IV
546 RECUEIL DE DOCUMENTS (I8t3-1899).
contre elle ! Le résultat est que les malveillants de la veille sont les bienveillants du jour. Tout le monde veut avoir été de ses amis. Le fait est qu'Antoinette, vu la trempe de son caractère, n'était Tennemie de personne. Elle était Tamie de ma vie et celle de mes enfents. Hors de ce cercle , elle n'a jamais cherché des amis, et sa vie tout entière se serait passée ainsi. Mes larmes et celles de vos sœurs, surtout celles de Léontine , qui a perdu en elle presque autant que moi , forment le plus bel éloge de sa vie. La femme de laquelle on ne parle pas est le modèle de son sexe. Napoléon a souvent fait Téloge de votre mère dans les mêmes termes, et il a eu raison.
Je vois que vous commencez à goûter Rome comme j'ai désiré que vous la jugiez. Bien ne vaut ce sol classique et les jouissances qu'il procure. Elle^ sont toutes de bon aloi, et elles élèvent l'àme, ce que bien d'autres jouissances ne font pas.
16 février.
922. La présente année est riche en victimes. Voilà également un Pape (Léon XII) dont la perte était inattendue et me gène sous beaucoup de rapports, qui vient distraire mes loisirs. Les idées de mort et de Pape vont, au reste, assez bien ensemble pour que le sentiment ne soit guère froissé. Quant au successeur, je connais beaucoup de personnages qui ne le seront pas; mais je voudrais connaître celui qui lésera.
Je vous envoie ci-joint une pièce fort curieuse pour voti'c rollection d'autographes. C'est une leltre tout entière de la main de Louis XVI au feu prince de Lambesc, par laquelle il lui accorde, ainsi qu'à son frère le prince de Vaudémont, la permission de passer au service de T Autriche. Je l'ai trouvée dans les papiers de ma mère, à laquelle le prince de Lorraine l'aura sans doute donnée. Le cadeau est singulier, car cette lettre est un acte qui aurait dû avoir toujours une haute valeur pour la famille de celui auquel il avait été adressé. Ce qui augmente celle des autographes , c'est le contenu des pièces , et la présente est tout à fait historique.
AFFAIRES DU JOUR ET ÉVÉNEMENTS DE FAMILLE (1829). i47
21 février.
923. J'ai fini mes expéditions pour le conclave, et le courrier va partir.
J'ai reçu hier par un courrier de Florence votre lettre du 12 février. Je vois avec peine que Rome n'échappe pas à ce terrible hiver qui chez nous ne veut pas lâcher prise. Personne ne se souvient d'une quantité de neige comparable à celle de la présente année. Le froid ici est également vif; mais depuis quelques jours le soleil se fiait voir, et les heures de la promenade sont belles. J'en profite le plus que je puis, car j'en ai un bien grand besoin. Ma machine est terriblement détraquée, et ce sont surtout mes nerfs qui sont dans un état déplorable. En considérant ma vie, il me semble que tant de coups sont venus fondre sur moi, que bien d'autres eussent succombé à ma place.
Je ne vois, au reste, que des êtres douloureusement affectés autour de moi. Le pauvre Pilât a perdu sa femme aujourd'hui même. L'infortuné mari reste chargé de sept en&nts. Écrivezlui un mot par la première occasion; il y sera sensible.
Je vous envoie un second autographe. C'est une
Jettre de l'Archiduchesse Béatrix; vous verrez le plaisir que lui a fait le portrait de votre grand'mère que je lui ai donné. Cette princesse est de toute manière digne de marquer dans une collection d'autographes, car, outre ses qualités personnelles, elle est le dernier rejeton de la maison d'Esté, la maison la plus ancienne de l'Europe. Vous savez que la maison d'Esté Ascania s'est divisée en celles de Brunswick et d'Anhalt. On trouve des Este déjà au huitième siècle.
Je ne vous dirai certainement pas qui sera Pape; la chose est assez égale quant au choix du nom ; tout pontife pourvu de raison me conviendra, et il y a souvent des cardinaux , manquant de cet ingrédient si éminemment utile et si rare, qui en trouvent sous la tiare. Je sais bien plus lesquels d'entre eux ne seront pas élus. Il en va, au reste, toujours ainsi. Je suis bien aise que vous soyez à Rome au moment actuel. C'est une espèce de bonne fortune.
27 février.
924. . . . Nous sommes encore toujours dans les neiges. Le soleil cependant commence à avoir de la force. Il dégèle le jour, mais il regèle la nuit. J'ai étéaujourd^hui^ pour la première fois depuis trois mois, au jardin. II n'y a pas moyen dV fsiire un seul pas , sauf dans un petit sentier £rayé à travers la neige, qui a trois pieds de profondeur. J'ai parcouru les serres chaudes, qui sont dans un bien bel élat. Le petit jardinier est véritablement un homme admirable. Si je pouvais transporter cet établissement au mont Palatin, je ne demanderais pas mieux.
5 mars.
925. ... Je vois par les derniers rapports du comte de Liitzow que le carbonarisme n'a pas dédaigné de se mêler des événements. Tout cela finira si , comme l'assure le Courrier
françaisy le cardinal Fesch est élu Pape, par suite de la protection que lui accordent et le prince de Mettemich et les Jésuites ! Il parait que le Courrier a bien du temps à perdre , pour s'occuper de balivernes pareilles; il ne s'en trouvera pas moins des badauds à Paris qui croiront que le cardinal Fesch est le candidat de notre Cour!
Je vois que vous vous apprêtez à aller à Naples. Vous ferez bien, si le printemps est avancé; s'il devait ne pas l'être, ne vous dépéchez pas trop, car Naples a besoin de verdure comme tous les beaux pays. Je vous préviens , au reste , que vous trouverez cette ville bien laide , à la suite du séjour de Rome. Je trouve même qu'elle est d'une laideur révoltante, que la plus affreuse saleté rend complète. Reste le site , qui est admirable. Dans vos courses à Rome, n'oubliez pas d'aller voir l'escalier du palais Braschi. Vous l'aurez peut-être déjà fait, car le cardinal de Milan me semble devoir loger dans ce palais, s'il loge autre part qu'au Quirinal.
Les derniers jours du carnaval ont donné lieu ici à deux
AFFAinES DU JOUR ET ÉVÉNEMENTS DE FAMILLE (1829). 549
espèces de fêtes. L'une , c'est Tambassade d'Angleterre qui Ta donnée; l'autre , ce sont les jeunes gens qui s'en sont chargés. Le bal costumé chez lord Cowley a, dit-on, fort bien réussi.
iFe ne sais rien de tout cela que par des rapports qui, en dernière analyse, ne m'intéressent guère. Aussi le Carême ne retranche et n'ojoute-t-il rien à ma vie.
Je suis encore toujours privé de toute possibilité de former un projet pour l'été. Je trouve autant et peut-être même plus de chances qui m'empêcheront de me déplacer que de chances contraires à ce malheur véritable.
12 marâ*
926. Je VOUS écris à Naples, mon cher Victor, et je vous envoie cette lettre par un courrier d'occasion.
Je suppose que vous serez enchanté de tout ce que le bon Dieu a fait sous ce beau ciel. Tout y est beau , le ciel , la terre et la mer. Si les hommes avaient toujours su seconder les intentions du Créateur, Naples serait un véritable paradis ; mais il n'en est pas ainsi. Ce qui m'a surtout frappé, c'est le manque si extraordinaire de monuments d'architecture dans des lieux si près de l'ancienne et de la nouvelle Rome. J'espère que vous trouverez un bon cicérone. Il ne faut pas plus de quinze jours pour couler à fond tout Naples et les environs. Vous aurez vu alors les villes de Pompéi et d'IIcrculanum, les rivages de Baïa, ceux de Sorrente. Si vous pouvez pousser jusqu'à Paestum, faites-le ; pour cela, il faut coucher à Saleme et voir en passant l'abbaye de la Cava; puis aller le lendemain k Paestum et recoucher dans la même ville , car il ne fait pas bon voyager la nuit dans les environs de Naples. Vous pouvez même voir Amalfi le même jour.
Ne vous avisez pas de grimper sur le Vésuve ; allez tout au plus jusqu'à l'ermitage, où on arrive parfaitement à ciuccio*, La montée de la cime est extrêmement fatigante, et le froid saisit bien vite sur la montagne même.
* En dialecte napolitain, pour « ciuco » , âne.
{Note de C Editeur.)
Vous verrez des choses admirables aux Studii. Allez également voir les Catacombes. Elles sont, à mon avis, plus curieuses que celles de Rome. On y voit à merveille les établissements qu'y avaient formés les premiers chrétiens.
J'espère que vous aurez trouvé moyen de vous loger sur la Ghiaja. Vous vous ferez présenter à la Cour. Si vous voyez le Roi, mettez-moi à ses pieds ainsi qu^à ceux de la Reine.
Ender finit actuellement le portrait d'Antoinette. J'ai mis dans mes conseils le souvenir du cœur, et il est devenu parfaitement ressemblant. Un portrait est peu de chose, quand le bonheur de toute une vie est perdu ; — mais c'est quelque chose.
Je vous envoie le programme des quadrilles représentés chez Madame la duchesse de Rerry. Vous qui connaissez les acteurs, y aurez plus d'intérêt que moi. Vous y verrez figurer lady Aldborough. Je suis surpris que la duchesse de Rerry se soit chargée du rôle de Marie Stuart. C'est un peu près de la catastrophe de 1793 et 1794.
Î6 mars.
927. Je vois que Naples vous plait, et j'en suis charmé. Le site est divin, mais, à mon avis, c'est tout. Le pays s'embellira encore, car il Eaut de la verdure dans les paysages, et celle-ci va nous arriver. J'ai été surpris aussi de ce que vous me parliez du retard de la végétation en Italie ; mais j'ai fini par découvrir que les plantes du Nord restent en arriére dans les pays méridionaux, tandis que celles du Midi suivent d'autres lois. Les arbres et les arbustes des climats tempérés n'ont pas plus de quinze jours à trois semaines d'avance sur les pays où ils sont indigènes; ce qui fait que les chênes, les tilleuls et d'autres arbres bourgeonnent encore à Naples quand tel arbuste méridional est déjà défleuri.
Madame Pasta vient de nous quitter; elle emporte les regrets et l'argent des Viennois. Elle a récolté en quatre semaines, et au moyen de pitoyables représentations, au delà de quarante mille francs. L'Empereur l'a nommée première
cantatrice de la chambre. Tout se trouve ainsi bien de son voyage, sa bourse et sa vanité. Je continue encore mon train de vie de cénobite, et je compte n'y rien changer avant Pâques. Ce changement encore sera bien peu de chose, car la vie ne se compose que de simples formes. La mienne est gâtée à jamais, et j'en fais le sacrifice à Dieu et à mes devoirs de père et de citoyen.
Si je pouvais seulement me faire une idée de ce qui adviendra de moi Tété prochain I II y a tant de chances que je ne puisse pas fiaire un séjour prolongé hors de Vienne, que je devrai de nouveau compter Tannée comme perdue pour mes goûts et pour mes intérêts. Dans tous les cas, je ferai une course en Bohême, car j'ai besoin de voir ce qui s'est fait à Kœnigsvirart et à Plass. On est arrêté dans une foule d'arrangements que je pourrai seulement décider sur les lieux. Les usines recommenceront leur travail au mois de juillet. Nous verrons si les prédictions de M. Rippel se réaliseront, et je le désire beaucoup.
16 avril.
928. J'envoie la présente lettre à Rome, par un courrier qui y porte des lettres de Sa Majesté au nouveau Pape. M. de Lûtzow voudra bien vous la faire passer.
Nous sommes entrés ici à pieds joints dans l'été. Tout était couvert de neige il n'y a pas quinze jours, et il fait tellement chaud maintenant que la promenade est à peu près impossible dans les heures de la journée. La végétation ne sait pas assez se hâter pour rester au niveau de la température, et l'année semble participer à la folie du siècle.
Je suis fâché que vous n'ayez point passé la semaine sainte àRome et que vous n'ayez pas vu l'intronisation du nouveau Pape. Vous y auriez moins perdu, si le temps eût été beau à Naples ; mais je vois par une lettre à Léontine que vous avez à vous en plaindre. Maintenant, vous aurez également vaincu celte difficulté.
Ici, rien de nouveau. Je travaille quinze heures sur vingt-
quatre, et le fiait n'offre rien d'extraordinaire. La campa^e va s'ouvrir, et s'il n'y a pas de négociation, ce qui me parait probable, peut-être gagnerai-je mes semaines de vacances, après lesquelles je soupire avec une ardeur véritable. J'ai un besoin de sortir de ma prison qu'il m'est impossible de décrire ! Demain, il y aura trois mois que le bonheur de mon intérieur a été détruit et que je me trouve replacé en face de moimême et de mes seules charges. Je n'ai vu, durant ce laps de temps, que ceux que j'ai été forcé de voir ; après Pâques, je rouvrirai mon salon ; il ne m'offrira que peu de ressources. Je n'ai pas été une seule fois, depuis trois mois, dans les appartements de l'autre côté de la maison, et ce n'est certes pas le retour dans ces lieux qui pourra me consoler.
Jugez de ma surprise de voir, il y a deux jours, M. Simon*, mon vieux jacobin, arriver ici avec armes et bagages. Il prétend que ce n'est qu'à Vienne qu'il est possible d'apprécier à leur juste valeur les charmes de son dictionnaire. Il veut que je le fasse imprimer, ou, ce qui revient au même, il veut que je fasse vivre son auteur. Je les ai tous remis à Pilât, le père, la mère et les filles.
Je vous envie le bonheur de vous mouvoir sous le ciel du Midi, et en face de la mer. Vous verrez bientôt arriver à Naples M. Robert Gordon, qui va remplacer M. Stratford- Ganning à Constantinople.
24 avril.
929. . . . Dimanche prochain, je rouvrirai ma maison. Ma première rentrée dans le monde a été signalée par deux grands dtners diplomatiques : l'un chez le nonce, pour célébrer l'avénement de Pie VIII, et l'autre, le lendemain, pour la Saint- Georges, chez l'ambassadeur d'Angleterre.
Il y a longtemps que j'ai promis au père Dietrichstein que son fils obtiendrait un congé. Il Taurait même déjà à Theure qu'il est, si Félix Schwarzenberg n'avait point été appelé ici,
* Ancien précepteur de Mettemich. ( Notf de VEdiletir,)
pour être prêt si TEmpereur Nicolas devait se rendre à Tarinée et y être suivi par des généraux étrangers.
8 mai.
930. J'ai vu avec peine, mon cher Victor, que vous n'êtes pas content de votre santé. Je Tattribue à la mauvaise saison de cette année, et celle-ci se fait toujours sentir davantage à Naples que dans d'autres parties de Tltalie, par exemple qu'à Rome. Les médecins italiens, qui, en géqéral, sont des ignorants, ne cgnnaissent que leurs compatriotes, et ceux-ci ne souffrent guère des maux qui conduisent en Italie les voyageurs du Nord Je déteste de vous savoir incommodé, et
le bon Dieu a bien peu pitié de moi, par tous les genres de tourments qu'il m'inflige. Je ne puis pas vous prescrire d'ici un régime ; votre médecin à Rome, dont vous avez déjà été content, saura vous conseiller.
La saison commence à s'arranger, quoiqu'elle ait encore
bien des caprices. A la suite de deux ou trois belles journées, nous sommes toujours rejetés dans les horreurs du mauvais temps. Cette année est déplorable ; aussi n'entend-on parler que de catastrophes. Je ne sais lesquelles emportent la palme, ou des tremblements de terre en Espagne, ou des inondations en Prusse. On ne sait pas encore à combien de millions montent les pertes causées par ces dernières.
La saison si arriérée a également arrêté les opérations de la guerre. On se noie encore dans la boue et dans les eaux des rivières dans les deux principautés vers le bas Danube. Ce début de la nouvelle campagne se trouvant renforcé par la peste qui reprend en Valachie, et par l'épizootie qui y a enlevé à peu près tous les bestiaux, la guerrç devra s'en ressentir. Cette même épizootie fait encore toujours des ravages dans nos pays. Nous étions parvenus, à force de soins, à en garantir Kojetein ; elle a fini pourtant par l'atteindre, et elle a enlevé, en moins de quinze jours, cinquante-quatre vaches de la seule métairie de Kojetein. Aujourd'hui le mal est arrêté, et le reste du bétail paraît sauvé.
554 BECUBIL DE DOCUMENTS (l8tS-18S9).
il mai.
93i. . . . J'espère, mon cher ami, que vous serez à l'heure qu'il est en pleine convalescence. Jaeger juge votre incommodité comme moi ; c'est le mouvement du printemps, à la suite d'un fort mauvais hiver. Celui-ci vous a poursuivi jusqu'au fond de l'Italie, et il y est bien plus sensible qu'en deçà des Alpes. Vous préférez le sirocco aux vents frais; c'est que votre constitution réclame le temps mou. Naples est dur et tranchant, et ne va pas aux nerfs irritables. Vous ne vous porterez jamais mieux que là où les plantes grasses, qui vivent de l'air et de l'eau, végètent de préférence, et la terre volcanique et sèche ne vous convient pas.
Je ne vous dis que ce peu de mots, car toute autre question estsans intérêt pour moi.
29 mai.
932. Je vois par ce que vous me dites que vous avez été fort sérieusement malade. Je ne m'étais pas ti^ompé, car j'aA'ais sur-le-champ attaché toute la sollicitude d'un père à la première indication que vous m'avez donnée de votre mcommodité. Ce qui aidait contribué à augmenter mes inquiétudes, c'était le point où vous étiez tombé malade.
J'ai tenu aujourd'hui une consultation avec Stauden-
heim et Jaeger sur votre lettre du 19 mai. Ils ont beaucoup loué la simplicité de votre exposé, et ils sont tous deux d'avis que votre maladie était la même que celle que vous avez déjà eue deux fois.
Quant à votre voyage, ils conseillent que vous passiez pour le moins quinze jours à Pise ou à Lucques ; que vous attendiez la fin de juin ou le commencement de juillet pour passer les Alpes. Je trouve qu'en tous les points ils ont raison. Menez une vie de paressé pour vous refaire, et vous reprendrez vite.
Si vous voulez faire une lecture à la fois intéressante et
amusante, procurez-vous les Mémoires de Bourrienne. Ce sont les seuls Mémoires véridiques sur Napoléon qui aient paru jusqu'à cette heure. Ils ne brillent pas par un style fleuri; ils ne portent que davantage le caractère de la vérité.
5 juin.
035. Je vois avec plaisir, par vos dernières lettres, qu<* votre santé est en bon train.
Vienne commence, malgré le temps affreux, à se vider. Les jeunes dames ont cette année pris la rage des parties de campagne. Quelque temps qu'il fasse, elles battent les champs, et les fêtes de ce genre, si fêtes il y a, se succèdent avec une admirable folie. Il n'y a que peu de jours que, par un temps épouvantable, toute une société s'est trimbalée à Marchegg chez le prince PaIfFy; on s'est mis en omnibus à sept heures du matin, et on est revenu à minuit et demi. Le lendemain, le tiers de la compagnie est resté au lit; l'autre tiers a perdu la voix, et le dernier tiers vante les charmes de la partie. Vous comprenez que Léontine ne donne pas dans des extravagances de ce genre. Aussi se porte-t-elle à merveille. La princesse de Ligne est de toutes ces parties ; les uns disent que c'est elle qui les arrange ; les autres prétendent qu'elle en est le prétexte.
Je crois que le second séjour à Rome vous a ramené à mon opinion sur cette ville comparée à Naples. Il en est de Rome comme des choses véritablement belles, qui gagnent toujours à être vues et revues. Le bon Dieu a fiait pour Naples tout ce qu'il a pu ; les hommes Tout gâtée, et pour qu'elle devînt ce qu^elle pourrait être, il faudrait pousser les Napolitains sur les côtes de la Barbarie et repeupler le Royaume à neuf.
La Toscane offre sous le rapport du peuple une tout autre apparence. La population en est belle et propre. Rien n'est charmant comme la course de Florence à Livourne ; les villages se succèdent, et on trouve partout l'industrie parvenue au plus haut degré de développement.
Adieu, mon cher ami. J ^espère que tous terminerez bien
le reste de votre séjour au delà des Alpes, el que vous ferez de même le voyage. J'éprouverai bien du bonheur à vous revoir.
MALADIt ET MORT DU PRINCE VICTOR.
EXTRAITS DE LETTRES PARTICULIERES ÉCRITES PAR METTEREIICH A LA COMTESSE MOLLT DE ZICaT-FERRARIS, DU 3 JUILLET AU i^' DECEMBRE 1829.
9»J4. L'ctat de santé du prinr.c Victor. — Les soirées de Metternii!li. — 9â5. Amélioration de l'étntde santé du prince Victor. — 936. Marino Faliero.
— Histoire de Philippe-Auguste. — 937, Description de Kceniçswart. — La reine d*Haïti avec ses noires filles, — Le caveau de Plass. — Kelique de sainte Valentine. — Aversion de Gentz contre Plass. — Son don juanisme.
— Une artiste vénitienne. — 938. Rentrée en prison. — Le duc de Lavnl.
— 939. Mort du prince Victor.
Mettemich à la comtesse Molly de Zichy. Vienne, le 3 juillet 1829.
934. J'ai passé tous ces jours-ci avec mon fils, t|ui est soumis à un régime fort sévère, mais qui heureusement s'en trouve bien. Sa santé est faible et sa poitrine est délicate. Les médecins italiens l'ont traité comme s'il avait eu une fièvre tierce ; il est aujourd'hui entre bonnes mains, et son état s'en ressent. Au lieu de lui donner du quinquina, on Ta saigné; il était faible, et il commence à devenir fort; il toussait, et il ne tousse plus. Ma vie, ma chère Molly, est une bien triste vie; tous les maux tombent sur moi. Aussi suis-je devenu poltron pour la santé d'autrui, tout en ayant pleine confiance dans la mienne.
Vous me demandez compte de mes soirées; je puis les caractériser par un seul mot; il n'y ar pas de soirées, ni chez moi ni autre part. L'un ou l'autre individu masculin vient se perdre chez moi entre dix et onze heures du soir; pour des dames , il n'y en a pas , et je pourrais dire comme Stackelberg des ministres napolitains : — De dames, nous sommes sans. Vous avez assisté à la scène sentimentale que m'a faite Gentz; eh bien, il n'est pas encore venu une
MALADIE ET MOAT DU PRINCE VICTOR (1829). 5âT
seule fois me tenir compagnie. Léontine se couche à dix heures pour se lever de bonne heure ; je travaille jusqu'à une heure, et puis je vais me coucher. Voilà mes soirées et leurs charmes.
9 juillet.
935. Je n*ai que de bonnes nouvelles à vous donner de Victor. Il est aussi bien que possible après trois et même quatre mois d'indisposition. Il n'a plus ni toux, ni fièvre, ni irritation. Depuis qu'il est sous la férule de mon petit tyran, il n'a pas pris un atome de médecine; son régime est plus sévère que celui des homœopathes, car il est à Teau ; en trois saignées on lui a tiré treize ou quatorze onces de sang, et après chaque saignée il s'est trouvé délivré d'un fardeau. Il est permis d'espérer qu'il se tirera d'un pas qui, avec de mauvaises dispositions naturelles, aurait pu tourner fort mal. Je l'établirai la semaine prochaine à Erlaa*, lieu que les huit médecins que j'ai réunis en consultation ont unanimement désigné comme le plus mou et le plus ennuyeux. Je ne m'y établirai pas, mais j'y aurai un pied-à-terre ; à la fin du mois, j espère pouvoir entreprendre ma course en Bohème. Je laisserai Herminie avec son frère, et je prendrai Léontine avec moi. Tel est mon projet, et je n'ai pas de grands efforts à faire pour vous convaincre que j'ai bien besoin de sortir d'un lieu qui ne me laisse que des souvenirs accablants et que je quitterai avec plaisir, comme le prisonnier quitte le cachot. Chaque jour, ma chère Molly, me prouve davantage que ma vie est finie et que, si je ne compte pas encore matériellement parmi les non-vivants, je suis moralement enrôlé dans leur corps. Ne croyez pas aux effets que la solitude produit sur mpi, car mon sentiment sur des réalités n'est jamais soumis à l'influence des salons. Les salons, les coins même, petits ou grands, ne changent rien à ce qui à mes yeux est la vérité.
* Campagne située dans le Toisinage de Vienne. (Note de l'Éditeur.)
558 nECUEIL DE DOCUMENTS (l8t3-1839).
24 juillet.
936. GenU tous apporte Marino Faliero. C'est tout ce que je puis vous envoyer, car je n'ai pas Moïse. Je vous enverrai Thistoire de Philippe- Auguste, charmante lecture, à mon avis, mais qui, pour être présentable dans le salon, a besoin de quelques coupures. Il y a entre autres certains détails sur le divorce du Roi Philippe avec Ingelburge de Danemark qui ne sont pas faits pour les oreilles de ceux qui n'ont rien à voir aux cas de conscience matrimoniaux. Le Pape Innocent III était certes Thomme le moins digne de ce beau nom. Il suffit de lire sa lettre au Roi pour s'en convaincre.
Je fais mes apprêts pour ma course en Bohême. J'espère pouvoir la mettre à exécution le 1*' août ou dans les premiers jours du mois.
Victor subit un terrible régime, et qui lui convient. Dans les cas réellement graves, il ne fout pas plaisanter, et le défaut contraire n'est ni dans mon humeur ni dans celle de mon docteur. Heureusement, Victor est le plus patient des impatients et le meilleur des malades. Si je ne le savais pas bien, je n'aurais certes pas bougé de ses côtés.
Plass, le 26 août.
937. J'ai voulu vous écrire avant mon départ de Vienne, mais mes départs ne ressemblent pas à ceux des autres êtres humains. Je n'ai pas trouvé le moment matérîelpour satisfaire à la seule besogne qui m'eût paru agréable.
J'ai passé quinzejours à Kœnigswart. Cet endroit est en train de devenir fort beau et agréable. Ce que les deux dernières années y ont apporté de changement dépasse l'imagination, et je l'ai vu traiter de fable par ceux qui n'ont pas connu l'ancien état de choses. Un pays s'y trouve en pleine création, car il ne s'agit pas ici de ce que l'on nomme un jardin. Le parc aura plus de deux lieues de tour, et dans cet espace il ne se trouve pas un point où l'art ne puisse venir à peu de frais au secours
d'une nature agreste et parfois la plus sauva{je du inonde. Tout, des masses de rochers immenses, de Teau en abondance, du gazon beau comme celui de TAngleterre, une végétation que je ne puis comparer qu'à celle des vallons dans les Alpes, se trouve là sous la main de M. Riedl et d'un excellent jardinier, véritable perfection dans Tespèce. Je crois que ma propre intelligence ne nuit pas à l'entreprise; ainsi, tout va bien dans un lieu qui aujourd'hui est l'un des plus habités du monde civilisé. Au moyen de la création de Marienbad et des nouvelles routes qui établissent de faciles et courtes communications entre Carlsbad, Franzensbad et Marienbad, je n'ai que trop de monde qui journellement vient visiter mes travaux. Chaque belle après-midi, trente ou quarante calèches se trouvent rassemblées auprès d'un mauvais cabaret qui va se métamorphoser Tannée prochaine en un beau café, et les baigneurs de toutes les parties du monde vont se grouper dans les parties du parc qui déjà sont ou achevées ou en train de l'être. Parmi les étrangers de 1829 se trouvent la Reine d'Haïti et les Princesses Améthyste et Athénaïs, ses augustes et noires filles. Le livre dans lequel vont s'inscrire les étrangers qui vont visiter le Musée, volé naguère et aujourd'hui retrouvé, renferme déjà plus d'un millier de noms blancs et noirs. Il y a longtemps que je sais qu'il n'y a plus de distances dans le monde sublunaire !
Les restes de ceux qui m'ont donné le jour, comme de celles qui devaient embellir ma vie et auxquelles j'ai eu le malheur de survivre, sont déposés à Plass, dans la chapelle que j'ai consacrée à notre future réunion *. Embellir ce local et le rendre digne de mon respect pour ceux qui ne sont plus, est un des
* Les corps avaient été transportés de Rœnigswart et du caveau de la famille Esterhazy à Plass, le 9 août 1828 : c'étaient ceux du prince François- Georges de Metternich, père du chancelier d*Etat, de la princes&e Éléonore de Metternicb, sa première femme, de la princesse Clémentine et de la comtesse Marie Esterhazy, filles du chancelier. Le troisième fascicule de la première année de la Revue religieuse de Prague contient une de.4cription détaillée de la consécration solennelle de l'église de Saint-Wenceslas, qui avait été transformée en caveau mortuaire de la famille de Metternich par Tarchitecte Kramer, travaillant d'après les plans de Nobile. (Note de Vtditeur.)
soins qui m'occupent. La chapelle est achevée, et il ne s'agit plus que d'en régulariser les alentours. La nouvelle chapelle est devenue le rendez-vous de tout le pays. Trois jours d'indulgence plénière et les magnifiques restes d^une sainte Yalentine, martyre de la fin du deuxième siècle, que le Pape Léon m'a envoyés pour cette même église, y attirent par an vingtcinq à trente mille âmes pieuses. JA où les pierres s'élèvent vers le Ciel pour ceux qui ne sont plus, la demeure n'est pas agréable pour ceux qui sont encore de ce monde. Le masque du corps de sainte Yalentine a été fait en cire dans les ateliers de Canova; il est d'une grande beauté, et par un bien singulier hasard, on croirait que c'est Antoinette morte!
Quittons ces lugubres objets, je vous demande même pardon de les avoir touchés dans ma lettre; mais j'en suis et trop, entouré et trop plein pour ne pas vous en avoir parlé. Je trouve que les seules lettres qui ont de la valeur pour des amis sont celles qui dépeignent la situation morale de l'écrivain. Ce nVst qu'ainsi qu'elles appartiennent à l'histoire de la vîe, et ce n'est qu'elle, et non le 'roman, qui doit compter en amitié, (ïentz est plus innocent à la campagne qu'en ville, c'est-à-dire de cette innocence qui, dans une jeune personne,, serait de l'ingénuité. Il déteste Plass, non à cause de ce qui m'en rend le séjour lugubre, mais à cause de ses grandes chambres, de ses distances, de son manque de jardins fleuris, de la quantité de brebis sales et qu'il voudrait blanchir. Deux choses le consolent: l'une, c'est de ne pas y rester longtemps, et l'autre, d'y voir couler du fer. Mes nouveaux établissements sont en plein travail, et, bien qu'il déteste le fer noîr^ il ainie le fer rouge. Le seul reproche qu'il fasse à la fabrique, c'est le bruit des marteaux, qu'il voudrait envelopper de coton, et le hurlement du vent dans les soufflets. Il voudrait une forge sans l'un ni l'autre.
Je crois que Gentz le romantique vous arrivera incessamment. Il veut revoir Henriette*, à laquelle cependant il a fait
• Fille de la comtesse deZicby, qui devint plus urd la princesse Odescalchi.
(Note de CÉdiieur.)
pas mal d'infidélités durant la séparation. Il a augmenté de deux nouvelles belles sa liste de quinze dames; il est à la recherche de bien d'autres encore; enfin, le sexe féminin y passera! Heureux Gentz et pauvre sexe ! S'il vous arrive, n'oubliez pas de le mettre sur le chapitre de Plass; il vous en fera une bonne description; ce qui l'y a fiàché le plus, c'est de n'y avoir pas vu, dans le long espace de huit jours, un seul être digne de ses soins. Pas un être féminin, pas une heure agréable, rien que de mauvais fer, de grandes salles, des murs blancs, des chefs de district et des mineurs. Il ne veut plus jamais y retourner. Je suis fiàché qu'Henriette ne puisse pas voir les ouvrages d'une Vénitienne qui est ici dans ce moment et qui copie avec un grand talent les tableaux fameux. Elle a inventé une manière toute nouvelle, c'est de la miniature sur bois et vernissée. Cela ressemble à l'huile et conserve toute la finesse des miniatures. Les tableaux sont assez grands. J'ai chez moi dans ce moment une copie de la belle Vierge de Jean Bellin, et la copie est un chef-d'œuvre véritable.
Vienne, le 11 septembre.
938. Me voilà rentré, ma chère Molly, dans ma prison. Elle ne me parait douce que par ma réunion avec mes enfants, et je ne me plaindrais de rien, si j'avais le cœur parfaitement en repos. J'ai trouvé Victor notablement mieux qu'à mon départ. Tous les symptômes de ce qui, sans contredit, est sa maladie, se sont beaucoup affaiblis; il faudra voir si cet état pourra se maintenir. Il n'y a par conséquent encore à bâtir sur rien, mais il y a du mieux positif.
Vienne est vide comme la poche d'un mendiant; je ne vois donc personne, excepté ceux qui ont aflaire à moi, et il y en a parmi eux auxquels j'aimerais tout autant ne pas avoir afFaire. Je vais, au reste, être débarrassé de l'un de ces derniers. Le. Prince-Duc* va nous quitter incessamment pour les bords de la Tamise. J'ignore encore qui le remplacera; on parle de
* Le duc de Laval, ambassadeur de France. {Noie de C Éditeur.)
569 RECUEIL DE DOCUMENTS (182S-18i9).
M; de La Ferronnays, et j'en serais enchanté. Comme votre ami Chateaubriand vient cependant de résigner son pbste à Rome, j'ai quelque peur d'apprendre que M. de La Ferronnays, vu Tétat quoique amélioré de sa santé, préfère Rome à Vienne. Gela va se décider incessamment, et quoi qu*il puisse en être, tout autre ambassadeur que le distrait Laval me paraîtra un soulagement. Depuis la dernière révolution ministérielle dans son pays, le bonhomme ne sait plus où donner du peu de tète qu^il porte sur les épaules. Ses distractions s'emmanchent tellement avec ses inquiétudes, qu'elles tournent en de véritables crises. Ces jours derniers, M. de Laval s*est rendu chez Fun de ses collègues. En entrant dans son cabinet, il lui dit : « Eh bcn, eh ben, c'est joli, vous ne me le dites pas; et pourquoi, pourquoi ne me le dites-vous pas?» Le collègue lui a, comme de juste, répondu par une question : « Que ne vous ai-je pas dit! — Que voulez-vous savoir? — Sur quoi porte votre reproche? » M. de Laval ne sortant pas de ses complaintes, de ses « Eh ben » , de ses lamentations, força Tinterpellé à lui réitérer vingt fois la même série de questions, quand enfin M. de Laval, se frottant le liront, lui dit : « Eh ben, v'ià qui est ben, je ne sais plus moi-même ce que j^avais à vous apprendre !» — Et puis, allez Ëiire des affaires avec un diplomate de cette force!
Je sais bien que si on nous envoyait Chateaubriand, vous en seriez enchantée, mais, dussiez-vous en rester désolée, — nous ne l'aurons pas!
i" décembre.
938; Je suis si convaincu de votre sentiment ainsi que de celui des vôtres, que je ne vous en remercie même pas. Ce sentiment est naturel, c'est celui de la sincère bienveillance et amitié, et certes, si quelqu'un a besoin d^amis, c'est bien moi !
La perte que je viens d'éprouver est irréparable, car elle porte sur un objet qui réunissait en lui les qualités les plus rares. Sa longue souffrance et sa mort lui ont valu la palme du martyre. J'ai beaucoup vu mourir d'hommes de diverses
MISSION DU COMTE DE FICQUELMONT (l839). 563
façons; je n'ai jamais vu quitter le monde comme Ta quitté mon pauvre fils ! Demandez aux nombreux assistants des dernières périodes de sa vie, ils vous diront tous la même chose. Je ne sais ce qui a marqué davantage dans sa position, la force de sa foi en Dieu, son entier détachement de toute chose qui ne serait pas un sentiment noble ou un devoir, son calme parfait et son amour filial et fraternel !
Le fait de la mort a été pour lui, comme pour nous tous, une délivrance. Il ne m^avait guère plus permis de le quitter, et l'un des derniers mots qu'il m'a dits a été : « Â présent, toi aussi, tu te sentiras bientôt soulagé ! » — Léontiqe et la petite se sont conduites comme des anges; elles ne Tont également pas quitté ; elles ont été plus fortes que moi et que les assistants, mais certes pas plus que lui-même.