ENTRETIEN AVEC M. DE LA FERRONNAYS
Hettcmich à l'Empereur François (Extrait de rapport), Kœnigsviart, 1« 2 septembre 1827. — Résolution sonreraine de Sa Majesté.
868. . . . Hier , le comte de La Ferronnays a quitte Teplitz pour se rendre à Paris en passant par Kœnigswart. J'espère m'étre entendu avec lui assez complètement pour que son séjour en France ne reste pas stérile.
Le comte de La Ferronnays appartient à cette classe de gens qui, malgré la netteté de leur esprit, se fourvoient par ignorance, mais qui, instruits par la réflexion, rentrent consciencieusement dans le droit chemin. Aujourd'hui, il voit le terrain russe tout à fait tel qu'il est, et j'ai été tout rassuré en constatant ainsi que depuis longtemps nous sommes dans le vrai. Il attribue toutes les fâcheuses complications qui ont surgi à propos de la guerre d'Orient, à des machinations dont on a rendu complice le jeune et inexpérimenté Souverain. Il met aussi bien des maux sur le compte de la Cour de France, qui s'est conduite bien plus d'après les idées mises en avant par le comte Pozzo que d'après les rapports de l'ambassadeur qui la représentait à Saint-Pétersbourg. Aujourd'hui, toutefois, l'Empereur Nicolas se voit si bien engagé qu'il craint fort d'être entraîné à foire la guerre. Cela répond à l'attitude antérieure du Czar» telle que je me l'étais représentée moi-même.
Dans cette triste situation , le comte de La Ferronnays m'^ proposé de transmettre à son Cabinet un conseil venant de moi. J'ai saisi cette idée, et je lui ai donné les indications suivantes :
« Le conseil que j'ai à donner, lui dis-je, est celui qui es|: dicté par le bon sens. Trois puissances se sont engagées en termes très-confus à poursuivre un but très-mal défini ; actuelr lement une de ces puissances se trouve paralysée ^ et je doute fort que le foible Gouvernement de l'Angleterre , dont Texis*» tence ne saurait être que transitoire, suive la voie dangereusç dans laquelle il s'est aventuré, aussi librement que Canning aurait peut-être osé le faire. 11 s'agit donc de ne. pas précipiteç» les choses. L'absurde traité de la triple alliance est dans 1^
première période de son éxecution ; tâchez de feire en sorte que le Gouvernement français ne se prête pas trop focilement à en hâter les effets ; diminuez de voiles et orientez-vous sur une mer qui est pleine d'écueils.
A Mais ce que je désire savoir, c'est la réponse aux question» suivantes :
« Admettons que la Porte rejette toutes les propositions des trois puissances ; que les moyens coercitiEs qu^elles ont rintention d'employer répondent à leur nature même, c^està-dire que leur inefficacité se montre piteusement au grand jour ; que, d'autre part, l'Empereur de Russie se trouve compromis à tel point qu'il veuille foire la guerre : quelles seront^ dans cet état des choses, la résolution, F attitude et la conduite de la Cour de France? »
Gomme de raison, le comte de La FeiTonnays ne put nen me répondre ; cependant il me fit part de son sentiment : il croyait que, dans une extrémité pareille , la France devrait s'adresser à l'Autriche et la prier de mettre son poids dans la balance pour assurer le maintien de la paix.
Je lui répondis « que j'étais obligé de reconnaître cette opinion comme très-naturelle, et que, pour cette raison même, je trouvais bon tout d'abord de ne pas déguiser ma pensée. Dites à votre Cabinet, ajoutai-je, que la France nous trouvera tout prêts à contribuer au maintien de la paix, à la condition qu'on s'appuiera sur les bases suivantes :
« 1* Au lien de s*en tenir au traité, les puissances reconnaîtront en principe la nécessité de rétablir l'ordre en Grèce;
« 2* Cette pacification devra s'opérer par l'action directe du Sultan;
« 3* Les puissances se poseront en amies de la Porte et en ennemies de la Révolution ;
« 4* Il ne sera jamais question d'abandon du droit de souveraineté qui appartient au Sultan, d'un Gouvernement grec, d'un pavillon grec, de places fortes, de consuls, etc.
« C'est à ces conditions que nous serons prêts à agir en vue du but en question ; tout autre moyen serait impuissant à nous gagner. »
Le comte de La Ferronnays partagea entièrement cette opinion et s'efforcera delà Éaire prévaloir. Les circonstances seules pourront nous éclairer sur le résultat Bnal. Or, parmi cellesci, la légèreté des ministres français est la plus inquiétante.
. Metternich, m. p.
Je prends note de ce que vous me mandez. Dieu veuille que ce que vous avez dit au comte de La Ferronnays produise à sa Cour la conviction et le résultat que nous désirons.
François, m. p.
Wienzierl, le 6 septembre 1827.
propositions de metternich relativement a l'attitude a prendre par la porte
VIS-A-VIS DU traité DE LA TRIPLE ALLIANCE.
869. Metternich à Ottenfels, à Constantioople (E. D.), Vienne, le 3 octobre 1827. — 870. Metternicb à Ottenfels, à Constantinople ( Lettre particalière), Vienne, le 17 octobre 1827.
869. Je me trouve aujourd'hui à même de vous confier une commission importante et délicate dont vous sentirez la haute valeur dès que vous aurez pris connaissance de la présente dépêche. . . * .
Afin d'arriver à une solution possible de Timmense problème placé sous nos yeux, il feut que nous nous rendions compte de la position réelle des choses. A cet effet, je dois diviser les objets de la manière suivante :
1* Situation de Tafïaire orientale dans le moment actuel, et position respective des trois puissances coaUsées vis-à-vis de la Porte et de celle-ci vis-à-vis des puissances; position relative des trois Cours dans le triple traité ; enfin, position de notre Cour dans Tensemble de l'affaire ;
188 RECUEIL DE DOCOMENTS tl8S8-1.8S9).
2* Probabilités relativement aux futurs contingents ;
3* Moyens d'accomniodement que peuvent nous prétcîr et les diverses situations des Cours et les probabilités dans la marche des événements.
Ad l. L'examen de la situation des trois Cours vis^-^vis de la Porte, et de celle-ci vis-à-vis des puissances, ne saurait plus porter ici sur les questions de droit; il faut nous arrêter k celles défait.
L'afbire aujourd'hui en contestation est arrivée à Ton de ces termes décisifs où ni Tune ni Tautre partie ne croît pouvoir reculer sans compromettre le strict point d'honneur. Cette affaire n'est plus, dans la phase du moment, l'affaire grecque; les Turcs ont à peine prononcé ce nom dans les dernières discussions : c'est l'affaire d'une médiation catégoriquement demandée par trois puissances étrangères et catégoriquement repoussée par la Porte. La différence entre les deux questions est grande ; c'est elle précisément qui nous a déterminés à séparer notre marche de celle des Cours signataires du traité de Londres. Les débats du jour roulent bien moins sur la pacification de la Grèce que sur les moyens adoptés par ces Cours poi^r y forcer le Gouvernement ottoman.
Le fond est ainsi effocé par la forme, et l'expérience de tous les temps nous apprend qu'en politique comme dans Ie$ différends entre particuliers, ceux de cette nature sont toujours les plus difficiles à réglei*.
Pour juger la situation telle quelle existe entre les trois Cours contractantes elles-mêmes, il suffit de connaître leurs intérêts respectifs. Si ces intérêts coïncident sur un point principal, le maintien de la paix politique, ils se croisent sur une quantité de questions secondaires, et il y en a plus d'une sur laquelle ils sont entièrement opposés. Cette divergence d'intérêts a nécessairement affaibli leur action. Les ministre» de la Porte n'ont pas manqué de s'en apercevoir; ils n'ont vu dans l'union des trois Cours qu'un lien factice et fragile, et se sont flattés de profiter bientôt d'une division qu'ils ont pressentie comme infaillible entre des corps politiques aussi peu homogènes.
Entin^ quant à la position de V Autriche dans Tensemble de l'afEaire, ce n'est pas à vous, Monsieur le baron, que je pourrais me sentir le besoin de la détailler; vous la connaissez aussi bien que moi; vous savez sous quel point de vue nous avons invariablement envisagé cette question. Que la pacification ait lieu ; qu'elle soit opérée par la sagesse, consolidée par la modération et la clémence du Sultan; tels étaient, tels sont encore nos vœux, et quelque moyen que Ton eût pu nous offrir pour contribuer à les réaliser, nous l'eussions dans tous les temps saisi avec empressement. Notre isolement dans l'affaire ne tir'e sa source que de la répugnance invincible de notre auguste Maître de violer ce qu'il regarde comme un principe de droit incontestable, et de sa conviction que toute entreprise qui s'écarte de cette règle ne saurait prospérer. Certes, le début de celle qui se trouve en voie d'exécution, de cette entreprise tant et si longuement débattue, n'est pas fiait pour changer les sentiments de Sa Majesté Impériale.
En résumé, les trois puissances et la Porte sont placées dans une attitude qui exerce l'effet le plus funeste sur la liberté de leurs mouvements, et qui leur rend aussi difficile, pour ne pas dire impossible, d'avancer que de reculer. Celle de l'Autriche, d'un autre côté, est entièrement libre, et notre mobilité est complète.
Ad II. L'examen de la probabilité des futurs contingents se fonde plus ou moins sur celui des questions que je viens de traiter.
Nous serions fort contents, pour notre part, si la Porte se décidait à rabattre de sa résistance, et si, au lieu d'opposer aux alliés des refus absolus, elle leur prouvait que ce n'est que sur le mode et non pas sur le Jond de leurs propositions que porte sa répugnance ; si elle déclarait en un mot quelle veut la pacification, et que, pourvu que l'on ne prétende pas la lui arracher par des ordres et des menaces, il y aura moyen de s'entendre avec elle. Mais est-il encore permis de compter sur cette chance? Malheureusement, tout nous fait croire qj/il faut y renoncer.
Ad III. L'objet véritablement le plus important dont nous
ayons à nous occuper, est celui de la recherche des moyen» par lesquels nous pourrions espérer de conduire Taf&ire à un dénoûment plus heureux que celui auquel se prête le cadre dans lequel elle est renfermée aujourd'hui.
Je vous avouerai franchement, Monsieur le baron, que nous ne nous serions point senti le courage de nous livrer à un examen pareil, sans Tinvitalion qui vient de nous être adressée de la part du Cabinet britannique. Car à qaoi eût servi la meilleure volonté de notre part, si nous manquiom d'une base sur laquelle il serait possible de fonder un espoir? Six années ont formé notre expérience relativement à raffiùre orientale, et les tristes résultats de cette expérience n'auraient guère pu nous engager à renouveler les efforts infructueux que nous avons voués à cette affaire, durant un laps de temp> aussi considérable, avec toute la franchise, l'impartialité et la sollicitude dont l'Empereur a donné tant de preuves à ;^e> alliés et au monde entier, pendant les crises si nombreuse» que le corps social a eu à traverser dans les dernières trentecinq années. Mais un appel nous ayant été fait, nous croirions manquer à un devoir si nous n'y répondions pas
La véritable difficulté du moment se trouve, selon nous, dans deux faits en apparence irréconciliables, et dont il hui cependant, pour ne pas tomber dans de graves illusions, reconnaître également la réalité : l'un, qu'il y a un mouvement révolutionnaire menaçant directement ou indirectement la tranquillité et l'existence d'une grande partie de T Empire ottoman, tt que par conséquent il faut faire cesser à tout prix; Tautre, que la Porte n'a plus le pouvoir moral (en lui suppo* sant le pouvoir matériel) de combattre le mouvement par ses seuls efforts. Je n'ignore pa9 ce que les ministres du Sultan répondront à cette observatiori. Ils diront ce qu'ils ont dit bien souvent : a Qu'on, ne nous trouble pas, et nous rétablirons bien vite nos affaires. » J^admets, — et comment pourrait-on le contester? — que si les premières Cours de l'Europe ne s'étaient pas^ depuis tant d'années, occupées d'un événement auquel la Porte aurait sans doute désiré qu'elles fussent toujours restées étrangères, est si l'agitatito produite par cet
ëvënement dans Fesprit public de tous les pays ne leur avait pas fiait une loi de s'en occuper, l'insurrection des provinces ottomanes serait tôt ou tard rentrée dans le néant. Mais pouvons-nous effacer le passé ? En nous livrant à de stériles regrets, en changerons-nous les résultats? Le triple traité existe ; Tultimatum des trois Cours est lancé ^, et la Porte a beau se récrier contre ces transactions, elle en subira les tristes conséquences, si elle ne trouve pas le moyen de les désarmer.
Il s'agit donc avant tout âe poser une digue aux maux que doit inévitablement entraîner le grave conflit entre les demandes des Cours intervenantes et les refus péremploires de la Porte. Nous ne sommes point appelés aujourd'hui à donner notre avis sur les moyens et sur les termes de la pacification des Grecs, C'est une question à part, dont nous ne méconnaîtrons jamais l'importance. Mais ce qui réclame notre attention en premier lieu, c'est la lutte politique engagée entre les puissances qui proposent et le Gouvernement qui rejette une médiation forcée, que les unes regardent comme nécessi^ire pour arriver à la pacification, et que l'autre croit absolument dérogatoire à ses droits. C'est à cette question préalable que se trouvent aujourd'hui attachés les embarras et les dangers que nous voudrions pouvoir écarter. La sépa^ ration des objets en litige nous paraît ainsi encore une fois la première condition du succès. Vous nous voyez ici, Monsieur le baron, revenir à une distinction analogue h celle sur laquelle nous avons tant insisté à unç époque précédente, lorsque, malheureusement sans être écoutés, nous ne nous lassions pas de protester contre le système qui confondait l'affaire de l'insurrection avec celle des différends russo-turcs.
Pour que nous soyons en état de préparer une voie de salut, la Porte doit de toute nécessité comprendre qu'elle ne peut plus sortir des dilemmes effrayants qui la pressent par de simples refus et par une attitude passive ; que, quand même elle serait décidée à ne reculer devant aucun danger, les trois
* Le 16 août 1827, les représentants de l'Angleterre, de la France et de la Russie remirent à la Porte un ultimatum, qui resta sans réponse.
(Note de FÉdUeur.)
Cours n'en sont pas moins placées sous le poids d'une décision positive ; que Thonneur de la partie qui, dans une crise aussi violente, a le plus de risques à courir, n'est point compromis si elle s'avise la première de résoudre une complication inextri> cable ; que des paroles enfin adressées à une puissance qui est à la fois son amie et celle des Cours que la Porte doit nécessairement regarder aujourd'hui comme ses adversaires, ne sauraient jamais humilier ceux qui ont le bon esprit de le:> prononcer. Vous voyez, Monsieur le baron, où je veux en venir. ^ Que la Porte s'adresse à nous dans des voies toutes confidentielles; qu'elle nous exprime le désir de mettre un ternie à des embarras que je permets même à sa vanité de regarder comme plus ou moins partagés entre elle et les trois Cours; qu'elle choisisse, pour premier pas, la forme d'un avis qu'^elle nous demanderait ou telle autre qu'elle jugera convenable ; en un mot, qu'elle nous parle, afin de nous donner le moyen de parler à nos alliés. Cette démarche ne peut avoir aucun inconvénient; elle est applicable à la prolongation de Tëtat de choses tel qu'il était à l'époque de vos derniers rapports, comme à celui où l'action matérielle entre les parties en contestation serait déjà engagée. Ce qui est sans doute placé hors de la sphère de notre prévoyance, c'est l'effet d'une tentative h laquelle l'Empereur pourrait se prêter par suite d'une initiative que le Sultan prendrait envers Sa Majesté Impériale. Mais si cette considération n'arrête pas l'Empereur, comment ponrrait-elle arrêter le Grand Seigneur, qui ne perdrait rien, même dans le cas de l'insuccès?
Je vous autorise donc, Monsieur le baron, après vous être pénétré de tout ce que vous venez de lire, à fisire, sous le sceau du secret, les ouvertures suivantes au reis-effendi. Vous lui direz de ma part :
(c Que nous voyons avec le plus vif chagrin la situation embarrassante et éminemment dangereuse dans laquelle se trouve placée notre amie la Porte ;
« Que le fait même de cette situation doit la convaincre que, ne nous étant point trompés sur la marche des événements, nous avons constamment agi envers la Porte avec cette loyale
franchise qui répondait au caractère et à la politique si bien connus de TEmpereur notre auguste Maftre, ainsi qu'aux devoirs d'une amitié éclairée, qui ne permet pas de cacher à ses amis ]e mal dont on les croit menacés ;
« Que, dans notre opinion bien réfléchie, la Porte ne court pas seulement les risques que présentent les chances assez déplorables d'une rupture ouverte avec les trois puissances, mais qu'elle est exposée aussi au danger d'une guerre directe avec la Russie; guerre que, dans les circonstances du moment, cette puissance pourrait entreprendre sans même s'abandonner à des vues de conquête (que nous sommes loin de supposer à l'Empereur Nicolas), mais dans le seul but de vaincre la résistance que ses propositions ont rencontrée à Constantinople ;
« Que, d'après notre intime conviction, le salut de l'Empire ottoman exige que son Gouvernement fasse tout ce qui peut dépendre de lui pour terminer une crise qui ne peut conduire qu'aux plus funestes extrémités ;
a Qu'à cet effet, nous croyons fournir à la Porte une preuve nouvelle de l'intérêt que nous attachons à sa conservation et à sa prospérité, en lui suggérant l'idée de nous exprimer, dans des voies toutes confidentielles, les regrets que lui inspire un état de tension (ou de guerre ouverte) amené par une discussion fatale avec des puissances amies de l'Autriche, et de réclamer nos bons offices pour l'aider à sortir de cette complication et à se replacer dans une position conforme à son désir de maintenir, autant qu'il dépend d'elle, la paix politique, et de rétablir la tranquillité dans ses propres États. »
Si la Porte devait se prêter à une démarche pareille, vous pourriez l'assurer en retour que nous regarderons comme un devoir de consacrer tous nos efforts à l'atteinte d'un objet aussi désirable, et que nous ne négligerons rien pour faire Taloir ses dispositions conciliantes auprès de nos alliés.
Toutefois, comme il est aisé de prévoir que les démarches que notre Cour pourrait faire à la suite d'une ouverture pareille seraient accueillies par les puissances alliées avec bien plus de confiance et de faveur, si elles étaient accompagnées
de quelque témoignage sensible des intentions modérées et pacifiques du Gouvernement ottoman, nous ne voulons pas cacher à la Porte que nos moyens d'action seraient grandement renforcés par son consentement éventuel à une suspension temporaire des hostilités de toute espèce. Nous sommes entièrement convaincus que cette mesure, qui faciliterait beaucoup remploi de nos bons offices, et contribuerait essentiellement à les rendre efficaces, n'imposerait à la Porte aucun sacrifice réel, attendu que, d'après toutes les données que nous po>sédons sur la situation actuelle des choses, cette suspension d'hostilités, établie dans des formes compatibles avec la dignité du Sultan, ne porterait aucun préjudice nia ses droits ni à ses intérêts. Si cependant, vu l'extrême répugnance que la proposition d'un armistice, comprise dans les déclarations des trois Cours, parait avoir inspirée à la Porte, il vous était impossible de l'engager à cette desnière démarche, vous ne regarderiez pas son refus comme une raison de discontinuer vos efforts, et vous n'en persisteriez pas moins à faire valoir tout ce que les circonstances du moment pourront donner de poids à vos représentations.
En tout état de cause, vous aurez soin de bien faire comprendre au reis-effendi que les ouvertures que vous lui adresserez ne doivent leur origine qu^à notre propre sollicitude, à la connaissance que nous avons acquise de l'état des choses à Constantin ople dans ces derniers temps, et aux appréhensions sérieuses que nous en avons conçues. Vous ne laisserez pas se former une trace du soupçon que ce soit dans les communications secrètes d'un autre Cabinet que nous ayons puisé l'espoir d'un meilleur avenir. La connaissance de ce fait ne manquerait pas d'influer sur les résolutions du Divan dans un sens opposé à nos bienveillantes intentions, et de le confirmer dans l'attente d'une désunion prochaine entre les trois Cours; attente qui déjà n'aura certainement pas peu contribué à ses déterminations.
Vous sentirez vous-même, Monsieur le baron, combien il importe d'agir sans perte de temps dans une affaire que chaque jour peut embrouiller d'une manière irréparable. Connaissant
votre zèle pour le bien et votre dévouement au service, je n'ai pas besoin de vous recommander toute la promptitude qu'admettent les formes de la diplomatie ottomane. Dès que vous pourrez m'annoncerle résultat de votre démarche, vous m'expédierez un courrier extraordinaire*.
Metternick à OttenfeU, à Constantinople (Lettre particulière), Vienne, le 19 octobre 1827.
870. Dans la situation aussi bizarre que dangereuse où se trouvent placées les choses entre les puissances amies et la Porte à la suite du traité trilatéral, je ne suis pas à même de vous adresser aujourd'hui une expédition en règle. Les événements marchent, et nous sommes sans doute le seul Cabinet qui ne tombe pas de surprise en surprise. A Pétersbourç, à Paris et à Londres, on ne s'était jamais permis d'admettre le doute que la Porte ne céderait pas à une forte démarche collective des> trois puissances; M. le comte de Nesselrode engageait encore des paris en faveur de cette illusion la veille du jour où arriva à Pétersbourg la dernière réplique négative du Divan. Placés sur une plus courte ligne de correspondance avec nous, les ministres finançais, déçus dans l'es-
* Cette dépèche arriva le 20 octobre à Constantinople. Par suite, tous les membres du Divan se réunirent dans la maison du grand vizir, où fut présenté et unanimement approuvé le projet d'une réponse conforme aux idées de Metternich, et exprimant le désir de voir TAutriche intervenir dans l'affaire. Il parait que le îullnn écrivit de sa propre main sur le projet ce qui suit : « L'Empereur d'Antrichi^ eû pour nous un ami de vieille date; il est digne de toute notre conHance, car dans toutes les circonstances il nous a donné des preuves effectives de se» bonnes dispositions à notre égard. Je connais aussi depuis longtemps les grandes qualités du prince de Metternich. J'ai sous les yeux les communications et les assurances confidentielles de l'intemoDce; aussi j'approuve enliè^ment la lettre du grand vizir.» La réponse da grand vizir au prince de Metternich (n^ 875} parvint k destination le 25 octobre; mais elle arrivait trop tard, car un événement inattendu avait complètement changé la situation politique et ruiné les espérances que la Porte avait fondées sur cette démarche (que Metternich, du reste, jugeait insuffisante). Cinq jours avant l'expédition de la lettre avait été livrée la bataille de Navarin, ce qu'on ignorait encore à Constantinople.
w ' . (Note de t Éditeur.)
396 RECUEIL DE DOCUMENTS (lSSS-1829).
poir qu'ils avaient si longtemps nourri en commun avec les deux autres Cours, et convaincus par le fait de leur erreur, nous assurèrent que l'interposition des escadres, — ne fut-ce que par suite d'un calcul de temps, — servait de garantie contre toute réussite d'un débarquement de la (lotte turco-égyptienne en Morée. Les deux calculs sont démontrés avoir élé faux, mais aussi est-il arrivé déjà ce qui arrive bien vite à la suite des défaites morales. Les Cabinets sont dans une grande irritation; parmi eux, celui des Tuileries- se distingue le plus par une véritable fougue, et sa tendance prononcée est de nous attribuer l'insuccès d'un plan habilement conçu. On revient sur votre refus de vous joindre à vos collègues lors de la dernière démarche trilatérale, et les cinq vaisseaux de commerce autrichiens qui ont étJ employés comme transports dans les rangs de la flotte égyptienne comblent nos méfaits. — Je vous ai dit, Monsieur le baron, ce que j'ai eu à vous dire sur l'attitude négative dans laquelle vous vous êtes maintenu naguère; je suis convaincu que vous vous êtes borné à suivre la ligne de conduite séparée que je vous ai indiquée; — la chose est passée, et dès lors elle n'appartient plus à Thistoire du moment; ce qui lui appartient, ce sont les stériles récriminations de la part de ceux qui ont tort. S'il s'agissait de peser les torts respectifs, il pourrait même me suffire de les mesurer sur l'échelle des récriminations. A Berlin, on a eu peur de TefFet moral ; à Londres, on a exprimé des regrets ; à Pétersbourg, on a dit si peu, que nous manquons d'explications véritables; c'est à Paris que Ton jette feu et flamme contre nous, et notre perfidie y est devenue une espèce d'adage.
Dans tout ceci, vous me voyez fort tranquille sur notre compte. Je ne crains pas les mots, et ceux que dicte le sentiment d'un tort sont constamment de pauvres paroles. Ce que je crains, ce sont les extrêmes dans les positions des parties adverses; c'est l'amour-propre compromis de deux puissances chatouilleuses telles que la Russie et la France, et les embarras dans lesquels devina se trouver le nouveau Gouvernement britannique; ce que je crains d'un autre côté,
e^eai Textréme roideur des Turcs dans une affaire où tous leurs sentiments se trouvent justement froissés, et où la lEsiiblesse de Tattitude morale de leurs adversaires peut contribuer à aveugler le Divan sur la rëalité et sur l'indubitable imminence des plus grands dangers. Nous avons signalé par la dernière expédition le joint par lequel seul il serait désormais encore possible de changer la face des affaires en changeant les positions relatives des parties adverses. Plus une affaire est mauvaise de sa nature et gâtée dans son essence, plus elle rend possibles les résultats les plus opposés. J'admets ainsi que rien n'est près de nous comme la guerre, dans le cas où la Porte se maintiendrait sur une ligne de négation toute sèche, tout comme je ne doute pas que toute échappatoire qu'elle fournirait aux trois Cours pour sortir du labyrinthe dans lequel elles se sont engagées, lui préparerait un accommodement avantageux. Or cette échappatoire n^existe que dans les indications que je vous ai transmises le 3 du présent mois (n* 8G9).
La Porte nous aura-t-elle compris? Aura-t-elle saisi toute notre pensée, ainsi que les risques incommensurables auxquels elle sera certainement exposée si elle se montre incapable de nous comprendre? Comme il s'agit ici d'une expérience à faire, et que celle-ci est entamée, des raisonnements ne conduiraient à rien, car ce que j'ai pu vous dire, je vous l'ai dit, et ce que le Divan devra comprendre, il l'aura déjà compris, ou il le comprendrait trop tard, et pour lui, et pour le succès de nos vues bieoTeillantes.
Si la Porte s'était montrée disposée à accepter notre suggestion, vous n'auriez qu'à la maintenir dans ses bonnes dispositions. Si elle n'avait admis que la première partie de notre proposition, vous insisteriez également sur celle d'un armistice ; si elle vous a refusé, vous la préviendriez que nous prévoyons pour elle la guerre avec toutes ses conséquences possibles.
Recevez les assurances de tous mes sentiments, et ne tardez pas à nous mettre au fait des résultats de nos ouvertures du 3 de ce mois.
LETTRE DE CODRINGTON AU COMMANDANT DE l'eSGADRE AUTRICHIENNE.
871. Metternich à Werner, à Berlin (E.D.), Vienne, le Î9 octobre 18t7. — 872. Metternich à Esterhazy, à Londre« (E. D. ), Vienne, le 29 ocUh bre 1827. — 873. Lettre de Codrington an commandant de Tescadre aaiiichienne, datée du 10 septembre 1827.
871 . ... Le feux bruit que des vaisseaux de guerre autrichiens auraient fait partie de la deiTiîère expédition turcoégyptienne avait engagé Tamiral Codrington à une démarche envers le chef inconnu de cette expédition supposée, qui sort tellement dos règles communes de la guerre et d'une saine politique, queVEmpereur aurait cru déroger à sa dignité en laissant tomber la question. Sa Majesté Impériale m^a donc ordonné de m'en expliquer à Londres, et vous trouverez dans Tannexe (n* 872) la dépêche que je vais adresser sur ce sujet à M. le prince Esterhazy.
Metternich à Eeterhazy, à Londres (E. D.), Vienne, le 29 octobre 1827. (Annexe dn n^871.)
87fi. Nous avons reçu de Gonstantinople la pièce ci-jointe (n* 873), parvenue, sans lui être adressée, au contre-amiral Dandolo, chef de notre escadre dans T Archipel. Elle renferme les plaintes du vice-amiral sir E. Codrington sur les prétendus services rendus par nos vaisseaux à la flotte turco-égyptienne cernée par les amiraux anglais et français dans le port de Navarin, et des avertissements assez peu mesurés sur les dangers auxquels nos bâtiments s'exposeraient en contrariant les opérations des escadres des trois puissances unies en faveur des Grecs par le traité de Londres.
Le contre-amiral Dandolo a répondu lui-même à la déclaration de sir E. Codrington, et le Gouvernement britannique ne tardera pas à être informé par celui-ci de sa réponse. L'affaire est cependant de nature à réclamer l'attention des