‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 2)Chapitre 41 sur 75 · LE RETOUR DE MBTTERNICH A VIENNE · texte numérisé non relu

LE RETOUR DE MBTTERNICH A VIENNE

(Page 96.)

1962. Metternicb li Scliwarzenberg (Lettre). Bruxelles, le S7 mars 1851. — 1963. Schwaraenberg à Metternicb (Lettre). Vienne, le 6 avril 1851.

i962. Je vous adresse aujourd'hui une question à laquelle je vous prie de répondre avec la même franchise que je mets à vous la poser.

Le temps passe, et avec lui s*écoule la vie des individus. Il y a entre les personnes et les événements des rapports étroits, éloignés ou imperceptibles; de là résultent des situations particulières. Une des plus singulières qu'on puisse voir, c'est la mienne ; je n'ai pas besoin d'insister pour vous le feire comprendre. C'est le sentiment exact de cette situation qui me détermine à vous écrire.

Dans le cours du mois de mai prochain, j'accomplirai ma soixante-dix-huitième année. Si c'est un tour de force d'avoir fourni cette longue carrière, abstraction faite de plus de cinquante ans passés dans la pratique des affaires, le besoin du repos est, pour l'homme qui a tant vécu, un des plus vi& parmi les sentiments auxquels il est encore accessible. Mais des circonstances extérieures influent également, dans une mesure plus ou moins large, sur la satisfaction de ce besoin ; une des principales, c'est la différence que présentent la situation d'un père de lamille et celle d'un individu libre de tout lien. Si je ne me trouvais pas dans la première de ces situations, je ne prendrais pas la plume aujourd'hui.

La question de savoir si mon éloignement de mes propriétés et mon séjour à l'étranger avec ma famille sont avantageux ou

584 RECUEIL DE DOCClfBNTS (]848-18â3). -^ APPENDICE.

préjudiciables pour moi, qui suis oblige de compter avec la dépréciation de notre papier-monnaie, n'a pas besoin d'être discutée. Ce n'est pourtant pas la raison qui me met la plume à la main.

Mon retour chez moi, — et je ne connais dans notre Empire d^autre chez moi que Vienne, — exige bien des arrangements qui ne me permettraient en aucun cas d'arriver avant les mois d'été. Pour prendre ou ne pas prendre une résolution pareille, il me manque aujourd'hui la première de toutes les bases, et je la cherche dans votre libre appréciation (dans une appréciation que je voudrais voir émaner du Trône lui-même) de la question suivante : «Mon retour dans l'Empire pourraitil créer quelque embarras au Gouvernement? *

Cette question, mon cher prince, veuillez la considérer, visà-vis de vous-même et de l'Empereur, non comme adressée par moi à des autorités amies, mais comme posée confidentiellement au Gouvernement, et, à ce titre, je vous prie d'y répondre avec une entière franchise.

Posi'Scriptum confidentiel. — J'éprouve le besoin d'ajouter à ma lettre ci-dessus quelques mots qui ont pour but de lui ôter le caractère d*une pièce officielle.

Vous me connaissez trop bien, moi et la nature de mon esprit, pour me croire capable de me livrer à des illusions. Je connais la situation où se trouve le monde, celle de notre Empire dans le monde, celle du Gouvernement dans l'Empire, et finalement celle où je me trouve moi-même vis-à-vis de ces différentes situations. Dans tous ces calculs et dans toutes ces évaluations, je suis placé sur le terrain de l'observateur prosaïque ; en général, du reste, mon esprit est insensible à U poésie quand il s^agit des affaires de ce monde, et il Ta toujours été dans le cours de ma carrière politique.

Ma situation est, en deux mots, la conséquence inévitable d'un long passé. Je n'ai jamais été en contradiction avec moimême. J'ai été le représentant « d'un ordre de choses » dans la sphère où il m'était donné de l'introduire. II répugnait à ma nature morale de dépasser la ligne de démarcation que je

LE ItETOUR DE METTERMfCH A VIENNE (1851). 53S

Yoyais entre la rectification et le renversement des bases de Tordre social. Je me suis retiré avant le bouleversement, parce que je ne pouvais ni Tempécber ni y prendre part; le 14 mars 1848 a prouvé que je ne me trompais pas sur ce qui, le 13, se cacbait derrière les demandes adressées au pouvoir suprême chargé de protéger Tordre social, derrière ce que les idéologues appelaient des réformes. Les réformateurs aveugles ont fêté le bouleversement de TEmpire en Tappelant par euphémisme la chuie de mon système! Le mot (qui n'est qu'un vain son) est devenu un talisman, et, comme tel, il n'a aucune valeur. Mais il a exercé une influence réelle sur ma situation personnelle, et la démarche que je fais aujourd'hui suffirait à vous prouver que je suis convaincu de cette vérité. Toutefois, n'exagérez pas plus l'importance de ce fiait que je ne Texagère moi-même.

J'ai dit dans mon autre lettre que, si j'étais seul au monde, c'est à-dire si je ne me devais pas à une famille, Tidée de retourner dans TEmpire ne saurait avoir de l'importance pour moi. Je suis de ces hommes qui savent tracer des lignes de démarcation dans leur vie; ma position après le bouleversement du mois de mars 1848 n'est pas en contradiction avec celle que j'ai su garder dans le cours de ma longue vie publique. A cet égard, les lieux de mon séjour ne présentent pas de différence, et si Ton pouvait en concevoir une, elle serait peut-être à Tavan« tage de la commodité morale qu'offre la vie à l'étranger. Mais il n'est pas question de cela entre vous et moi; cette considération m'est toute personnelle, dans ma double situation d'homme et de père de famille. Je tiens compte de cette dernière, ainsi que le prouve la question que je vous adresse. Je vous prie d'y répondre selon votre devoir et votre conscience.

Mon retour prêtera matière à des bavardages derrière les* quels il n'y aura rien, comme il en est de tous les bavardages du monde; mais pourra-t-il en résulter des ennuis pour le Gouvernement? Voilà le fond de la question que je vous adresse dans toute sa simplicité. Ce n'est qu'après avoir reçu votre réponse que je me prononcerai; encore ne le ferai-je pas sans tenir compte de la situation générale.

Entre le moment actuel et la fin du prochain mois de mai, des situations très-importantes se dessineront mieux. Avant le milieu ou la fin de Tétë, je ne pourrais guère songer à un de* placement. Entre ce moment-là et aujourd'hui il pourra se produire maint événement susceptible d'éclaircir les situations.

Schwaraenberg li Metteroicli (Lettre). Vienne, le 6 ayrit 1851.

i963. Prince, il m'a fallu attendre le retour de l'Empereur pour répondre aux lettres que Votre Altesse m*a bit Thonneur de m'écrire le 27 mars, et qui me sont parvenues par Tentremise du comte de Kuefstein.

Sa Majesté est arrivée ici avant-hier; je lui ai remis immédiatement les lettres en question, et Elle m'a donné Tordre de foire à Votre Altesse la réponse suivante :

L'Empereur éprouve pour Votre Altesse ces sentiments de haute considération et de reconnaissance que tout véritable Autrichien a pour l'homme qui, par son action, a honoré et servi la Maison Impériale pendant ,une longue suite d'années et dans les moments les plus difficiles. Il sera très-heureux de revoir Votre Altesse à Vienne et de pouvoir lui réitérer personnellement l'expression de ces sentiments.

Le retour de Votre Altesse dans la capitale de l'Empire donnera lieu à bien des bavardages, cela est incontestable; le parti du mouvement rattachera cette circonstance à bien des mesures qui devront être prises successivement, cela est tout aussi certain; mais dans tout cela l'Empereur ne voit aucune raison de s'opposer à une chose juste par elle-même et désirée par vous.

En m'acquittant de ma mission d'une manière qui répondra, je l'espère, aux vœux de Votre Altesse, je vous prie d'agréer la nouvelle assurance du respect et de l'attachement avec lesquels j'ai l'honneur d'être le très-dévoué serviteur de Votre Altesse.

SCHWABZENBERG, fit. p.

Vu et entièrement approuvé :

François-Joseph, m. p.

LE RETOUR DE METTERNICH A VIENHE (l85l). 537

Post'Scriptum confideniieL — J'ai Thonneur d'envoyer cijoint à Votre Altesse une réponse à votre lettre du 27 mars, réponse qui a passé sous les yeux de FEmpereur, et que Sa Majesté, ainsi que vous pouvez le voir, a pleinement approuvée.

Ce que les ministres disent du retour projeté de Votre Altesse n'a plus lieu d'être pris en considération après que Sa Majesté a parlé; cependant, je suis heureux de pouvoir TOUS affirmer qu'ils n'ont pas, eux non plus, soulevé la moindre objection.

Les vœux de Votre Altesse doivent être parvenus par une autre voie à la connaissance de quelques personnes, car j'ai été interrogé à ce sujet, et j'ai appris avec étonnement que ce sont précisément ceux qui se posent en réactionnaires et en Trais conservateurs, ceux qui détestent le plus cordialement le ministère, qui élèvent des objections et produisent des arguments contre le retour de Votre Altesse à Vienne. Habitué à rechercher les causes de phénomènes anormaux, je n'ai pu, cette fois encore, trouver chez ces ardents patriotes d'autres et de meilleurs motife que ceux qui malheureusement déterminent en général les opinions et les actions des hommes, c'est-à-dire l'intérêt personnel et la vanité. Ce n'est plus un mystère pour personne que des mesures sensées et pratiques se préparent et que bien des édifices élevés sous la pression des circonstances doivent être reconstruits en partie. Or, beaucoup de ces messieurs appréhendent (et vont jusqu'à le dire) que ces transformations ne soient attribuées aux conseils de Votre Altesse, et qu'il n'en résulte pour le Gouvernement de grands embarras. D'où vient cette tendre sollicitude pour un Gouvernement qui, aux yeux de ce parti, est révolutionnaire avec des tendances firanc-maçonniques? D'où vient ce respect subit pour une prétendue opinion publique dont jusqu'à présent on n'admettait pas l'existence? Voici comment cela s'explique. Ces messieurs, qui se considèrent comme les chefo du parti de la restauration, veulent autant que possible garder pour eux seuls la gloire d'avoir amené le Gouvernement à se rapprocher de leurs principes, et ils espèrent en même temps avoir ainsi entre leurs mains, et l'Empereur, et le GouTerne-

ment. Us semblent aussi craindre fort de ne pas trouver dans Votre Altesse un appui pour soutenir leurs attaques passionnées et violentes contre le ministère, et de perdre ainsi une autorité qu'ils sont habitués à revendiquer souvent de loin. Dans tous les cas, il serait singulier que, dans la circonstance présente, il ne vint des objections que du côté de ceux qui se targuent à tout propos de leurs tendances antirévolutionnaires. Que Votre Altesse daigne agréer l'assurance renouvelée de mon profond respect.

SCHWARZENBEBG, Itt. p.

SUR LES TRAITS PRINCIPA17X DES MESURES ARRÊTÉES PAR SA MAJESTÉ LE 31 DÉCEMBRE 1851.

(Page iM.) 1964. Mémoire de MeCtemicb. Vienne, le S janvier 185S *.

i964. Partant du point de vue des principes et du point de vue historique, je prends la liberté de retracer en quelques mots la situation actuelle.

Les vérités suivantes sont incontestables pour moi :

1. Le grand corps politique qui porte le nom d*« Empire d^Autriche » s'est formé sur le terrain historique d'une manière qui n'a pas de précédent dans Thistoire.

Si, relativement à la forme de gouvernement de chaque

* Les traits pnncipauz des réformes à introduire dans les pays de la cou* ronne de TEmpire d'Autriche sont issus des délibérations d'une commission instituée par Sa Majesté l'Empereur à TeFFet de reviser la Constitution. Ces traits ont reçu la sanction impériale par une lettre autographe de l'Empereur datée du 31 décembre 1851 , et ont été portés à la connaissaaoe du public le i^i" janvier i85S. Comme le lecteur le sait par le Journal de la princesse Mélanie, le baron de Kiibeck, qui présidait la commission, avait com* muniqaé les projets de réformes à exécuter au prince de Mettemich, qui profita de cette occasion pour réunir dans le mémoire ci-dessus les vues qu'il avait à cet égard et qui concordaient dans les points essentiels avec les propositions de la commission. Vu la date à laquelle les réformes ont été promulguées, on ne pent attacher à ce document qu'une valeur rétrospective.

{Note de ^Éditeur,)

Page 1