‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 118 sur 123 · LA PAIX D ANDRINOPLE · texte numérisé non relu

LA PAIX D ANDRINOPLE

puissances ne perdent pas en stériles regrets sur le passé, en récriminations oiseuses sur les errements antérieurs, sur les fautes commises et les plans avortés, un temps qu'il est si indispensable de consacrer aux exigences du plus prochain avenir. Pour ne pas être pris au dépourvu par cet avenir, que les puissances se rendent un compte exact de ce qu'il renferme dans son sein; qu'elles s'appliquent à la recherche des moyens de conserver ce qui a échappé à un immense naufrage politique ; qu'elles se resserrent sur le terrain que leur indiquent tant de dangers communs ; qu'elles ne se méprennent pas sur la nature et sur la source de ces dangers ; que surtout elles ne méconnaissent pas la part que le libéralîsn^e politique et les erreurs qui l'accompagnent à chaque pas ont eue à la grande œuvre des dernières années ! Qu'elles ne se trompent pas sur la nécessité dans laquelle va se sentir placée Sa Majesté Impé* riale de Russie elle-même, de dresser ses batteries contre la tourbe des novateurs! La guerre que les mêmes factions qui, sous des couleurs tantôt politiques, tantôt' philanthropiques , se sont prononcées avec une véritable frénésie pour la destruction totale de l'Empire ottoman, déclarent déjà à la modération du Monarque russe , ouvrira , il faut au moins l'espérer, les yeux les plus troublés, et servira ainsi la cause de la raison et des saines doctrines.

Mais ce n'est pas à des secours négatifs que des Cabinets éclairés auront à borner leurs soins; ils devront s'entendre avec franchise sur leur retour à un système de conduite qui, par sa fixité et son uniformité, puisse encore devenir le gage du repos public.

L'Europe va se trouver placée dans une situation analogue ù celle d'individus sortant d'une grande débauche ; l'heure du décompte a sonné, et c'est alors que les nouvelles nécessités se font sentir dans toute leur force. L'heure passée ne revient plus ; d'autres incidents troublent bien vite les esprits ; et ce qui la veille avait été vivement senti, perd son effet le lendemain. Il nous importe avant tout de connaUre les principes et les vues que suivra désormais la diplomatie britannique ; les informations que nous demandons à ce sujet, nous nous croyons en

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droit de les attendre du GouvernemeDt anglais ; car, de notre côtéy nous ne lui laissons rien ignorer de notre pensée. Si la paix qui se prépare ne doit être qu*une trêve politique, que ce soit au moins une trêve aussi solide et aussi complète que possible; qu^elIe ne soit pas troublée par des mouvements alarmants, par des projets sinistres, par les fantaisies de telle ou telle Cour ; que ce qui ressortira des transactions russoturques, ne pouvant pas tourner au profit de la Porte, loi laisse au moins la chance de survivre à ses défaites. En excluant son territoire européen de la garantie générale des États de TEurope, on a commis une grande feute ; une seconde, plus grave dans ses conséquences, a été celle de subordonner explicitement et exclusivement les affaires de la Turquie au bon plaisir de son grand et puissant voisin. Jusqu'où TAngleterre est-elle décidée à pousser cette indifférence? Entend-elle, oui ou non, considérer ce qui restera d'existence à TEmpire ottoman comme placé sous la sauvegarde de la politique européenne? Voudra-t-elle, autant que nous la voulons, la conservation de cet Empire? L'Autriche ne vise et ne visera jamais à s'agrandir aux dépens de ses voisins ; l'Empereur ne demande rien à personne ; mais il doit également désirer, dans les termes d'une bonne foi réciproque, que d'autres ne se* prévalent pas, pour des empiétements progressifs, de ce qu'il ne peut qualifier que de complaisance européenne, soit explicitement, soit tacitement d'accord avec des projets désastreux.

Les factions ennemies du repos ne manqueront pas de mettre en avant l'idée d'un partage de l'Empire déchu. Les Cabinets se prononceront-ils sur ce projet, ou fovoriseront-ils par leur silence un jeu qui n'a d'autre but que le désordre général? Continueront-ils à prêter la main à un système de calomnies perfides? Seconderont-ils ou toléreront-ils les cris proférés contre la prétendue ambition autrichienne, et les élans vers une alliance dirigée tout entière contre la paix de l'Europe? En un mot, les Cabinets entendent-ils persister dans les errements politiques par lesquels ont été signalées les années qui ont préparé le désastre actuel , et qui ont rendu, pour ainsi dire, populaire en Europe un système dont

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les effets ne sauraient jamais aboutir qu'à rag^randissement indéfini d'une puissance conquérante de sa nature, et à rafEaiblissement de toutes les autres puissances ; ou bien prendront-ils une attitude clairement basée sur le principe de la conservation?

Telles sont les questions qui doivent plus que jamais nous occuper sérieusement, et sur lesquellesr il est de toute nécessité qu'il ne nous reste aucune incertitude. On n'oubliera pas que l'Autriche a eu le courage de traverser la tempête sans s'émouvoir, sans se laisser dérouter dans aucun de ses plans, et que, loin d'avoir perdu son temps dans une oisiveté coupable, elle a cru devoir compter et régler ses moyens. Pour déterminer notre marche future, il faut que nous sachions en premier lieu ce que pensent, veulent et feront ceux qui savent tout ce que nous pensons et voulons.

Je vous prie, mon prince, d'attacher une haute valeur au contenu de cette dépêche, et de recommander à l'attention particulière du Cabinet anglais les questions que je lui adresse. Il est impossible que ce Cabinet ne sente pas autant que nous la nécessité impérieuse de saisir dans son propre intérêt national ce que, dans le nôtre, nous envisageons comme un besoin irrémissible. Bien dans le passé ne nous a fait plus de mal que le vague ; l'ère qui commence réclame du positif.

Meuernicb à Gentz (Lettre), Lioz, le 21 septembre 1829.

950. Comme mon séjour à Linz s'est prolongé bien contre ma volonté, et que je n'ai pas voulu perdre un temps que je pouvais consacrer à des affaires importantes, j'ai préparé la prochaine expédition qui est destinée à l'Angleterre. Je vous envoie dans les annexes ma dépêche (n* 949) . Je vous prie de la revoir.

Mon but est de forcer le Cabinet anglais à réfléchir et de lui arracher quelques-unes des choses qu'il doit vouloir. Les questions que je lui pose sont extrêmement naturelles dans notre situation, et en même temps elles répondent d'une manière indirecte à une idée non-seulement fausse, mais

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encore téméraire au dernier chef, qui se dégage du dernier billet particulier (car ce n'est point une lettre) que lord Cowley a reçu de son frère.

Si le duc de Wellington croit aujourd'hui que les puissances, — et par conséquent TAutriche avant toutes les autres, — travailleront à la ruine et procéderont au partage de TEmpire ottoman seulement à cause des événements accomplis, il est le jouet d'une illusion bien regrettable. Il se trompe, et Terreur le rendra nécessairement faible. Je me crois obligé de combattre ces deux maux de toutes mes forces.

Éléments d'un article pour l'Observateur, Manuscrit de Mettemich.

951. La paix est conclue entre la Russie et la Porte; les ratifications ont été échangées ; la période de guerre est terminée. Â nos yeux, cet événement marque une époque importante de rhistoire contemporaine.

En jetant un coup d'oeil rétrospectif sur le passé et en faisant ressortir quelques traits saillants du temps actuel, il n'entre nullement dans notre intention de nous laisser entraîner dans des considérations théoriques. Nous voulons préciser des faits, et ces faits sont publics. Pendant une longue période de treize années, l'Europe avait joui de la paix politique. Les événements militaires de 1821 et de 1823 ne portaient pas le caractère de la guerre proprement dite. La paix intérieure a été troublée dans certains États ; cette perturbation partielle a menacé l'Europe de nouveaux bouIevei*sements ; mais Tordre et le repos ont été rétablis.

La première année de guerre depuis la dernière paix de Paris a été l'année 1828. La fin de l'année actuelle a marqué le retour de la paix politique générale.

Néanmoins, deux partis continueront de rester en présence. L'un veut le maintien du repos par la protection de tous les droits. C'est celui auquel se rallient les Gouvernements et la grande majorité des citoyens de tous les États. L'autre partie se compose d'idéologues de tout genre, de cerveaux exaltés et d'esprits surexcités par la passion.

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Le premier bénit la paix. Lç second ne peut se consoler de la voir rétablie. Tous les deux sont conséquents avec euxmêmes en étant irréconciliables. Si jadis il eût été peut-être difficile de faire comprendre à plus d'un esprit non prévenu le véritable caractère de l'opposition d'idées qui les sépare, cette tâche est aujourd'hui singulièrement facilitée par l'aveu que l'un des deux partis ne craint pas de faire.

Dans les derniers temps, la plupart des feuilles françaises et même quelques journaux publiés dans d'autres États se sont montrés les organes les plus actifs dé ce parti. Bouleversement de tout ordre de choses établi sous la domination de cet esprit du siècle qui veut toujours aller plus loin ; projets de conquête sous le prétexte d'une aspiration à de soi-disant frontières naturelles, aspiration à laquelle tout État constitué a le droit d'opposer une prétention égale, ce qui établit un ordre de choses dans lequel la loi du plus fort remplace seule l'entente à l'amiable; enfin, la ferme espérance qu'à la faveur d'une lutte générale entre les Gouvernements, les hommes du parti pourront s'emparer des rênes de l'État : voilà quels sont les aveux, sans en compter d'autres plus ou moins nettement formulés, qui forment le contenu des feuilles publiques qui ont paru dans le cours des derniers mois que nous venons de traverser.

Tout le monde voit que ces aspirations contrastent étrangement avec les vues et les désirs du parti opposé ; on s'explique tout aussi facilement que le rétablissement de la paix politique doive nécessairement heurter de front les espérances et les visées de cette nature.

D'autre part, il n'est pas moins facile de comprendre que l'attitude calme et paisible que l'Autriche n'a jamais cessé de garder au milieu de la lutte qui vient de se terminer, que sa conduite, qui, — tout le monde le sait, — avait pour but le maintien du repos public et le retour de la paix politique, que son indifférence à toute idée d'agrandissement, que le scrupule avec lequel elle a ménagé tous les droits consacrés, toutes les libertés établies, que la manière consciencieuse dont elle respecte tous les traités et l'entière indépendance

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des États, que cette position prise par une grande puissance centrale ait dû paraître un obstacle insupportable à tous ceux qui ne cherchent leur salut et leur avantage que dans le désordre.

Nous avons renouvelé ici notre profession de foi en ce qui concerne la vérité sur les menées du temps actuel. Elle sera attaquée par tous ceux dont la religion politique est opposée à la nôtre. Toutefois, que résultera-t-il d^attaques de ce genre? Bien que des preuves qui confirmeront les vérités que nous avons exprimées.

INPLUKNCe DE LA PAIX D ANDRINOPLE SUR LA SITUATION DE l' AUTRICHE.

952. Metteraich à TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 9 octobre i81t9* Réiolntion souyeraine de Sa Majesté.

982. La paix entre la Russie et la Porte marque une époque considérable dans Thistoire du temps et exercera une grande influence sur la situation politique de l'Europe et, par suite, aussi sur celle de la Monarchie autrichienne. Votre Majesté est trop familiarisée avec Fétat politique des pays européens pour que j'aie besoin de l'examiner en détail dans le rapport que j'ai l'honneur de lui soumettre; je me bornerai donc à rappeler les faits principaux, et surtout les points sous le rapport desquels notre propre intérêt peut être compromis par les changements déjà effectués ou par ceux auxquels il ^ut encore s*attendre.

L'alliance européenne conclue en 1813 et en I8I4, grâce à l'active intervention de Votre Majesté, cette alliance basée sur de saines notions de droit et de politique, et dont le but exclusif était le triomphe du système conservateur, s'était maintenue effectivement jusqu'à la mort de l'Empereur Alexandre, bien qu'elle eût été ébranlée par plus d'une cause de dissolution et qu'en 1823 elle eût été, pour la première fois, reniée for-

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