MÉDIATION FRANCO-ANGLAISE EN ITALIE
soixante années de travail, n*est pas plus avancée que TAutriche, et qui aujourd'hui a même un dictateur que nous n'avons pas! L'Autriche n'est plus ainsi punissable pour ses méfaits. Cette considération égalise la partie ; quel rôle jouerat-elle dans la solution de la question qui, en dernière analyse, se trouve réduite à des termes fort simples? Ces termes sont : Fégalité entre les positions de TAutriche et de la France , sur le terrain des improvements intérieurs; celle qui existe aussi entre l'Autriche et le Piémont sur ce terrain , sur lequel , si je ne me trompe, le Roi Charles-Albert est même un peu en retard. En face de ces similitudes se trouve la difiFérence qui, sans aucun doute, existe entre des pays à reprendre et des pays repris, entre ce qui matériellement est vide ou est encore à vider. Le caput mortuum de l'opération me semble ainsi appartenir à la politique, et voici à quoi j'arrive comme penseur. Jamais la Péninsule italienne ne sera politiquement une, ni même unie, et si par hasard il devait en être autrement, cette situation n'aurait ni une autre valeur, ni une autre durée que celle qui est dévolue aux accidents. L'Italie sera ainsi toujours placée sous l'influence de Tétranger, et en première ligne sous celle des corps politiques qui, vu sa configuration géographique, sont ses plus proches voisins.
Cela établi, et ne pas l'admettre serait se refuser à une incontestable vérité, comment le fait réagit-il sur l'Angleterre? En faveur de quelle influence politique doit-elle désirer voir pencher la balance ? Avant tout, en faveur de la sienne propre : si elle croit la servir en augmentant celle de la France, elle fera bien de soutenir la fantasmagorie de la nationalité italienne aux dépens de l'état de possession ; si elle la croit mieux servie par l'influence de TAutriclie sur la politique des États italiens, il faut que l'Angleterre soutienne l'Autriche. C'est cette dernière façon d'agir qui a prévalu au Congrès de Vienne. Ce n'est pas à moi qu'il appartient de décider de ce qui entre dans le domuine des calcu!:> de la Grande-Bretagne. Ce qui est de mon droit, c'est de juger les questions en toute liberté ....
Mettemich au baron de Wessenberg, ministre des affaires étrangères à Vienne (Lettre). Londres, le 18 août 1848.
1948. Je me trouve place, vis-à-vis de notre pays, dans une situation tout à fait singulière. La (action qui pèse sur lui ne veut pas de moi, et je ne veux pas d'elle ; nous avons réciproquement raison. Ceci admis, il est certain que si je n*ai pas le pouvoir d'influer sur ses errements, elle n'a pas celui de me prescrire ceux que j'entends suivre, et mes errements sont les plus naturels possibles et les seuls qui satisfassent à la voix de ma conscience. Je n'entends pas me mêler des afiFaires du jour autrement qu'en ma qualité d'observateur ami de la cause de Tordre; l'ordre ne se fait pas par lui-même, il ne doit être servi et il ne peut l'être qu'à l'aide de la connaissance des situations. Vous venir en aide me semble un devoir, et c'est pour cela que je tiens à compléter ce que vous recevez dans des voies officielles, mais qui n'épuisent pas la matière. Je vous regarde comme un homme sûr, ou, ce qui est la même chose, comme un ami de l'ordre dans les voies pratiques. C'est à ce sentiment que vous devez mes lettres. C'est à vous qu'il appartient de me dire si vous désirez que je ne vous écrive pas.
Il serait difficile que, placé ainsi que vous l'êtes à distance et dans un tourbillon qui bouleverse jusqu'aux idées, vous puissiez vous feire une juste idée de l'effet que la campagne du maréchal Radetzky a produit ici sur l'esprit public. Cet effet ne peut être mieux saisi qu'en le comparant à celui d'un bien retrouvé, de la disparition d'une illusion intense, d'une victoire remportée par la vérité sur le mensonge. La prétendue cause italienne a croulé bas, et il en résulte une grande gêne pour le Cabinet qui, en toute réalité, ne vit que d'une existence passive, grâce à l'absence de la volonté d'autres hommes de se saisir du pouvoir. La session étant à sa fin, le ministère atteindra l'autre session , mais il ne se relèvera pas.
Je vous envoie , pour votre connaissance personnelle , les pièces de correspondance ci -jointes*. Elles vous montreront
* Il s'agit de la correspondance entretenue avec lord Beauvale au sujet de
MÉDIATION FRANCO-ANGLAISE EN ITALIE (l848). 477
la situation que la victoire a faite à notre Cour et le contrecoup produit sur la situation de lord Pal mers ton. Ce n^est pas moi qui ai demandé les explications dans lesquelles lord BeauTale est entre vis-à-vis de moi, et auxquelles j'attacherais moins de valeur, si je ne connaissais la situation par d'autres voies que celle où Tintérét de la parenté joue un rôle. Depuis que la déconfiture pleine et entière du Roi de Sardaigne est constatée, lord Palmerston se dédit de tout ce qui porterait la couleur de la protection qu'il lui avait vouée et qui en réalité a engagé Charles- Albert dans la fausse direction où il s'est laissé entraîner par son caractère. Il ne pouvait rien arriver de pire à ce prince que l'aide qui lui a été fournie par le dévergondage politique du principal secrétaire d'État, si ce n'est l'abandon auquel il le voue aujourd'hui.
Dites -vous qu'à l'égard de la Cour de Londres et de la complète impuissance de la France de fournir aucun appui matériel {bit que je vous prie de regarder comme certain), notre Cour a la faculté de ne consulter que ses intérêts dans la question italienne ! C'est ce dont je désire vous convaincre, afin de ne pas vous savoir ballotté entre la fantasmagorie du dehors et les feiblesses de notre position gouvernementale intérieure. Faites de mon avis ce que vous voudrez et pourrez en Caire dans l'intérêt de ce qui se nomme encore l'Autriche; la situation est telle que je vous la dépeins; mes facultés et mes prétentions ne vont pas au delà d'un avertissement que ma conscience croit devoir vous adresser. La commission dont Hummelauer a été chargé a tellement manqué de sens commun, qu'il a fieillu une série d'actions d'éclat telles que l'armée a su en fournir, pour relever ici jusqu'au sentiment qu'il y a encore une Autriche I Un symptôme tout à fiait anglais , c'est le nombre d'individus de toutes les classes qui me jettent des cartes avec ces mots « pour féliciter » au bas de leurs noms ! Osborne house lui-même est monté au noir et jaune. Le tricolore n'y est pas en fiaveur, ni le républicain, ni le fédéral.
Lisez le discours que Disraeli a tenu hier à la Chambre des
la questioD d*ane médiation anglo-française, correspondance dont fait partie la lettre précédente, n« 1947. {JSoie de CÉdkwur.)
418 RECUEIL DE DOCUMENTS (l848-1858)« — APPENDICE.
Communes, et attachez à ce qu*a dit ce grand orateur la valeur de ce que sent et pense aujourd'hui Timmense majorité du pays. Vous verrez qu'il m*a emprunte l'idée de la différence qui existe entre une médiation politique ou sentimentale. La question politique que soulève le conSit entre la Sardaigne et rAutriche est inscrite dans les traités, non-seulement dans Tacte du Congrès de Vienne, msLis dans les traités existants entre les deux Cours; la question de la nationalité italienne est une question sentimentale, indéfinissable à son point de départ et sans limites calculables pour l'avenir. La situation tout entière se résume dans la différence qui existe entre la portée de Tune et de l'autre de ces questions.
L'impression sous laquelle je désire vous placer, par tout ce que je viens de vous dire, c'est qu'à l'égard de ce pays*ci et de la France, qui aujourd'hui est impuissante, vous êtes le maître des décisions à prendre dans la question italienne. Admettre le contraire, ce serait vous livrer à une illusion qui pourrait tourner au détriment de TAutriche. C'est ici que s'arrête mon rôle. Pour dépasser cette limite, il me faudrait conuaftre l'étendue des facultés du Gouvernement en &ce des éléments délétères au milieu desquels il se trouve placé. On risque que vous ne courrez pas, c'est de me voir évaluer sur une échelle trop basse les embarras d'un état de choses où l'action de l'autorité est paralysée par des forces qui peuvent tout pour le soutien du mal et qui sont impuissantes dans la direction du salut!