uni; mais comme il a pour allié le désordre, il se contente de la discorde qui règne dans le camp de ses adversaires. »

L'auteur de cette lettre ajoute : « Vous qui avez su toujours tenir tête aux plus grandes complications et en venir souvent à bout, donnez-nous un conseil sérieux. » Tu comprends que je m*en garderai bien.

Voilà dans quelle situation se trouve le monde, au sein duquel la France n'est qu'un poste avancé en voie d'arriver au bien suprême. Que Dieu ait pitié de ce pauvre monde!

Je te recommande de lire le roman historique qui rattache le nom de Kossuth au mien. Tu y apprendras une foule de détails qui me concernent et qui m'étaient inconnus à moimême. Je te recommande moins la lecture de deux volumes que madame Thérèse Pulszky vient de faire parattre à Londres.

264 l\ECUEIL DE DOCUMENTS (1848-1858).

Ils sont absolument ennuyeux, tandis que le roman est encore supportable.

19 avril.

1797. Mes opinions sur Tayenir de TEmpire sont moins fevorables que je ne le désirerais, même si cet avenir devait se fonder aux dépens des principes que j*ai défendus pendant toute ma vie. Chaque jour m'apporte des preuves à lappui; je suis confirmé dans mes idées par la marche que suivent les choses, et j'arrive à me convaincre de plus en plus que mon éducation est parvenue depuis longtemps à son extrême limite, à celle où les hommes n'ont plus rien à apprendre. Si j'étais accessible à la faiblesse qui s'appelle l'égoïsme, j'éprouverais, une satisfaction qui me manque, savoir, celle de ne porter aucune responsabilité de la direction des affaires. Mais comme je ne suis pas entaché de ce défaut, les dangers qui menacent l'État m'inspirent de sérieuses appréhensions, et malheureusement je ne vois aucune issue!

Qu'arrivera-t-il encore dans l'année courante? Personne ne peut le prévoir ; ce qui est certain , c'est que les hommes qui croient avancer sans obstacle en suivant la voie facile des ordonnances, se font illusion en s'imaginant, d'une part, que s*ils continuent de faire usage de ces produits inventés par des esprits plutôt systématiques que pratiques, ils ne trouveront pas ce chemin coupé, et en s'abstenant, d'autre part, de tenir compte de ce qui se passera infailliblement hors de notre Empire et aura nécessairement une influence plus ou moins directe sur ses destinées. Tu sais que j'enlends parler de la situation de la France. Dans ce pays- là se prépare un formidable revirement. Je connais la France et sa situation, comme celle de tous les pays, et ce queje prévois arrive généralement, La position que j'ai ici est éminemment favorable pour un observateur; tout le monde vient chez moi sans que j'aie besoin de me déplacer. Je souhaite que les hommes qui diri* gent actuellement les afFaires politiques en apprennent aussi long que j'en sais sans avoir à quitter mon fauteuil, ce fauteuil ^

qui ressemble presque à un confessionnal vers lequel accourent des pêcheurs repentants et prêts à fieiire pénitence !

24 avril.

1798. J*ai visité il y a quelques jours la propriété du duc d'Arenberg, que je n^avais pas vue depuis cinquante-six ans. Elle s^est fort embellie; c'est encore une de ces terres qui tendent h disparaître et qui ne figureront plus que dans les annales des aristocraties emportées par le temps. Il est incontestable que la Belgique, avec sa Constitution toute démocratique , est encore le pays le plus fortement imprégné de Tesprit conservateur. Le peuple belge laisse pérorer les beaux parleurs et ne dévie pas de la route qui lui a valu d*étre un des peuples les plus riches de FEurope.

Parmi les jardins se distingue tout particulièrement celui qui est peuplé d'arbres fruitiers. Chez nous, on n'entend rien à cette culture, pourtant si utile, bien que notre climat la &vorise au plus haut degré.

1*'' mai.

1799. Les électeurs parisiens, qui étaient appelés à se prononcer entre deux candidats qui devaient défendre leurs intérêts, candidats dont l'un représente l'ordre, l'autre l'anarchie, ont donné la préférence à l'ange de la mort. Gela prouve-t-il contre les électeurs? Certainement non; cela prouve uniquement ce qu'on sait du reste, sans qu'on. ait besoin de le prouver, savoir, que le suffrage universel est un monopole dont jouissent les seules factions, et cela par la simple raison que toutes les élections parlent bien plus directement à la passion qui ne raisonne pas qu'à la raison qui calcule froidement. Cette vérité, . bien que vieille comme le monde, est obligée en toute occasion de céder à la mode; or, la mode veut des élections à tout prix! Mais ce qui est plus curieux, c'est que partout les véritables sentiments du peuple sont défiaivorables aux élections. Je vois que c'est même le cas de cette ville si libérale en 1848 que tu habites^ et qu'en l'an de grâce 1850 les électeurs n'y^

sont guère nombreux. Il y a un ressort qui obéit à Tinëvitable influence de Tinstinct, c'est celui qu'on appelle le sens commun et qui résiste aux influences passagères de la mode. Ce que je dis là parait être abstrait; pourtant ce n'est que de la pratique pure. Du reste, je ne sais pas si l'événement de Paris doit être compté parmi les choses heureuses ou fatales. C'est un appel au combat des rues ; c'est par là que finiront les querelles en France comme dans bien d'autres pays.

11 mai.

1800. Dans quatre jours, je fêterai le soixante-dix-septième anniversaire de ma naissance. Appliqué à la vie humaine, ce chiflre est si élevé, que ce qui fait le charme de l'existence, la perspective de l'avenir, disparaît sous le poids du passé. Heureux ceux que ce poids n'écrase pas! Je me mets au nombre de ceux-là, et cela par suite du sentiment que dans les mêmes circonstances je referais ce que j'ai fait, parce que je voudrais encore ce que j'ai voulu. La situation actuelle me confirme dans ces sentiments, et je n'y trouve rien qui puisse me démentir. Ou je me trompe fort, ou bien le présent apprendra à beaucoup de mes contemporains ce que le passé n'a pas eu à m'apprendre, car je le savais. Cette affirmation est exempte de toute outrecuidance; elle se base sur une règle d'arithmétique qui ne trompe pas : deux et deux font quatre ; ou sur celle de la Cuisinière bourgeoise qui est relative au civet de lièvre! Grâce à sa recette , cette cuisinière aurait servi les intérêts de la patrie bien mieux que les législateurs de son pays avec tout leur esprit, même s'ils avaient eu autant de bon sens qu'elle. Ce qu'on cherche aujourd'hui à faire en France, c'est un simple replâtrage, c'est l'ajournement de la cure véritable, c'est la faiblesse qu'on envoie réduire la force, La cuisinière aurait su que le civet ne réussirait pas.

13 mai.

1801. Je t'ai parlé dans ma dernière lettre de la situation de la France; je n'ai rien à ajouter, rien à changer à mes vues.

A la suite de la démarche énergique feite par le Gouvernement français vis-à-vis du Cabinet anglais , Paris avait hier une attitude qui aurait fiaiit croire que les chamailleries ne sont pas à Tordre du jour. Mais tout peut changer d'ici à demain. Quand le bon sens a perdu ses droits , les calculs n^ont plus de base. Tout devient possible, et n'en n'est probable.

La comtesse de Berg (veuve de TÉlecteur de H esse) , qui a quitté Paris dans la nuit d'avant-hier, a passé la soirée d'hier chez nous. Elle a fait avec le président une excursion à Fontainebleau et est revenue avec lui à Paris. Deux régiments étaient sur pied à la gare , et le président avec son cortège , en voyant un pareil déploiement de forces, a cru que le sang coulait dans les rues de la grande Babel. Il n'en était pas ainsi. Le président fut accueilli par des cris unanimes de : « Vive Napoléon ! v Pas une seule voix ne cria : « Vive la République ! » C'est la rupture ou plutôt l'apparence d'une rupture avec l'Angleterre qui a provoqué cette manifestation.

Le Roi Louis-Philippe décline tellement qu'on regarde sa fin comme imminente. Il ne souffre pas d'une franche maladie, mais il s'en va ; on ne peut pas désigner autrement la nature du mal. Un fâcheux symptôme, c'est l'inquiétude extraordinaire à laquelle il est en proie; il ne peut rester que quelques jours au même endroit. Actuellement, il doit être à St-Leonards. Il me fait l'effet de vouloir se fuir lui-même, conséquence naturelle d'une immense déception. La destinée m'a fait naître la même année que le roi Louis- Philippe; je la remercie de m'avoir épargné une pareille douleur.

Richard et Mélanie ont assisté à la dernière procession * qui a eu lieu à Bruges ; ils en sont enchantés. Dans tous les cas, la Belgique est un singulier pays. Tout est mélangé ici, ce qui est ancien et ce qui est nouveau ; il n'y a que la couleur rouge qui manque totalement dans ce mélange. Au fond, le pays est noir et jaune.

* Lors d'une célébration du jubilé historique. (Noie de tEdUeun)

268 RECUEIL DE DOCUMENTS (l848-)858).

15 mai.

1802. Rassure-toi sur les dangers qui te menacent; ils sont moins certains que tu ne le crois. Je t*ai parlé déjà souvent de la situation dans laquelle se trouve la France et notamment Paris , lorsqu'une foule d'utopistes croyaient que la République commençait à se consolider. La situation est toujours la même, et elle subsistera jusqu'à ce que la force des choses jette la France dans les bras d'une complète anarcbie matérielle ou la fasse entrer dans le port. Ce qui est certain, c'est que le corps social français, pas plus que n'importe quel autre corps semblable , ne peut prolonger son exiatence dans les conditions de la mort. Mais on ne peut pas fixer d'avance Vheure de la crise. Il est incontestable aussi que la Belgique a moins à craindre que d'autres pays les premiers effets d'un bouleversement en France, et cela parla raison qui semble la moins admissible de toutes, à cause de la grande proximité du foyer du danger. Cette proximité fait que la population reste en éveil et se tient en garde contre toute contagion. Ce n'est pas d'une guerre po/ttique que la France désorganisée menace ses voisins, mais d'une guerre de propagande; or, une pareille guerre trouvera le peuple belge résolu à se défendre; il ne veut pas se laisser teindre en rouge !

Envoie -moi la brochure qui a paru à Vienne, chez Jasper, sous le titre de : Situation présente de la Hongrie.

27 mai 1850.

1803. La lutte entre les saisons n'est pas encore terminée; il en est d'elle comme des États qui ne peuvent ni vivre ni mourir. En ce moment règne une grande agitation ; les partis s'entre-choquent, et ils en viendront aux coups. Je me trouve ici dans une position particulière; elle poHe un autre caractère que celle que j'avais prise dans le Royaume-Uni. Bruxelles n'est pas un poste avancé, mais un endroit où tout se croise et au centre duquel j'occupe une place qui répond à ma per^

ÉVÉNEMENTS DU'JOtJR (l85l). 269

sonnalité et que je regarde comme neutre, mais retranchée *.

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