LE CABINET VVURTEMBERGEOIS ET LE CONGRÈS (18S
OPPOSITION DU CABINET WURTEVBERGEOIS AUX RESOLUTIONS DU CONGRÈS DE VÉRONE.
C71. Metternick au baron OechsDer, chargé d^affaires à Stuttgart (Dépêche), Vienne, le 29 janvier 1823. — 672. Dépêche-circulaire du Cabinet wnrtembergeois (Extrait), Stuttgart, le 2 janvier 1823 (avec da notes marginales de la main de Metternich). — 673. Metternich a Vincent, à Paris (E. D.), Vienne^ le 19 avril 1823.
67i. Vous ignorez peut-être, Monsieur, Texistencc d'une dépêche-circulaire que le Cabinet de Wurtemberg a adressée à ses agents diplomatiques à propos de celle que les missions des trois Monarques alliés ont reçue après les Conférences de Vérone. Cette pièce n'est parvenue à notre connaissance que par une copie qui nous en a été transmise de Francfort ; son existence nous a été pleinement confirmée depuis .par la communication que le chargé d'aflaires de Wurtemberg à Berlin en a faite au Cabinet de Sa Majesté Prussienne. Chaque courrier nous apporte de divers endroits des extraits de cette même ' dépêche, et il est très-probable qu'elle paraîtra incessamment dans quelque journal français ou anglais , tandis que la Cour impériale, très-directement intéressée cependant à la connaître, n'en a jamais été officiellement informée.
La dépêche en question (n* 672) renferme une attaque sérieuse contre les trois Monarques signataires de la dépêche du 14 décembre (n^ 632) ; elle contient une critique amère de leurs transactions et de leurs paroles; elle contient enfin une protestation formelle contre les conséquences que la marche politique des trois Cours alliées pourrait avoir pour l'indépendance de celles de second ordre.
Un manifeste aussi inattendu et aussi peu provoqué semble à l'Empereur ne pouvoir être abordé que dans le système et les formes de cette solidarité qui, heureusement pour les grands intérêts de l'Europe, est établie entre Sa Majesté Impériale et ses augustes amis et alliés. Nous réservons donc notre réponse jusqu'à ce que nous soyons à même de la combiner
avec les démarches que cette pièce pourra suggérer à Sa Majesté l'Empereur de toutes les Russies et à Sa Majesté Prussienne.
En attendant, TEmpereur notre auguste Maftre ne peut Jiésiter un instant à récuser pour sa part toute portion « de riiéritage d'influence que Napoléon s'était arrogée en Europe» .
Rien n'est plus éloigné des pensées de l'Empereur que la prétention d'exercer une tutelle quelconque sur des États indépendants. Ni la conduite de son Cabinet à Vérone, ni les termes de la déclaration, ne fournissent le moindre prétexte à une accusation pareille. L'Europe entière a été témoin des soins et des efforts que Sa Majesté Impériale a constamment o|>posés au torrent de la désorganisation générale qui s'avance avec rapidité sur les peuples et sur les empires. La voix de TEmpereur n'a pas toujours été écoutée, ses conseils n'ont, pas toujours été reconnus; mais Sa Majesté Impériale ne s'était pjiint attendue qu'il serait réservé à un Cabinet de trouver dans ses intentions pures et nobles le projet d'intervertir le droit public par des innovations inquiétantes.
Fort de ses principes et de sa conscience , l'Empereur n'^st
' point accessible aux traits de l'injustice ; un sentiment bien
différent remplit son àme : c'est celui du plus sincère et du
plus profond regret de voir la plus belle des eauses méconnue
par ceux dont l'intérêt permanent devrait être de la défendre.
Vous ferez communication de la présente dépêche à M. le comte de Wintzingerode.
Extrait d*utie dépêche-circulaire du Cabinet wurtemberf^eois, datée de
Stuttgart, le 2 janvier 1823.
(Avec des notes marginales de la main de Mettcmicb.)
'672. . . . \'ous n'ignorez pas sans doute que les Cours qui ne participèrent point au Congrès de Vérone viennent de recevoir la première nouvelle officielle de son existence, de son but et de ses résultats par la circulaire que les missions de Russie, d'Autriche et de Prusse leur ont communiquée, et qui depuis a paru déjà dans les feuilles publiques.
Il sera important à Votre Excellence de ne pas ignorer
LE CABINET WIJHTEMBERGEOIS ET LE CONGRÈS (1823). li
le point de vue sous lequel sa Cour envisage ce document intéressant.
Quelle que soit la confiance que réclament à tant de titres les lumières et le désintéressement des puissances qui ont hérité de l'influence que Napoléon s'était arrogée en Europe , il est difficile cependant de ne pas craindre pour Tindépendadce des États mineurs , si jamais cette tutelle était exercée par des Souverains moins éclairés, ou moins généreux.
Rien certainement ne saurait être plus étranger à notre pensée que de contester aux Souverains qui portent tant et de si pénibles sacrifices au maintien du principe monarchique, ce palladium des peuples civilisés, le droit de veiller avec tant de sollicitude au bien-être de l'Europe ; mais les moyens par lesquels cette surA'eillance agit nous paraissent en partie introduire dans le droit public des principes plus ou moins inquiétants. Des traités conclus, des congrès rassemblés dans l'intérêt de tous les membres de la famille européenne, sans qu'il soit permis à ceux de second ordre de faire valoir leurs vues, de faire connaître leurs intérêts particuliers; ces formes mêmes sous lesquelles on les admet aux traités et on leur fait connaître les décisions des Cours prépondérantes , et l'attente de celles-ci de ne point rencontrer une différence d'opinion chez aucun de leurs alliés; ces différentes innovations en diplomatie justifient du moins une rései've expresse des droits inaliénables de tout État indépendant.
Les causes de l'indépendance et du principe monarchique confondues l'une et l'autre dans celles de l'Italie et de l'Espagne; les causes de l'humanité et de la religion confondues dans celle des Grecs; la cause de la paix générale commune à toutes, ne permettront pas de considérer les objets dont les derniers Congrès, et nommément celui de Vérone, se sont occupés , comme étrangers aux puissances de second ordre : elles justifieront nos regrets d'en avoir été exclus et de n'y avoir pas même vu appelée la Confédération germanique, quoiqu'elle ne puisse être comptée que parmi les puissances de premier ordre, deux de ses membres se trouvant à Vérone, et l'ensemble ne pouvant guère être subordonné aux parties
Notes de Metternîch,
1. Auciiii acte, aucune parole des trois Monarques n'a jusqu^ù cette heure autorisé le Cabinet wurteiiiberg^eois à leur prêter l'iiitcntîoii de traiter les Ëtats indépendants en mineurs. Loin de prétendre exercer nne tutelle quelconque, ces Monarques, dans les occasions niémes où }emn secours étaient hautement réclamés, ont toujours respecté jusqu'au serapule l'autorité, l'indépendance et les droits des souverains légitimes auxquels ils accordaient ces secours.
2. Les Monarques ont incontestablement le droit de surveiller leurs propres Ëtats et d'inviter les autres Gouvernements à suivre leur exemple. Mais il y a loin de là à un prétendu droit de surveilltmce générale, chimère gratuitement imaginée par les hoii»mes qui fout le métier de calomnier les Monarques.
Les Monarques ont tout aussi peu introduit des principes inquiétants dans lo droit public. Ils n'ont rien introduit, rien innové; le but unique de leurs efforts est de maintenir le droit public et tous les droits individuels, tels qu'ils existent.
3. On reproche aux Monarques alliés « des traités conclus, des Congrès rassemblés, sans qu'il ait été perm îs aux Ëtats de second ordre de faire valoir leurs vues, de faire connaître leurs intérêts particuliers », etc.
En remontant aux époques de 1814, 1815 et 1818, il y a eu sans doute des traités conclus, acceptés et signés , tantôt directement, tantôt en forme d'accession, par tous les Ëtats européens. A ces époques, les Souverains, fondateurs de la grande Alliance, étaient considérés, de l'aveu unanime des Gouvernements, comme les interprètes de leurs intérêts communs, et par conséquent pleinement autorisés à délibérer et à traiter au nom de ces Gouvernements; il serait donc fort extraordinaire qu'après leur, avoir tant de fois témoigné la plus vive reconnaissance de la manière dont ils se sont acquittés de cette tâche honorable, on s'avisât, cinq ans plus tard, de leur faire un tort des services qu'ils ont rendus à l'Europe. Depuis le Congrès d'Aix-la-Chapelle, aucun traité général n'a été ni conchi ni proposé. L'acte qui a terminé les conférences de Vienne en 1820, si on veut le regarder comme l'ouvrage d'un congrès, a été le résultat de délibérations auxquelles tous les Gouvernements d'Allemagne ont pris part. Aux Congrès de Laybach et de Vérone, il y a eu des transactions particulières sur des objets auxquels les trois Monarques ont cm devoir attacher un intérêt majeur. Mais à moins que le Cabinet de Stuttgart, qui dénonce à l'Europe la tutelle exercée par ces trois Monarques, n'ait
LE CABINET WURTEMBERGEOIS ET LE CONGRÈS (l823). 31
]a prétention de les placer au rang^ des Etats tnineurs, il ne persuadera à personne que ces Souverains n'eussent pu sî(]^ner dos conventions, soit entre eux, soit avec des Princes de Tltalie, sans la permission des Cabinets allemands.
Quant aux u Congrès rassemblés sans la participation de tous les membres de Im femîîle européenne n , il serait fort inutile de prouver qu'il ne fallait aux Souverains ni le consentement préalable ni le concours des États de second ordre pour se réunir dans leur propre intérêt et pour proclamer à la face du monde les principes qui les guident dans l'intérêt général de l'Europe. Le Cabinet de Stuttgart parait singulièrement mécontent de \a forme de ces Congrès. Voudrait-il substituer à cette forme quelque constitution qui en ferait des assemblées populaires? La politique européenne doit-^lle être soumise à un système représentatif diplomatique? Les affaires les plus compliquées, les questions les plus délicates gagneraient-elles par hasard à être traitées dans des réunions de quarante ou cinquante ministres-députés, indépendants l'un de l'autre, votant par assis et levé, prononçant à une majorité souvent problématique, souvent inadmissible, sur des intérêts que l'union intime et la prudence éprouvée de trois ou quatre Cabinets ne réussissent qu'avec peine à régler d'une manière satisfaisante? En envisageant cette question sous le point de vue du salut commun de FEurope (car sous celui du droit elle n'admet pas même un doute), quel est l'homme, connaissant la marche des grandes affaires, qui balancerait un instant à protester contre une innovation pareille? Aussi n'a-t-on vu jusqu'à présent que les partisans connus et avoués du système révolutionnaire s'élever contre ces réunions, qu'ils regardent avec raison comme le principal obstacle à l'accomplissement de leurs projets.
4. A quel titre, sousquel prétexte la Cour de Wurtemberg aurait- ^lle demandé à être admise aux délibérations de Vérone? Les affaires d'Italie, objet direct de ces délibérations, ne regardaient que les puissances qui avaient traité avec les Cours de Naples et du Piémont de l'occupation militaire d'une partie de leur territoire. La France et l'Angleterre, quoique ayant des plénipotentiaires à Vérone, ont elles-mêmes reconnu que c'était aux Cabinets signataires des conventions de 1821 à fixer, de concert avec ceux de Naples et de Turin, les mesures que leur propre sûreté et l'état général de l'Italie leur permettraient d'adopter pour le soulagement des pays occupés par les troupes auxiliaires. Les questions relatives à l'Espagne, telles qu'elles se trouvaient placées à Vérone, étaient entièrement du ressort des puissances qui avaient cru devoir s'en occuper dans l'intérêt de leur propre dignité et dans celui de l'ordre social. La Russie, l'Autriche et la Prusse avaient-elles besoin
de consulter d'autres Gouvernements pour savoir si leur position «générale et leurs déclarations précédentes les mettaient dans la nécessité de rompre leurs relations diplomatiques avec un pays bouleversé par les factions, ou pour déterminer quel genre d'enjjagement elles avaient à prendre envers la France menacée d'une guerre avec ce même pays? Ce que le Cabinet de Stuttgart appelle u la cause des Grecs » se réduisait, aux yeux des Monarques réunis à Vérone, à Texamen des moyens les plus propres à maintenir la paix dans l'Orient; question qui exigeais une connaissance exacte, non-seulement de l'état des choses dans ces contrées, mais encore des négociations antécédentes, et dans laquelle les ministres des États. d'Allemagne auraient été probablement fort embarrassés de donner leur avis.
Le Cabinet de Stuttgart exprime surtout ses regrets de ce que la Confédération germanique n'ait pas été appelée au Congrès de Vérone, « deux de ses membres s'y trouvant, et l'ensemble ne pouvant guère être subordonné aux parties ». Il est évident qu'il n'y avait pas plus de raison de faire intervenir le Corps germanique dans des délibérations sur les affaires d'Italie, d'Espagne et de rOrient, que d'y admettre les États qui le composent. Si les Monarques réunis avaient eu le projet de s'occuper des intérêts de l'Allemagne, ils n'auraient pas exclu de leurs conseils des Princes appelés par leur position à voter dans des questions pareilles. Mais tel n'a pas été le cas, et la circulaire du 14 décembre ne fait aucune mention des affaires de l'Allemagne.
5. Le Cabinet de Stuttgart parait avoir entièrement oublié les bases du pacte fédéral de l'Allemagne; il parait avoir oublié que l'Autriche et la Prusse ne sont entrées dans la Confédération que sous la clause expresse de la conservation de leur qualité de puissances européennes. Les.devoirs, les charges et les dangers attachés à cette dernière qualité peuvent leur dicter une marche dont elles seraient seules responsables, et dans laquelle, d'après les lois fédérales, elles ne pourraient réclamer ni le concours ni l'appui du Corps germanique. Dans le cas d'une guerre avec les Turcs, une partie considérable du territoire autrichien pourrait être envahie, sans que l'Autriche eût le droit de regarder les frais et les chances de la guerre comme communs à la fédération. Si l'Autriche et la Prusse s'étaient avisées de lier le Corps germanique par des stipulations quelconques, ou de compromettre la sûreté de ses membres par des transactions auxquelles ils seraient restés étrangers, le Cabinet de Stuttgart aurait le droit de dire u que l'ensemble ne saurait être subordonné aux parties ». Rien de pareil n'a eu lieu ni à Laybach ni à Vérone, et l'esprit dans lequel les Monarques alliés ont discuté à ces réunions des questions essentiellement