‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 17 sur 123 · DE LA GRÈGE · texte numérisé non relu

DE LA GRÈGE

686. Mettemichau comte de Zichy,à Berlin (D.), Vienne, le 13 novembre 1823.

686. Je viens d'apprendre par une lettre de M. le comte de Nesselrode, datée d'Odessa le 3 de ce mois» que Tensemble de l'expédition partie de Lemberg le 16 octobre pour Gonstantinople a été mis sous les yeux de l'Empereur Alexandre ; que Sa Majesté Impériale a complètement approuvé les dispositions dont j'étais tombé d'accord avec ses ministres , et qu^EUe a de nouveau agréé que l'affaire de la pacification de la Grèce soit préalablement examinée et discutée collectivement entre les Cours alliées. En conséquence de cette détermination , le ministère russe invite les Cabinets à munir leurs représentants à la Cour de Saint-Pétersbourg des instructions nécessaires pour prendre part aux délibérations qui s'ouvriront à ce sujets Je ne doute pas que M. le comte de Bernstorff n'ait reçu les mêmes avis et les mêmes ouvertures. Il sera donc dans le cas d'adresser au ministre de Prusse à Saint-Pétersbourg des instructions sur la conduite et le langage à tenir dans les conférences qui vont s'établir sur cette grave question , et il me parait non-seulement utile, mais indispensable y que Votre Excellence prévienne confidentiellement M. le comte de Bernstorff de la ligne sur laquelle nous comptons nous placer dans la part que nous prendrons à ces conférences.

Je regarde d'abord comme une résolution très-convenable à plus d'un égard , celle d'établir à Saint-Pétersbourg les premières délibérations communes sur l'affaire des Grecs. J'ai tout lieu de croire que l'Empereur Alexandre y verra une marque d'attention pour la position singulièrement délicate dans laquelle il se trouve relativement à cette affaire. Vous n'ignorez pas, Monsieur le comte, combien les esprits se sont montés en Russie sur cette question, et combien il a £bi11u de fermeté à l'Empereur pour triompher de la fermentation qu'elle avait fait naître. Plus sa conduite a été noble et élevée dans

cette occasion, et plus nous lui devons de faciliter tout ce qui peut réconcilier Topinion de son pays avec ses déterminations généreuses. Or, il est certain que le choix de Saint-Pétersbourg, pour les conférences dont il s'agit, fera un effet trèsfavorable en Russie.

Cet arrangement nous offre d'ailleurs des avantages incontestables. La pacification de la Grèce est un objet tellement hérissé de difficultés, que nous aurions tort d'ambitionner l'initiative dans les discussions qu'il amènera. Il me parait également juste et désirable que le Cabinet de Russie se charge de cette initiative. Lorsque ce Cabinet nous aura fait ses premières propositions, nous serons à même de les examiner, de les méditer, de les juger, et ce n'est qu'après avoir reconnu ce qu'elles renfermeront d'utile et d'exécutable, ou ce qui nous semblerait ne pas porter ce caractère , que nous pourrons former notre opinion avec beaucoup plus de maturité et de poids qu'en la mettant en avant sans connaître encore celle de la Russie.

C'est dans ce sens que sera dirigée la marche de notre ministre à Saint-^Pétershourg. Il sera autorisé à faire, dans les conférences qui vont avoir lieu, les observations quUl puisera , soit dans ses propres lumières, soit dans sa connaissance générale des principes et des intentions de sa Cour. Mais il ne doit point embrasser l'ensemble de l'affaire, et ne donner aucun avis positif avant de nous avoir rendu compte des ouvertures du Cabinet de Russie.

Je présume bien, Monsieur le comte, que les autres Cours alliées suivront la même route; mais je désire très-particulièrement qu'elle soit approuvée et adoptée par le Cabinet de Berlin. M. le comte de Bernstorff est trop éclairé pour ne pas reconnaître les inconvénients graves que toute autre manière de traiter de la pacification des Grecs pourrait entraîner. Les dispositions personnelles de l'Empereur Alexandre sont telles , que nous n'avons pas à craindre de sa part d'être jetés, par cette question, dans de nouveaux embarras et dans de nouvelles complications. Mais la moindre proposition intempestive de notre côté pourrait avoir des conséquences fâcheuses.

embrouiller la maliére au lieu de réclaîrcir, et compromeUre entièrement les résultats qu'il s'agit d'obtenir par les conférences.

M. le comte de Bemstorfif ne taxera pas, j'en suis sûr, d'exagérées la précaution et la réserve avec lesquelles je crois devoir procéder dans cette afiBaire.

L'Autricbe y a , sans contredit , un intérêt plus direct que toute autre puissance. Les nombreux points de contact que nous avons , tant avec les Turcs qu'avec les Grecs , la situation géographique de nos États de Hongrie, d'Italie, de Dalmalie, etc., la prospérité de notre commerce et de notre navigation , nous font nécessairement envisager la pacification des provinces ottomanes, ainsi que le sort futur de toutes les parties de la Grèce, comme un objet de la plus haute importance.

J'ose donc me flatter que les considérations qui me guident dans cette afEaire seront dûment appréciées par M. le comte de Bernstorff, et qu'il sera prêt à seconder une marche que je crois d'ailleurs la seule praticable pour débrouiller le chaos des discussions qui nous attendent , et pour ne pas ajouter de nouvelles difficultés à celles déjà assez puissantes qui en sont inséparables. Je prie Votre Excellence de dire à ce ministre que je lui demande, comme une véritable preuve d'amitié et de confiance , de ne munir d'abord son ministre à Saint-Pétersbourg que d'instructions générales , en se réservant d'entamer le fond de la question lorsque nous serons au fait des aperçus du Cabinet de Russie. De mon côté, je ne manquerai pas de lui rendre fidèlement compte des miens , et de concerter avec la Cour de Berlin toutes les démarches que nous aurons à faire pour conduire à un terme heureux un des problèmes les plus épineux qui puissent occuper Tattention des Cours alliées.

BZTlAITf DE LETTHES PARTI CTLI ÈRES DE MBTTERSICH, ECRITES DU 8 JA!ITIER AU 23 AOUT 18i4.

687. Promotion de Ness^drode. — Conséquences du libéralisme américain. — 688. Contrastes ^ Londres, à Paris, en Italie et en Allemagne. — Apponyi, — 689. La Conférence de Paris ne se réunit pas. — 690. Entretien ayec Wellesley. — 691. L*Empereur Alexandre se retire de la politique. — 692. Mort de Consalvi. — 693. Projet d*entrevue avec les ministres allemands. — 694. Chute de cheval de l'Empereur Alexandre. — 695. Voyageurs anglais et russes en Italie. — 696. On ouvre les yeux à Saint-Pétersbourg. — 697. Entente avec Saint-Pétersbourg. — 698. Ajournement du voyage en Italie. — 699. Voyage au Johannisberg.

Vienne, le 8 janvier 1824.

C87. Je suis riche en nouvelles; il m'en arrive de tous les côtés. A Saint-Pétersbourg tout va bien, très-bien ; beaucoup de promotions à l'occasion de la fête de TEmpereur, entre autres pour Pierre Wolkonsky la grand'croix de Saint-André, pour Nesselrode la dignité de conseiller intime; j'avais donc raison lorsque je prétendais que la disgrâce du premier n'était qu'apparente. Je suis très-content de la distinction accordée à Nesseirode, car je trouve qu'il est juste de donner de l'avancement à ceux qui ne se mettent jamais en avant. Nesseirode aura désormais plus d'influence.

A Londres, les Américains deviennent peu à peu très-désagréables. Depuis que Ganning voit que les présidents des Républiques transatlantiques peuvent aller bien plus loin dans leurs manifestations libérales que n'a jamais pu le faire un membre du Cabinet de Georges IV, il est un peu plus modéré dans ses sorties ; il lui arrive parfois de laisser échapper fort maladroitement certaines expressions qui dénotent presque sa conversion au principe monarchique. C'est là un fait important qui mérite d'être pris en , considération. Peut-être ne se

passera-t-il pas trop de temps avant que FÂngleterre Easse entendre des déclarations plus tranchantes que celles des Cours alliées du continent. Malheureusement, TAngleterre sera d'autant plus fiaiible alors qu'elle deviendra plus rigoureuse dans ses principes. Voilà où les ministres libéraux conduisent aujourd'hui les États monarchiques dont la direction leur a été con- Hée. Les révolutionnaires les plus honnêtes sont après tout les radicaux, et si je me convertissais aujourd'hui à la révolution, j'irais, moi aussi, prêcher demain a Spitalfields.

il janvier.

688. Nulle part il n'y a de plus grands contrastes entre les individus qu'à Londres. Le mouvement et le frottement des idées soût bien plus considérables à Londres que dans toute autre grande ville ; à Paris surtout, on n'envisage qu'un côté des choses, et ce côté est plus ou moins frivole ; dans cette ville, on prend tout légèrement, comme si rien n'était sérieux ; le vent balaye tout. En Angleterre, les hommes et les choses obéissent à une autre loi morale, et ce qui n'a aucune valeur, aucune importance à Paris, en a beaucoup à Londres.

L'Italie compte peu d'hommes; il y a dans ce pays des savants, mais ils sont lourds comme partout ailleurs, en dépit de la légèreté innée du caractère national. En Allemagne, tout se réduit à l'idéologie; le reste dort d'un profond sommeil.

Ce qui me fait de la peine chez les Anglais, c'est la petite dose d^extravagance qu'on peut constater chez chacun d'eux; il faut prendre ce mal en patience, sans trop foire ressortir ce qu'il a de ridicule.

Ce que vous me mandez de Rome sur le compte d'Apponyi fait grand honneur à votre perspicacité. Sans doute, il n'a pas l'air d'un homme spirituel, il a plutôt celui d'un brave homme ; mais il vaut mieux que son air. Apponyi est un excellent ambassadeur, qui ne commettra jamais une foute, et qui s'acquitte avec tact et circonspection de toute tâche qui lui est confiée.

18 janvier.

689. Une grande faute a été commise; je me sens blanc comme neige, tandis que mes collègues sont plus ou moins compromis. Cette faute, c'est que, malgré mes prières, mes supplications, mes cris, on a laissé passer tout le temps qu'ont duré les opérations de l'armée française en Espagne sans con^ voquer la conférence de Paris. Elle avait été décidée en principe à Vérone, mais de la décision à Texécution il y a loin. Les Français ne voulaient pas se sentir arrêtés, et Pozzo di Borgo, qu'on rencontre toujours quand il s'agit de se soustraire à un contrôle, a été le premier à empêcher toute réunion, toute discussion, probablement dans la pensée que ses paroles seules suffiraient. Il en est résulté un retard de huit à dix mois, et ce n'est qu'aujourd'hui que tous les Cabinets se préoccupent de ce qui aurait dû être élaboré, arrêté et résolu depuis longtemps, pour être soumis au Roi après qu'il aurait recouvré sa liberté d'action.

J'ai des nouvelles récentes de Londres. Ce qu*il y a de plus nouveau , c'est que Canning veut une chose et que ses collègues en veulent une autre, et qu'en somme ni l'un ni les autres ne savent au juste ce qu'ils veulent. A Paris, les choses vont tout à fait de même; les deux Cabinets me font exactement l'efFet de jouer une partie à coups de dés. Qu'on se figure ma situation au milieu des deux; moi qui déteste tout ce qui est imprévu, tout ce qui est faux, j'ai précisément à lutter contre ces deux forces ennemies, et j'en suis venu à souhaiter un adversaire franchement mauvais.

23 janvier.

690 J'ai eu aujourd'hui un entretien de trois heures avec Wellesley : c'est un homme d'un sens droit, qui commence aujourd'hui à trouver qu'il est difficile de défendre son chef envers et contre tout. Du reste, Canning se défend si mal luimême, que ce que l'habitude, qui se paye de mots, fait encore

appeler aujourd'hui la politique anglaise, ne représente, à vrai dire, plus rien du tout. L'incertitude et le néant ne constituent pas la politique; la politique est une des choses sur lesquelles le caprice de Findividu a le moins d'influence.

30 janvier.

691. J'entends dire que l'Empereur Alexandre s'est entièrement retiré de la politique ; on sait combien il s'en est occupé jadis, et que, lors même que son influence n'a pas toujours été décisive, elle s'est, après tout, fait sentir en toute circonstance. Wellesley le regardait comme un admirateur de Ganning ; je n'en crois rien et je trouve dans le foit ci-dessus la preuve que je ne me trompe pas. Le dégoût engendre parfois la lassitude.

2 février.

tt92. Je suis très-profondément affecté de la mort du cardinal Gonsalvi. Je l'estimais beaucoup, et il éprouvait une trèsvive sympathie pour moi ; il avait une intelligence remarquable et une rare égalité d'humeur; ardent et vif comme un Italien, il était réfléchi à l'égal d'un Allemand.

5 février.

695. Le voyage de Milan est décidé, malgré que l'Empereur n'en parlera pas comme d'une chose entièrement certaine. Sa Majesté partira le 20 mars ; il s'ensuit que je n'arriverai pas à Milan avant les premiers jours du mois d'avril. Jusque-là, il faut que je me rencontre avec les ministres allemands quelque part dans le voisinage de leurs Cours ; ils m'attendent comme un Messie, et ils ont, en effet, à discuter avec moi des questions de la plus haute importance. Ma vie se complique d'aflbires qui s'enchaînent tellement, qu'elles m'accompagnent à chaque pas, à chaque mouvement que je fais, comme les fers rivés aux pieds des galériens.

fi'i BECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-1829).

iO feTiier»

694. D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Saint-Pétersbourg, l'Empereur Alexandre est malade. Il s'est lésé le périoste du pied droit en tombant de cheval. L^érysîpèle se déclare parfois à la partie malade ; le mal vient encore de s'aggraver d'accès de fièvre. Que Dieu le conserve !

12 février.

tdS. Les Anglais perdent leur crédit partout, particulièrement en Italie. Dans ce pays, les libéraux se regardent comme dupés par eux ; les Anglais qui voyagent ne sont plus regardés comme des parlementaires influents. D'autres voyageurs qui jadis ont fait beaucoup de mal, ce sont les Russes ; il y a trois ou quatre ans, l'Italie en était inondée , chacun prêchait ouvertement la révolte en donnante entendre qu'il était un agent de son Gouvernement. Croirait-on aujourd'hui que pendant le voyage du grand-duc Michel, Laharpe, qui l'accompagnait, a été reçu dans chaque ville par un club de carbonari, à qui il promettait l'appui de l'Empereur? Si Ton songe à la feiblesse et à l'inexpérience qui caractérisaient en ce temps-là les Gouvernements italiens, on ne peut comprendre qu'il soit resté pierre sur pierre dans ce malheureux pays. S'il m'est permis de m'attribuer un mérite, c'est celui d'avoir ouvert les yeux de l'Empereur Alexandre sur son entourage. Aujourd'hui, il faut que je Tempéche d'aller trop loin dans le sens opposé.

21 février.

696. Nous souffrons tous aujourd'hui de l'excès de bonhomie des uns et de l'outrecuidance des autres. J'ai passé ma vie à prêcher à des sourds ; aujourd'hui l'on commence à m' écouter parce qu'on ouvre les yeux. C'est le cas à Saint-Pétersbourg plus qu'ailleurs, Nesselrode se frotte les yeux, dresse les oreilles et s'arrache à un sommeil qui ressemblait assez à une

léthargie. A présent, l'Empereur Alexandre voit clair; tous les jours j'en reçois des preuves nouvelles; malheureusement, il est un peu trop tard. Les courriers vont et viennent sans relâche ; c'est une rude besogne que de se foire suivre des gens quand on n'a pas d'autre moyen d'agir sur eux que d'écrire, tandis qu'il aurait été si focile de marcher tous du même pas au lieu de rester en arrière.

Je me vois dans la situation d'un prédicateur en chaire, qui parle dans une église où deux tiers de ses auditeurs ne sont arrivés qu'à la fin du sermon ; ces retardataires voudraient entendre tout d'un seul coup, ce qui aurait été si focile pour eux s'ils s'étaient levés plus tôt. Ils voudraient notamment me foire redire ce que je ne me sens ni la force ni l'envie de répéter ; et c^est là précisément ce qui rend mon métier si dur et si pénible. Je m'épuise, mais je ne me plains pas tant que mes efForts sont utiles à la cause que je défends; il n'en est plus de même si cette conviction me manque.

29 février.

697. On ne peut guère se figurer une plus parfoite union que celle qui règne entre nous et Saint-Pétersbourg» Et si cette union ne se feit pas sentir davantage, c'est l'entêtement d'un seul homme qui en est cause.

il mars.

698. Le voyage d'Italie est remis au commencement du mois de septembre ; des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec Saint-Pétersbourg, que ce serait une maladresse d'augmenter encore la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre correspondance.

23 avril.

699. Le 5 ou le 6 juin, je serai au Johannisberg, où je compte passer un mois. Sous le prétexte d'aller voir mes

vignes, je me rapproche du centre des grandes af&ires qui se traiteront à Francfort *.

EXTRAITS DB LETTRES PiRTICCLIËRES ECRITES PAR METTBRNICn A GE5TZ,

DU 7 AU 30 JCI5 1824.

700. Entrevue avec les ministres bavarois ù Tegernsee. — Opinion de Wrede sur Téchauffourée des radicaux d*Erlangen. — Geniz ne doit pas devenir trop libéral. — La duchesse de Dino. — Chatcaobriand et Yillèle.

— Opinion de Canning sur la note espagnole attribuée à Metternich. — 701. Les affaires marchent bien. — Maucler est envoyé par le Roi de Wni^ temberg. — Uatzfeld, Hercule moral. — Changement de Cabinet en France.

— 70Î. Expédition de dépèches à Constantinople. — Conduite de Strangford. — Intervention en Espagne* — La question de la conversion de la rente à Paris. — 703. Esterhazy est envoyé à Londres. — Les événements du jour. — Réponse de Canning au discours de Mackintosh. — Nombreux Ilotes au Johannisberg. — - 70A. État des négociations relatives aux afiaires d'Allemagne. — I^e travail de Zentner. — Ajournement du départ.

Johannisberg, le 7 juin 1824.

700. Vous aurez sans doute appris par le baron de Sturmer que j'ai quitté Tegernsee le 2 de ce mois. Le 3, je me suis mis en route pour venir de Munich ici. Le 5, je suis arrivé heureusement à destination

A Tegernsee, j'ai trouvé réunis Wrede, Rechberg et Zentner. Vous savez que je m'étais rendu en Bavière sans grand espoir. J'y trouvai les esprits mieux disposés que je ne l'aurais cru. Le temps a une puissance si considérable pour tout améliorer, que, même à Tegernsee, je trouvai qu'il y avait de sensibles progrès vers le mieux. Avec Zentner, celui des trois que j'ai entrepris, j'ai réussi encore cette fois, comme j'avais déjà réussi dans quelques circonstances antérieures. Après quelques heures d'entretien, il était de mon avis; je n'ai pas voulu

* Voir : Renouvellement des résolutions de Garlsbad (n®* 721-725).

(Note de C Éditeur,)

DU JOHANNISRERG (1824)« 95

me payer de mots, et j^ai assez bien manœuvré pour obtenir un travail sorti de la plume de Zentner, qui contient plus, comme propositions venant de la Bavière, que je ne m'étais proposé de jamais obtenir à Francfort. A présent, mon appétit devient plus exigeant, et, s'il plait à Dieu, mon voyage aboutira à quelques résultats qui contrarieront votre ami de Pradt encore plus que ne Tout fait les résolutions si débonnaires de Carisbad.

C'est une singulière chose que la vérité. Vous vous rappelez qu'après les conférences de Carisbad, Rechberg fut presque traité d'hérétique. Aujourd'hui , Zentner dit que sans l'entrevue de Carisbad l'Allemagne aurait été perdue, et que le chefd'œuvre de la diplomatie , c'étaient les propositions du président de la Diète, du 20 septembre.

Les nouvelles découvertes relatives aux procès politiques qui sont intentés à Theure qu'il est , découvertes qui se multiplient de jour en jour et qui ont une importance toujours croissante, agissent très-favorablement sur les ministres bavarois. Le Gouvernement de la Bavière commence a être agité, en ce moment, par la crainte dont moi je suis déjà délivré. Un trait charmant est celui-ci : le jour où je m'arrêtai à Munich, Wrede courut chez moi presque hors d'haleine pour m'informer qu'il venait de recevoir d'Anspach un rapport qui donnait un caractère tout nouveau aux ps'ojets subversifs qui s'étaient manifestés à Erlangen et dont vous aurez à peine souvenance. « Figurez-vous, me dit Wrede, qu'il s'agissait de créer la République d'Allemagne, Les individus du 20* régiment qui sont impliqués dans l'afibire (ce sont quelques étudiants qui ont achevé leurs études et qui sont tombés à la conscription ) viennent d'en faire le premier aveu. Les jeunes étudiants d'Erlangen ont voulu républicaniser l'Allemagne, avec le concours de leurs atnés qui étaient sous les drapeaux ; Téchauffourée devait être le commencement de l'entreprise. La constitution était prête; l'Allemagne formait une République sous un Empereur électif. Le Roi et tous les ministres bavarois devaient être destitués, sauf Lerchenfeld, qui serait excepté seul et explicitement, y»

96 BECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-18S9).

On peut juger quelle bonne réputation cette faveur fera nécessairement au ministre allemand républicain. Les jeunes radicaux d'Erlangen nous rendent aujourd'hui un service qu*on ne saurait assez reconnaître !

Je vais commencer à travailler avec Mtinch et consorts. Ce que je réglerai ici , je le ferai connaître aux ministres bavarois à EUingen, oii j'aurai une nouvelle entrevue avec eux lors de mon retour; c'est là que j'espère conclure Talliance, de telle sorte qu'au mois d'août nous pourrons parler à la Diète. Je ne veux pas entrer dans les détails aujourd'hui; qu'il vous suffise de savoir que la nuance particulière qui caractérise l'ensemble, c'est que je prendrai les idées de Zentner pour base des conférences que j'ouvrirai ici.

Le Roi -m'a chargé spécialement de ses compliments pour vous. S'il l'avait osé, il vous aurait prié de ne pas devenir par trop libéral. Le monde est vraiment retombé en enfance.

Mon arrivée ici a coïncidé avec le rejet de la proposition de conversion de la rente, faite par Villèle.

En même temps aussi, Dorothée de Dino m'est arrivée ici de l'autre côté du Rhin ; elle est restée avec moi toute une journée. Elle connaît Paris à fond ; c'est pourquoi je l'ai vue avec grand plaisir. D'après elle, il est impossible de dire à l'avance quelle influence le rejet du projet de loi aui*a sur la situation de Villèle. Elle juge l'homme tout à fait comme nioi , mais elle en sait bien plus long que moi sur son compte.

Ce qui lui donnera le plus d'embarras, c'est qu'il a dépensé des millions pour gagner des voix. Dorothée dit qu'on ne peut se faire aucune idée du degré d'abjection où sont tombés les hommes, à Paris, relativement aux questions d'argent.

Entre Chateaubriand et Villèle, la rupture est imminente. Le premier s'est prononcé hautement contre la loi , et tout le Cabinet fait au second le reproche d'avoir été tenu dans une ignorance absolue de ce qu'il avait en tète jusqu'au moment où il a proposé le projet de loi à la Chambre. Voilà encore une belle forme de solidarité.

Entre les deux, c'est Chateaubriand qui sautera. Je vois par les rapports du baron de Vincent que Chateaubriand baisse, car

il commence à me faire force caresses. Avec des caresses de ce genre , on n'arrive pas à grand'chose dans ce monde.

J'ai des nouvelles toutes fratches d'Angleterre.

Là, les choses ne vont pas trop mal. Ganning est, au fond, en lutte ouverte avec ses collègues. J'ai une réponse de Wellington à ma dernière lettre ; elle est d'un tout autre ton que son langage précédent.

Ganning a déclaré que la note espagnole était une pièce parfaite. Il a demandé à Neumann s'il en connaissait l'auteur. Neumannàrépoi)du qu'il croyait que c'était Ofalia. « Non, dit Ganning , c'est un étranger. — Groyez-vous que ce soit Pozzo? demanda Neumann. — Non, répondit Ganning, ce n'est pas ainsi que pense et écrit Pozzo. » Neumann ayant déclaré là-dessus qu'il ne pouvait pas se prononcer sur cette question , Ganning lui dit : « Il faut que ce soit le prince de Mettemich qui ait rédigé cette note ; pour tout autre, elle est trop bien faite ; aussi le Roi a-i^il reconnu tout de suite le style du prince. » Vous voyez que l'infiiillibilité de Sa Majesté est maintenant une chose démontrée * !

Vous savez que, sur le conseil de Ghateaubriand, on est convenu à Paris de faire appuyer simultanément la Note par les envoyés des quatre Gours. G'est juste le contraire qui est arrivé à Londres. Sans en dire un mot à ses collègues, Polignac a fait sa démarche isolée; il a reçu et empoché sa réponse isolée , qui équivalait presque à un refus brutal. A l'arrivée du

* La DOte dont il est question ici est évidemment celle que le comte d'Ofalia, alors ministre des affaires étrangères en Espagne, a adressée au représentant de l'Angleterre ^ Madrid, Sir William A* Court. Cette note devait aroir pour but d'amener le représentant de l'Angleterre à prendre part à une conférence des grandes puissances à Paris, conférence qui devait avoir pour objet le règlement des affaires des colonies hispano-américaines, et à laquelle i'Antricbe, la Russie, la France et la Prusse avaient déjà adhéré. Les raisons alléguées par Ofalia et largement développées par lui reposaient sur des principes que le chancelier d'État prince de Mettemich avait assez souvent défendus contre la politique de Canning; mais c'est surtout l'énergie avec laquelle le ministre espagnol plaide la cause des intérêts conservateurs au nom de l'Espagne, de l'Amérique et de l'Europe entière, qui paraît avoir fait croire que la note en question était l'œuvre d'une plume étrangère.

{Noie de r Éditeur.)

courrier que Pozzo avait envoyé à Lieven, toute Taffaire était déjà terminée. Je suis curieux de savoir quelle impression ce coup de Jamac aura £aite sur Pozzo.

Quoi qu'il en soit, non-seulement Ganning s'est déclaré trèscontent de la pièce espagnole , mais encore il s'est dit trèsdécidé à faire son pro6t des bonnes idées qu'elle renferme. Je me présenterai donc hardiment à Londres en m'appuyant sur une base nouvelle, et je m^engagerai dans une discussion sur le fond en faisant abstraction de toutes les formes.

L'Angleterre s'est très -bien conduite dans l'afiBaire de Lisbonne.

Les dernières nouvelles de Gonstantinople et de Bukarest ne me satisfont guère. Ces gaillards-là sont vraiment par trop bétes. J'enverrai par le premier courrier une dépêche à Ottenfels. Pour ce qui concerne l'affaire elle-même , on reste tout à fait correct à Londres.

A présent que je vous ai fait mon rapport et que je vous ai retracé les faits comme si je peignais à fresque , je vous dis adieu.

12 juin.

701. Mes afEaires vont très-bien. Gomme résultats, mes espérances seront dépassées sous plus d'un rapport.

Je vous ai écrit (n* 700) sur ce que j'attends de la Bavière ; je n'ajoute rien aujourd'hui sur ce point, parce que je ne m'occuperai plus de cette Gour jusqu'à nouvel ordre. Miinch vous écrira probablement que les travaux que j'ai apportés avec moi l'ont rempli d'étonnement et de satisfaction.

A présent, le Roi de Wurtemberg fait un premier pas vers moi; il m'envoie M. de MaucTer. J'ai pris à l'avance une trèsforte position , par suite de la proposition que le Roi m'a faite de s'entendre avec moi. Si Maucler vient à la suite de ma ré^ ponse, c'est qu'il faut que le Roi soit très-intéressé à aplanir la difficulté. On dit que le docteur Linden sera banni du Wurtemberg.

De tous côtés les gens accourent vers moi. Les uns sont bons

et demandent du secours ; les autres sont fiaibles , et ils me quittent fortifiés; d'autres , enfin, sont mauvais et veulent découvrir ce qu'on est en train de foire. Ceux-ci s'en vont tout aussi ignorants qu'ils étaient venus.

J'attends Berstett le 14- de ce mois. Hatzfeld a fait un remuer ménage complet à Berlin. Miinch l'appelle V Hercule moral. Là, le parti subversif a été attaqué aux sources mêmes de la vie. On a profité d'une indisposition passagère de M. d'Âltenstein pour remanier tout son département. BernstorfF se sent profondément humilié, et Wittgenstein tremble de voir faire trop de bien. Le Roi me fait l'effet d'avoir agi comme un homme qui n'attendait qu'une occasion de fi^apper à tort et à travers à coups de massue.

J'attends Hatzfeld dans le courant de la journée. Il a conduit sa famille à Dùsseldorf, et il viendra ici en remontant le Rhin.

Tatistscheff est à Francfort; il arrivera demain.

En attendant. Chateaubriand a sauté, et sa chute ne fer^ sensation qu'à Saint-Pétersbourg ; mais aussi elle y fera grand bruit. Qui le remplacera? Nous n'en savons rien encore. Les nouvelles de Paris mettent soixante heures à m'arriverici. Les causes de sa chute sont, d'une part, sa complète nullité, et, d^autre part, son opposition dans la question des rentes.

Jusqu'à nouvel ordre , je garderai une attitude toute passive en ce qui concerne Paris.

En Angleterre, la note d'Ofalia a beaucoup plu, bien qu'on ait répondu à la proposition d'une conférence par : « Honni*. » Je vous ai communiqué dernièrement (n* 700) ce que Canning avait dit à ce sujet; maintenant, je vais prendre Canning à partie au sujet de cette fin de non-recevoir. J'expédie aujourd'hui un courrier par lequel je fais prier Canning de m'expliquer comment il peut rejeter comme mauvais ce qu'il trouve excellent. C'est un thème qu'il est facile de développer. J'ai reçu de Wellington une réponse très-satisfai-

* De la devise anglaise bien connue : ■ Honny soit qui mal y pense. • >

{Note de r Éditeur.)

santé à ma dernière lettre. Je l'en remercie, mais je lui ilis qu'aujourd'hui les paroles ou rien, c'est la même chose.

Je ne puis pas encore juger l'impression que fera en Angleterre le changement de Cabinet qui vient d'avoir lieu à Paris. En tout cas, elle sera forcément bonne plutôt que mauvaise. La correspondance amicale entre les deux éminents chefs de Cabinet est arrivée à son terme, et l'on ne peut qu'y gagner.

Voilà le bilan de ma journée.

Il fait superbe au Johannisberg. Pendant deux jours le ciel a été troublé par de violents orages ; mais il n*a cessé de faire chaud, et la température a été constamment égale. De plus, toutes les nouvelles que je reçois sont si fraîches et si réconfortantes, que mon àme éprouve de véritables jouissances diplomatiques.

Johannisberf;, le 21 juin.

702. Je charge StiJrmer de vous faire lire les pièces que j'expédie à Constantinople et que je lui envoie sub volantù Ottenfels a manqué de tact dans cette circonstance. Comment peut-il, dans l'expression de ses sentiments, se séparer de Strangford et de Minciaky? Plus il devait désirer que la Russie prit facilement son parti d'une atteinte portée à une situation donnée, plus il aurait dû s'accorder avec Strangford * sur la question de forme , et tenir à ce que le droit fût main-tenu. Dès qu'un homme est dans le cas de pouvoir choisir entre une générosité apparente et un droit méconnu, le choix devient bien facile, et c'est ce que comprennent si peu de gens ! Je suis convaincu que l'Empereur Alexandre ne se mettra jamais à faire la guerre pour la présence de cinquante ou cent Turcs de plus dans les Principautés. De même, je suis persuadé qu'il ne consentira jamais à reconnaître aux

* Strangford a fait semblant de trouver insuffisant le projet qu*avait la Porte de réduire k mille hommes les troupes de la Valachie, et de devoir insister, au nom de la Russie, pour le strict établissement du statu quo antc bellum. Il est probable que cette difficulté est aplanie à l'heure qn*il est.

(iVote de Gentz.)

DU JOIIANMISBERG (1824). 101

Turcs le droit de laisser dans le pays même un seul Turc de plus qu'il n'y en avait jadis.

P. S, Je reçois à Finstant votre lettre du 15 de ce mois. Votre observation sur le défaut d'intelligence de Straiigford * est parfaitement juste. Cela vous montre une fois de plus combien il est difficile de diriger les affaires de ce monde. Strangford est, avec cela, un diplomate si habile, qu'il devrait comprendre plus facilement que d'autres.

Tout le monde entend l'adage : « Sivispacem, para bellum. » Pourquoi cela ? Parce que c'est un vieux dicton et qu'il a une valeur classique.

Dans toute l'histoire hellénique j'ai mis en pratique ce dicton, et pas autre chose, mais en prenant la voie des négociations. C'est là ce que les hommes ne comprennent point.

J'ai rempli mon arsenal diplomatique, j'ai complété mes troupes et les ai passées en revue , non pour en venir à la guerre, mais pour l'empêcher.

Pour en finir avec cette absurde question, je dis: «Bien, causons ensemble, examinons les choses; il s'agit de ceci ou de cela , — car autrement il ne serait question de rien ; — ainsi nous voulons bien; en avant l'esprit russe ! Que le comte de Nesselrode trouve les moyens ; nous savons très-bien et nous disons très-nettement comment il faut traiter l'utopie grecque ; à présent , rendez-la possible ! »

Maintenant, quand un homme comme Strangford vient essayer de me prouver à ce propos que rien n'est possible, je ne sais jamais si je dois rire ou pleurer. La meilleure réponse serait certainement la phrase connue du grand Giroux : « V'ià ce que je vous disais. »

L'Empereur Alexandre n'a plus jamais reparlé de marcher en Espagne depuis que je lui ai dit : uNous en sommes; l'idée est magnifique; mais comment s'y prendre ? »

* Allnsîoo au jugement extrêmement sévère porté par Strangford sur la réponse donnée par nous an Mémoire de la Russie relatif à la pacification de la Grec , (^Note de Gentz. )

toi RECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

Il y a dans ce monde bien des choses dont la plus grande difficulté consiste dans le quomodo. Dès qu'on est bien fixé à cet égard, on perd vraiment sa peine en faisant porter la discussion sur la quœslio an et en continuant de la traîner sur cette base.

Je ne partage pas tout à fait votre manière de voir sur la conversion de la rente. Je ne trouve la proposition ni injuste ni dure. Si elle n'a pas passé , c'est pure afEsiire de parti, et il en résultera pour la France et pour les marchés financiers de l'étranger bien des conséquences que l'opposition n'avait pas calculées ou qui lui étaient indifférentes , car en France tout se réduit à une question de personnes.

L'immense majorité des petits rentiers, précisément ceux pour lesquels la loi semblait dure , ont vendu leurs rentes al pari et au delà, dans la conviction qu'elle passerait, c'est-àdire qu'ils ont gagné enlre 40 et 41 pour cent sur leur capital primitif. Toutes ces rentes ont été achetées par des spéculateurs; la somme totale s'élève à plus de trente millions de francs. Il faudra beaucoup de temps pour replacer tout cela , et il en résultera, en attendant, de grandes fluctuations dans les cours des fonds publics.

Je doute que Villèle reprenne la question de la conversion dans la session actuelle.

30 juin.

703. J'ai fixé mon départ d'ici au 15 du tnois prochain ; je l'ai, par conséquent, retardé de quelques jours , et cela pour attendre des réponses de Berlin au sujet des négociations que j'ai entamées ici et de celles de Tegemsee.

Le 20 ou le 21, j'arriverai à Ischl , où je resterai jusqu'au 12 ou 15 août.

Je vais envoyer le prince Esterhazy en Angleterre et voir si je ne puis pas faire en sorte de tirer au moins la situation au clair. Les affaires ne vont pas trop mal de l'autre côté de la Manche. Le Cabinet commence à s'élever assez vivement contre Ganning , et la question de l'Amérique du Sud est en train de s'effacer. C'était une affeire de mode , et la mode est passée. Je

VOUS donnerai prochainement des renseignements tout à fait curieux à cet égard.

A Paris, les choses en sont au même point que je vous le disais dans une de mes dernières lettres. Yillèle pose pour être de Talliance. Il n^est plus question de Chateaubriand, excepté dans les salons et dans les feuilles publiques. Dans quinze jours, les journaux eux-mêmes n'en diront plus mot, à part le Journal des Débats.

En Espagne et en Portugal, la situation est embrouillée. La convocation des Cortés dans le dernier de ces pays est une entreprise très-hasardée, qui, du reste, est entièrement Toeuvre des ministres : ceux-ci voulaient faire exclure la Reine de la régence , parce qu'ils sont sûrs de ne pas échapper au gibet le jour où elle y arriverait. Sur cette Reine , ainsi que sur toute cette incartade des derniers temps, Binder vous racontera des anecdotes charmantes , si toutefois il peut y en avoir sur un pareil sujet.

Dites à Wellesley bien des choses aimables de ma part, et annoncez-lui que mes espérances grandissent. Gela lui fera plaisir. Comme le Parlement a fini de siéger, on ne tardera pas ù voir les faits justifier mes prévisions. Avez-vous jamais vu , à propos de Fart de parler beaucoup pour ne rien dire , un chefd'œuvre qui puisse se comparer à la réponse faite par Canning au discours de Mackintosh?

Je suis assiégé par une telle foule de gens, que, si je ne m'en vais bientôt, je ne saurai plus où mettre tout ce monde-là. Ma table ordinaire est dressée pour vingt-cinq personnes , et souvent j'en ai quarante ou cinquante à traiter. Le soir, il y a des parties de whist sans nombre. Le temps est extrêmement doux quand le ciel est couvert; il fait très-chaud quand le soleil donne. Quoi qu'il en soit, le vin est perdu. Adieu.

30 juin.

704. Je vous rends compte aujourd'hui de l'état de mes négociations en ce qui concerne les affaires d'Allemagne, et en même temps je fais appel à vos hautes lumières.

Vous trouverez dans Tannexe le projet de rédaction que j'ai emporté à Tegemsee en vue du renouvellement des résolutions de Carlsbad, ou plutôt des résolutions de la Diète, du 20 sep^ tembre 1819.

Sans entrer ici dans Texposé de la manière dont j'ai conduit les négociations à Tegemsee , je me borne à vous envoyer le travail de Zentner*. Ce document vous prouvera que j'ai bien employé mon temps et que j'ai mis en activité le bon côté des hommes d'État bavarois. Je trouve le travail de Zentner bien plus considérable que je ne m'y attendais.

Quand on le lit et qu'on le juge sans prévention , on y trouve, des aveux et des mots tels que l'on comprend à peine que le père de la constitution bavaroise , que le premier champion du système représentatif en Allemagne, en un mot que Zentner ait pu écrire ainsi. La clef de cette énigme se trouve dans l'efiFet réciproque des embarras financiers du Gouvernement bavarois et de la banqueroute morale que le système représentatif a essuyée dans l'opinion générale , dans l'esprit même du peuple. Le ministère se trouve dans la triste nécessité de confesser à l'assemblée des États , qui se réunira au commencement de Tannée 1825 , qu'il a dépassé de bien des millions le budget Toté il y a six ans, et qu'en outre il a à combler un déficit annuel de trois millions. Peut-être ce £ait sufEt-il à expliquer la docilité des ministres.

La demande d'une proposition de la présidence à la Diète ayant à défendre les points établis dans le travail des ministre» bavarois, est une idée qui appartient tout entière à Zentner. J'ai iait le récalcitrant, mais j'ai fini par céder.

Après avoir fait cet acte de condescendance , j'ai pris sur moi de m'interposer comme négociateur auprès de la Prusse et de Bade, pour faire valoir l'attitude parfaite de la Bavière. Ici il m'a été facile de m'entendre avec Berstett et Nagler.

A présent, j'en viens à parler de ce qui vous concerne.

J'ai fait rédiger par Mùnch le brouillon d'une proposition de la présidence^ en bonne et due forme , et je lui ai ordonné

* Voir n»722, {NoU de t Éditeur.)

DU JOHANN1SBERG (l8Si). 105

spécialement de consen^er, autant que possible, le texte de Zentner.

Je vous prie de revoir le travail de Munch et surtout de le retoucher de manière à le rendre irréprochable au point de vue du style.

J'ai besoin d'avoir, aussitôt que possible, cette proposition de la présidence revue par vous. Si je pouvais encore la recevoir ici, ce serait parfait. Dans cet espoir, j'ai remis mon départ d'ici jusqu'au 15 juillet. Dans le cas où vous ne pourriez avoir fini votre travail , il faudrait envoyer le courrier à ma rencontre sur la route de Ratisbonne , par Anspach , Ellingen , Wurtzbourg. Il Éaut absolument que j'aie cette proposition à Ellingen, où je rencontrerai les ministres bavarois le 17 ou le 18.

Je suis en train de faire entendre raison à Darmstadt; voilà encore des gens qui nous suivront.

Je ne m'inquiète pas du tout du Wurtemberg pour le moment. Selon toute apparence , — et à cet égard la conviction de Rechberg et de Berstett est encore plus ferme que la mienne , — Stuttgart dira oui à tout.

Ainsi mon apostolat n'aura pas été stérile. Aussi ne me fatiguerai-je pas de mon métier d'apôtre , et je tâcherai d'entratner dans le courant tout ce qu'il sera possible d'y faire entrer *.

* Gentz répond à cette lettre que raccomplissomcnt de sa mission ne lui a coûte ni beaucoup do temps ni beaucoup de peine.

On sait, par les résolutions prises par -Fassemblée fédérale le l^*" juillet et le 16 août 1824 et pubyées depuis, que toutes les propositions ont été adoptées presque sans discussion par les votants. Ces résolutions portaient sur la suppression de la publicité des protocoles de la Diète , sur la restriction de la publicité en ce qui concerne les discussions des États et sur la prorogation des mesures législatives arrêtées à la suite des conférences de Carlsbad relativement aux Universités, à la presse et à la commission d*enquête de Mayence. Voir d'ailleurs « Renouvellement des résolutions de Carlsbad » (n<^721-7t5).

{Note de t Éditeur.)

EXTRAITS DK LETTRES PARTICULIÈRES DE lfETTER5ICII, ECRITES DV 2 JOILLET kV 30 DECEMBRE 1824.

705. Au milieu du cliaos. — Projet d*une cure d*eaux à Ischl. — Le prince Victor ira à Paris. — 706. D'Iscbl. — Apostolat de Mettemicli. — 707. Visite de TatistscbefF. — 708. Projet de départ. — 709. Visite à l*Empereur François, à Persenbeug. — Simplicité de ^installation de l'Empereur. —

710. De retour ik Vienne. — Malentendu au sujet du Dominiquin. —

711. Complète solitude k Vienne. — L'Opéra iulien. — 712. Wellesley. — 713. Mort de Louis XVIU. — Charles X. — 714. La question d'Orient retient sur le tapis. -^ Ajournement du mariage de l'Arclûduc. — 715. Faux bruit relativement au voyage de Mettemich à Paris. — 716. Parfait état de santé de Mettemicb. — 717. Fêtes données à la Cour. — Le Roi de Bavière. — 718. Les Mémoires de Fain. — 719. Anecdote à propos du mariage morganatique du Roi de Prusse. — 720. Attitude gnrdéf! dans la question d'Orient. — Conduite de Stratford-Canning.

Vienne, le 2 juillet 1824.

705. Je suis en plein chaos, comme un homme qui, à rapproche du déluge , se serait trouvé dans une île et aurait été épargné. Je demeure immobile à ma place ; je ne me jette pas dans les flots , mais j'attends qu'ils se rapprochent de moi ou qu'ils s'éloignent. Je crie aux uns de venir se mettre près de moi ; quant aux autres , je les supplie de ne pas se jeter inutilement à l'eau. Tous m'entendent, mais personne ne veut me comprendre ; parfois même on me demande de quitter la place où je suis ; mais , loin de bouger , j% travaille plutôt à entasser pierre sur pierre pour me créer, autant que possible, un refuge encore plus assuré.

Je resterai ici jusqu'au 15, puis je partirai pour les eaux; j'irai au milieu des Alpes, dans la haute Autriche. Je passerai là trois semaines , et à la mi*août je serai de retour à Vienne. Probablement le voyage d'Italie se fera au commencement d'octobre , et nous passerons l'hiver à Milan. Si ce projet se réalise , je renverrai ma femme à Paris pour y passer l'hiver. Dans tous les cas, j'y ferai aller mon fils, afin qu'il travaille

à Tambassade. Il a très -bien tourné, et c'est une véritable consolation pour moi , dont la vie n'est pas habituée à des joies de cette nature.

IscU, le IM juillet.

706. Je suis ici depuis le 28. Les feuilles publiques qui, suivant leur habitude , ne manquent pas de s^occuper de moi , me suivent et me poursuivent partout où je vais. S'il était ag[réable aux journaux d'apprendre et de dire la vérité, vous pourriez savoir par eux que je n'ai point fait un pas sans avoir un but déterminé et sans avoir obtenu un résultat. Y a-t-il parmi les succès que j'ai remportés un seul qui soit capable de satisfaire • ou de contenter lesjournalistes? Je me permets d'en douter fort. Ma vie est devenue une sorte d'apostolat; je n'ai pas cherché à faire l'apôtre là où tant de gens sans vocation exercent leur méchant métier ; ce n'est probablement que pour cette raison que l'opinion de bien des hommes se rencontre avec la mienne. Partout se trouve un troupeau de fidèles qui attendent leur pasteur, et je ne pourrais sans remords les quitter avant de leur avoir donné des consolations spirituelles. J'ai presque l'air de me vanter; mais mes adversaires n'auraient qu'à m'accompagner dans un de mes voyages, ils verraient qu'à chaque endroit où je m'arrête, que même sur chaque point où je ne fois que passer en courant , une véritable foule se presse sur mes pas , m'entoure , me regarde , me sourit et me tend les mains. Du reste, qu'on n'aille pas croire que ce concours d'hommes soit un simple effet de la curiosité , de ce sentiment qui feit courir les badauds après un dromadaire ou un singe qu'on montre sur une place publique; les faits sont là pour démentir une pareille supposition, car les groupes dont je parle ne restent pas à l'état de spectateurs muets : ils se font entendre. C'est ainsi que l'un assure qu'il est enchanté de me voir, attendu qu'on lui a dit grand bien de moi; un autre me demande des nouvelles de l'Empereur qui les gouvernait autrefois, et s'informe s'il ne reviendra pas bientôt ; un troisième voudrait savoir s'il ne serait pas possible de se débarrasser des brail-

108 BECUEIL DE DOCCMENTS (1833-1829).

lards qui se démènent dans les Chambres, qui les ruinent en établissant impôts sur impôts , mais qui se font payer la peine qu'ils se donnent à raison d'un ducat par jour, etc.

Ce que je dis ici est la pure vérité; je sors d'un embarras pour tomber dans un autre , et parfois je ne puis me sauver qu'en faisant rire les différents questionneurs, ce qui, du reste , est souvent le meilleur moyen de désarmer les méchants et de foire prendre patience aux bons. Puis, quand je me retrouve assis au conseil des Princes, je trouve qu'on y joue presque toujours la même pièce, cette pièce qui se répète aussi souvent que la toile se lève. L'intrigue est toujours la même. Je vois des gens qui se plaignent de souffrir de la (aim; je leur demande si par hasard les provisions seraient épuisées ; ils protestent du contraire, disant qu'elles sont plus qu'abondantes. «Mangez donc», leur dis-je, et ce conseil est vanté comme ingénieux au possible.

in aoûc.

707. J'ai fait hier une excursion très-longue et très-pittoresque , et j'ai admiré des contrées d'une beauté rare. J'ai circulé sur et sous la terre ; on m'a conduit dans un puits de mine très-profond et dans une salle souterraine qui pourrait contenir de cinq à six mille personnes. J'y ai trouvé mon nom et mes armoiries qui brillaient au milieu d'éclatants rayons de lumière; cela m'a rappelé la fragilité des choses humaines.

TatistschefF était avec moi ; il est peu sensible aux beautés de la nature , et il préfère une complication politique ou une afEeiire embrouillée à un point de vue d'où l'on embrasse un vaste panorama. 11 y a plus de gens de cette espèce qu'on ne se le figure.

Ma santé est excellente. Les eaux me font grand bien , et je prévois que je reviendrai ici. Malheureusement le temps est inconstant et pluvieux, mais le pays est toujours également beau, que le ciel soit ou non couvert de nuages. Pareils à de gigantesques fantômes, ces sommets immenses se dressent dans les airs, et la cime des montagnes est encore éclairée en

plein par les rayons du soleil lorsque les vallées sont déjà plongées dans Tombre la plus épaisse.

19 août.

708. Je partirai le 23 de ce mois, mais je n'arriverai à Vienne que le 27, parce que je veux passer deux jours avec FEmpereur dans une de ses terres. Après-demain il y aiu*a trois mois que j'ai quitté Vienne , et il va y avoir tout près de quatre mois que je n'ai vu mon auguste Maître , ce qui , depuis quinze ans , ne m'est jamais arrivé dans la position que j'ai le malheur d'occuper. Quinze années de travail, c'est beaucoup dans la vie d'un homme; aussi suis-je le doyen parmi mes pareils. Le plus long ministère a été celui du prince de Kaunitz : il a rempli ses fonctions pendant quarante ans et est arrivé à Tàge de quatre-vingt-quatre ans. Si j'atteins ma soixante-quatorzième année , j'aurai parcouru une carrière tout aussi longue ; mais je ne vivrai pas jusque-là.

Penenbeug, le 24 août.

709. Je suis chez l'Empereur, dans un véritable castel perché sur un rocher élevé, au-dessus du Danube.

Rien n'est plus curieux que la manière dont notre Cour s'installe et vit à la campagne. Je suis convaincu que personne ne pourrait croire que l'Empereur se contente d'une manière de vivre si simple qu'elle serait loin de suffire aux besoins d'un riche propriétaire foncier, et mémed'un simple particulier ayant un peu d'aisance. Le train de maison et le genre de vie sont ceux d'un gentilhomme presque besoigneux. Tout ce qui, même de loin, rappelle le luxe, est banni de ces résidences; c'est à peine si l'on a le sentiment d'avoir les jouissancesque peut donner une petite fortune bourgeoise; or, c'est précisément dans cette extrême simplicité que se platt l'Empereur ; c'est là qu'il jouit pleinement du peu qui lui est offert. Il appelle un château de peu d'apparence, avec des champs situés alentour , sa propriété, et cela lui suffit. Il y aurait là de quoi dérouter les plus radicaux d'entre les radicaux*

Vienne, le 1*' septembre.

710. L'été semble être revenu , et je suis à la ville. Le plus heau soleil du monde éclaire tous les beaux lieux que j'ai quittés; il est trop bon vraiment de jeter tant de splendeur sur Tendroit où je me trouve. On voit qu'il ne lui coûte rien de verser sur tout des torrents de lumière. Heureusement, mon jardin est dans toute sa beauté. Gomme nous venons de traverser une année pluvieuse , les arbres et les pelouses sont parés de la plus riante verdure ; les fleurs d'automne sont en pleine floraison , mais je ne les aime pas ; elles ressemblent à Tépoque actuelle de ma vie, et tout ce qui me rappelle à moi-même m'est antipathique .

Hier s'est passée une aventure tout à fait plaisante ; je ne voudrais pas l'oublier. TatistschefF a reçu d'Italie un tableau qu'il croit être du Dominiquin ; qu'il soit de ce maître ou non, peu importe. Le tableau représente saint Jean-Baptiste dans sa jeunesse ; le saint est légèrement drapé d'une bande d'étoffe rouge : il ressemble plus à un Amour qu'à celui qui prêche dans le désert. Hier soir il y avait réception chez ïatistscheff. Un homme de lettres polonais assez connu se planta devant le tableau et, après l'avoir regardé attentivement, demanda à son voisin : u Qu'est-ce que c'est? — C'est un Dominiquin (le mot français pour Dominickmo) , lui répondit-on. — Gomment donc! s'écria-t-il, jamais on n'a vu de dominicain fait ainsi. »

6 septembre.

711. Dans quelques jours je retournerai chez l'Empereur ù la campagne. C'est là que se décidera mon sort pour cet hiver. Je lui conseillerai de remettre le voyage de Milan au mois de mars prochain, et j'ai pour cela des raisons trèssérieuses.

Vienne est un vrai désert. En dehors du corps diplomatique il n'y a personne en ville. Mon seul refuge, c'est l'Opéra, qui

At3TRES ÉVÉNEMENTS DU JOUR (1824). lll

ne laisse rien à désirer. On y chante de manière à charmer littéralement les vrais connaisseurs. Moi, du moins, je suis souvent tout à £ait enthousiasmé. On y offre à l'esprit, au cœur comme aux sens, la perfection absolue; or, cette perfection est la source des plus hautes jouissances. Je crains qu'il n'y ait que peu de gens capables d'éprouver une jouissance pareille; c^est plus que le simple plaisir, c'est quelque chose qui se rapprocherait de la félicité, s'il s'agissait du domaine purement moral.

20 septembre.

712. Je suis très-content de Wellesley; c'est un brave homme. Il a le coup d'œil sûr dans les affaires ; il m'inspire de la confiance , une parfaite sécurité , mais il est craintif, ce qui me parait très-excusable. 11 ne le serait pas s'il pouvait avoir la conviction que son Gouvernement a raison , ce qui n'est pas précisément le cas.

23 septembre.

713. Louis XVIII est mort, et tout est dit par là. Ce qui aurait été un grand événement il y a peu d'années , est aujourd'hui un fait insignifiant. Le monde va mieux actuellement; aussi les Rois peuvent-ils mourir en repos. Le vieux Roi était un maître faible; s'il avait été dans une condition privée, il aurait probablement partagé un plus grand nombre d'erreurs du temps. Charles X est tout autre. Il a du cœur et de la droiture ; pour peu qu'il possédât plus de fermeté de caractère, il pourrait briller parmi les monarques ordinaires; je ne suis pas un régicide, mais il me sera bien permis cependant de prétendre qu'il y a des monarques ordinaires. Dans tous les cas , c'est un bonheur pour Charles X de n'avoir pas été à la place de Louis XVIII; il aurait^péri sous la réaction de son retour en France.

C'est un Français qui a trouvé cette idée extraordinaire qu'un des mérites de Louis XVIII consistait à avoir sauvé deux fois

la France de Tinvasion étrangère. Une phrase aussi ridicule témoigne d^une effronterie sans pareille ; je m'attends à ce que^ dans un panégyrique de Ferdinand de Naples, on soutienne un jour qu'il a été un grand Prince , parce qu'il a délivré deux fois son Royaume de l'invasion autrichienne*

Des gens vaniteux disent facilement de ces choses-là; or, une longue expérience m'a appris que l'outrecuidance est presque toujours un manteau qui couvre la nullité.

14 octobre.

714. La malheureuse question d'Orient revient sur le tapis. Je suis occupé à l'heure qu'il est, comme j'ai du reste depuis

longtemps l'habitude de le faire, à démêler le vrai point de départ de la complication nouvelle qui surgit, et à conjurer ces difficultés dès le début. Je m'exprime vis-à-vis de Wellesley avec la plus entière franchise, et, en tant que cela peut sei-vir l'intérêt commun, je m'adresse aussi à Canning.

Le mariage de l'Archiduc * devait avoir lieu le 18, jour anniversaire de la bataille de Leipzig; mais il sera retardé par suite d'une indisposition de la Reine de Bavière. Comme cette fête ne peut avoir lieu le 18, elle sera remplacée par une autre : nous ouvrironsla nouvelle porte** en commémoration de ce jour.

20 octobre.

715. Le bruit de mon voyage prochain à Paris est faux ; il est vrai que je suis un des diplomates les plus mobiles dont l'histoire fasse mention ; mais je trouve qu'il y aurait de ma part excès de mobilité à aller féliciter Charles X de son avènement au trône. Je ne veux pas dire par là que je ne pousserai pas une pointe jusqu'à Paris à l'époque du couronnement.

* De 1* Archiduc François- Charles avec la princesse Sophie de Bavière»

(Note de tÉditeur.) ** C*est la porte de la Bur^ devant la place extérieure du palais, à Vienne; elle porte Tinscription suivante : Justifia regnomm fundamentum,

{Note de r Éditeur.)

Pourtant, je ne parle que de la possibilité de le foire ; mais cette possibilité dépend encore de tant de conditions, qu'il m'est difficile de dire à Tavance éi cette éventualité se réalisera. Pour que je fasse ce vopge , il feut que de part et d'autre les situalions soient parfeitement nettes ; il faudrait qu'en France on procédât avec une entière loyauté; que je fusse débarrassé des malheureuses complications d'Orient , et que l'Angleterre renonçât à certaines mauvaises habitudes qu'elle a contractées depuis quelque temps. De mon côté , je viendrais pour louer, et, si c'était nécessaire, pour encourager, mais non pas pour innover ou pour tout réformer. Si tout marche bien , si la raison reprend le dessus, je saurai bien trouver moyen de quitter Milan pour quinze jours et d'aller à Paris pour y chercher ma femme et la ramener sur les bords du Rhin. Gela pourra-t-ii bien se foire ?

S3 octobre.

716. Je me porte très-bien. Nous avons ici un excellent médecin , Italien de naissance *, qui m'a rencontré ces jours derniers et qui m'a dit : a Vous avez fort bonne mine; vous avez surtout l'air d^étre moins savant. » Au fond, cette observation est parfoitement juste. J'ai, cette année-ci, respiré beaucoup de bon air ; mes nerfs sont calmés , et je ressemble moins à un savant, c'est là le vrai mot. Je ne trouve qu'une chose à y redire , c'est que cela signifie que j'ai toujours Tair d'être ennuyeux , quoique un peu moins que par le passé.

3 novembre.

717. Je suis au milieu du tourbillon des fêtes de Cour et des cérémonies. La petite ou plutôt la grande fiancée (car elle est plus grande que moi) est une fort belle personne, et, mieux que cela, elle est séduisante. Cette vie d'agitation va durer encore quelques jours.

* Probablement le docteur Malfalii. (Note de l'Editeur,)

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