JUGEMENT DE LOUD HERTFORD SUR CANNING
833* Brouillon d*une lettre de Mcttemîcli, écrit par lui-même an Joliannîs* ber^, le 23 août 1826, sans indication de destinataire (c'était probablement Genu).
833. Quand on est placé comme je le suis, on est sûr de voir tout à coup des gens auxquels on ne pensait pas et qui peuvent vous donner des renseignements d'une nature quelconque. C'est ainsi que le marquis d'Hertford (autrefois lord Yarmouth) s'est pris dans mes filets.
Vous connaissez certainement l'existence de ce personnage. Lorsqu'il n'était encore que lord Yarmouth, il s'était, pendant des années, intéressé d'unemanière active à la politique. 11 était cousin de feu Gastlereagh et fils de l'ancienne amie du Roi. J'ai fait sa connaissance à Paris, où il était intimement lié avec Talleyrand. Depuis la mort de son père, il s'est jeté entièrement dans les débats parlementaires. Il est un des torys les plus riches et les plus considérés ; il dispose de dix voix à la Chambre basse et joue, en général, un de ces rôles comme
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la haute aristocratie en assure en Angleterre à ceux qui savent tirer parti de leur situation et du rang qu'ils occupent.
En allant à Spa, Neumann Tavait rencontré dans cette ville, et comme il projetait un voyage sur les bords du Rhin, il Tavait vivement engagé à venir me voir au Johannisberg. Lorsque j'appris ce détail par Neumann, je lui envoyai une invitation formelle.
J'ai passé quelques jours avec lui, et il m^a semblé qu^un autre monde s'ouvrait devant moi. Depuis des années je n^avais plus vu d'Anglais indépendant, libéral et sage. Aussi ses paroles étaient-elles pour moi comme Técho d*un autre âge.
Nous avons causé ensemble très-ouvertement, très-librement, et il a certainement été aussi content de moi que je l'ai été de lui. La seule différence qu'il ait pu y avoir entre ses impressions finales et les miennes, c'est qu'il pouvait m'apprendre bien des choses, tandis que j'étais incapable de rien lui dire de nouveau.
Il partage tout à fait mon opinion sur Canning. Le portrait qu'il en trace est identique avec celui que je me fais de ce fléao du monde ; dans nos conversations, nous n'étions séparés que par une simple nuance : tandis que j'exprimais mon jugement sur l'individualité de cet homme d'État avec la modération calculée du diplomate, il ne manquait jamais de renchérir sur moi et de dire crûment la vérité. Il le définit, lui et sa manière d'agir, tout à fait comme le juge ma conscience. Mais aussi a*t-îl dépassé les bornes de la simple polémique, et ce qui suit est l'image du point de vue matériel auquel il se place pour se prononcer sur Canning.
Hertford soutient que la mesure est comble et que la prochaine session du Parlement le prouvera. Sa propre résolution est arrêtée, dit-il, ainsi que celle de tous les torys; ils sentent que leur patience est à bout, et ils commenceront la lutte. C'est ce sentiment qui constitue l'un des motifs de leur résolution ; quant à l'autre, il repose sur la retraite du duc d'York, firère du Roi Georges IV, qui s'efface de la scène du monde.
« Le duc, me dit lord Hertford, était considéré depuis des années comme le plus ferme soutien des torys. Cela avait
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beaucoup contribué à la situation misérable dont on se plaint aujourd'hui, d'abord parce qu'on voyait le triomphe du parti assuré dans Tavenir, en second lieu parce que, chez le duc, deux considérations se contre-balançaient sans cesse : la cause du trône et le respect du Roi. Chaque fois que les chefs du parti avaient voulu agir, il les avait calmés et les avait détournés d'engager les hostilités. De là était venue la majorité de Ganning, qui se trouvait formée de la totalité des whigs et d'un certain nombre de torys. Mais il fallait que cet amalgame cessât désormais, car il ne restait à Ganning d'autre ressource qu'une combinaison ministérielle dans laquelle il voulait Ssiire entrer lord Lansdowne et lord Holland pour la Chambre haute. Or son ambition, qui ne connaissait point de bornes, le poussait a se mettre lui-même à la tète de l'administration. »
Vous vous rappellerez sans doute que je sais déjà depuis quelque temps, par ma correspondance particulière, l'arrangement de Canning avec lord Lansdowne.
Je demandai à Hertford ce que deviendrait lord Liverpool dans le remaniement projeté ; il me répondit « que Liverpool se retirerait de la scène sans laisser de trace. Il s'était entièrement brouillé avec les torys ; quant aux whigs, il n'avait pas fait assez pour eux, et cela par suite de sa paresse, qui l'empêchait, dans n'importe quelle question, de porter ses regards au delà de la prochaine session parlementaire. » (Je n'ai pas besoin de vous dire combien tout cela est vrai.)
« Pensez à moi, continua lord Hertford, et vous verrez éclater la lutte ; à la tète des combattants se trouveront le duc de Wellington, le lord chancelier et Robert Peel. »
Je fis observer à mon interlocuteur que le dac de Wellington me paraissait bien faible pour mener une telle entreprise et pour en assurer le succès ; il répondit « que mon observation était juste, mais que le nom de Wellington était nécessaire, et qu'avec l'appui de toute la haute aristocratie et de MM. les country-gentlemen, qui se sentaient tous menacés dans leur propriété, l'affaire pourrait réussir. Au fond, Canning était isolé aujourd'hui comme il l'avait été de tout temps; sans doute il
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aTsât gagné quelques clients en leur distribuant des faveurs, mais leurs Toix n'étaient rien en comparaison de celles des grands propriétaires et des représentants du haut commerce et de Tindustrie manufecturiére ; ces derniers avaient été ruinés par les fausses mesures de Canning et de son ami Haskisson, tandis que, par compensation, les premiers étaient également menacés dans leur existence. La seule raison pour laquelle Canning avait été ménagé jusqu'ici, c'est-à-dire la certitude que, le jour de sa sortie du ministère, il renforcerait le parti whig, avait perdu toute sa force depuis le jour où, étant au ministère, il avait attiré les whigs à lui. »
Lorsque je demandai à Herlford de quel œil le Roi verrait la lutte, il me répondit « que ce Prince en était arrivé à une apathie complète. A ses yeux, le mérite réel de Canning, c'était le silence qu'il avait répandu autour du trône. Le jour où le repos cesserait, il souhaiterait le triomphe de la bonne cause, et il ne l'empêcherait certainement pas. »
En résumé, mon impression fiit que lord Hertford était intimement convaincu qu'un revirement était inévitable; ce qui me fi*appa surtout, c'est le calme avec lequel il s'exprima. Il se servit formellement du mot « revirement » ; car, comme contre-partie de son plan, qui, disait-il, était bien arrêté, il fait entrevoir la réforme ; « le régime du juste milieu n'existe plus, et avec la réforme disparaît le trône » . Ce furent les dernières paroles qu'il me dit sur cette question.
Sur la marche suivie par Canning, il m'a donné une foule de détails qui parfois frisent le comique.
Il juge comme moi l'histoire de la constitution portugaise. Il admet que Canning soit positivement étranger aux résolutions de Dom Pedro; que si Charles Stewart a influé sur les décisions de ce Prince, il n'ait pu le faire que pour deux raisons : ou bien pour jouer un tour à Canning, dont il est l'ennemi juré, ou bien parce qu'il est devenu fou. A propos de cette dernière supposition, lord Hertford m^a confié, sous le sceau du secret, un détail étrange et presque catégorique, selon moi. Il y a quelques mois, le navire qui avait porté Charles Stewart au Brésil fut désigné pour faire un service plus urgent et rem-
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placé par un autre. En apprenant cela, il écrivit à lord Melville qu'il ne pouvait pas s'embarquer sur ce nouveau bâtiment, vu qu'il était destiné à le noyer. Lord Melville a montré la lettre elle-même à lord Hertford et lui a demandé, déjà à cette époque-là, si cette supposition, appuyée par une lettre adressée au premier lord de Tamirauté, ne constituait pas une double preuve de folie.
Ce serait assurément un étrange coup du sort si l'ambassadeur d'Angleterre était devenu fou juste afin de doter le monde de la constitution portugaise.
SUR LES AFFAIRES LES PLUS IBfPORTANTES DU MOMENT.
834. Mettemich aa comte de Bombelles, à Saint-Pétersboai|; (E. D.), Joliannisberg, le 7 septembre 1826.
834. Je ne veux pas quitter mon séjour actuel sans vous adresser une expédition qui vous mette au fait de mes impressions sur les affoires les plus importantes dans le moment actuel.
Vos expéditions du 22 au 26 juillet et du 15 août, ainsi que la première lettre que Mgr le Prince de H esse m'a adressée de Moscou, me permettent d'espérer que la confiance que je me suis permis de fonder sur la situation morale de l'Empereur Nicolas ne sera point déçue.
Si ce Monarque sait reconnaître où se trouve le bien, il devra nécessairement attacher une valeur toute naturelle aux meilleurs rapports avec l'Autriche.
Les efforts, des hommes qui ont voulu troubler la bonne intelligence entre les deux Empires ont échoué à Vienne ; ils échoueront également à Saint-Pétersbourg, et je ne doute pas un instant que le meilleur moyen à notre disposition pour atteindre le but, ne soit celui que nous avons effectivement mis en usage, c'est-à-dire la ligne de réserve que nous nous sommes imposée.