SUR L'INTERVENTION FRANÇAISE EN ESPAGNE
défensive et une guerre agressive, elle serait peut-être aisément repoussée par la France. Mais celle-ci peut , s'écarter dans plus d'une direction du terrain de l'Alliance, et dès lors rAutriche ne serait plus à même de faire valoir un principe de solidarité morale là où il cesserait de trouver son application.
La question se réduit ainsi à un seul point. La France se conduit-elle selon la lijpie de l'Alliance et par conséquent selon celle prévue à Vérone, ou bien marche-t-elle sur une ligne différente ?
Dans le premier de ces cas, les alliés sont appelés à lui prêter leur appui ; dans le second, ils ne se croiront point liés parle même devoir. Dans le premier cas, les puissances doivent certes aviser à tous les moyens de ménager à celui des alliés qui, dans une position donnée, ne peut agir avec une liberté égale à celle des autres, la faculté de se placer discrétionnellement sur une ligne que dans une circonstance antérieure il a déjà suivie, sans s'exposer à aucun inconvénient réel. Dans la seconde hypothèse , tous les alliés de la France seraient également appelés à ne pas la laisser dans Terreur sur un appui qu'elle n'aurait aucun droit de réclamer.
Le plus grand des dangers qui pourraient accableraujourd'bui le corps social serait sans contredit toute guerre politique en Europe. Heureusement n'en entrevoyons -nous la chance que dans des positions qui n'auraient point été suffisamment éclaircies. Nous sommes loin de craindre que la Grande-Bretagne se laisse aller à confondre les questions ; si elles ne sont point distinctement précisées , que l'on s'applique à les déterminer avec le soin que réclame leur importance extrême.
L'Autriche se flatte d'y avoir contribué de son côté par la présente dépêche. Tout en se croyant dispensée d'entrer dans de nouveaux éclaircissements sur ses principes , elle ne manquera jamais de s'énoncer avec sincérité et franchise sur l'application de ces principes à des objets directement liés au salut commun de l'Europe.
Mettcrnîch à Vincent, à Paris (E. D.), Vienne, le 23 mars 1823.
675. . . . Avant tout, je dois supplier M. le vicomte de Chateaubriand de bien vouloir, aussi souvent qu'il sera dans le cas de rechercher dans la grave affaire du moment la pensée de notre Cabinet, se pénétrer de la conviction que le jugement qu'il m'a entendu énoncer à Vérone , que les paroles comme les vœux qu'il m'y a entendu proférer, sont ceux que nous formons et que nous professons aujourd'hui. Rien dans notre jugement sur la révolution espagnole et sur les conséquences directes ou indirectes qui s'y rattachent, tant pour l'Europe entière que pour la France en particulier, n'a subi d'altération. Ce que nous avons vu et dit au mois de novembre dernier, nous le voyons et nous le disons aujourd'hui ; si le Cabinet des Tuileries devait avoir supposé un seul instant le contraire, ou s'il devait le supposer encore, c'est qu'il eût été ou qu'il serait dans l'erreur. La position des affaires est bien assez grave pour que je dusse regretter vivement que tel pût être le cas.
En exprimant avec autant de fi'anchise mon sentiment, je dois prier en même temps M. le vicomte de Chateaubriand de bien vouloir se persuader que nous connaissons trop les positions des hommes et des choses, particulièrement en France, pour former des vœux ou attendre des résultats incompatibles avec les réalités: Nous étendons cette observation aux embarras sans nombre auxquels se trouve exposé le Gouvernement fran- (;ais dans la conduite de l'affaire à la fois la plus importante et la plus difficile qui ait pu se présenter à lui; nous connaissons ces embarras; nous les jugeons dans les termes de la simple vérité, et nous les déplorons dans ceux de l'intérêt le plus naturel. La cause de la France est celle de l'Europe, tout comme la cause de l'Europe est celle de la France. Ce principe, qui est le nôtre, doit être celui du Gouvernement français; M. le vicomte de Chateaubriand, trop éclairé pour ne pas le reconnaître dans toute sa force , Ta énoncé vis-à-vis du public et vis-à-vis de nous; le même principe ne semble point avoir
SLR L'INTERVENTION FRANHAISK EN ESPAGNE (1823). 41.
toujours été également présent à chacun de MM. ses collègues ; une somme assez grande de maux réels a été et sera peut-être encore la suite de cette divergence, et si je vous ai exprimé des inquiétudes, et si je ne me suis point caché vis-à-vis de M. l'ambassadeur de France à Vienne de celles que je nourrissais, c'est que j'ai été et que je suis pénétré du sentiment que le salut de tous est lié à la solution de l'entreprise contre la révolution espagnole. II n'est pas dans ma nature de pouvoir me taire quand les premiers intérêts du corps social se trouvent mis enjeu.
Je ne reviendrai sur aucun des sujets que j'ai traité» dans mes deux dernières expéditions; de grandes erreurs ont été commises; elles ont eu le sort de toutes les erreurs. Il en a été commis depuis ; elles ont trouvé leur terme dans les événements de Madrid, à la fin de février et au commencement de mars. Il ne s'agit pas de récriminations ; celles-ci ne conduisent jamais à un but utile , et ma conviction intime tient M. le vicomte de Chateaubriand hors de leur portée ; il fout s'appliquer à s'entendre sur les nécessités du moment, et surtout à régler l'avenir. C'est vers ce but seul que doivent tendre tous les soins des Cabinets. Je suppose celui des Tuileries informé que le Gouvernement britannique a fait une démarche près des Cours de Vienne , de Saint-Pétersbourg et de Berlin, à l'effet de s'assurer des dispositions des trois Monarques dans les intérêts du moment
Vous trouverez dans l'annexe notre réponse à l'Angleterre (n**674). M. Canning a établi sa démarche à Vienne sur un article de gazette, et le choix n'est pas heureux : j'ignore encore sur quelle base il aura fondé ses démarches à Berlin et à Saint-Pétersbourg.
Je me flatte que M. de Chateaubriand se convaincra que notre réplique est «lussi précise quç correcte.
L'affeire est arrivée à la troisième période, à celle de l'exécution. Les passions sont dans toute la force de l'exaltation; c'est que l'attaque va directement contre le mal , et les défenseurs de celui-ci sont nombreux. D'un autre côté, plus il y aura d'indécision dans la marche politique, de fluctuations
42 HECtTElL DE DOCUMENTS (I823-I829).
entre les parlis à prendre , d'essais pour et contre tel ou tel résultat définitif, et plus les embarras augmenteront.
Le salut, dans toute situation de choses pareille, ne peut se trouver que dans le soutien le plus évident d'un principe absolument correct. Il me semble superflu de vous assurer que, quoi qu'il puisse arriver, nous ne dévierons pas du nôtre.
Meiternich ;i Vincent (E. D. rés.), Vienne, le 23 mars 1823.
676. Ma dépêche précédente est ostensible pour M. le vicomte de Chateaubriand. Vous voudrez bien en conséquence la lui feire lire, ainsi que ses annexes.
Il me paraîtrait difficile que M. de Chateaubriand pût trouver une objection à fiaiire à notre explication envers le Cabinet britannique. Ce que nous lui disons est ce que nous pensons, et est conforme à ce que nous ferons. Toujours prêts à soutenir, par tous les moyens en notre pouvoir , les principes de TAlliance , nous ne le serons jamais à accorder un appui à ce qui lui est diamétralement opposé, ou à ce qui, par une tendance erronée, conduirait à Tin valider
D'après l'ensemble de votre expédition du 11 mars, il m'est prouvé que la tentative nouvelle de capituler, non-seulement avec le principe révolutionnaire espagnol, mais même avec inie faction qui alimente le désordre , est entièrement ignorée de Votre Excellence. D'après l'invitation que nous a adressée M. de Chateaubriand de ne juger de la marche de son Gouvernement que (T après le discours du Trône et celui du ministre des affaires étrangères, et désirant ne pas mettre en doute la loyauté de ce ministre, je vais jusqu'à admettre que la tentative dont je veux parler peut n'avoir été l'œuvre que de M. de Villèle et être ignorée de M. de Chateaubriand. Mais quel ftmd les puissances peuvent-elles faire sur la marche d'un Gouvernement qui se permet des actions qui, pour être jugées avec bienveillance, ne doivent être attribuées qu'au premier ministre? . . .
La marche du ministère français est difficile ; nous en con-