L'ÉVÉNEMENT DE NAUPLIE
Sultan et son conseil. Ce que nous avons rencontré et ce que nous rencontrons journellement de difficultés et de répugnances h Madrid, nous devons pour le moins aussi le rencontrer à Constantinople.
De leur côté, les Grecs insurgés n'ont pas prêté encore, par une seule de leurs démarches ou de leurs ouvertures, à Tespoir qu'ils seraient disposés à seconder les vues généreuses des quatre Cours. Le fiait n'a rien que de naturel. Les meneurs d'une révolution ne sont jamais disposés à admettre une capitulation avec le Souverain. Toute capitulation pareille équivaut pour eux à la mort, ou pour le moins à la perte de leur cause. Tout ou rien est leur devise. Je sépare du jugement que je porte ici sur les meneurs véritables derinsurrection,Ies hommes d'action et le peuple ; ce n'est pas à ceux-ci que les Cours pourraient avoir affaire en première instance, mais à l'autorité qui se dit le pouvoir, et qui Fest en effet, ne fût-ce que parce qu'au milieu du désordre général elle forme un centre de délibération, et que c'est en elle que se concentre l'action. Ce que je dis de la Grèce en insurrection s'applique à tous les pays en révolution; mais il y a plus : la force qui eût pu manquer au Gouvernement grec abandonné à luimême, lui a été largement prêtée par des influences et des secours étrangers.
L'état des choses en Grèce offre quelque similitude avec l'état de l'Espagne quand la révolution s'est trouvée refoulée à Cadix. Cependant nous n'y trouvons pas moins de notables différences. Qu'il nous suffise d'en citer deux : l'existence des fies grecques, et l'action bien autrement prononcée de l'Angleterre en 1825 qu'elle ne l'avait été dans les affaires de l'Espagne en 1823.
En eflFet, si l'Europe a vu à regret l'Angleterre faire preuve d'une animadversion prononcée contre la salutaire ingérence des puissances continentales dans les afBeiires de l'Espagne, le Gouvernement britannique ne s'était pas mis à découvert, ainsi qu'il l'a fait par le soutien qu'il a donné à l'insurrection en Grèce. Je me permets de croire que, conduit peut-être plus loin qu'il ne l'avait voulu lui-même, il reculera devant les con-
t34 RECUEIL DE DOCUMENTS (I8S3-1839). •
séquences de son intervention peu dissimulée. En prenant ce parti, pourra-t-il reprendre également son travail préparatoire? Certes non; il pourra tout au plus mettre en contradiction les faits antérieurs avec les faits subséquents, les causes avec les efFets ; il ne pourra jamais qu'entrer en contradiction avec lui-même.
La différence entre la position de FAngleterre et celle des Cours continentales est par cela même très-grande. Celles-ci n'ont jamais abandonné les principes de Téquitéetde la raison ; elles n'ont rien à reprendre. Pourront-elles et voudront-elles avancer dans cette voie? La réponse est facile.
Elles pourront avancer, car rien dans leur situation n'est changé, tandis que celle de tous les autres partis est altérée et, à mon avis, grandement détériorée.
I^ Porte doit se rendre compte que ses seules armes ne sauraient terminer Taflaire. De deux choses Tunè : ou TAngleterre acceptera l'offre du Gouvernement grec, ou elle la rejettera. Si elle l'accepte, le Sultan n'aura plusaflaireà des sujets et à des pays insurgés, mais à la puissance britannique. Si le Gouvernement britannique se refuse à faire la conquête, il devra se regarder comme l'intervenant naturel dans la pacification. Entre deux, l'offre d'intervention des puissances continentales devra porter, aux yeux mêmes du Divan, un caractère bien autre de franchise et de véritable impartialité que celui de l'Angleterre.
La situation des Grecs est essentiellement altérée. Ils ont de fait renoncé à leur indépendance politique. L'Europe dès lors est en droit de décider à quelle puissance ils devront appartenir. La question est toute politique et fort simple; à moins que le triomphe du libéralisme ne soit déjà assuré au point que les puissances reconnaîtraient aux peuples ou à des fractions d'États le droit de passer selon leur bon plaisir sous d'autres maîtres ou protecteurs, la thèse que j'avance est sans réplique.
L'Angleterre enfin a reçu une forte leçon sur les suites de son système d'isolement. Si elle n'a point de velléités de conquête, il devra être démontré, aux yeux de tout juge im-
{Martial, que sa marche, ses procédés, ses actions comme ses refus d'agir, n'ont tourné qu'en trouble pour le monde et en compromission pour elle. Si le système de M. Canning est conquérant, la question change de face, et les Turcs comme les Grecs se trouvent refoulés sur le terrain de la politique. Il s'agira alors forcément de bien autres intérêts que de leurs intérêts individuels, et ce n'est ni à Constantinople, ni dans le sein du Sénat grec, que les puissances pourr/)nt aller puiser leurs conseils.
Les puissances voudront^elles avancer sur la ligne des principes qui jusqu'à cette heure leur ont servi de guide? Je puis répondre des déterminations de TEmpereur mon Maître, et c'est à cela que se borne mon rôle.
783. Mettei-nicL k TEmpereur François (Rapport), Presbourg, le 18 octobre 1825.
785. Conformément à Tordre souverain de Votre Majesté, j*ai mûrement examiné la requête du collège des Jésuites de la Galicie*, ainsi que les rapports motivés de l'abbé Frint, chapelain du palais, et de Son Altesse Impériale Mgr l'Archiduc Louis .
Je me ferai un devoir de soumettre respectueusement à
* Les Jésuites, cbassés de la Russie et de la Pologne (1820), furent accueillis en Galicie, où Ton mit à leur disposition le couvent des Dominicains de Tarnopol. On voulut toutefois les faire consentir à introduire des modifications dans les statuts de leur ordre. I^es Jésuites devaient renoncer aux liens qui les unissaient à Borne, et, par conséquent, nommer pour la province d*Autriche un vicaire général indépendant du général de Tordre ; en matière de fonctions spirituelles, ils devaient ne pas se borner aux missions, mais encore accepter des cures; ils devaient ne pas enseigner exclusivement d*après la ratio studiorum sous la direction de leur général; enfin s'obliger individuellement par des lettres réversales à ne jamais plus sortir de la Monarchie autrichienne. Les négociations engagées à cet efFe( traînèrent en longueur et demeurèrent sans résultat, jusqu'à ce qu*en 1825 la Société de Jésus reçat de rEiaperenr l'autorisation de porter directement ses vœux devant le 'Mne,
Votre Majesté mon opinion à cet égard ; je dirai mon avis franchement et sans restriction, ainsi que je prends à tâche de le faire dans toutes les afEaires d'État grandes ou petites.
La question elle-même se présente sous deux points de vue, sous lesquels elle doit être considérée, afin que Votre Majesté soit à même de se prononcer confoiTnément au droit et à la vérité.
L'un de ces points de vue est déterminé par la situation yémrale de Fépoque actuelle.
L'autre est le point de vue administratif de t Autriche.
En ce qui concerne le premier, je me permets de présenter les observations suivantes :
Que sont Us Jésuites?
Cette question me semble avant tout devoir être examinée franchement et sans prévention.
A l'époque de la soi-disant Béformation, c*est-à-dire en un temps où l'agitation religieuse fut provoquée au plus haut degré par tant d'abus manifestement contraires au but de l'institution de l'Église, il arriva ce qui arrive toujours quand l^s idées réformatrices fermentent et qu'elles s'emparent de la masse des peuples : Tédifice devait être restauré, et peu s*en est fallu qu'il ne fÔt entièrement démoli !
Au milieu de la lutte pleine de dangers que les glorieux prédécesseurs de Votre Majesté ont si vaillamment soutenue, surgit un homme qui entreprit d'opposer une digue puissante aux progrès du mal.
Cet homme était saint Ignace. Doué d'une claii'voyance
sous forme de requête écrite. Par auite, la Société de Jésus profita de cette permission pour exposer point par point, dans une pétition détaillée qu^elle adressa à TEmpereur, Tincompatibilité des réformes indiquées avec l'esprit ei le caractère de Tinsritution, en concentrant tous ses yœux et toutes ses demandes sur le principe connu : « Sint ut sunt aut non sint. » Le chancelier avait à donner son avis sur cette pétition (qui était un chef-d'œuvre de dialectique) ; il le donna dans le rapport ci-dessus, dont les conclusions et le résultat furent favorables aux « anciens Jésuites» . La lettre impériale relative à cette question est datée du 17 novembre 1827 (elle est adressée au chancelier comte de Saurau) ; elle porte que les Jésuites résidant en Galicie sont autorisés « a vivre conformément aux statuts de leur ordre et aux vœux qu'ils ont prononcés en conséquence • . (Note de P Éditeur.)
DigitizGGl by LjOOQIC
Traiment chrétienne, d'une perspicacité qui scrutait à fond les défertuosités de la société humaine, il créa un corps solidement constitué, aux articulations puissantes, se développant, d'après son organisation, du dedans au dehors, impénétrable à toute action extérieure, qu'il donna comme une sauvegarde au chef de TÉglise.
Un corps de ce genre devait inévitablement devenir sons peu un status in statu; il devait nécessairement se fortifier dans la lutte : cela tenait à sa nature, comme à la nature de tous les corps bien organisés pour le combat. Mais il y avait deux faits tout aussi inévitables. D'une part, la forme de société secrète, adoptée par l'ordre, devait conduire à des développements abusifs de Pinstitution elle-même; d'autre part, les partis réformateurs devaient la combattre de toutes leurs forces.
Bientôt il arriva aussi que, pour les esprits clairvoyants, les idées primitives qui avaient présidé à Yinslitution des Jésuites n'étaient plus guère reconnaissables dans le jésuitisme. Ce dernier, avec toutes les déviations auxquelles il avait entraîné, aurait nécessairement obligé les Gouvernements à une réforme salutaire, c'est-à-dire à ramener l'institution à ses véritables bases, si le prétendu esprit philosophique du dix-huitième siècle n'avait pris le dessus et n'avait, par suite, entraîné la raine de toute Tinstitution.
La différence que j'ai établie entre Vinstitution des Jésuites et le jésuitisme est d'une importance majeure ; il est évident que cette importance existe à mes yeux, comme aux yeux de tous ceux qui pensent comme moi, car je suis très-porté à regarder Vinstitution comme une arme salutaire contre les envahissements de l'esprit d'erreur, tandis que je condamne, d'une manière non moins absglue, le y^^ut/t^me sous toutes ses formes aussi bien que dans toutes ses tendances.
Du reste, la preuve la plus frappante qui milite en faveur des bases sur lesquelles s'appuyait l'institution elle-même, me semble fournie par la considération suivante : c'est que ses développements abusifs, quelque regrettables qu'ils aient été en eux-mêmes et qu'ils le soient encore aujourd'hui, n'ont
jamais permis de mëconnaf tre qu'elle poursuivait invariable ment son but principal, savoir : le maintien du trône et de r autel, et le triomphe de l'un et de l'autre sur leurs lidversaires. Si des doutes étaient possibles & cet égard, on pourrait les considérer comme étant dissipés depuis longtemps par les persécutions passionnées dont Tordre a été Tobjet, par Tachamement inouï de tous les novateurs, depuis les réformateurs religieux jusqu'aux plus vils radicaux, par leur fureur et par leur rage contre l'institution des Jésuites.
Je n'examinerai pas si la Cour de Rome a bien agi, et surtout si elle a été adroite en rappelant à la vie Tordre des Jésuites ; mais je veux rechercher si l'existence d'un corps fondé sur les bases de cette institution est utile ou nuisible. Je n'hésite pas sur le sens dans lequel je dois me prononcer sur cette dernière question. Ce qui, en des temps bien moins difficiles, a été une cause manifeste de victoire, ne saurait être mauvais dans des circonstances bien plus redoutables. Ici nous pouvons nous en rapporter encore au sentiment des adversaires de tout ordre légal, de toute croyance et de tout droit positif. Si ces sectaires croyaient k la réalité d'une seule des fâcheuses tendances qu'on attribue si libéralement aux Jésuites, ils chercheraient à rappeler à la vie Tordre fondé par saint Ignace, comme un moyen de réaliser leurs projets.
Je ne puis pas me prononcer contre les anciens Jésuites d'après ce qui précède.
Mais les Jésuites d'aujourd'hui sont-ils encore ceux d autrefois ?
La solution de cette question dépendra de la sagesse de la Cour pontificale aussi bien que des Gouvernements qui accueillent les Jésuites, et je serais même tenté de dire de la fureur de leurs adversaires. ,
Une institution dissoute, dont l'existence légale s'est trouvée suspendue pendant un intervalle de quarante ans, redevient rarement ce qu'elle était à l'origine. Ce qui est certain toutefois, c'est que les mêmes maux engendrent invariablement les mêmes besoins, et que la forme adoptée par le fondateur de Tordre des Jésuites mérite, même aujourd'hui, d'être reprise
& titre d'essai. Elle ne donnera pas et elle ne saurait donner les mêmes résultats qu'il y a trois siècles ; car, bien que la lutte actuelle ne puisse guère difiFérer, au point de vue du véritable buta atteindre, de celle qu'ont soutenue les réformateurs de n'importe quelle époque, il n'en est pas moins vrai qu'au dix-neuvième siècle la situation n'est nullement la même qu'au seizième.
Mais cette observation, que j'applique aux services incontestables que l'ordre a rendus dans les premiers temps de son existence, présente aussi une contre-partie rassurante. Aussi peu l'on est fondé à croire que la reconstitution de l'ordre tel qu'il était d'après ses statuts primitifs entraînera une extension aussi rapide, aussi complète de la société que celle qui avait suivi sa création, aussi peu probable est-il que les abus qui l'étaient introduits dans son sein se développeront avec une rapidité et une puissance égales.
A l'époque où les derniers Jésuites présents en Russie durent quitter ce pays, mon humble avis aurait été de leur permettre seulement de traverser l'empire de Votre Majesté. J'aime toujours mieux les choses lorsqu'elles sont réduites à des proportions connues et recommandées par une première expérience; or, dans la suite, il aurait été tout aussi facile d*introduire dans la Monarchie les Jésuites reconstitués, qu'il me semble difficile aujourd'hui de les en éloigner.
Au milieu de l'Europe si profondément agitée, ma sphère d'activité me permet de me placer actuellement à un point de vuetrès-élevé. Mes regards passent par-dessus la foule; aussi je sais à même de calculer exactement l'effet que produiront de grandes mesures à prendre. C'est h dessein que je me sers de l'expression : grandes mesures. Car je doute que l'attekition générale puisse être excitée par n'importe quel événement plus que par la suppression du collège existant aujourd'hui en Galicie. Que l'on considère la chose comme on voudra, une mesure pareille servirait à assurer le triomphe de l'enfer sur la terre, et, comme conséquence inévitable, à provoquer de tels assauts contre plusieurs Gouvernements, particulièrement contre le Gouvernement français, que ceux-ci courraient —
infeilliblement, — selon moi, — le danger d*étre paralysés dans les efforts, si heureux jusqu'ici, qu'ils ont faits pour obtenir enfin un point d'appui moral. 8i , dans les moments de calme parfait» les divers États ont le droit indiscutable d'avoir égard à leurs propres besoins avant ceux de tous les autres, cet axiome ne se prête pas toujours à une application aussi étendue dans les moments d'agitation et de crise.
Au point de vue direct de la Monarchie, les considérations suivantes s'imposent d'elles-mêmes.
Ainsi que le remarque l'abbé Frint, l'institution des Jésuites est en contradiction avec les opinions des publicistes de nos jours et avec les prescriptions impériales relatives au clergé régulier, prescriptions qui sont en vigueur en Autriche.
Je n'attache aucune importance à la première de ces contradictions, attendu que je rejette absolument l'autorité des soi-disant publicistes contemporains.
Le second point de vue mérite d'être examiné plus sérieusement. C'est assurément une question importante de savoir si l'administration publique doit se mettre en contradiction avec elle-même. Toutefois, cette question est toujours subordonnée à une considération essentielle que je ne me sens pas appelé pour le moment à développer dans tous ses détails. Cette considération se rapporterait nécessairement à Texamej! des questions suivantes : Les mesures prises par l'Empereur Joseph relativement au clergé régulier répondaient-elles ou non aux véritables intérêts de la religion et de la moralité publique, par conséquent aux intérêts de TÉtat? Ces mesures n'étaient-elles pas la conséquence naturelle d'un système purement théorique condamné par l'expérience ? D'après le tableau que feit l'abbé Frint de la situation des couvents, tableau qui n'est que la trop fidèle expression de la vérité, on devrait bien considérer la question comme résolue.
Ce qui peut s'appliquer aux ordres religieux en général trouve, d'après mon intime conviction, une application plu> directe encore à l'ordre des Jésuites.
Si, en thèse générale, il est exact de dire que le tout vaut mieux que la partie, cette proposition, s'appliquant à une
corporation comme celle des Jésuites, devient d'autant plus Traie que cette corporation se prête très-facilement à Tintro* duction dans son sein d'abus de tout genre.
Les Jésuites ne sont Jésuites qu'en tant qu'ils restent soumis aux conditions essentielles de leurs statuts. Dès que l'institution elle-même est paralysée ou altérée dans ses éléments constitutif, il n'y a plus de Jésuites. Or, c'est une vérité incontestable que des organisations nouvelles paraissant sous des dénominations anciennes suppriment ce qu'il y a de bon et d'utile dans la chose elle-même, tandis que ce qu'elle renferme de mauvais et de nuisible se perpétue à la faveur de l'enseigne, c'est-à-dire du nom. Je ne crains donc pas de dire : Pas de Jésuites ou les anciens Jésuites, c'est-à-dire la règle primitive de Cordre, la règle immuable et pure. Je dirais de même : Pas de Jésuites, si j'avais la conviction que l'institution telle qu'elle existait à l'origine ne saurait convenir à des temps difficiles, ou si, en général, je la regardais comme mauvaise.
Du reste, quelle garantie offrirait une agrégation d'hommes qui, pour former un corps, commenceraient par violer leurs vceux, qui manqueraient à leur premier serment d'obéissance pour en prêter un nouveau?
Je trouve que je n'ai pas davantage à examiner aujourd'hui la question de savoir si la méthode d'enseignement et les moyens d'éducation des Jésuites sont les meilleurs. Il est positif que leurs doctrines sont , à cet égard, en contradiction flagrante avec les nôtres, qu'elles en diffèrent absolument sur les points les plus essentiels. Je me bornerai à condamner notre enseignement ; je ne sais pas si celui des Jésuites est le meilleur possible, mais il est certain qu'il vaut mieux que le nôtre ; car il est monarchique, tandis que le nôtre ne Test pas.
D'après tout ce qui précède, le rapport que j'ai l'honneur de soumettre à Votre Majesté se réduit à la proposition suivante :
Que Votre Majesté daigne laisser subsister le collège que les Jésuites possèdent en Galicie; ce sera un moyen de mettre l'ordre à l'épreuve et de s'assurer des services qu'il peut
DFgitized by LjOOQ IC
rendre et des résultats qu'il peut donner dans le moment actuel.
Il ne me semble ni nécessaire ni utile de fixer une période pour la durée de cette autorisation.
Cette autorisation porterait uniquement sur la demande des membres dudit collège, de ne pas être troublés dans les rapports de subordination de leur ordre.
Pour agir d'une manière pratique et pour atteindre le but indiqué plus haut (la mise à Tépreuve de Tordre), il faudrait :
1* Faire connaître à Tordinariat de Lemberg Texemption accordée au collège existant, exemption qui, sous certains rapports, constitue une faveur pour cette communauté ;
2* Faire savoir aux Jésuites que Votre Majesté fait droit à leur prière, et cela dans le but de s^assurer par des faits si Texpérience justifiera cet acte de haute condescendance.
De cette manière, les Jésuites seraient tenus de suivre une marche correcte. Dans le cas où ils ne le pourraient ou ne le voudraient pas, on serait peut-être amené dans la suite à prendre à leur égard la mesure qui serait aujourd'hui inopportune au plus haut degré. Si, au contraire, le moyen employé répondait au but qu'on se propose. Votre Majesté pourrait donner dans l'avenir une plus grande extension à une faveur reconnue comme bien placée.
Il me semblerait nécessaire, à plus d'un point de vue pratique, que Votre Majesté daignât prendre le collège de Galicie sous sa protection personnelle comme un établissement autorisé à titre d'essai, et que, sous ce rapport, Elle s'occupât des moyens à employer pour assurer la surveillance du collège et en même temps pour prévenir le facheux effet des froissements que ne manqueront pas de provoquer les défiances que Tadministration nourrit à l'égard de la Société de Jésus.
l'opposition a la diète de presbourg de 1825.
784. Mettemich au président de la Chambre basse, M. Szogényi (Lettre), Vienne, le 11 décembre 1825. — 785. Le comte Etienne Széchéayi au prince de Mettemich. Presbourg, le 16 novembre 1825. (Lettre accompagnée des observations écrites en marge par le chancelier d'État.)
Vienne, le 11 décembre 1825.
784. Monsieur, j^ai lu votre lettre du 10 de ce mois avec toute rattention que son contenu seul suffirait à mériter, si d'ailleurs je n'attachais une importance toute particulière à votre opinion personnelle dans un moment aussi grave et aussi critique que celui que nous traversons.
Mon esprit cherche toujours à aller au fond des choses, à découvrir la source du mal, quel qu'il soit; les symptômes n'ont à mes yeux que la valeur de simples renseignements. Toutefois je glisse volontiers sur eux, me bornant à suivre leur trace, parce que, froidement et sérieusement observés, ils sont les meilleurs guides pour nous foire arriver à la vérité même.
Rarement dans le cours de ma vie publique j'ai reconnu aussi vite les symptômes dont je parle qu'à propos des affaires qui se discutent à la Diète. La cause de ce fait est tout simplement celle-ci : c'est que je ne fais que retrouver en Hongrie le mal que j'ai combattu partout pendant toute ma vie publique, et particulièrement pendant les dix dernières années. La Diète s'est entièrement placée sur mon terrain ; je n'ai pas abandonné la position que j'ai prise, et que je garde depuis si longtemps déjà que j'en connais on ne peut mieux le fort et le faible.
Comme je suis toujours prêt à vous faire part de ma manière de voir, comme d'ailleurs vos lettres et nos entretiens m'ont laissé la conviction que vous me comprenez, je me bornerai à formuler les courtes propositions que voici :
En Hongrie, le Gouvernement a à lutter aujourd'hui contre deux oppositions.
L^une est Tancienne opposition hongroise, qui dérive de la situation même du pays.
L'autre représente l'esprit du siècle.
A Touverture de la Diète^ ces deux oppositions étaient fondues Tune dans l'autre ; le temps seul pourra les séparer. Cette séparation se fera nécessairement si le Gouvernement a raison dans le sens strictement constitutionnel et s'il ne s'écarte pas de son droit.
Par là, Topposition hongroise sera paralysée de fait, car elle veut sincèrement le maintien de la Constitution ; elle se trouve donCy sans s'en douter, sur 1^ terrainsu r lequel le Roi luimême a pris position. Les idées qu'elle a sur la Constitution sont, il est vrai, assez excentriques ; elles sont même, à certains égards, foncièrement erronées. Elles n'en ont pas moins pour principe et pour point de départ le bien commun du Roi et de la patrie ; aussi cette opposition ne serait-elle dangereuse que pour le Gouvernement qui voudrait le contraire de ce que le Roi veut en toute sincérité.
L'autre opposition veut le désordre ; car c'est là Télément dans lequel elle vit. Elle n'est attachée à la Constitution qu''en apparence; celle-ci lui sert de point d'appui pour le levier qu'elle emploie contre le Gouvernement, parce qu'il est Fau^ torité. L'objet de sa haine, c'est la Monarchie, par conséquent aussi la constitution monarchique de 1» Hongrie. Je vous donnerai plus tard, sur la situation exacte, quelques détails qui ont leur importance.
La fermeté que vous avez montrée dans la dernière séance, vous ainsi que l'Archiduc, a eu pour conséquence inévitable d'obliger les deux oppositions à se séparer. L'opposition hongroise a dû se trouver satisfaite du dernier rescrit royal ; la nouvelle opposition ne saurait l'être et ne le sera jamais.
Entre les deux oppositions , c'est la dernière qui est la plus violente, car elle lutte pour son existence même. Or, celle-ci repose sur une chimère, car ce qu'elle veut (qu'elle se Tavoue ou non), c'est la ruine de tout ordre légal : elle veut donc le néant. Comme elle est très-souple au point de vue des formes et que tous les moyens lui semblent bons, elle s'est
emparée du terrain dès rouverture de la session actuelle et elle a enchaîné l'opposition hongroise. Le Gouvernement et le temps seuls peuvent affranchir cette dernière. L'unique moyen d'ara-iver à ce but est entre les mains des deux présidents; ils sont sur un champ de bataille, c'est à eux à diriger la lutte. Le Gouvernement ne peut que leur en fournir les moyens. Les munitions ne manqueront certainement pas.
II faut à présent que je vous fasse connaitre, d'une manière toute confidentielle, quelques faits qui se sont passés dans les derniers temps entre le comte Etienne Széchényi et moi.
Je connais ce jeune homme depuis son entrée dans le monde, et je lui ai fait beaucoup de bien. Il a Tesprit vif, mais il manque, ainsi que la plupart de nos jeunes gens, de connaissances sérieuses et profondes : il y supplée par un instinct trèsdéveloppé; son amour-propre est sans bornes; il n'est pas léger, mais il n'est, à tout prendre , qu^un cerveau brûlé en politique; seulement, comme tel, il est cependant capable d'une certaine profondeur dans ses calculs.
Déjà à Presbourg j'ai remarqué (sans en avoir l'air) qu'il désirait s'ouvrir à moi. Je lui en offris l'occasion matérielle sans l'y provoquer moralement. Enfin, huit jours environ avant le départ de la Cour, il vint chez moi et commença par m'exprimer le désir de me faire sa profession de foi. Je lui donnai à entendre que je ne demandais qu'à écouter et à répondre.
Il entra alors en matière, déclama longuement contre l'absolutisme, contre les prétendues intentions du Gouvernement, parla de l'ignorance dont la Cour fait preuve en ce qui concerne la situation de la Hongrie, de la crainte qu'il éprouvait que la Diète ne finit mal, etc. Gela se passait le lendemain de la publication de la résolution souveraine qui suivit la première représentation faite par la Diète.
Je lui dis que j'étais tout disposé à oublier ma situation personnelle vis-à-vis d'un simple capitaine et à ne voir en lui et en moi que deux magnats. Je pris la résolution en main ; je l'examinai avec lui, point par point, et le réduisis au silence, si
bien qu'il me quitta en déclarant qu'il trouvait que j'etvais parfaitement raison.
Il retourna ensuite à son club et ne tarda pas à changer entièrement d'avis.
Le jour de mon départ de Presbourg, je reçus de lui la lettre ci-jointe (n* 785).
Je lui fis dire d'ici que j'avais reçu sa lettre, et que je serais toujours prêt à m'entrelenir de vive voix avec lui de ce qui en formait le contenu.
' Dans Tattente de son arrivée (il avait dit à mon commissionnaire qu'il ne tarderait pas à venir ici), j'écrivis en marge de sa lettre des observations que vous trouverez sur la copie ci-annexée.
Sur ces entrefaites, il s'écoula un certain temps; le dernier rescrit royal fut publié, et les choses changèrent effectivement de face.
Il y a quelques jours, le comte Széchényi vint ici et se présenta chez moi. Plusieurs des amis qu'il a dans celte ville avaient déjà remarqué un changement dans son extérieur et dans son attitude. Aux premiers regards que j'attachai sur lui, je pus constater, de mon côté, le même fait.
Je le reçus d'un air amical et lui dis que, bien que la situation se fût modifiée du tout au tout, je n'en étais pas moins parfaitement disposé à lui dire mon opinion sur la lettre qu'il m'avait adressée. Il se déclara prêt à m'entendre; je lui lus donc le texte même de sa lettre avec mes observations. Il ne trouva aucune objection à 6iire contre ces dernières.
Après ce premier point, je lui dis que j'allais m'expliquer, suivant ma conscience et ma conviction, sur la situation particulière où il se trouvait.
Je lui déclarai que j'étais obligé de le considérer comme un homme qui s'était perdu par excès de vanité et d'ambition, comme une de ces personnalités qui savent se jeter dans le malheur, mais qui ensuite sont incapables d'en sortir.
A ce moment, le comte Etienne Széchényi prit la parole, et, d'un ton fort ému, il se mit à exposer ses vues et ses intentions, qui peuvent se résumer ainsi :
Digifized by LjOOQ IC
a 11 se dit appartenir à cette classe d'hommes qui se sentent un vif besoin d'aclivité et qui voudraient bien laisser à lapostéritë le souvenir d'un nom honorable. Dans ce but, il s'était chargé d'un rôle qui pouvait certainement être difficile à remplir, mais qui permettait d'espérer d'heureux résultats. Depuis longtemps il avait vu avec peine l'insuffisance et l'affaissement moral des magnats hongrois ; il avait constaté avec non moins de chagrin le peu de ressort qu'on trouvait chez la jeune génération; il s'était donc proposé d'infuser une vie nouvelle à cette jeunesse énervée ; comme elle était destinée à faire éternellement fausse route, elle avait besoin d'un guide ; pour accepter une pareille mission, il fallait réunir beaucoup de conditions, dont la première était, pour un zélé serviteur du vrai bien, pour un fidèle sujet, la réputation de patriote. Il avait atteint ce but, et il tâcherait certainement de profiter de ce premier succès pour assurer le triomphe des idées généreuses de Sa Majesté, etc. »
Je lui répondis que je me déclarais tout prêt à voir dans ses paroles l'image fidèle de ses aspirations, mais que le jugement que j'avais porté sur lui en disant qu'il était perdu, se confirmait après ce que je venais d'entendre. Pour lui prouver que je ne me trompais pas, je n'avais qu'à lui demander une réponse catégorique à la question suivante : Oserait-il faire à ses amis le même aveu qu'à moi?
Il répliqua aussitôt que cela ne serait jamais possible.
« Eh bien ! lui dis-je, dans ce cas, vous manquez de loyauté envers moi ou envers vos amis, c'est-à-dire qu'en fin de compte vous n'êtes pas loyal envers vous-même. Car ce qui n'a jamais pu réussir ne réussira jamais, et la triste expérience qu'ont déjà faite ceux qui ont suivi votre ligne de conduite, vous la ferez à votre tour, et ce sera pour votre perte. Vous voudrez revenir en arrière, mais vous ne le pourrez plus, et vous enfoncerez dans le bourbier; ou bien vous retournerez sur vos pas, et alors vous serez flétri par le parti que vous aurez égaré. »
Là-dessus s'engagea une conversation qui me prouva que, lorsqu'il était de sang-firoid, le comte Széchényi sentait à
coup sûr la Térité de ce que je lui disais; il se plaignit de l'extravagance des idées de plusieurs de ses jeunes camarades, et alla jusqu'à désigner plusieurs d'entre eux comme étant de véritables échappés des petites-maisons dont les Républiques américaines étaient le rêve et Tidéal. C'était contre eux qu'il travaillait, et il espérait en ramener plus d'un.
Il partit après un entretien qui avait duré trois heures ; il était profondément ému et semblait très-découragé. Gomme notre conversation avait eu lieu pendant mes heures d'audience, je ne serais pas étonné si le fait de ce long colloque entre Széchényi et moi s'ébruitait bientôt.
J'ai voulu vous raconter tout cela en détail, parce que ce récit est de nature à bien vous renseigner sur la situation telle qu'elle est à Presbourg.
Il est clair pour moi :
!• Que le club Széchényi-Karolyi appartient entièrement à la nouvelle opposition ;
2* Qu'un des chefs regarde les affaires du pai*ti comme étant fort compromises.
La victoire est assurée si l'on tient bon en haut lieu et si l'on dit hardiment la vérité. La franchise et la sincérité ont eu raison d'embarras bien autrement sérieux que ce vertige momentané qui s^est manifesté à Presbourg.
Je vous ai déjà prouvé plusieurs fois que je regarde les réunions particulières des députés comme le moyen que la faction estime être le meilleur pour faire triompher des idées souvent aussi extravagantes qu'elles sont dangereuses. Aussi longtemps qu'on n'aura pas fait disparaître ce ferment d'anarchie, l'ordre ne pountl être assuré. La question est simplement celle-ci : Quand et comment doit-on entreprendre l'œuvre de salut? Personne ne saurait le dire mieux que vous.
Le but que nous devons poursuivre pour le moment , c'est de prouver à l'ancienne opposition que la nouvelle demande juste le contraire de ce que veulent les constitutionnels. Une fois que les partis seront divisés, la prudence commandera de ménager le moins dangereux des deux; quant à l'autre, il faudra qu'il disparaisse , car son action est comparable à celle
d'un cancer. Les efforts de la nouvelle opposition tendaient & substituer à la Diète ce qui n*est qu'un élément de désordre. Si TOUS aviez cédé dans la séance du 8, la cause du Gouverneihcnt et de Tancienne constitution aurait été perdue virtuellement. Vous avez donc, par votre inébranlable fermeté, rendu un grand service à Tun et à l'autre *•
Metternich, m. p.
Lettre du capitaine coin le Etienne Szccbényi au chancelier d'Etat
prince de Metternich.
(Avec les observations écrites en marge par le prince.)
Presbourg, le 16 novembre i825.
785. Monseigneur, vous avez daigné me permettre, il y a quelques jours, de vous entretenir d'un sujet qui concerne ma patrie et qui, dès lors, doit m'intéresser , comme il est naturel , d'une manière toute particulière.
Il est incontestable que la cause première d'une infinité de maux qui affligent ce monde, n'est autre chose qu'un malentendu, et qu'il suffit souvent d'un rien, d'un simple mot pour faire réussir, de la manière la plus complète, une affaire qui, fiaute d'être éclaircie, peut entraîner les plus funestes conséquences.
Votre Altesse ne m'a jamais demandé de lui faire connaître mon opinion sur les affaires actuelles de la Diète; mon peu de compétence en ce qui touche les questions traitées par cette
* Ce passage contient probablement une allusion à Tattitade du président de la Chambre en face de la tentative de Topposition, qui voulait « faire insérer parmi les actes de la Diète un projectum nuntii qui avait été discuté dans les réunions avant d*ètre présenté à l'assemblée plénière ». Cette démarche avait pour but de déplacer le centre de gravité des discussions autant que possible, de le transporter de rassemblée plénière aux réunions particulières, et d'imprimer ainsi de facto aux discussions de ces dernières le sceau de la légalité qu'elles n'ont pas de jure. Le president déjoua cette manœuyre en déclarant « que ses fonctions lui interdisaient de permettre qu'un document qui n'avait pas même passé par l'épreuve de l'adoption dans les réunions, et encore moins par celle d'une discussion à la Diète, fût admis dans le diarium » . {Note de F Éditeur,
assemblée ne me permet guère d'exposer à Votre Altesse des idées qu'elle n'est pas habituée à voir formuler. Aussi, j'éprouve quelque embarras à lui adresser ces lignes. Malgré ces considérations, je regarde comme un devoir d'appeler l'attention de Votre Altesse sur plusieurs objets et sur plusieurs détails que, de la liauteur où elle est placée, elle ne peut pas voir aussi bien que moi, qui les ai sous les yeux (a).
(a) L'opinion que d'en haut on voit moins bien que d^en bas, n'est pas toujours fondée en matière administrative. Il suffit d'avoir de bons yeux pour voir; plus est grande la surface qui se déroule devant l'observateur, plus il est sûr de voir juste. Le premier avantage d'un point de vue élevé, c'est qu'on est au-dessus des préjuge de la foule, et, comme l'infaillibilité n'a pas été donnée à l'homme, les points de vue élevés permettent d'exercer un contrôle étendu qui, dans une sphère étroite, non-seulement est bien plus difficile, mais souvent même tout à fait impossible.
Il y a quelques jours. Votre Altesse m'a dit, entre autres choses, « que la plupart des hommes se trompent en général dans le jugement qu'ils portent sur un objet ou sur un autre, parce qu'ils n'examinent pas sous toutes les faces et ne jugent pas sainement l'état des choses, leur propre situation, les moyens dont ils disposent et l'objet lui-même; il fallait donc, disiez-vous, s'entourer de tout ce qui est capable de jeter quelque jour sur ce dont on veut se rendre compte » .
J'aborde donc directement la question de la Diète actuelle. J'oserai tout d'abord dire respectueusement à Votre Altesse que dernièrement, lorsque j'ai eu l'honneur de m'entretenir avec vous, j'ai remarqué, tout en admirant sans réserve la connaissance que vous avez de la Constitution hongroise , que sur bien des points vous sembliez être mal informé, et que sur beaucoup d'autres vous aviez des idées manifestement erronées. C'est pourquoi je crois vous rendre service en vous rendant attentif à bien des faits qui échappent à votre observation et que, pour le dire franchement, d'autres personnes n'osent pas vous communiquer ou ne veulent pas vous révéler par des motifs particuliers.
Que Votre Altesse me permette de lui rappeler que dernièrement nous sommes tombés d'accord sur le point que voici : c'est que la cause première de tous les froissements désagréables (si je puis m'exprimer de la sorte) qui se produisent ici , c'est la défiance que nourrissent les États à l'égard du Gouvernement. La défiance est le manque de confiance; or, comment est-il possible , — à moins que nous ne voulions changer du tout au tout la nature de l'homme ou nier absolument la pénétration qui lui a été départie, — comment est-il possible , dis-je , que la confiance règne lorsque les promesses faites sont rarement tenues, lorsque les lois sont toujours interprétées à l'avantage du Roi et au désavantage de la nation , lorsque tout semble annoncer, si Ton veut parler sans détour, que toute la Constitution est sur le point d'être renversée (fc) ?
(6) La confiance ainsi que la défiance sont le produit de l'expérience, cela est certain; mais elles peuvent aussi, suivant les temps et les circonstances , n'être que des fantasmagories exploitées par des individus ou par des partis tout entiers. Je ne connais dans l'histoire de la Hongrie qu'une période pendant laquelle le Gouvernement ait menacé la Constitution : c'est la période, tant vantée par les libéraux, du gouvernement de l'Empereur Joseph IL
De 1790 à 1791, la Constitution reçut une confirmation qui, sous le rapport de l'esprit aussi bien que de la lettre, lui donna une vie et une force qu'elle n'avait pas eues avant l'avènement de l'Empereur Joseph IL
Le règne suivant, celui de l'Empereur François I*', fut rempli par vingt-sîx années de guerre. La Diète se réunit six fois pendant cette période si agitée, sans que le Roi ait jamais manifesté la moindre intention de supprimer la Constitution.
Aujourd'hui que la paix est assurée. Sa Majesté a convoqué la Diète et, du haut de son trône. Elle a exprimé, avec autant de netteté que de force, les sentiments d'après lesquels Elle gouverne depuis trente-trois ans.
Sui: quoi repose donc la défiance? Sur le principe qui guide le Souverain? Cela n'est pas possible; car, pourquoi exclurait-il la Hongrie seule du droit qu'il a proclamé partout, en Hongrie aussi bien qu'ailleurs, et qu'il a formulé ainsi : «Maintien de tout ce qui existe légalement»? Pourquoi, en un mot, se démentirait-il à la face de ses peuples et de toute l'Europe? Si le défaut d'expérience-seul était la cause des phénomènes qui se produisent à la
Diète, ces phénomènes n'auraient plus eu de raison d'être à la suite du discours du Trône, car on ne parle pas comme C Empereur Cafcdiy quand on poursuit un but contraire à celui qu'indique Sa Majesté.
La défiance repose-t-elle sur des faits isolés? Dans ce cas, qu'on expose ces faits, mais en même temps qu'on soit prêt à en admettre l'explication.
N'y aurait- il pas beaucoup de calcul dans la défiance dont il s'a(;it? La Hong^rie ne souffrirait- elle pas, elle aussi, de quelquesuns des maux du temps? N'y aurait-il pas, en Honjyrie comme partout, un parti pour lequel l'autorité est un objet d'horreur, la loi un manteau servant à couvrir des vues particulières, l'opposition systématique un moyen d'arriver à la popularité? La marche ultérieure des discussions fera la lumière sur ces questions.
Je pourrais prouver tout cela par de nombreux exemples, et j*aurais raison devant Dieu et devant Votre Altesse , si vous vouliez examiner et juger la chose sans prévention. Mais, pour ne pas vous faire perdre trop de temps, je me tairai sur ce sujet et me bornerai à vous rappeler ce qui s'est passe d'essentiel à la Diète , afin que vous voyiez par vous-même comment les faits se sont produits.
Tout d'abord , Sa Majesté adresse une allocution paternelle aux États et leur dit qu'Elle ne désire rien et qu'Elle les invite à délibérer sur les moyens d'affermir la Constitution. Les États , fidèles à leurs lois et à leurs coutumes , travaillent et délibèrent pendant quatre semaines. Ils finissent par déposer humblement leur rapport, sur le mérite duquel je ne veux me prononcer ni dans un sens ni dans l'autre , vu que cela ne rentre pas dans mon sujet. Mais ce qui est certain , c'est que les États ont unanimement reconnu les mesures indiquées dans le rapport en question comme étant le meilleur moyeo de soutenir la Constitution, et, en le déposant, ils croyaient remplir rigoureusement leur devoir enveis le Roi et la patrie. Au bout de quelques semaines, la résolution de Sa Majesté parvient aux États, résolution qu'on ne peut guère interpréter autrement qu'en disant qu'elle contient le principe d'une Monarchie tout à fait absolue (c).
l'opposition a la diète de PRESBOLRG (I83&). S53
(c) Cet exposé des faits accomplis pourrait être contesté en plus d*un point essentiel. Il est positif que, du haut de son trône, Sa Majesté a exprimé le vœu sincère de voir combler quelques lacunes — je dirais presque de nombreuses lacunes — dans la lég;islation , et fortifier la Constitution par des réformes introduites dans l'administration de la justice, par des lois et par des mesures qui permettent à un pays si bien traité par la nature de se créer peu à peu les ressources qu'assure une industrie bien régulée, de même que le corps ne peut se procurer des jouissances que par la santé et par le sage emploi de la force qu'il recèle. Il est à constater qu'après plus de quatre semaines perdues pour la cause publique, les États se sont plaints simplement de certains faits et ont réclamé des mesures dont je ne veux examiner ici ni la portée ni le but, mais qu'ils ont passé sous silence tout ce que réclamaient l'intérêt et les besoins du Royaume. Il est vrai que la résolution royale a été retardée; mais c'est sur Dieu qu'en retombe la faute : le Roi était malade.
La prochaine répense de Sa Majesté montrera quelle valeur ont, au point de vue des principes de l'absolutisme, les interprétations que contient, dit-on, cette résolution. Dans tous les cas, Tinterprétation contraire n'était pas seulement possible, mais encore, d'après le texte de ce document, c'était la seule naturelle. Si j'avais eu des conseils à donner à l'assemblée, j'aurais proposé de préférer la bonne interprétation à la mauvaise, étant admise la difficulté de démêler le vrai sens des paroles du Roi. Je regarde toujours la situation de mon adversaire comme étant plus compromise lorsqu'il a à me prouver qu'il veut le mal que lorsque je le mets en demeure de prouver qu'il ne le veut pas. Gomme les oppositions ne consultent jamais que la passion, elles font presque toujours fausse route.
Je ne veux pas examiner jusqu^à quel point il est vrai ou faux que, dans la résolution dont il s'agit, il faille voir le principe de l'absolutisme ; mais je veux demander seulement s'il est possible qu'après tout cela les États, qui ne peuvent y trouver aucun autre sens (rf), aient encore confiance , et s'il ne fkut pas leur pardonner cette inquiétude qu'ils ne peuvent cacher et qui leur fait désirer d'être rassurés , avant tout , sur les points qui forment le principe de la Constitution.
{d) Quand il n'y a pas d autre sens à trouver, tout examen est superflu. La question de savoir si dans les paroles du Roi on a pu trouver le sens de t absolutisme, me parait plus raisonnable.
25f BECDEIL DE DOCCMEKTS (1823-1829).
Pouvons-nous demander à un homme de songer à changer Tamënagement de sa maison et à rendre son intérieur plus confortable , s'il est tourmenté continuellement par Hdée que rédifice peut s'écrouler d'un moment à Tautre (e)?
(e) Non ; mais la prudence demande qu'avant tout cet homme ne s'abandonne pas au sentiment de la crainte; il faut qu'il ait d'abord examiné à fond, avec beaucoup de calme et de sang-froid , si sa crainte est fondée et s'il n'est pas dupe d'une illusion.
Votre Altesse honore et respecte ce que les années ont consacré , ce qui existe depuis longtemps. Vos principes sont basés sur la légitimité. Vous êtes tellement conséquent dans votre vie politique et dans votre vie privée, que je suis sûr que vous voulez conserver la Constitution du Royaume de Hongrie, dans ses éléments essentiels, aussi complète, aussi intacte qu'elle l'était lors de l'avènement de la dynastie actuelle (/).
(/) Je reconnais à tous les points de vue le maintien de la Constitution hongroise comme un devoir si rigoureux pour le serviteur de l'État et en même temps comme une loi si formelle de justice et de prudence, qu'il me faudrait renier toute ma vie politique si je voulais simplement prêter l'oreille à une proposition contraire.
Mais plus je suis ferme dans mes principes, plus je suis sûr de moi-même, moins j'hésite aussi à faire ma profession de foi. La voici :
La Constitution ne sera jamais menacée par un Roi sage et juste. Ce qui a résisté aux assauts du temps pendant huit siècles est d'une solidité à toute épreuve.
Les dangers qui menacent la Constitution viennent d'ailleurs.
Dans un temps où le mal est partout répandu , où les expériences hasardées se multiplient, où la pratique est honnie et remplacée par des théories sans valeur, les institutions consacrées par le temps ont toujours de rudes attaques à soutenir. D'autre part, il est impossible de trouver des éléments de lutte plus nombreux et plus variés que dans l'organisation de l'Ëtat hongrois. Ce qui dans d'autres pays serait un simple changement qui pourrait se produire sous bien des formes, serait en Hongrie une révolution qui compromettrait et ruinerait sans retour la propriété, l'existence de chacun, les droits acquis, quels qu'ils fussent. C'est dans
les idées engendrées par tesprît de Cépoque que réside donc le danger, et quel jugement l'observateur désintéressé , le véritable ami de la Constitution doit-il porter sur des hommes qui prêtent au Roi y et, ce qui est plus grave, au Roi actuel y les desseins menaçants que les ennemis du bien public forment contre TËtat? *
Je me tromperais fort s'il me fallait expliquer autrement le sens général de la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir dernièrement avec Votre Altesse, de cette conversation où TOUS avez comparé notre Constitution hongroise à un joyau de grand prix, qu'il faut conserver intact ainsi qu'un objet sacré {g).
(g) Ce mot résume toute l'observation précédente.
Or, quand je réfléchis à la manière — fausse , je l'espère, — ' dont la Diète envisage les choses, et à la crainte mal fondée qui agite les États du Royaume et qui peut réellement feiire beaucoup de mal , je ne puis m'empécher de me dire que c'est un malheur, un véritable malheur, de ne pas s'éclairer mutuellement et de ne pas s'entendre , d'autant plus que je persiste à croire que, sans compromettre le moins du monde les droits de Sa Majesté , on pourrait assez facilement rassurer les États et gagner leur confiance , aussi bien que cela peut se fsLÎre en si peu de temps {/<)•
(/i) Je crois pouvoir répondre que ce vœu désintéressé, que je partage sincèrement, ne manquera pas de se réaliser.
Pour arriver à ce résultat , Sa Majesté n'aurait qu'à exprimer en quelques mots , dans la résolution qu'EIle aura à faire connattre sous peu , les sentiments franchement constitutionnels qui l'animent, comme Elle les a solennellement affirmés lors de son couronnement. Tous les passages de la résolution actuelle qui semblent indiquer des idées d'absolutisme tomberaient d'eux-mêmes dans l'oubli sans qu'on eût besoin de les rétracter (i).
(î)II faut que Sa Majesté aille plus loin, et qu'EIle fasse reconnaître comme une erreur ce qui est une erreur.
Ensuite Sa Majesté devrait consentir franchement, nettement, sans condition aucune, à convoquer dorénavant la Diète aux périodes prescrites par la loi ; Elle devrait ne pas £aire dépendre du temps et des circonstances Taccomplissement de cette promesse ; car ce droit de réunion est , du reste , un clés principaux éléments de la Constitution; il se trouve nettement formulé dans la loi , et le Roi est tenu de le respecter.
Votre Altesse verra que mes compatriotes, sous quelque jour défavorable qu'ils puissent se montrer, ou qu'ils se soient montrés en effet, sont dignes d'un Prince juste, et qu'ils méritent sa confiance.
Un homme peut-il élre un fidèle sujet de son Roi quand il ne s'attache pas de toutes ses forces aux lois de son pays? II m'est impossible de le croire , de même que je douterai toujours de la vraie valeur morale de celui qui ne sait pas défendre virilement son droit.
Je suis convaincu que Votre Altesse ne s'offensera pas un seul instant de la lettre que j'ai l'honneur de lui adresser; car celui qui est toujours vrai n'est jamais offensé par la vérité *.
Agréez, etc., etc.
Comte Etienne SzÉCHÉmri.
* M. George* de Mailath, à qui les documents ci-dessus avaient été transmis en sa qualité de successeur de Szogényi comme président de la Chambre basse, en a fait faire des copies que, sur la demande du prince de Mettemich, il a mises à la disposition de ce dernier. Dans la lettre d'envoi, écrite à Tyrnau, le 14 septembre 1850, et adressée au pnnce de Mettemicb, M. Georges de Mailath dit, entre autres choses, ce qui suit : « En envoyant k Votre Altesse les copies de ces deux documents, je ne fais que répéter Tobservation que j*ai eu déjà Thonneur de vous faire il y a quelques années, et qui malheureusement s'est confirmée depuis de la façon la plus triste du monde, savoir que la prédiction que vous avez faite il y a vingtcinq ans, alors que vous sondiez l'avenir d'un regard aussi sûr que perçant, s'est aussi réalisée de tout point en ce qui concerne l'infortuné comte Széchényi. t
Pour faciliter l'intelligence des faits, nous reproduisons ici les analyses officielles des deux résolutions royales dont il est plus d'une fois question dans les deux documents ci-dessus :
Dans sa résolution du 9 novembre 1825, Sa Majesté
i^ Fait sentir qu'Elle est mécontente, en général, de voir que les propositions royales ont été discutées si tard, et Elle invite énergiquement les Etats à «'occuper sans retard des travaux qui leur sont soumis;
2^ Elle conslate avec regret qu'on a agile des quesdoos qa*il aarait mieux valu laisser dans Toubli ;
3» Elle déclare qu*Elle a maintenu en tout temps la Constitution du Royaume, mais qu*Elle a été forcée par les circonstances de prendre, sans la coopération de la Diète, les mesures nécessaires pour conjurer le danger qui menaçait l'État;
h^ Qu'Elle n*a fait qu'user de son droit en employant les moyens coercitifs voulus pour obliger les juridictions récalcitrantes ù remplir leurs devoirs;
5^ Qu'il dépendrait des États de prévenir dans la suite les faits de ce genre par une mesure légale qui serait à proposer;
6<> Sa Majesté prend iious sa protection les commissaires royaux, qui n'ont fait qu'exécuter ses volontés souveraines;
7® Elle fixe dès maintenant le futur mode de recrutement, mais Elle en tend que, relativement à la contribution prélevée en monnaie conventionnelle, on ne fisse aucune modification ni imputation nouvelle ;
8° Sa Majesté rappelle les raisons pour lesquelles il a été, pendant un assez long espace de temps, impossible de réunir la Diète, et promet, à cet égard, de tenir la main à la stricte observation des lois régissant la matière ; dans le cas où les propositions royales ne pourraient pas toutes aboutir dan;» la session actuelle. Elle convoquerait de nouveau l'assemblée avant trois ans ;
9® Sa Majesté déclare qu'Elte ne voit pas la nécessité d'une extension de l'article XVIJI, voté dans la session de 1790 à i791, attendu que la sphère d'activité de la vice-royauté est suffisamment définie par l'article XIV, voté à la même époque ;
10<» Enfin Sa Majesté repousse la demande ayant pour objet la correspondance des comitats entre eux.
Plus tard parut le Rescriptum declaratorium du 29 novembre 1825, dans lequel Sa Majesté daigna déclarer :
lo Qu'Elle avait appris le mécontentement provoqué cbez les États par la résolution du 9 novembre avec d'autant plus de surprise et de chagrin qu'Elle était convaincue qu'il n'aurait pas pu s'élever le moindre doute à l'égard de ses intentions pour peu qu'on eût pesé les termes de cette résolution, en les considérant non pas isolément, mais dans leur ensemble ;
f? Qu'Elle était loin de s'autoriser des faits passés, dont son cœur paternel avait souffert non moins que les Etats, pour s'arroger un nouveau droit pour l'avenir, ou de saisir le prétexte de circonstances exceptionnelles pour soustraire aux discussions de la Diète, contrairement aux prescriptions si nettes de l'article XIX, voté dans la session de 1790 à 1791, la question des subsides en aiigent, en nature ou en recrues;
3** Que, sous le rapport de la contribution. Elle attendait, de la part des États, une proposition conforme à l'usage consacré par les stipulations de la Diète;
4** Qu'au point de vue de la réunion des États, Sa Majesté, voulant donner une preuve non équivoque de la sincérité de ses sentiments, consen* tait h ce que, dans le cas où toutes les questions à traiter suivant l'article XIII, voté dans la session de 1790 à 1791, ne pourraient être résolues pendant la présente session, les États présentassent leurs vœux relativement à la réunion d'une Diète qui serait à convoquer avant l'expiration du terme légal ;
5<* Qu'en ce qui concerne l'extension de l'article XVIII, voté dans la IV. n