DERNIERS JOURS ET MORT DE MBTTERNICH
luttes obscures et stériles, de sombres pressentiments, et, ce qui était plus cruel que tout le reste, la conviction de rîmpossibilité de continuer à suivre les anciens errements aussi bien que de les abandonner tout à coup. Lorsque, le 1* mars 18^, il m*envoya à Milan, il me dit : « Tout le monde veut qu'on fasse quelque chose. Mais la maison est trop vieille et trop dégradée pour qu'il soit possible de pratiquer des fenêtres et des portes dans les murs. Il faudrait bâtir à neuf. Ce ne sont pas les idées qui me manquent pour cela, mais c'est la puissance et le temps. »
N'attendant rien de l'avenir, mais ne repoussant pas toute espérance, il ne songea plus qu'à dérober nos infirmités et nos feiblesses aux regards de l'étranger.
C'est ainsi que la révolution de Mars l'atteignit sans le surprendre.
J'ai résumé dans ce qui précède ce qu'il m'a souvent dit autrefois de son passé, mais particulièrement ce qu'il m'a dit à Richmond, peu de temps après sa retraite. C'est ainsi qu'il s'est peint lui-même. Ce n'est pas moi qui ai fait ce tableau, c'est lui. Il jugeait ses adversaires et ses ennemis avec une impartialité et une douceur vraiment remarquables. Pas une plainte, pas un reproche, pas une accusation, pas la moindre trace d'amertume ou de ressentiment, car ces sentiments étaient étrangers à son grand cœur. On peut dire de lui comme du grand cardinal Alexandre Famèse : NuUas unquam ultus inimicorum injurias.
Le 15 mai, il célébra le quatre-vingt-sixième anniversaire de sa naissance. A table il fut gai et parla beaucoup, mais nous fûmes péniblement frappés du changement qui s'était opéré dans sa personne.
Le 25 au soir, je devais partir pour Naples. Je passai encore toute la matinée auprès de lui. Nous fîmes une petite promenade dans fe jardin ; il s'appuyait sur mon bras. Je fus surpris de trouver le fardeau si léger. Puis je le suivis dans son cabinet. La conversation fut vive et animée. Quand je le quittai, il me dit à plusieurs reprises et avec force : «J'ai été un rocher de Tordre. » J'avais déjà fermé la porte lorsque je
DERNIERS JOURS ET MORT DE METTERNICH (l
la rouvris doucement pour contempler encore un grand homme d*État. Il était là, assis à son bureau, la la main, le regard pensif et perdu dans Tespace, droil fier, majestueux, tel que je Tayais tu si souvent autri chancellerie d'État dans tout Tëclat de la puissance ombre qui précède la mort et que j*avais cru remarqi les derniers jours, avait disparu de son visage. Un i soleil éclairait la pièce, et le reflet de la lumière tran ses nobles traits. Au bout de quelques instants il m^ sous la porte, attacha sur moi un long regard empreii profonde bienveillance, puis il se détourna en disant ; voix : « Un rocher de Tordre. »
Quelques semaines plus tard je recevais à Gastellai nouvelle de sa mort. Bientôt après mon départ le conti i s'était fait sentir. L'agitation, la tension d^esprit contim désir de travailler encore dans ses derniers jours } patrie, la douleur que lui avaient causée les malbi débuts de la campagne, avaient épuisé le reste de ses I Le 10 juin, il se fit encore promener au jardin dans uni roulante. Son ami de jeunesse, l'ancien ambassadeur 1 dres, le prince Paul Esterhazy, marchait à côté de lui. demain matin, pendant qu'il s'habillait, il eut une coui I cope. Le docteur Jaeger, qui le soignait depuis de 1 : années, le fit mettre au lit. Les membres de la famille i nant à Vienne ; ses filles, la princesse Herminie, la c< i Mélanie Zichy et le mari de celle-ci ; sa petite-fille et sa I princesse Pauline de Mettemich, son plus jeune fils L( I auxquels se joignirent quelques vieux amis, l'ancien pr i de la Diète le comte de Mûnch, le prince Paul Esterl • baron Josika, autrefois chancelier de Cour en Transj ' M. de Pilât et le comte de Rechberg, nouvellement i
sacrements; ne pouvant déjà plus parler, il bénit les siens d*an geste qui s'adressait sans doute à ses fils Richard et Paul, qui étaient sur le théâtre de la guerre, et s'éteignit doucement et sans agonie, le 11 juin 1859, yers midi.