POLITIQUE DE LA PRUSSE
marche d'une puissance aussi singulièrement placée. Les effets n'ont point tardé à suivre la cause, et le Cabinet de Pétersbourg, avec le cortège immense des flatteurs de sa puissance réelle ou imaginaire, s'est rangé dans sa conduite du côté des politiques libéraux. Dès lors, l'Autriche s'est vue en butte h l'animadversion russe et aux écarts d'une irritation d'autant plus forte que, portant entièrement à Eaux, elle ne trouve jamai» matière à se justifier.
La Prusse, — c'est-à-dire le Cabinet, — nous est restée fidèle. Celui-ci n'a succombé ni à la séduction libérale ni à celle de la politique russe; l'orage a passé près de lui; il a même grondé dans le Royaume, mais ni la pensée du Roi ni celle de son ministre ne se sont courbées sous Terreur plus ou moins générale. Je crois, mon prince, que le fait lui-même renferme un gage, qui n'est pas à mépriser, de la force de conscience du Cabinet de Berlin. Dans tous les temps, il nous est venu de ce Cabinet des avertissements pleins de confiance sur les menées que je viens de caractériser. La franchise provoque la franchise ; aussi n'avons-nous pas cru devoir lui cacher de notre côté l'existence de certaines impressions fâcheuses sur la solidité de sa propre marche politique. Vous trouverez ci-joint la copie d'une nouvelle dépêche que M. de Bernstorff vient d'adresser à ce sujet à M. le ministre de Prusse près la Cour impériale *. Vous y verrez les assurances les plus positives de la non-existence d'engagements secrets avec la Russie, et je crois parfaitement à leur sincérité.
Je vous ai déjà fkit part, mon prince, de notre opinion sur le compte de M. de Biîlow. Cet agent appartient à la
* Voici un extrait de cette dépêche: ■ Quant aux bruits d'une double alliance, qui 6e serait formée d*un côté entre TAutriche et la Suède et de Tautre entre la Prusse et la Russie, nous en trouyons la première trace dans Totre dépêche. Nous n'en saurions concevoir aucune inquiétude pour ce qui nous regarde. Lorsqu'on n*a rien h dissimuler, on craint peii les fausses suppositions, et je pense que nous nous mouvons trop librement pour que Ton puisse longtemps nous soupçonner de nous être liés par des engagements secrets. Nous n'avons pas l'ambition qu'on nous prête, mais nous avons celle de conserver une position franche, indépendante, et hautement avouée dans tous ses rapports. » {Note de C Éditeur,).
faction, et il y tient par un lien puissant , par sa femme. Mais la marche de son propre esprit le lancerait également dans les voies d'une politique remuante et ambitieuse. Il est fiàcheux qu'il se trouve être le représentant de sa Cour à Londres; car tout me prouve que son Cabinet ne sait pas toujours apprécier les couleurs que M. de Bùlow prête à la marche du Cabinet britannique. Nous en trouvons des preuves journalières dans les rapports de M. le comte de Trauttmansdorff.
Le moment actuel est riche en erreurs de tous les genres. Tous les éléments sont en mouvement; les équilibres sont rompus ; ils cherchent à se rétablir. Des systèmes ont croulé, et les vérités se montrent à nu.
Dans des moments pareils^ les esprits ont de la peine à se rasseoir; pour cela il faudrait du temps, et c'est là précisément ce qui nous manque ordinairement dans une ère où tout se fait à la hâte. Si quelque part on est à même de remployer utilement, c'est sans contredit chez nous; notre pays est tranquille, et l'esprit public est porté à soutenir le Gouvernement. En ceci la différence entre notre position et celle de la Cour de Prusse est grande. Dans ce Royaume aussi, l'esprit public est favorable au Gouvernement; mais il suit dans des nuances essentielles une direction différente de celle du Cabinet. Ce n'est pas que les défaites russes n'aient beaucoup calmé Jes espérances exaltées de la fection ultra -prussienne; mais, par contre, ces défaites placent le Roi dans une situation personnellement pénible. En vous disant cependant, mon prince, que telle est la situation des choses en Prusse, je ne crains pas d'ajouter que les embarras ne dépassent pas encore cette limite. Le Cabinet est plein d'inquiétudes sur l'avenir et sur une force des choses qui pourrait amener certains extrêmes qu'il redoute franchement. Il craint enfin de voir les complications grossir à un tel point qu'il pourrait se voir forcé d'opter entre les partis à prendre ; il n'en a donc pas encore pris.
Telle est notre intime conviction, et je n'hésite pas à la porter à la connaissance du Cabinet de Sa Majesté Britannique.