‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 6 sur 123 · RETOUR DE LEMBERG · texte numérisé non relu

RETOUR DE LEMBERG

EITRAITS DB LETTRES PARTICULIÈRES ECRITES PAR METTKRKlCH , DU 8 ROTEMBRE AU 20 DECEMBRE 18t3.

667. Retour à Vienne. — 668. Reprise du travail. — 669. Sur Ganning. — 670. Venu au monde trop tôt ou trop tard.

Vienne, le 8 novembre 1823.

667. J'ai étë très-malade; certaines complications extérieures ont aggravé mon état à tel point que j'ai manqué foire le voyage d'où Ton ne revient pas.

Le Dieu tout-puissant et l'Empereur Alexandre m'ont sauvé ; ils ont tout si bien arrangé, que ma présence à Czernowitz n'a pas été nécessaire, malgré les inquiétudes que j'avais à cet égard. Tout est fini , et la paix est assurée; l'honneur en revient à l'Empereur de Russie, qui a tenu parole au ministre d'Autriche. Du reste , le Czar a été d'une bonté infinie pour moi ; il m'a donné des preuves d'intérêt, non pas de ces preuves banales dont les Souverains en général ëont prodigues; il s'est conduit à mon égard eu homme étroitement uni avec un autre dans la poursuite de vues également élevées.

Nesseirode a passé huit jours avec moi à Lemberg; il est vrai qu'il n'a pas pu remplacer son auguste Maître en tout et pour tout, mais il a pris à tâche de le suppléer, en ce qui concerne ses intentions , avec cette loyauté que nous lui connaissons.

Je suis encore faible et bien amaigri. Mon médecin particulier, qui m'a observé depuis mon retour, m'a dit que la grave maladie dont j'ai été frappé a prouvé que ma constitution était plus forte que je ne le croyais moi-même ; toutefois, il me conseille de ne pas trop me fatiguer la tête. C'est un conseil plus facile à donner qu'à suivre. Heureusement , la situation générale vient à mon aide.

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18 novembre.

668. J'ai repris toutes mes habitudes , seulement il faut que je m'astreigne encore à prendre quelques précautions. C'est un vrai bonheur pour moi que ma convalescence semble avancer du même pas que celle de l'Europe. Depuis longtemps peutêtre je n'ai eu aussi peu de travail ; tout le corps social est en voie de se rétablir; un grand nombre de ses parties sont guéries à l'heure qu'il est, d'autres vont l'être bientôt; quant à celles contre lesquelles l'art est impuissant , elles subissent le sort des branches mortes : elles tombent d'elles-mêmes. Les feuilles radicales françaises se donnent toutes les peines du monde pour échapper à la nécessité d'avouer qu'elles ont fait entièrement fausse route ; pour se soulager^ elles sèment le mensonge et la calomnie et se répandent en prédictions fallacieuses. Toutefois, je ne cherche pas dans ce fait une preuve à l'appui de l'importance des résultats qui ont été amenés en dernier lieu par la marche des événements, car je trouve tout naturel qu'un parti qui bat en retraite change d'aspect, et que, le jour où il recule , il parle un autre langage que le soir d'une victoire; ce qui m'atteste plutôt notre triomphe, c'est que les partis subversifs les plus opposés d'opinion et de couleur ne font que se chamailler entre eux, après avoir dépouillé la livrée commune. Dès qu'ils en viennent à se quereller, c'en est fait de leur cause.

25 novembre.

669. Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas si robuste , il me jouerait en ce moment un vilain tour. Pour le remettre tout à fait en bon état, il me faudra bien encore de quatre à six semaines. Il me faudrait juste autant de jours, s'il m'était permis de passer les Alpes; mais les liens qui m'accablent m'en empêchent, et c'est une partie de mon supplice de Tantale de voir au loin les sommets couverts de neige sans pouvoir les franchir.

Les seules nouvelles que je reçoive viennent de Londres ; elles se ressemblent toujours. La diplomatie anglaise ne travaille aujourd'hui qu'à gâter tout ce qu'elle peut atteindre. A Londres , on voit les choses sous un jour si faux , qu'on se trompera encore là où Ton s'est déjà trompé si souvent. Canning est, après tout, une nature extraordinaire : chez lui, le défaut de perspicacité ne parvient pas à troubler l'esprit, qu'il possède incontestablement et que je ne lui dénie pas; comme adversaire, il est certainement très- incommode, mais j'en ai eu de beaucoup plus dangereux que lui. Il n'est pas celui qui me préoccupe le plus; c'est assez dire.

Le 18 juillet , Canning croyait que l'expédition française était avortée, mais elle a réussi. En voyant cela, il s'est hâté de présenter l'affaire, qui était devenue européenne, comme une affaire exclusivement anglaise , et même comme un triomphe de l'Angleterre. Du moins il n'aurait pas dû faire partir sa dépêche du 18 juillet.

20 décembre.

670. Tous les jours je me demande pourquoi la Providence m'a fait venir au monde ou trop tôt ou trop tard. C'est pourtant une triste destinée pour un homme d'État que de se démener perpétuellement au milieu des tempêtes générales. Le monde, après tout, jouit plus souvent du calme qu'il ne soufiFre de la tempête; pour moi, j'aurais été très-heureux de tomber dans une période qui m'aurait offert, du moins, moitié de l'un et moitié de l'autre. Si le sort l'avait voulu ainsi, j'aurais pu remplir aussi dans ces conditions mon rôle d'homme d'État et me faire alors un nom à peu de frais. Mais ma vie s'est écoulée au milieu de8 orages et des coups de vent. Ces accidents-là réagissent sur l'homme d'une manière fâcheuse : ils abattent le corps plus que l'àme. Si j'avais eu cinquante ans il y a un demi-siècle, j'aurais meilleure mine qu'aujourd'hui.

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