‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 106 sur 123 · SUSPENSION DES OPÉRATIONS MILITAIRES · texte numérisé non relu

SUSPENSION DES OPÉRATIONS MILITAIRES

910. MeUernidi k Esterhazy, à Londres (E.D.), Vienne, le 18 décembre 1828.

9i0. ...Les opérations de gueiTe paraissent suspendues de part et d'autre dans le moment actuel. La saison particulièrement rigoureuse permet même de mettre en doute si des opérations actives pourraient être possibles. Vous vous convaincrez que les nouvelles militaires à Gonstantinople sont singulièrement maigres; excepté deux affaires sérieuses, Tune devant Schumla et l'autre près de Bazartschick , dans lesquelles les Russes ont essuyé des pertes notables, il paraît que rien n'est arrivé dans le courant du mois de novembre. Les Turcs continuent, au reste, à parler d'une campagne d'hiver.

Une nouvelle et pénible complication vient de se présenter pour les puissances commerçantes par suite des armements en course de la part des Grecs. Plusieurs vaisseaux marchands, parmi lesquels quatre autrichiens, ont déjà été conduits à Égine et placés sous jugement. Il paratt, d'après nos informations les plus récentes , qu'ils n'échapperont pas à la condamnation.

Il y a dans le fait un abus d'autorité auquel nous ne saurions nous soumettre. Mais il y a bien plus encore. D'après la dernière déclaration trilatérale, la Morée et les lies se trouvent placées sous la protection provisoire des puissances. Nous ne sommes pas en guerre avec elles ; de quel droit des lettres de marque pourraient-elles être concédées par un pays qui lui-même n'a encore aucune existence politique avouée? et ensuite, quelle validité pourraient avoir à nos yeux des jugements et des déclarations de bonne prise? Parmi les na* vires capturés sous notre pavillon et de propriété autri-

ftSt KECUEIL DE DOCUMENTS (18SS-18S9).

chienne, il s'en trouve un dont la cargaison est de propriété jprançaise. Nous devons supposer que les Cours de Londres et de Paris ne tarderont pas à mettre un frein à ce renouvellement de brigandages et de déprédations. Vous êtes spécialement chargé, mon prince, de réclamer à cet effet Fappui du Gouvernement britannique ; nous avons la confiance la mieux fondée qu'il ne le refusera pas.

EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ECRITES PAR METTERNICH ÂC PRIRGE VICTOR ET A LA COMTESSE MOLLT DE ZICHT, DC i*^ JANVIER AU 5 JUIN 1829.

9li. Le jour du nouvel an. — L'ancienne Borne et la Borne moderoe. — Tout n*e8t réuni nulle part. — 012. Naissance d*un fils. — Attaque d'apoplexie de La Ferronnays. — 913. Le comte de LUuow. — Les salons et Ips ateliers de Borne. — Le duc Torlonia. — Fâcheux état de santé de la princesse Antoinette. — 914. Sa mort. — 915. Autres détails sur ce sujet.

— Mort d* Adam Millier. — La comtesse de TaafTe. — 916. A la comtesse MoUy de Zichy, relativement à ce triste événement de famille. — 917. La princesse Léontine et le petit Bichard. — 918. Sympathie générale. — 919. Bigoureux hiver. — Fin prochaine des affaires d'Orient, mais non de celles d'Occident. — 920. Testament politique de Metternicb. — 921. Betour sur la princesse Antoinette. — 922. Mort de Léon XII. — Un autographe de Louis XVI. — 923. Conclave. — Mort de la femme de Pilât. — Autographe de l'archiduchesse Béatrix. — Qui sera Pape? — 92^. La première sortie dans le jardin. — 925. Bruiu relatif i l'élection du cardinal Fcsch comme Pape. — Bals à Vienne. — 926. Le prince Victor à Naples. — Portrait de la princesse Antoinette. — Le programme des quadrilles chez la duchesse de Berry. — 927. Le climat de Maples. — Madame Pasta. — Projets incertains pour l'été. — 928. Lettre de l'Empereur François au Pape. — Absence de nouvelles politiques. — Simon k Vienne. — Bobert Gordon est envoyé k Gonstantinople k la place de Stratford-Canning. — 929. Béouvertnre des salons de Mettemich. — Grands diners diplomatiques en l'honneur de Pie VIII. — Félix deSckwarzenberg désigné in petto pour suivre l'Empereur de Bussie à l'armée.

— 930. Sur la mauvaise santé du prince Victor. — Tremblement de terre en Espagne et inondations en Prusse. •— Suspension des opérations mili*

taires dans les Principautés danubiennes. ^ 931. Opinion du docteur Jaeger sur la santé du prince Victor. — 93t. Les Mémoires de Bourrienne. — 933. Excursion à Marchegg. •— Parallèle entre Rome, Naples et Florence.

Metternich à son fils Victor. Vienne, le i" janvier 1829.

91 i. Je saisis ce jour, mon cher Victor, pour vous répéter ce que vous savez; si quelqu'un forme des vœux ardents pour votre bonheur, c'est certainement votre père.

J'ai reçu il y a deux jours votre dernière lettre ; elle m'a prouvé que vous n'étiez pas parfaitement bien disposé pour Rome. Léontine, qui a reçu la même impression par suite de la lettre que vous lui avez écrite , prétend qu'il vous faut toujours quelque temps pour vous plaire dans de nouveaux endroits.

Je suis loin de partager toutes vos impressions, car nos points de départ diffèrent. Rome est la ville des souvenirs, et elle offre à l'observateur le coup d'oeil de trois époques fort distinctes. Pleine de monuments des temps anciens, elle retrace l'image de ce qui n'est plus et cependant vivra éternellement dans les fastes de l'histoire. Non moins riche en monuments du moyen âge, elle rappelle ce qui également n'existe plus. Le présent, enfin, y exerce ses droits. Ce présent n'est ici ni le premier ni le second passé; il est la réalité; demain il sera également enseveli dans la nuit des temps.

Au point de vue matériel ou moral, les deux époques ne doivent point être confondues.

La Rome antique n'est pas la nouvelle, car elle ne pourrait Tétre; rien dans le monde matériel ne dure. Un peu plus ou un peu moins dégarnis de leur mousse, les monuments restent les mêmes; restaurés, ils perdent. Le feu Pape s'occupait de la belle idée de faire déblayer le Forum et d'en chasser les vaches et autres bétes à cornes. C'est tout ce qui jamais devra être fait, et ce qui certainement se fera un jour. S'agit-il de réflexions morales? il y en a une seule à faire, et elle est catégorique : les anciens Romains ne vivent plus ; les habitants de la Rome nouvelle ne sont pas des Romains, et ne le de-

viendront plus jamais. Que tous les songe-creux du monde s'attachent à Fentreprise, ils y échoueront. Aussi ne 6iut-il pas aller à Rome pour ses habitants, mais il fout s'y attacher à ce que ceux qui ne sont plus ont légué à la méditation de ceux qui se croient si grands et' si savants parce qu'ils vivent dans^ le siècle des phrases.

En un mot, il Éaut savoir ce que Ton cherche et ne point chercher lout, car tout ne se trouve nulle part. Veut-on le tableau du monde en 1829? il feut s'établir à Paris, à Philadelphie ou à Bogota, y eut-on de la vie industrielle? il faut aller dans la Cité de Londres , dans> les passages de TOpéra et sur les boulevards de Paris, à Birmingham ou à Lyon. Veuton des neiges? il faut les chercher au soixante- deuxième degré.

Je vois que vous n'avez pas encore visité le Musée du Vatican, et je vous en loue, car il y foit, malgré ce qu'on peut en dire, très-désagréable au mois de janvier. Je suis surpris de ne pas vous avoir recommandé la température de Saint- Pierre, et vous avez eu raison de la découvrir. Je partage votre opinion sur ce bâtiment. L'intérieur en est bien plus remarquable que l'extérieur, et l'intérieur est, à mon avis, bien plus celui d'un monument profane que celui d'une église. Je ne trouve pas que cette église inspire de la dévotion. Un véritable malheur pour les arrivants à Rome, c'est celui de tout connaître par de bonnes et de mauvaises copies. Si ce n'était pour ne pas se tromper de rues, je crois qu'on n'aurait guère besoin d'un guide dans Rome.

8 janvier.

912. Je profite de la poste de ce jour pour vous annoncer que vous avez un frère. Antoinette est accouchée hier, à quatre heures de l'après-midi, d'un gros garçon, très-sain, et bien constitué. Il recevra aujourd'hui les noms de Richard-Glément- Joseph-Lothaire. C'est mon frère qui lui servira de parrain,

comme il vous a tous tenus sur les fonts de baptême La

mère et l'enfant se portent tout à fait bien.

J*ai voulu être le premier, mon cher Victor, à vous annoncer Tëvénement.

Je viens de recevoir de Paris la nouvelle que M. de La Ferronnays a été frappé d'une attaque d'apoplexie le l*' de Tan^ et dans le cabinet même du Roi; il parait paralysé d'un côté ; cela équivaut plus ou moins à la perte d'un homme. Il avait déjà, quelques jours auparavant, senti des symptômes précurseurs; le médecin voulait le saigner, il s'y est refusé. Voilà ce que vaut la résistance dans certains cas dont la Faculté est bien plus juge que le malade. Je regarde l'événement comme un grand malheur.

16 janvier.

9i5. Votre lettre du 3 janvier m'est arrivée par le dernier courrier, et elle m'a ftiit plaisir, parce qu'elle me prouve que votre état de santé se ressent de l'influence du climat de Rome.

Je suis charmé de la considération dont y jouit l'ambassadeur. Le comte de Lûtzow est un fort brave homme; son cœur est droit comme son esprit et comme son caractère. J'étais convaincu qu'il réussirait à Rome, et c'est pour cela qu'il y est. Plus vous apprendrez à le connaître, et plus vous lui trouverez de qualités. Cet homme, tout gros et trapu qu'il soit, est un des meilleurs esprits que je connaisse. Il a été dans les années 1808, 1809, 1810 et 1811, l'Espagne royaliste tout entière. Les services qu'il a rendus sont innombrables, et ils tiendraient du miracle, si dans les œuvres des bons esprits il y avait du miracle.

Je suis charmé que vous vous soyez raisonnablement lancé dans le monde. Les salons de Rome valent mieux que les rues; au moins n'y rencontre-t-on pas de bœufs sauvages.

Je vous recommande les ateliers, qui sont bien autre chose que les salons. Est-ce dans la nouvelle maison Torlonia que le plus triste de tous les ducs vous a donné à dîner? Gomme elle est belle, cette maison! Elle pourrait, si elle m'appartenait, me consoler de beaucoup, excepté d'être Torlonia lui-même. Vous

savez que jamais il ne couche dans cette maison , de peur d^y mourir. Une sorcière lui en a dit quelque chose.

Vous n^aurez une idée véritable des trésors de Rome que quand vous aurez vu le Vatican. Antoinette en est aujourd'hui au dixième jour après ses couches, et elle devrait ainsi en avoir fini. Tel n'est cependant pas le cas; elle a^ Dieu sait conuneut, pris froid et, par suite, de la fièvre; j'espère que cela se passera incessamment.

17 janvier.

914. La plus terrible catastrophe vient de fondre sur moi. Antoinette est morte ce matin à huit heures» le dixième jour après ses couches. Ce que Dieu a donné, il peut le reprendre, et rhomme doit baisser la tête et ne pas raisonner. Ma confiance est eu lui, et j'adore ses immuables décrets. Ma vie est finie, et ce qu'il m'en reste appartient à mes en&nts. Cette idée me soutient, et elle me donne le courage de vivre.

J'admets que l'idée pourrait vous venir de me rejoindre. Je vous le défends absolument. La saison n'est pas propice, et je vis -bien plus tranquille en vous sachant sous l'influence d'un climat plus modéré que le nôtre; ainsi, mon ami, vous ne vous déplacerez sous aucun prétexte.

La cause de la mort de ma pauvre Antoinette est une miliaire, probablement rentrée, — maladie qui ne pardonne pas. J'ai tremblé pour elle depuis le cinquième jour où cette miliaire s'était montrée. Elle n'a manqué ni de soins ni de forces, mais rien n'a pu vaincre le mal. Elle est morte comme devraient mourir tous ceux qui croient et espèrent en Dieu.

Je viens de faire tout ce qu'il m'est possible d'efforts pour vous écrire ces lignes. Je ne saurais aller au delà.

Je vous embrasse et vous souhaite tous les bonheurs que je n'ai pas.

21 janvier.

9i5. Je puis aujourd'hui, mon cher Victor^ entrer avec vous dans plus de détails que je ne m'en suis senti la force quand je vous ai expédié la dernière estafette. Le coup qui a abtmé ma vie était encore trop récent ; j'en étais abasourdi ; mon âme^ quelque brisée qu'elle soit, a cependant regagné le ressort nécessaire pour pouvoir vous dire ce qui s'est passé.

La pauvre défunte est accouchée heureusement le 7 janvier. Son calcul s'est .trouvé faux; l'enfant est absolument à terme, et elle s'était donc trompée d'un mois. Toujours décidée à nourrir elle-même, il s'agissait de voir si la nature serait d'accord avec le vœu d'une mère. Elle lefiit, et l'allaitement allait à merveille. Une légère fièvre de lait s'était présentée le troisième jour. Elle a passé le quatrième. Le même jour, je lui trouvai le pouls de nouveau agité vers dix heures du soir. Le lendemain, des traces légères de miliaire se montraient. Après celte découverte, je savais que le danger était imminent. Cette terrible maladie pour les femmes en couches, dont on ignore l'origine, et contre laquelle le cours des siècles n'a point encore fait découvrir le véritable remède, m'était malheureusement trop connue, et vous savez que je n'appartiens pas à ceux qui vivent d'illusions.

Aucun symptôme alarmant ne vint cependant se présenter à la suite de cette éruption. Les choses continuèrent leur marche normale. Le neuvième jour, tous les embarras semblaient levés. La mère et l'enfant se poilaient à merveille, et on parlait du onzième jour pour faire lever la première. A dix heures et demie du soir je quittai Antoinette, qui avait sommeil. Elle dormit sans interruption jusqu'à deux heures, où on lui apporta l'enfant. Elle était dans un état de santé parfait et se rendormit. A quatre heures, elle fut réveillée en sursaut par un frisson, qui fut immédiatement suivi d'une fièvre ardente. Elle m'envoya chercher, et je fis appeler le médecin. Dans le courant de la journée, la fièvre, qui ressemblait à ces

fièvres éphémères que les femmes en couches prennent si Saci— lement à la suite de quelque inadvertance, diminua au point de faire admettre comme probable aux médecins qu'elle trou— verait son terme au bout de vingt-quatre heures. Le soir, il n'y eut pas de redoublement. Les médecins revinrent à minuit; elle était parfaitement calme. Peu après, elle eut des coutuIsions; à quatre heures, Tesprit s'égara; à huit heures, elle était morte, sans avoir recouvré un seul moment Tusage de ses 2»ens. La dissection a démontré que la miliaire avait envahi tous les organes. Telle est la déplorable fin de Tétre que j'avais cru destiné à servir, bien après que je ne serai plus, d'amie et de mère à mes enfants. Personne mieux que vous ne sait quel est le sentiment qui m'a fait contracter un second mariage. Le besoin de ne pas être seul avait agi sur moi avec toute sa puissance. Dieu en a décidé autrement, et je me soumets à ses décrets.

C'est dans les moments de grandes infortunes que se prononcent les sentiments publics. Je ne crois pas que depuis longtemps, — de mon su, pas depuis la grave maladie de l'Empereur, — un événement ait causé une sensation générale pareille à celle de la mort de cette jeune martyre. On la savait bien portante le neuvième jour. Le dixième, à huit heures du matin, la ville apprit sa mort. Mes gens de service ont été assaillis partout; la foule s'est jetée devant l'hôtel; lors de sou exposition, il a fallu faire arriver la garde pour empêcher le monde de s'écraser. A l'enterrement, la foule encombrait tellement le court trajet de la Chancellerie à l'église Saint- Michel, que le convoi n*a presque point pu se &iire jour. Il y a eu des accidents à l'église, dont les autels ont été envahis. Toute la foule pleurait. Ce sentiment ne me console pas de ma douleur, qui vivra autant que moi.

L'Empereur, qui certes est le meilleur ami de ma vie, a voulu que je vinsse m'établir au Palais. Je l'ai refusé. Il fallait bien un jour ou l'autre rentrer dans la maison de deuil ; il a dès lors mieux valu ne pas la quitter.

Vos sœurs se sont conduites et se conduisent comme des anges. J'ai été un moment très-inquiet de Léontine. Elle va

bien, car la douleur ne tue pas. Mais il y a eu d*autre$ catastrophes.

Adam Miiller apprend cette mort par Klinkowstrœm, qui voulait le préparer seulement à la nouvelle. Il lève les yeux au ciel et dit d'un ton solennel : « C'est à présent seulement que je connais la destinée de Thomme » , et tombe frappé d'un coup d'apoplexie foudroyante.

La jolie et si bonne comtesse de Taaffe, dans le moment où elle a appris la nouvelle que Tune des personnes auxquelles elle portait le plus d'amitié était perdue, a éprouvé des convulsions à la suite desquelles elle est accouchée cinq semaines avant terme. Elle est fort dangereusement malade. Je prie Dieu qu'il la conserve ! C'est assez d'une victime !

Après ce récit de mort et de deuil, que pourrais-je encore vous dire? Vous êtes l'ami de mon existence, vous devez ainsi partager avec moi ma trop juste douleur! Que Dieu vous conserve, vous et mes autres enfants, et il m'aidera ainsi à traîner ma pénible existence jusqu'aux homes qu^il voudra y mettre.

Adieu , mon cher Victor.

Mettemich à la comtesse Molly de Zîcliy . Vienne , le 23 janyier.

816. Si je ne vous ai pas écrit depuis Taffreux malheur qui m'a rejeté dans la plus complète solitude, c'est que je ne m'en suis point senti la force. Que pouvais-je vous dire que le simple fait ne vous eût déjà appris? Sûr de la part sincère que vous et les vôtres prendriez à mon sort, ce n'est pas à vous que je me suis senti le besoin de parler.

Il en aura été pour vous, ma chère Molly, comme pour tout le public; vous aurez appris la mort avant d'avoir rien su du danger. C'est le cinquième jour que cette terrible miliaire s'est déclarée. Depuis ce jour, et bien que pas un seul symptôme n'ait été alarmant, j'avais la mort dans l'àme. Je connaissais le danger d'un mal qui n'exerce jamais davantage ses ravages que quand il se présente sous des formes bénignes. Véritable fléau de Fhumanité, cettte maladie, que personne

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encore ne sait traiter et par conséquent que Ton ne peut pas guérir, fait, proportion gardée de la quantité d'individus qu'elle envahit, plus de victimes que la peste! Moi et les médecins étions seuls dans le secret d'un avenir si incertain et que la plus terrible solution n'a pas tardé de fixer.

Ce que Dieu a donné, il peut le reprendre; l'homme ne doit pas s'élever contre ses immuables décrets ; aussi suis-je soumis, en adorant la main qui m'a si sensiblement frappé.

Mais je sens bien profondément mon malheur. Il est peu d'individus qui se sentent davantage le besoin d'un intérieur doux, sans orage ni autres soucis que ceux qui s'interposent toujours ici-bas entre la vie et le bonheur absolu. Rien ne me manquait; j'ai donc tout perdu, car tout me manque pour le reste de mes jours.

Si j'éprouve une consolation, c'est celle de la part si active et si franche que véritablement le public prend à mon malheur. Il n'est pas une classe qui n'en fournisse des preuves. Ce n'est pas à moi que je pense, en me livrant à ce sentiment. J'y trouve le charme d'un hommage rendu à la défunte. L'autre monde se peuple toujours davantage d'êtres auxquels se liaient toutes mes affections,

J*irai y prendre également ma place, et je me détacherai de cette vie avec moins de regrets.

Vous avez écrit hier à Mercy. Il m'a parlé de votre lettre; il n'a pas voulu me la montrer, elle est certainement digne de votre cœur.

Mettemiclk k son fils Victor. Vienne, le 30 janTÎer.

9i7. Quinze jours se sont écoulés aujourd'hui, depuis que le malheur est venu fondre sur moi. En consultant mes sensations, je ne sais si ce laps de temps a embrassé quinze minutes ou quinze années. Le Ciel m'a doué d'une force de résistance aux choses de ce monde, qui certes est la seule qu'il me soit possible d'opposer à ma douleur. Vous savez également que les deux natures qui marchent parallèlement en moi,

celle de Thomme public et celle de rhomme prive, ne se croisant jamais, le mal n^agit jamais que sur Tun ou sur l'autre côte de mon existence. Je travaille pour me distraire, et je travaille jour et nuit. Je me sauve ainsi de moi-même, et c'est le seul parti qu'il me soit possible de prendre.

Si je n'eusse connu Léontine, j'aurais appris à la connaître dans cette terrible occurrence. Elle verse du baume dans mon cœur par l'ensemble de son attitude et par une recherche de soins qui ne sont pas de son âge, mais dont pas une nuance ne m'échappe. Dieu l'en bénira.

Le petit Richard se porte très-bien ; il est fort, robuste et très-laid, ce qui me donne l'espoir qu'il ne le sera plus quand il sera grand; il ne ressemble h personne qu'à lui-même. La seule ressemblance frappante qu'il ait avec sa pauvre mère, ce sont les mains.

Je vous ai dit plus haut que je me sauve le plus que faire se peut de moi-même dans les tribulations de l'Europe. Celles-ci sont grandes, car les fautes qui les ont amenées sont immenses. Dieu sait où va la France et ce qu'il en adviendra! Quant à l'Orient, j'ai bon espoir qu'il sera pacifié. J'aurai encore une fois eu raison.

Ici, rien de nouveau, et s'il y en avait, je l'ignorerais probablement. Ce n'est pas que je ne voie beaucoup de monde; je cherche même à en voir, et je n'ai pas grand'peine à me donner pour en voir. La société se conduit envers moi dans un esprit que je ne saurais trop lui reconnaître. Mes journées se passent tout comme elles se sont passées dans tous les temps. Ce ne sont pas elles qui ont changé autour de moi. Ce qui a péri, c'est ce sentiment intérieur de quiétude et de satisfaction contre lequel bien des chagrins sont venus se briser déjà, et contre lequel beaucoup devaient se briser encore! Me voilà de nouveau seul au monde !

4 février.

9i8. Votre bonne lettre, mon cher Victor, m'est arrivée aujourd'hui; elle est digne de votre cœur, et elle s'est ainsi adressée au mien.

Je comprendrais votre sentiment de peine, même si vous n'ëtiez pas mon fils^ car le cas offre quelque chose de trop frappant pour qu'il n'excite pas un sentiment de compassion général. Mais vous, qui êtes Tami-né de ma vie et qui en connaissez les besoins, — vous qui savez combien ceux-ci sont modérés et qui, dès lors, êtes à même de juger combien Taffreuse perte que je viens de faire est loin de porter sur ce qui ne serait qu'un objet de fantaisie ou de luxe, vous devez plus que tout autre comprendre que je ne dis pas trop en vous assurant que j'ai perdu la moitié de mon existence. Celle qui me reste est encombrée de tant de peines, de labeurs, de privations de tout genre, qu'en conscience elle n'a pour moi aucune valeur. Ce qui lui en donne encore, c'est l'amour que je porte à mes enfonts, le sentiment de la grande utilité de ma vie pour de (rès-chers intérêts ; c'est enfin celui que je ne suis pas un meuble inutile dans le monde !

Mais Dieu l'a voulu! Dès lors tout raisonnement vient à cesser, et le sentiment lui-même doit se taire. J'ai celui d'avoir rendu heureux , autant que cela m'a été possible , un être digne du bonheur. Pas une heure n'a troublé une union fondée sur le sentiment de la confiance et d'une entière et réciproque bienveillance. Vous tous avez fait une perte sensible. Vous m'aimez tous trop pour ne pas soufh^r de ma peine cruelle ; vous avez, de plus, perdu une sœur qui vous aimait tous comme si la nature lui eût donné cette qualification. Antoinette serait restée le bonheur de ma vie jusqu'à mon dernier souffle; après moi, elle eût continué à être l'amie inaltérable de mes enfants. Occupée d'eux comme leur véritable mère, elle ne pensait qu'à votre bien-être. Certes , je n'ai jamais été dans le cas d'évoquer de sa part une parole de conciliation, car la conciliation en présuppose le besoin. En elle , l'esprit le plus droit était allié au cœur le plus bienveillant. Calme comme moi, réfléchie, bonne à toute épreuve , j'avais trouvé réuni en elle tout ce qui devait charmer ma vie. Tout est fini !

Je suis aujourd'hui livré à ce genre de sensation indéfinissable qui succède toujours aux grands coups de la fortune. Ma santé, grâce à mon régime, s'est soutenue, mais je me

seD8 physiquement afEaîssé. Mon moral a toujours survécu aux maux de la vie , et il parait que mon âme se maintiendra forte et placée hors des influences matérielles jusqu'au moment où elle aura le bonheur de se dégager de leurs liens.

Je crois vous avoir déjà parlé des nombreux témoignages de sincère et bon intérêt qui me sont prodigués de toute part. Vous qui me connaissez , vous devez savoir ce qui en eux a le droit de me toucher et ce qui reste sans influence sur mon esprit et sur mon cœur. Il résulte toutefois une espèce de tourment moral de tant de soins pour celui qui en est Tobjet. Je reçois une foule de lettres, auxquelles je dois répondre. J'en reçois de personnages qui pourraient bien ne songer ni à moi ni à mon malheur; il faut leur répondre avec d'autant plus de zèle. Enfin, mon bon ami, tout est horreur dans ma position. Je n'ai pas pu me résoudre encore à visiter les appartements de gauche. Je suis confiné dans ce qui n'est pas fait pour rhabitation ordinaire. Il faudra bien que j'aille tôt ou tard regagner le côté rempli de ma peine.

Le petit Richard se porte très-bien. Il grandit et engraisse à vue d'oeil. Il a eu hier quatre semaines.

Il me fait, au reste, plus de mal à voir qu'il ne me sert de consolation. Le pauvre enfant ne sait rien de la perte qu'il a faite; âge heureux qui ne permet pas même un souvenir !

6 février.

9i9. Notre hiver continue à être rigoureux, et la quantité de neige qui couvre l'Autriche est remarquable. Les pays du Nord en ont beaucoup moins. Il n'est pas rare que le cours des postes en reste interrompu pour'trente heures et plus.

Je me plains de ce temps , car il m'empêche de prendre l'air, et ce serait du grand air dont j'aurais le plus besoin. J'attends le printemps avec impatience. Quand les hivers sont rigoureux de ce côté-ci des Alpes, ils sont ordinairement doux sur l'autre versant. S'il &it beau à Rome , je me chargerai volontiers d'une certaine quantité de neige de plus.

Ma journée se passe au travail. Je suis à mon bureau à neuf

heures du matin ; je le quitte à cinq heures, et je m'y retrouve à six heures et demie. Quelques amis viennent passer chez moi les heures de dix à minuit. J'avais commencé par en faire une liste; un visiteur a entraîné Tautre, ce qui m'a forcé, il y a quelques jours, à me demander si ma bibliothèque, — car c'est là que nous nous tenons , — contiendrait tout ce monde. Dès le lendemain, j'ai annoncé que la porte était close. Ma liste s'étend à quelques dames et à un certain nombre d'hommes. MM. les ambassadeurs en sont, comme de juste, et je ne puis vraiment pas me louer assez de leur bienveillante attention. Ils ont, par exemple, tous contremandé leurs bals dans la première semaine, attention à laquelle j'eusse certes été fort éloigné de prétendre, mais de laquelle je ne leur sais pas moins de gré.

J'espère toujours que nous parviendrons à en finir avec rOrient; mais que verrons-nous en Occident? La pauvre France est bien , bien malade !

Adieu , mon cher Victor; ménagez votre santé et tranquillisez votre âme. Que Dieu vous garde !

10 fcTrier.

920. Je comprends très-bien les vœux que vous m'exprimez, mon cher Victor, sur mon affranchissement momentané du poids des affaires publiques, vœu que personne ne poun^aît partager plus franchement que moi. Mais où serait la possibilité? Celle-ci n'existe pas, ou ne saurait exister. Je puis ' mourir chaque jour, et les affaires n'en continueront pas moins pour cela. Un autre me succédera, et cet autre, je le désignerais même sans difficulté. Je l'ai même désigné dans mon testament politique, tout comme on désigne son héritier universel dans un testament ordinaire. Mais ce successeur, qui pourra me remplacer sans difficulté , ne pourrait pas me suppléer momentanément, et cela surtout à l'époque d'une grande crise. Celte crise elle-même changerait sur-le-champ de caractère à un point que personne ne saurait calculer; personne ne se reconnaîtrait plus, et la confusion la plus afEreuse succéderait à ce

qui déjà porte le caractère d'un désordre bien extraordinaire. Ceci dit, il ne me reste qu'à subir le jouç le plus pesant que puisse porter un homme. Ma nature, quelque tenace qu'elle soit, pourra s'aflEaisser, je dirai même plus, elle devra s'affaisser, mais ma conscience au moins sera tranquille ; j'aurai fait mon devoir comme le général qui meurt sur le champ de bataille. Cette bataille est importante, elle est du nombre de celles qui décident de l'avenir, non d'un seul Empire, mais de l'ordre social tout entier. Ce n'est pas au moment où les armées sont en présence et où les corps sont engagés sur tous les points que j'aurais pu penser à céder ma place, pour un seul instant, à un être quelconque. Plus l'homme qui devrait me suppléer serait fort , et moins il pourrait se charger de ma besogne , car nul ne connaît mes dispositions et ne pourrait les connaître. C'est l'un de ces cas et l'une de ces positions où il faut savoir mourir sur la brèche, ou ne pas s'y être présenté. Voilà tout ce que je puis vous dire des affaires publiques. Vos vœux ne sont pas moins ceux d'un bon fils et d'un ami ; je les reconnais en bon père.

13 février.

921. . . .Ce que vous me dites des détracteurs de la pauvre défunte est très-vrai et s'est déjà plus que réalisé. // ny en a plus, et je déplore le fait. Elle vivrait s'il en était autrement. Quant au passé, il est non avenu pour mon esprit et pour mon cœur. Il y a eu dans le sort de la pauvre enfant quelque chose de si peu ordinaire, — de si frappant, et dans l'élévation, et dans la chute, — que les sentiments ont dû être remués en sens divers. Ce qui est dans l'essence des choses se présente constamment dans le cours de la pratique. Antoinette n'a pas pu être appelée à sa destinée sans fixer beaucoup de regards et sans remuer beaucoup de sentiments. Aujourd'hui que tout a disparu, qu'il n'y a plus de présent, et que le passé seul offre un sujet de recherche et d'observation ; aujourd'hui que commence V histoire, tout le monde est d'accord. On se demande ce que la malveillance même a pu trouver à dire

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