‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 12 sur 123 · SUR L^INTERVENTION FRANÇAISE EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

SUR L^INTERVENTION FRANÇAISE EN ESPAGNE

venons y et nous n'avons jamais mis le fiait en doute. Les difficultés qu'il a à combattre découlent de deux sources: Tune se trouve dans le malheur d'un régime qui fecilite les élans du mal autant qu'il repousse et rend difficile l'emploi des remèdes, de ce régime implanté en France et étranger aux mœurs et à l'esprit du peuple de ce grand État ; la seconde source du mal ne peut être cherchée ailleurs que dans les fiantes journalières que commettent les ministres, dans les erreurs auxquelles ils se Ipissent entraîner par des considérations personnelles , par l'activité du jeu des partis , et par leur propre inexpérience. Si la première de ces influences est insurmontable , il devrait ne pas en être de même de la seconde. Que faire au milieu de ce dédale ? Il faut que Içs trois Cours se resserrent sur le ten-ain de leurs principes, et que jamais elles ne le perdent de vue un seul instant. II m'est démontré que la moindre faute qu'elles commettraient , — et la première pourrait avoir tout le mauvais effet de la dernière , — devrait entraîner la perte de l'Europe. II faut parler clair à la France, et c'est ce que nous avons fait, dans les termes de l'amitié et de la vérité, par la dépêche que vous êtes chargé de lire à M. le vicomte de Chateaubriand.

Le sort de l'entreprise concertée à Vérone va être décidé incessamment. Dans l'intérêt de la cause , il devrait l'être déjà , et, par une marche résolue, bien des embarras eussent été épargnés au Gouvernement français lui-même

La ligne que j'ai eu soin de tirer, dans ma dépêche à M. le prince Esterhazy, entre les deux principes d'action possibles à la France , doit nous servir constamment de guide. C'est ce qu'exigent irrémissiblement la justice et la prudence la plus ordinaire. Dénaturer l'entreprise de Vérone , en feisant tourner le but dirigé contre la révolution espagnole en un moyen de la consolider et cTen étendre F influence, serait une faute trt»p grossière pour que les Cabinets exempts des intrigues et des embarras dans lesquels se trouve placé le ministère français pussent jamais s'en rendre complices

Je vous envoie la réponse que M. le vicomte de Chateaubriand a adressée à M. le prince de Ruffo. Vous vous convaincrez qu'elle ne répond en aucune manière à ce que ce

ministre vous a dit. Celte explication ne répond même pas le inoins du monde à l'esprit de la proposition de Sa Majesté Sicilienne *. Le Cabinet français est malheureux dans le choix des interprétations.

Ce n'est pas une médiation entre la France et l'Espagne que propose le Roi de Naples , et c'est néanmoins de médiation que se trouve qualifiée, dans une dépêche de M. de Chateaubriand à M. le marquis de Caraman , l'offre aussi correcte que {généreuse de Sa Majesté Sicilienne. Ce Souverain n'a d'autre ))ut que de placer le poids de sa légitimité incontestable dans la balance de la légitimité que nous défendons et que la France la première a également un intérêt positif à défendre. Le Roi n'a voulu et ne peut vouloir autre chq^e ; l'offre était donc de nature à devoir être acceptée purement et simplement par la France , car tout dans cette offre est un bienfait.

M. de Chateaubriand, en vous parlant, avait paru saisir la question sous cet aspect, le seul conforme à la vérité. Dans sa réponse officielle, il fait une affaire de ce qui n'en offre même pas les premiers éléments. Cette variation ne me surprend pas ; elle est , à tous égards , conforme à la marche que suit le Gouvernement français; il craint le contrôle, et il le voit par conséquent dans toute proposition, quelque conforme qu'elle soit au principe et quelque salutaire que, par ce motif, elle doive être au succès d'une entreprise qui d'elle-même a déjà présenté assez de côtés difficiles pour que leur nombre ne doive pas être augmenté. C'est dans des fautes de ce genre que tombent constamment les administrations faibles.

La peur qu'inspire au ministère l'idée de la conférence ministérielle tire son origine de la même source. Les affaires cependant ne marcheront jamais sans ce moyen. Je ne doute pas que M. l'ambassadeur de Russie ne reçoive de sa Cour l'ordre d'insister sur une mesure aussi nécessaire que salutaire.

* Le Roi de Naples a%-ak écrit aux Empereurs d'Autriche et de Russie et au\ Rois de France et de Prusse des lettres autographes m par lesquelles il énoïK^ait à la fois le sentiment qu*il nourrit de ses droits et l'offre d'en metti*e le poiils dans la balance de la cause que ses augustes allit's défendent avec autant de franchise que de fermeté i» . {Note de PÉditeur,)

Le moyen d'arriver au but ne pourra se trouver que dans l'attention la plus scrupuleuse à éloigner de ce que nous avons eu soin d'appeler un centre (T informations et de décisions^ tout ce qui pourrait lui donner une formalité absolument inutile. Que le Cabinet français informe MM. les représentants des puissances de ce qu'il croit , désire et veut ; cela peut s'effectuer par d'autres voies que par celle d'une réunion d'ap' parât,

MM. les ambassadeurs peuvent s'entendre et concerter leur langage sans le secours de la table ronde. M. de Chateaubriand sent, sans aucun doute, une vérité aussi simple, mais il ne veut pas la chose, qu'il rejette sous le prétexte de la forme.

Veuillez, Monsieur l'ambassadeur, vouer vos soins les plus assidus au soutien des graves intérêts qui vous sont confiés. Vous en trouverez le meilleur moyen dans voire union la plus parfaite avec MM. vos collègues.

677. Mémoire sur le^i droits légitimes du Roi de Naples à la régence en Esiiagne (Annexe du n° 678). — 678. Metternich à Vincent, à Paris (E.D.),Vienne7 le 28 mai i8S3. — 679. Metternich à Vincent, à Paris (E. D. sccr.), Vienne, le 5M mai 1823.

877. Les ouvertures les plus récentes du Cabinet français portent sur les objets suivants :

Il a annoncé aux trois Cours alliées son intention de procéder, dès l'entrée de Tarmée française dans la capitale de F Espagne, à la formation d'une autorité chargée du Gouveniement provisoire du Royaume.

Il leur a déclaré son intention d'accréditer près de cette autorité un représentant diplomatique de Sa Majesté Très- Chrétienne revêtu du caractère d'ambassadeur.

Il leur a exprimé le désir que les trois Cours accréditent de leur côté des agents diplomatiques près de cette même auto-

rite. Il propose qu'ils soient revêtus également du caractère d'ambassadeurs.

M. le vicomte de Chateaubriand a pris l'initiative dans le règ^lement du service. Il a, à cet effet, exprimé Tidée que les représentants des Cours près du Gouvernement provisoire espagnol à Madrid fussent placés sous la direction immédiate de la conférence ministérielle à Paris.

Les mêmes ouvertures ont été faites à l'ambassade de Sa Majesté Sicilienne à Paris.

L'entreprise contre la révolution espagnole , ainsi que toute entreprise de cette nature , offre trois périodes distinctes , celle du départ, celle de l'action, et celle de la conclusion. Dans chacune de ces trois périodes elle peut se trouver, ou bien servie par l'application fidèle et constante du principe qui doit la diriger, ou compromise et finalement perdue par l'abandon de ce principe.

La première de ces périodes est passée ; la seconde est en train et se présente sous les auspices les plus favorables ; c'est donc de la troisième qu'il est du devoir des puissances de s'occuper.

Les Monarques alliés, qui dans tout le cours de leur glorieuse union n'ont jamais abordé une grande afiaire quelconque sans s'être rendu compte du résultat final auquel ils visaient, et ne se sont portés à aucune mesure qui ne fût dirigée vers un but positif et clairement déterminé d'avance , ne peuvent que regretter que des questions de l'importance de celles que le Cabinet français vient de soulever n'aient été posées qu'au moment où elles devraient déjà se trouver réglées et décidées.

En prenant ces questions en considération , on sent bientôt la nécessité de les ramener à heurs premiei*s éléments. L'Espagne, ou du moins les parties du Royaume délivrées du joug des révolutionnaires, doivent être gouvernées. Elles doivent l'être par des autorités nationales , et un Gouvernement central doit être chargé de cette fonction. Ces principes sont simples et justes. Les proclamations françaises les ont sanctionnés ; les ouvertures du Cabinet semblent les confirmer.

Rien cependant ne se trouvant encore arrêté en conformité

(le ces principes , il s'agit de s'assurer des vues de la France sur.les points suivants.

L'autorité centrale , qui devra être établie à Madrid , pourra prendre le caractère et porter le titre de régence du Royaume; ou bien, ses attributions pourront être bornées à celles d'une simple autorité administrative.

Dans le premier comme dans le second de ces cas, les pouvoirs du Gouvernement provisoire ne pourront sortir de la ligne administrative; jamais ils ne pourront s'étendre à la partie constituante.

D'après les notions diverses qui nous sont parvenues de Paris dans ces derniers temps , il paratt que le Cabinet français n'est pas encore bien d'accord avec lui-même , ni sur les éléments qui entreraient dans la composition de l'autorité espagnole provisoire, ni sur les formes dans lesquelles elle serait établie. Cet état de choses a droit de surprendre. Le Cabinet français n'aurait-il pas, jusqu'à cette heure, poussé sa prévoyance sur l'un des objets les plus importants et à la fois les plus directement liés à l'opération qu'il a entreprise? Les succès de son expédition auraient-ils dépassé son attente? Il serait permis de le croire, en voyant l'indécision qui continue à régner dans ses conseils.

Quelques indices sembleraient prouver que si la France a en vue la formation d'une régence, elle viserait à tirer celleci du sein de l'autorité administrative provisoire. Comment un pareil plan serait-il exécutable sans déroger, de principe et de fait, aux droits imprescriptibles de la légitimité? Le Monarque étant captif, le successeur au trône le plus proche renferme dans sa personne , sans aucun doute , tous les droits à la régence. Dans le cas actuel, les deux princes frères du Roi partagent le sort du Monarque. Le successeur éventuel en liberté^et le plus rapproché de la Couronne se trouve être le Roi de'Naples. TJn arrangement quelconque sur une régence pourrait-il être conçu sans le concours direct du Régent- né ?

Nos principes et toutes les doctrines saines sur la légitimité se refuseraient à l'admettre.

Le même principe nous parait s'appliquer à la création d'un

Gouvernement administratif central provisoire, de quelque manière qu'il soit composé. Nous ne concevons pas qu'une autorité quelconque chargée de gouverner TEspagne durant la captivité de Sa Majesté Catholique, puisse être constituée légalement sans Tautorisation et sans le concours direct de Sa Majesté Sicilienne. Selon nous, il ne suffirait pas même de la simple reconnaissance de cette autorité par Sa Majesté Sicilienne pour lui attribuer tous les droits de la légalité. Nous savons d'ailleurs que le Roi de Naples ne serait pas disposé à .se prêter à une pareille mesure; ce fait tranche la question.

Les principes que nous venons d'établir sont ceux de toutes les Monarchies; ils sont en particulier ceux de la Maison régnante en France.

Après le décès de Louis XVI , le Roi actuel , alors Monsieur, s'est déclaré Régent du Royaume de France.

En 1814, Louis XVIII s'est refusé à reconnaître comme valables les actes constitutifs de la seule autorité portant une apparence de légalité en France.

Ce que le Roi de France a déclaré en 1793 et fait en 1814, il doit nécessairement l'admettre comme juste et légitime dans une circonstance absolument analogue.

D'où vient que son Cabinet n'établit pas purement et sin>plement les questions qu'il s'agit de fixer sur les points de départ qu'il retrouve dans des antécédents tout français et tout bourboniens?

D'où vient qu'il abandonne aux puissances auxquelles il adresse ces questions le soin de les résoudre?

Il y a une explication bien simple de ce fait, explication que nous ne nous permettrions peut-être pas d'énoncer si des circonstances particulières ne nous avaient autorisés et pour ainsi dire forcés à y recourir. Le Gouvernement français n'aurait-il pas cherché, jusqu'à cette heure, à éviter de se placer sur une ligne entièrement correcte, ou n'aurait-il pas encore renoncé à toute possibilité de capituler avec la révolution espagnole et de terminer le différend par le moyen d'un arrangement avec les factieux qui ont entraîné le Roi d'Espagne hors de sa capitale, et qui le regardent sans doute comme un

Otage pour sauver d'une révolution re'prouvée par la masse de la nation ce qui, dans Tintérét de leurs personnes et de leurs doctrines, pourrait en être sauvé; projet funeste et subversif des principes de Talliance, mais dans lequel un Gouvernement qui n*a été que trop souvent dans le cas de faire des sacrifices pareils pourait bien ne voir que ce que Ton est convenu d'appeler Tamalgame des intérêts nouveaux avec les anciens?

Si le Gouvernement français pouvait se livrer à un plan aussi erroné, ou ne viser même qu'à se réserver les moyens de se conduire selon telles circonstances du moment, il serait du devoir des alliés de ne pas ménager des erreurs également dangereuses pour le maintien des principes de la légitimité en Europe et pour celui des droits sacrés de la Maison régnante en Finance elle-même. Car le parti que les révolutionnaires français et ceux de tous les pays tireraient d'une erreur aussi grave, serait certes de nature à frapper jusque dans ses fondements la légitimité de l'autorité royale en France.

Ces observations toutes politiques et morales se confondent dans la position actuelle des choses avec une question de fait. Le Roi de Naples vient de se déclarer : il ne s'agit donc plus de simples raisonnements, mais de régler ce qui, dans l'intérêt de la cause générale et de tous les intérêts particuliers, doit nécessairement être réglé et arrêté.

Le Roi de Naples, en déclarant que par les droits imprescriptibles de sa naissance il se regarde comme appelé à intervenir d'une manière directe dans les mesures à prendre en Espagne, déclare à la fois :

Qu'en prenant ce parti, il croit agir dans l'intérêt de toutes les légitimités ;

Que ses idées ne sont dirigées que vers un but salutaire ;

Qu'enfin, loin de vouloir susciter des embarras dans une affaire d'une conduite difficile, ses vœux se concentrent dans la recherche des moyens de faire tourner la fin de Tentreprise généreuse de laquelle s'est chargée Sa Majesté Très-Chrétienne, au seul profit de la cause des trônes et des peuples.

Par suite de ce vœu, le Roi ne demande que de mettre ses droits incontestables dans la balance des actes de la France et

de ses autres augustes alliés, et ne vise nullement à dicter ce que, le cas échéant, il y aurait à fiaire, mais seulement à se consulter avec les Cours sur le meilleur parti à prendre.

C'est donc sur^ces prémisses que doivent se fonder les calculs, et c'est dans leur application la plus utile que se trouvera la garantie du succès d'une entreprise qui doit assurer le triomphe définitif de la cause du bien contre les plans subversifs des ennemis de Tordre en Europe. Nous avons pris ces données en la plus sérieuse considération, et nous sommes arrivés aux conclusions suivantes :

!• Les actes de Vérone font foi de la ligne de séparation que les Cabinets ont tirée entre les positions des puissances. C'est ainsi qu'une part juste et large a été faite aux décisions réservées à la France, à la liberté entière de son action militaire, et aux considérations de tout genre qui ont pu se trouver liées à la position particulière tant intérieure que politique de son Gouvernement.

Les trois alliés, en déclarant leur solidarité morale avec cette puissance, en prenant même l'engagement éventuel de concourir à l'action matérielle, ont mis une seule condition à leurs engagements ; condition indispensable, et à laquelle ils n'auraient pu renoncer sans abandonner le principe fondamental de l'alliance.

En réduisant ces antécédents aux termes les plus simples, la France s'est chargée de l'action matérielle pour le soutien d'une cause commune à l'alliance ; le choix des moyens propres à conduire cette action lui a été comme de raison absolument réservé. Mais pour que la cause ne fût point altérée dans son essence, il était de toute nécessité que la France appuyât chacune de ses démarches sur des principes que les alliés pussent avouer comme les leurs.

Le Gouvernement français s'y est prêté; il n'eût pas pu agir diCFéremment sans se perdre lui-même, et sans riiiner la cause générale.

Ce qui a été de droit lors du point de départ, doit l'être également pour le point d'arrivée. Nous sommes convaincus, en effet, que si les deux périodes présentent une différence,

elle se trouve dans le fait que les aberrations dans les bases fondamentales de Talliance auraient, si &ire se peut, des conséquences bien plus désastreuses encore dans la seconde que dans la première de ces époques. Il faut prévenir ces dangers, et c'est à quoi doivent pourvoir les Monarques. Les moyens se trouveront dans le règlement même de la marche qui devra conduire au but.

2* Le Cabinet français demande aujourd'hui à ses trois alliés et à Sa Majesté Sicilienne de nommer des représentants près du Gouvernement qui serait installé à Madrid dès l'arrivée du duc d'AngouIéme dans cette ville.

Cette demande leur est adressée sans que la base de la formation de ce Gouvernement provisoire, sa légalité, le mode de sa composition, l'étendue de ses attributions, soient nî arrêtés ni seulement définis.

M. de Chateaubriand, dans la demande la plus récente qu'il nous a fait parvenir sur l'envoi immédiat du représentant de l'Empereur, s'exprime dans les termes suivants :

« Nous pensons toujours que M. le duc d'Angouléme sera du 20 au 25 mai à Madrid. Il est bien à désirer que les agents diplomatiques des Cours alliées puissent y arriver immédiatement après, pour reconnaître le Gouvernement provisoire et y traiter de concert les graves questions qui doivent y être agi-tées. »

Or, pour reconnaître un Gouvernement, il faut avant tout le connaître, et pour traiter avec lui d'affaires, il faut l'avoir reconnu. II s'agit donc avant tout de savoir quel sera ce Gouvernement,

Quel qu'il puisse être, l'arrivée immédiate des représentants des Cours n'est plus possible ; la faute n'en est pas aux alliés, elle appartient en entier au Gouvernement français.

3^ L'autorité que créera, lors de son entrée à Madrid, le général en chef de l'armée française devrait en conséquence n'être regardée par lui-même que comme une autorité temporaire, dont les fonctions seront subordonnées à l'installation d'un Gouvernement régulièrement constitué et destiné à gou-vemer l'Espagne durant la captivité du Roi.

La conférence à Paris devrait, sans perte de temps, entrer vn délibération sur la formation de ce second Gouvernement.

Celte conférence, qui n'admet plus le moindre retard, doit consigner dans un acte légal les mesures qui seront arrêtées en commun pour la formation du Gouvernement provisoire de l'Espagne. Les puissances ne pouvant reconnaître ce Gouvernement que lorsqu'elles sauront sur quelles bases il sera établi, et si celles que proposera la France sont compatibles avec les principes dont elles ne dévieront jamais, doivent être par conséquent, et dans le plus court délai possible, instruites des mesures que l'on compte adopter à cet égard.

Metternich à Vincent, à Paris (E.D.), Vienne, le 28 mai 1823.

678. ...Je vous envoie ci-joint. Monsieur l'ambassadeur, un travail (n* 677) qui renferme, dans les termes les plus succincts, les principes que vous aurez à mettre en avant et à soutenir dans les délibérations qui devront précéder l'envoi des représentants des Cours près de l'autorité administrative qui va être établie à Madrid.

L'opérafion salutaire et généreuse de la France se trouvera placée sur les principes que l'alliance a, depuis son origine, considérés comme ses bases fondamentales; — qui ont été reconnus victorieux à l'époque de la restauration de la Maison régnante en France ; qui ont triomphé des révolutions italiennes; qui ont maintenu depuis dix ans la paix politique de l'Europe. C'est l'.npplicalion de ces mêmes principes qui pourra seule, en 1823, combattre efficacement la Révolution dans la Péninsule occidentale. Cette vérité une fois reconnue,

— et c'est avec une véritable et grande satisfaction que nous avons le sentiment qu'elle l'est en France comme chez nous,

— il ne s'agit plus que d'aviser aux moyens les plus sûrs de conduire à bonne fin l'affaire en instance, et il sera désormais facile de s'entendre et de se concerter sur ces moyens.

Sa Majesté Sicilienne élève la voix ; son bon droit est incontestable ; mais pour qu'il tourne au profit de la cause générale, son emploi doit être réglé ; il doit l'être dans les voies de la

prudence et dans les limites d'une saine politique. Celui du Roi de Naples le sera s'il maintient le caractère d'une intervention dans le but clairement défini de renforcer la légitimité de V action de la France contre la révolution espagnole.

Telle est, — nous en avons la conviction, — l'idée exclusive de Sa Majesté Sicilienne, et c'est sur cette base que l'Empereur se sent le besoin de l'appuyer.

Le Roi de Naples ne vise pas à créer des difficultés; il veut prêter de la force à ce qui jamais ne saurait trop en acquérir. Sa Majesté place sa personne sur la seconde ligne et l'intérêt de la cause commune sur la. première. 11 ne veut rien pour lui, mais tout pour la cause. Ses démarches portent ainsi le même caractère que toutes les décisions prises par les Monarques dans le cours de leur salutaire alliance ; le Roi s'acquitte

envers eux de ce qu'ils ont fait pour lui

Je n'ai pas besoin de faire valoir ici l'avantage incontestable que, sous le point de vue de la légitimité, le concours de Sa Majesté Sicilienne assure à la France et à ses alliés, solidaires avec elle, dans ses ef.'orts contre la révolution dEspagne. Cet avantage est aussi clair que le sera toujours et pour toute cause l'appui du bon droit.

Mais il est plus d'un avantage politique que nous n'hésitons pas à regarder comme lié directement à cette position des choses.

!• L'attitude de la France, en sa qualité de puissance agissante, se trouvera placée au-dessus des attaques morales auxquelles elle s'est vue exposée jusqu'à ce jour. Quelque injustes et, — selon notre conviction la plus intime, — quelque criminelles qu'aient été ces attaques, le Gouvernement français aura à leur opposer une base d'action fondée sur des principes de droit public universellement admis. On ne pourra plus accuser la France de n'agir que dans son intérêt individuel, en reconnaissant les droits d'un Souverain indubitablement appelé à exercer les fonctions que des circonstances funestes ont momentanément enlevées au Roi et aux Princes d'Espagne ; elle prouvera jusqu'à l'évidence que le rétablissement de l'ordre légal dans ce malheureux pays est le seul et unique but de ses

•efforts. La responsabilité des actes que Tétat actuel des choses pourra réclamer ne pèsera pas exclusivement sur la France ; elle sera partagée par la puissance dont Tintervention consa* crera tout ce qui peut se faire légalement en Espagne peur dant la captivité du Roi. Le Gouvernement provisoire sera dès lors établi sur une ligne également claire et correcte, et ce qui dans les procédés de la France pourrait être taxé d'ambition, acquerra la valeur de la générosité.

"2* Les conséquences immédiates d'une pareille situation ne sauraient manquer de réagir directement et sur l'Espagne et sur la puissance qui, à l'une des époques les plus graves des temps modernes, parait ne s'abandonner que trop aux seuls calculs d'une ancienne rivalité et à ceux d'une politique égoïste, aussi étroite que hausse. La réaction principale que nous admettons sur l'Espagne se trouvera dans la démonstration du &it que, quels que puissent être la rage des factieux et les attentats auxquels ils se porteraient, l'Espagne aurait son Roi. Si dans des circonstances autres que celles sous lesquelles l'Espagne se trouvf placée, une démonstration pareille pouvait paraître superflue, il ne saurait en être de même lorsque la loi qu'une faction a imposée comme fondamentale à un État a renversé jusqu'à l'ordre de succession dans la Maison régnante. Tel est le cas en Espagne. D'après la constitution illégale de 1812, les Princesses succèdent de préférence aux agnats masculins plus éloignés dans les degrés de parenté ; la succession au trône passerait, selon la constitution, à la Reine de Portugal, et le parti que les factieux sauraient tirer d'une chance pareille a sans doute guidé déjà leurs calculs à l'époque où ils ont imaginé ce renversement de l'ordre de succession au trône. Ce n'est toutefois pas dans cette vue seule qu'ils s'y sont portés. Deux autres motifs ont concouru à cette détermination : l'un élait le désir de démontrer que iout, — les bornes du pouvoir royal présent comme les droits de succession à ce pouvoir, — doit ressortir du bon plaisir du peuple ; l'autre motif du nouvel ordre de succession établi était d'empêcher que la nation n'amalgamât ses intérêts les plus chers avec ceux de la Maison régnante. Quel moyen plus

sûr, en effet, d'atteindre ce but, que de borner les droits de cette Maison à des chances que chaque génération peut amener et qui, en se présentant, appellent au trône une famille nouvelle, et ce qui doit paraître à la fection le comble du succès, une famille qui n'offre aucun précédent national ? En un mot, on constitue ainsi un avenir soumis au simple hasard !

J'ig[nore à quel point ces considérations toutes morales ont influé sur les sentiments personnels du Roi de Naples ; elles ont une valeur telle à nos yeux que nous les plaçons en première ligne dans nos calculs sur la recherche des moyens de porter des coups décisifs à Tesprit de révolution qui menace d'engloutir l'Europe .

3* La réaction sur le Gouvernement britannique ne sera pas douteuse. Aussi longtemps que M. Ganning restera chargé de la conduite des affaires politiques de cette puissance, il faut renoncer à lui voir prendre une marche réglée ; celle-ci n'est pas dans son caractère. G'est en se plaçant dans l'attitude la plus correcte que la France trouvera les moyens les plus sûrs de gêner les écarts de l'Angleterre , et de fournir à ses alliés les moyens les plus utiles pour repousser les sophismes et les fausses prétentions de la puissance rivale.

L'Empereur veut. Monsieur l'ambassadeur, que vous développiez avec la plus entière franchise les arguments que renferme la présente dépêche, tant vis-à-vis du Cabinet français que vis-à-vis de MM. les représentants des puissances. J'expédie à M. de Brunetti ses instructions et des lettres de créance pour le Gouvernement provisoire de Madrid. Il est autorisé à faire usage de ces dernières au moment où les décisions prises par la conférence à Paris uniront les Cours sur un même principe d'action.

Metternich à Vinct nt, à Paris (E. D. secr.). Vienne, le 28 mai iS23.

679. . . . Je trouverais fort inutile de répéter à Votre Excellence, dans une dépêche secrète, les raisonnements qu'elle trouvera consignés dans les pièces dont j'abandonne l'usage à

son jugement. II s'agit moins aujourd'hui de raisonnements que d'un (ait. Le Roi de Naples a pris un parti. Il lui est dicté par un droit que personne ne saurait lui contester ; il se fonde sur un exemple que lui a fourni le Roi Louis XVIII lui-même. Ce que déclare le Roi ne saurait être invalidé ; il faut donc

borner ses soins à en tirer le parti le plus utile

Le bien se trouve dans le feit lui-même, car : Il place dans une grande et nouvelle évidence les droits imprescriptibles de la légitimité ;

Il abat d'un coup l'édifice constitutionnel révolutionnaire, car il sape un de ses fondements, et il rendra impossibles les

capitulations avec ce même système

Veuillez traiter cet objet avec une délicatesse extrême et avoir le soin particulier de distribuer les rôles entre M. l'ambassadeur de Naples et vous. C'est lui qui devra soutenir tout ce qui est du droit de son Maître ; c'est lui de nouveau qui vous aidera à faire naître dans le Cabinet français la conviction que ce que veut le Roi de Naples, le Roi de France doit le vouloir non-seulementdans l'intérêt d'une question abstraite, mais vu les avantages incalculables qui en résulteront pour sa

propre position

' Ce qu'il s'agira de bien démontrer à MM. de Chateaubriand et de Pozzo, c'est que c'est le Roï de Naples qui veut ce qu'il déclare, et que dès lors nous avons dû borner nos soins à tirer le meilleur parti possible de toutes les chances favorables qu'offre sa déclaration *.

*" La déclaration du Roi de Naples relativement à la régence d^Ëspagne ne fut pas bien accueillie a Paris; comme on le sait, lors de Tentrée de larmée française en Espagne, le 25 mai, le duc d'Ângoulème établit uni* régence sous la présidence du duc de Tlnfantado. (Note de t Éditeur,)

SUR L'ÉLECTION hV SUCCESSEUR DE PIE VII (1823). 51

SUR l'élection du SUCCESSEUR DE PIE VU.

680. Metternich au comte d'Appony, à Rome (E. D.), Vienne, le 30 juin 1823.

680. Votre- Excellence se trouvant déjà depuis quelque temps en possession de ses lettres de créance éventuelles comme ambassadeur d'Autriche au conclave qui s'ouvrira pour l'élection du successeur de Pie VII, et M. le cardinal Âlbani ayant accepté Toflre qui lui a été faite au nom de l'Empereur de lui confier à cette occasion le secret de notre Cour, il me reste à vous munir l'un et Tautre d'instructions propres à vous servir de règle dans cette commission importante. C'est le but de ma présente dépêche, que je prie M. le cardinal Albani de regarder comn>e lui étant commune avec Votre Excellence, et dont vous voudrez bien. Monsieur le comte, lui remettre un double immédiatement après le décès du Pape actuel*.

L'instruction que je suis chargé de vous transmettre peut se diviser en deux parties, celle qui a trait au cérémonial et aux formes, et celle qui embrasse le fond même de la chose.

La première exige peu de développement, parce qu'elle concerne des objets qui sont pour la plupart réglés par l'usage et sur lesquels les actes de l'ambassade relatifs aux conclaves précédents vous fourniront les lumières nécessaires.

Deux de ces objets méritent néanmoins que j'en fasse une mention particulière.

L'un est la harangue que vous devrez adresser au Sacré Collège en présentant vos lettres de créance. La nature du lieu et de la circonstance ne permettant pas à l'ambassadeur de donner beaucoup d'étendue à cette harangue, il doit s'y borner à un exposé court et précis de l'objet de son ambassade et de la manière dont sa Cour envisage l'élection future du nouveau Pape. Lorsque l'ambassadeur est chargé (ce qui

• Pie VII mourut le 20 août 1823. (Note de CÉdileur.)

est ordinairement le cas) de remettre en même temps que ses lettres de créance la réponse de sa Cour à la lettre de notification du décès du dernier Pape, l'exposé susdit est naturellement accompagné de quelques mots de condoléance sur cet événement et d'éloge sur le Pontificat qui vient de finir. Celui du Pape actuel ayant été tel que les Cours en général et la nôtre en particulier ne pourront que donner des regrets sincères à sa perte, non-seulement il n^y a nulle raison pour que Votre Excellence ne se conforme pas à cet usage, mais elle pourra même convenablement renforcer la couleur de cette partie de son discours. Les qualités personnelles de Pie VII, la foi vive et le courage inébranlable qu'il a fait éclater au sein de l'adversité et des persécutions, vous fourniront un texte d'autant plus heureusement choisi qu'en rappelant ces souvenirs douloureux, vous pourrez en prendre occasion de rendre un hommage public au principe de conservation, qui seul peut prévenir le retour de ces époques de deuil et de calamité, et préserver l'Europe de nouvelles convulsions.

Quant à la partie de votre harangue destinée à exposer le sujet de votre ambassade et la manière dont notre Cour envisage l'élection d'un nouveau chef de l'Église, il suffira que vous assuriez en peu de mots les cardinaux que Sa Majesté, en usant de la prérogative qui lui appartient de se faire représenter par un ambassadeur extraordinaire auprès du conclave, n'a eu d'autre but que de donner un témoignage public et éclatant de son respect filial envers l'Église et le Saint-Siège, de protéger la liberté des suffrages des cardinaux électeurs, et de contribuer par les conseils et les exhortations qu'Elle vous a chargé de leur adresser de sa part, à fixer leur choix sur l'individu le plus digne de la tiare ; que c'est là l'unique désir qui anime notre Cour dans cette occasion, et que, quel que soit le cardinal appelé à gouverner l'Église, nous applaudirons sincèrement à son élévation, et nous nous en réjouirons avec toute l'Europe catholique, s'il possède les qualités nécessaires pour soutenir dignement un aussi grand fardeau dans les circonstances graves et difficiles où nous vivons.

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