METTERNICH ET LE ROI DE BAVIÈRE
ENTRETIEN DE METTERNICH AVEC LE ROI MAXIMILIEN II DE BAVIERE A BRUXELLES, LE 29 JUILLET 1S50.
(Page 85.) 1959. Notes autographes du prince de Metternîch.
1888. Le Roi de Bavière est arrive, le 27 au soir, d*Aixr la-Ghapelle à Braxelles. Il passa la journée du 28 avec le Roi Léopold. Le 29 au matin, il me fit dire qu'il viendrait me voir dans le courant de la matinée.
Après quelques paroles affectueuses, le Roi en vint & Tobjet de sa visite.
c Que pensez-vous de la situation en Allemagne? » Tel fàt le point de départ de notre conversation. Je lui répondis : « Je ne puis répondre à la question que m'adresse Votre Majesté qu'en faisant des réserves. Je suis de ces hommes qui savent tirer une ligne entre les choses et les situations. Aujourdliui, je suis étranger aux affaires et ne veux plus m'en mêler, parce que je regarde comme une faute Timmixtion dans les affaires quand on est à l'écart. Le droit de l'homme versé dans les affaires, mais se tenant en dehors d'elles, se borne à une question de sentiment ; or, sur ce terrain-là je me reconnais le droit d'examiner librement les situations et de les juger en tenant compte du temps et en observant la modération voulue. Aussi je n'hésite pas à dire brièvement à Votre Majesté ce que je pense de la situation actuelle de TAllemagne.
« Tout bien examiné, TAliemagne est engagée aujourd'hui dans la même lutte que celle qui la déchire depuis des siècles. Le ferment qui s'appelait autrefois la Réforme s'appelle aujourd'hui la Révolution. La situation s'est améliorée, car elle est devenue plus nette. De la Réforme sont sorties deux Allemagnes. L'ancienne est restée sous la protection de l'Autriche ; à la tète de l'autre s'est placée une puissance qui est née de la Réforme. Cette puissance s'appelle la Prusse, et elle ne dément point son origine. Fille de la Réforme, elle cherche à
compléter sa force dans les luttes de Tépoque actuelle, en suivant les voies de la Révolution.
a L'Autriche, fidèle aux conditions de son existence, défend la Confédération d'États; la Prusse veut V État fédéral.
« L'Autriche est placée sur le terrain où les droits et tes devoirs se maintiennent en équilibre, et sur ce terrain elle ne recherche pour elle rien qu'elle ne reconnaisse également aux autres, dans les limites du droit; la Prusse veut s'arroger ce qu'elle ne peut obtenir qu'aux dépens d'autrui.
« De l'idée de VÉtat fédéral elle a passé à celle d'une Union, qui est plus modérée en apparence. Mais les dénominations ne changent rien au fond des choses.
« La lutte entre les Gouvernements allemands a lieu entre les défenseurs de la Confédération, formée selon les principes du droit des gens entre les princes souverains de l'Allemagne et les villes libres, et un corps étranger qu'on veut introduire dans cette Confédération, et au moyen duquel les membres souverains du corps fédéral, devenus membres de l'Union, seraient réduits à la condition de vassaux de la Prusse, ce qui placerait nécessairement tous les pays allemands, sauf l'Autriche, sous la domination prussienne, ou bien romprait du moins l'unité politique de l'Allemagne. »
Le Roi déclara qu'il était parfaitement d'accord avec moi, puis il ajouta :
a Aussi ne m'avez-vons pas vu hésiter un seul instant sur le parti à prendre ; je me suis allié à l'Autriche, je resterai debout ou je tomberai avec elle. Mais ce n'est là qu'une affirmation vaine. Quelle sera la fin de la lutte?
« — lia fin de la lutte, répliquai-je, est, comme celle de toutes les luttes, écrite dans le livre du destin ; or, vouloir lire dans ce livre» c'est se donner une peine inutile et paralyser ainsi sa propre force. Les Rois comme les autres hommes ne peuvent, dans les luttes inévitables, que se placer sur un terrain solide. C'est le droit seul qui fournit ce terrain ; les défenseurs de la Confédération n'en occupent point d'autre.
« Dites-vous du reste. Sire, que la lutte n'existe qu'en apparence entre la Confédération et V Union; elle est engagée en
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réalité entre la Révolution et les principes conservateurs^ S'il fiallait une preuve de cette vérité, on la trouverait dans le feit qu'à l'exception du parti rouge, qui pour le moment se tient en embuscade, les esprits dévoués à la Révolution se déclarent pour les plans de la Prusse , c'est-à-dire pour des plans qui, sans doute à rinsu du Roi, ébranleraient sérieusement les droits de sa couronne, et dont le succès n'aurait pour conséquence finale que l'absorption de la Prusse en une république allemande. Quant à l'idée de l'unité allemande sous un chef qui aurait à porter le sobriquet d'Empereur, on est fixé là-dessus par les aveux qui se sont fait entendre dans l'église de Saint-Paul. Le Roi Frédéric-Guillaume n'est pas tombé dans le piège que lui avait tendu la Convention allemande; mais il en est un autre qu'il n'a pas su éviter. Le piège est le même, seulement l'appât est différent*
« Ramenée à ses éléments les plus simples, la lutte dont l'Allemagne est aujourd'hui le théâtre se présente sous l'aspect suivant. La première de toutes les questions est celle-ci: Doit-il y avoir un corps politique allemand ou non? Si l'on résout cette question par l'affirmative, et elle l'est depuis l'année 1813, et la sanction officielle qu'elle a reçue ensuite au Congrès de Vienne, alors se pose cette autre question : Sous quelle forme le corps politique allemand doit- il exister? La forme de la Confédération est non -seulement la forme existante, mais encore la seule possible, parce qu'elle seule permet de réaliser l'unité politique en respectant les droits souverains des parties.
c Voilà la thèse que soutient l'Autriche, d'accord en cela avec ses fidèles confédérés. Sur quel terrain la Prusse est- elle placée avec les partisans de l'Union? Évidemment sur un terrain où elle ne peut se maintenir. La Prusse ne nie pas l'existence de la Confédération, mais elle veut faire entrer de force une Confédération dans celle qui existe. L'Union n*a et ne peut avoir d'autre valeur que celle d'un coin qu'on chasse dans un tronc; cette opération a un nom; cela s'appelle /atre sauter.
« On ne peut opposer qu'une seule force à cette œuvre de destruction, c'est celle de la cohésion des parties qui forment le
tronc. Si celui-ci est plus solide que le coin , c^est ce dernier qui se brisera. »
Le Roi déclara qu'il abondait tout à &it dans mon sens, mais il me demandait quel était le moyen de se maintenir dans la position qu'il reconnaissait comme étant la seule correcte.
«Je ne connais », répondis -je, «qu^une manière d'agir ; elle s'applique a la rie politique comme à la rie ordinaire : c'est ft de s'appuyer sur le droit et de suivre la direction qu*il « indique » . Dans le cas présent, le droit s^appelle la Confédération, et la direction à suivre est indiquée par la loi fédérale. La Prusse est sortie de la voie du droit, et elle prétend ne pa» agir contre l'idée qui préside à la Confédération. C'est à la Prusse à prouver quelle a raison, ce n'est pas à la Confédération à démontrer qu'elle est placée sur le terrain du droit. Je ne puis mieux exprimer mon sentiment sur la manière de bien fiaire comprendre la situation qu'en me servant de l'image suivante. Je me figure une table ronde à Francfort, autour de laquelle sont placés dix-sept sièges. Sur ces sièges sont assis les représentants des dix-sept voix qui formaient le petit conseil de l'ancienne assemblée fédérale. 11 peut y avoir des sièges qui restent vides sans que cela prive d'aucun droit ceux qui occupent les leurs.
a Ce n^est pas le principe fédéral, mais son application, qui a besoin d'une révision. M'appuyant sur le principe, je voudrais voir la révision finale ajournée à l'époque où tous les sièges seront occupés; jusque-là subsisterait, avec les voix présentes, un état de cboses provisoire. Si l'on procède ainsi, la question se confond avec celle-ci : les places vides peuvent-elles déposséder de leur droit les places occupées? Si elles ont ce pouvoir, il est inutile de parler; si elles ne l'ont pas, le droit reste entier, et il faudra qu'il triomphe dans une lutte engagée non pas entre Vienne et Berlin, mais entre Francfort et Erfurt. »
Ici le Roi me demanda comment j'entendais les réformes à introduire dans l'organisation fédérale.
R Dans le principe de l'organisation fédérale » , répondis-je, « il ne peut être question d'une réforme ; la Confédération ne