‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 79 sur 123 · LETTRE DE L AMIRAL CODRINGTON · texte numérisé non relu

LETTRE DE L AMIRAL CODRINGTON

unes de ses expressions, ses plaintes auraient aussi pour objet la simple présence de quelques bâtiments de guerre impériaux , qui se seraient trouvés dans les parages de Navarin. Or, quoique nous ayons toute raison de croire qu'à Tépoque du 19 septembre aucun bâtiment de guerre ne se trouvait dans le port de Navarin, il n'en est pas moins possible et même probable que plus tard Tun ou l'autre de ces bâtiments soit arrivé , non pas dans le port, mais dans le voisinage de cette place. Mais sous quel prétexte pourrait-on défendre à un bâtiment neutre de se tenir, soit comme simple spectateur, soit pour s'acquitter des ordres qu'il aurait reçus de ses chefs, près d'un endroit où se passent des événements auxquels il est absolument étranger? Ce ne seront pas certes les officiers des bâtiments impériaux que l'on accusera d'avoir soufBé le feu de la discorde à aucune époque de cette déplorable lutte ; partout où ils se sont montrés , ils n'ont fait entendre que des paroles de conciliation et de paix. . . Quant aux circonstances nouvelles auxquelles les démarches des trois Cours intervenantes peuvent donner lieu , nous nous tiendrons invariablement sur la ligne que nous prescrivent notre loyauté et l'amitié qui nous lie à ces Cours. II ne nous appartient plus de juger les mesures auxquelles elles se sont déterminées , et nous nous abstiendrons scrupuleusement d'entraver les opérations qui pourront en être la suite, d'autant plus que nous désirons sincèrement qu'elles conduisent à la pacification du Levant, sans amener des maux plus graves que ceux auxquels elles doivent remédier. Mais nous nous flattons aussi que le Gouvernement de Sa Majesté Britannique voudra bien nous faire connaitre au juste ses vues ultérieures sur la marche qu'il compte suivre dans l'état actuel des choses , afin de nous mettre en état de donner des ordres clairs et positifs à ceux qui sont chargés de nos intérêts dans des contrées et des mers qui , d'un jour à l'autre , pourraient devenir le théâtre des événements les plus sérieux.

i02 RECUEIL DE DOCUMENTS (1S23-1829).

TraducticMi de la letlre da vice-amiral Codrington, datée du 19 septembre 1827. (Annexe du n« 87S.)

873. Le vice-amiral sir Edward Codrin^on, commaDdanl en chef des forces navales britanniques dans la Méditerranée et rArchipel, ayant appris que quelques vaisseaux de FElmpereur d'Autriche font partie de la flotte turque se trouvant actuellement dans le port de Navarin pour exercer des hostilités contre les Grecs, a Thonneur d'informer TofBcier commandant lesdits vaisseaux que , par un traité signé entre la Grande-Bretagne, la France et la Russie, il est chargé d'empêcher Farrivée de tout secours ultérieur d'hommes, d'armes, de Taisseaux et munitions navales, en Grèce et dans les fies de rArcfaipel, et que, par conséquent, il ne sera pas au pouvoir du viœamiral de faire aucune distinction entre les navires autrichiens et turcs. C'est par respect pour le pavillon impérial et pour la nation avec laquelle l'Angleterre est en alliance, que le viceamiral choisit ce moyen de prévenir une collision qu*il sérail fort aise d'éviter; et si le commandant autrichien devait ne pas montrer le même désir de préserver les vaisseaux de Sa Majesté Impériale des inconvénients qu'ils éprouveraient en continuant d'agir en opposition avec les puissances alliées, cet officier se rendrait responsable des conséquences.

Du vaisseau de Sa Majesté Britannique Asia, le 19 septembre 1827.

NAVARI>'.

$74. Metlernich à Apponyi (E. D.), Vienne, le 13 novembre 1827. — 875. Méhémet Sélim-Pacha, grand vizir, ù MeUernich (Lettre conBd.), ConsUntinopIe, le 24 octobre 1827 (Annexe du n<» 874). — 876. \f etter> nich à Apponyi (E. D. rês.). Vienne, le 13 novembre 1827. — 877. Mectemich à l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 28 norembre 1827. — - Résolution souveraine du 27 novembre. — 878. Mettemich à Werncr, à llerlin (E. D.), Vienne, le 29 novembre 1827. — 879. Metternick k TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 30 novembre 1827. — Rês

lation souveraine du l*' décembre. — 880. Metternich à TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 9 décembre. — Résolution souveraine du 10 décembre.

874. Peu de jours après le départ de Paris du dernier cour* rier, on y aura appris Tépouvantable catastrophe de Navarin.

Ce n'est pas nous, Monsieur l'ambassadeur, qu'elle a dû surprendre le plus ; nous n'avons de tout temps assigné à la transaction trilatérale que deux résultats possibles, celui d'une nullité entière de son action, ou bien la guerre.

L'événement du 20 octobre commence une nouvelle ère pour l'Europe. Quelles sont les conséquences obligées auxquelles on peut s'attendre? Nous sommes impuissants à les saisir, et bien plus encore à les déterminer d'avance. Ce qui est certain, c'est que la destruction de la totalité des forces maritimes ottomanes doit être rangée parmi les événements les plus féconds en conséquences. A cet égard, la fece de toutes choses a changé.

L'Empire ottoman a cessé, pour le moment, de s'appartenir à lui-même. Constantinople est sans défense contre une invasion combinée de forces de terre appuyées de renforts placés en échelons sur les rives de la mer Noire et approvisionnées par une flotte ; la chaîne du Balkan n'est plus maintenant un obstacle difficile à surmonter, et une armée qui passerait le Pruth pourrait aujourd'hui calculer ses succès par journées «retapes, et fixer le moment où Constantinople serait bloqué par terre et par mer

Quel sera l'effet produit dans la capitale de l'Empire ottoman et dans ses provinces par l'événement de Navarin? La connaissance que nous avons de ces pays et les plus simples raisonnements nous permettent d'admettre plusieurs chances, toutes malheureuses , sans que nous puissions regarder comme probable une seule chance heureuse.

Nous devons ainsi admettre que le Sultan puisse se décider, par suite de l'affront sanglant qu'il vient de recevoir, à risquer le tout pour le tout.

Nous devons admettre de même comme possible que la volonté du Sultan, contraire à une extrémité aussi funeste,

404 RECUEIL DE DOCLMENIS (182:1-1829).

pourra céder à rimpëtuosité d'une population entière poussée à l'exaspération . La flotte ottomane est, pour ainsi dire, le patrimoine de la capitale ; d'immenses efforts ont été £aits tout récemment pour son équipement , et pas un seul débris de tant de sacrifices ne reparaîtra dans le port de Constantinople. Des milliers de matelots turcs sont tombés victimes d'un événement que l'immense population de Constantinople aura bien de la peine à s'expliquer, vu la continuation du séjour paisible des représentants des Cours auxquelles appartiennent les escadres victorieuses. Jusqu'où pourra se porter la fureur de la population, et à quels sacrifices de raison et de prudence pourra se trouver réduite la Porte, pour ne pas succomber sous le reproche d'avoir été ou la complice ou la dupe d'une combinaison de circonstances sans exemple?

Nous regardons enfin comme possible que le mouvement populaire puisse tourner en un état d'anarchie complète ; que la fomille ré{paante elle-même puisse en devenir immédiatement victime; que les réformes que le Sultan a entreprises naguère pourront lui être reprochées comme autant d'essais réprouvés par la loi, et que la destruction de la flotte soit regardée par un peuple fanatique comme une punition du Ciel ; Constantinople pourra ninsi présenter le spectacle d'un enfer dans lequel les plus aveugles passions se livreraient un combat à outrance.

Si la Providence devait faire tourner chez les Turcs le sentiment du malheur public en un état d'apathie , nous y entreverrions des chances de salut ; — mais notre prévision ne va pas jusqu'à admettre comme probable une chance aussi peu ordinaire chez le peuple turc.

Les considérations que je viens de vous présenter. Monsieur le comte, ont formé dans les derniers jours le sujet des méditations les plus graves et à la fois les plus sombres de l'Empereur. Vous connaissez la marche de son esprit, la rectitude de ses pensées, la chaleur de ses sentiments. L'événement de Navarin, ses causes et ses suites plus que probables, t^ut place Sa Majesté Impériale dans la. situation morale la plus pénible. Je vous avouerai même que, dans le long cours

de plus de dix-huit ans que j'occupe une place qui me met en contact journalier avec sa personne, je n'ai jamais vu notre aug^uste Mattre ni plus douloureusement affecté ni plus activement inquiet.

C'est dans le moment même où des soins aussi graves occupent sa pensée, toujours sage et bienveillante, qu'est arrivée ici Ja poste de Gonstantinople du 25 de ce mois. Elle m'a mis en possession de la lettre du grand vizir, ci-jointe en copie (n* 875). Je me suis foit un devoir de la porter sans retard à la connaissance de l'Empereur.

Son premier mouvement a été de me dicter une réponse par laquelle j'aurais eu à informer la Porte que, dans une situation où la pensée et toutes les prévisions de Sa Majesté Impériale se trouvent déroutées. Elle ne sait point s'aventurer sur un terrain qui ne lui offre plus une seule base de calcul. Le sentiment qu'Elle pourrait manquer à un devoir de confiance a fini toutefois par la décider à m'ordonner de communiquer l'office turc aux représentants des trois Cours coalisées. Je me suis acquitté aujourd'hui de cet ordre *...

Je n'ai à vous charger d'aucune commission relative à cette démarche. L'Empereur la regarde comme un acquit de con- . science, sans lui attacher une autre valeur pratique. Ce que je me sens le besoin de vous prescrire cependant, c'est d'assurer à M. le baron de Damas que, moins l'Empereur a cru pouvoir se refuser à la tâche de simple porteur de paroles, plus il protesterait contre toute idée de se poser en aucune manière comme médiateur dans une situation qui échappe à tous les calculs. L'Empereur désire, Monsieur le comte, que vous ne

* Dans la lettre qu*il adresse ù ce Kujet aux représentants des troin Cours alliées, le 12 novembre, le prince de Metternich dit : « En portant cette pièce à votre connaissance, je ne dois pas moins vous prévenir, d'ordre exprès de Sa Majesté Impériale, qu'en chargeant son Cabinet de cette communication, l'Empereur remplit un devoir auquel ni ses relations envers la Porte, ni celles envers les puissances alliées, ne lai permettent do se soustraire; que cependant Sa Majesté Impériale, se bornant à cette démarche, n'entend et n'entendra en aucune manière se poser comme médiateur dans les différends qui se sont élevés entre les trois puissances et la Porte Ottomane. «

{Note de rÉditeur.)

laissiez pas germer à ce sujet le moindre doute dans l^esprit du Cabinet de Sa Majesté Très-Chrétienne, et les représentants de Sa Majesté à Londres et à Pétersbourg reçoivent le même ordre. Si les trois Cours désirent qu'il soit £adt par notre organe une réponse à la Porte , Sa Majesté Impériale ne se refusera pas à la faire passer à Gonstantinople , quelle qu'en soit la teneur. Si elles désirent qu'aucune réponse ne soit faite, la Porte ne pourra qu'en être également informée.

Veuillez, Monsieur le comte, vous expliquer dans le

sens de la présente dépêche envers M. le baron de Damas. Elle renferme le tableau exact des sentiments qu^épix>uve l'Empereur à la suite d'un événement nouveau dans les fastes de l'histoire et d'une position des choses qui, devant mettre en défaut tous les calculs, doit empêcher un homme d'État de se livrer à une tâche aussi vaine qu'ingrate.

Mébéniet Sélim-Pacba, grand vizir, au prince âe Metternicb (Lettre confid«\

Gonstantinople, le 24 octobre 1827.

(Annexe du n« 874.)

875. Il ne saurait échapper à la sagesse et aux lumières de Votre Altesse que, conformément aux décrets de la divine Providence, le maintien de l'ordre et du repos des habitants de ce monde ne peut être fondé solidement qu'en reconnaissant aux Souverains des droits sur les peuples, sans lesquels l'état social ne saurait subsister. C'est une vérité incontestable. Cependant Votre Altesse ne peut ignorer la nature des circonstances extraordinaires survenues depuis peu de temps entre la Sublime Porte et certaines puissances amies qui ont conduit à un état de choses qui n'est ni la paix ni la guerre. Les propositions peu conformes à l'amitié que ces puissances ont jusqu'ici mises en avant, et les démarches qui en ont été la suite, semblent en apparence n'avoir pour but que la tranquillité générale, tandis qu'en réalité elles portent l'empreinte d'une insistance tendant à troubler le repos du monde entier. Cet état de choses a pris un caractère qui doit frapper d'un juste étonnement tout homme d'État doué de sagacité et d'équité.

Malgré cela, la Souveraine Porte, en ne s' écartant m présentement ni par le passé de la droite ligne et de la justice, et en ne portant aucune atteinte aux principes de modération et de bonne harmonie, n*a jusquMci rien omis pour se maintenir dans les bornes de Tamitié et de la droiture ; elle ne les a jamais franchies le moins du monde, et elle a prouvé à la (ace de Tuniverâ la générosité et l'humanité des sentiments qui la caractérisent. Cependant, ni cette conduite pleine de calme et de modération déployée par le Gouvernement ottoman, ni tant de réponses catégoriques conformes à son bon droit, n'ont pu vaincre la ténacité que manifestent encore ces puissances, qui semblent par là avoir oublié tous les égards envers la Souveraine Porte et envers le peuple musulman en général. Cet état de choses doit naturellement affliger le ministère ottoman et affecter profondément le cœur de Sa Hautcsse. Quoiqu'il soit hors de doute que le Tout-Puissant prête toujours son assistance divine à ceux qui ne s'éloignent ni du droit chemin ni de la cause de la justice , et que, malgré ces embarras, la confiance de la Souveraine Porte dans celte protection divine ne se trouve point ébranlée, elle préfère cependant à toute chose la conservation de la paix et le rétablissement de la tranquillité publique. Toutefois, ce but ne saurait être atteint que quand tout ce qui concerne ses affaires intérieures sera abandonné à son arbitre et quand le rétablissement du repos et de la tranquillité de ses États sera confié à ses propres moyens, dont elle ne cesse et ne cessera jamais de faire usage avec la modération nécessaire, conformément à sa sainte législation. C'est alors que celte paix et cette tranquillité , qui forment l'objet principal des vœux et des soins des puissances, seront rétablies de la manière la plus parfaite; ainsi cesseront les discussions qui se sont élevées, sans aucune provocation de notre part, entre la Souveraine Porte et les puissances en question; tout motif de mésintelligence disparaîtra, et la Souveraine Porte est prête à se replacer envers ces puissances sur le terrain des meilleures relations d'amitié et de sincérité.

Les sentiments de la Souveraine Porte ottomane s'accor-

dant entièrement, pour tout ce qui regarde ce but salutaire, avec ceux de la Cour impériale d'Autriche, son amie et sa voisine la plus chérie, et en considération des liens d'intimité et de confiance particulière qui existent entre Sa Majesté l'Empereur et Sa Hautesse le Grand Seigneur, et d'après les rapports de sincérité et d'amitié qui depuis longtemps régnent entre les deux Gouvernements, et qui effacent jusqu'à l'ombre d'un mécontentement réciproque , Son Excellence le reis-effendi s'est déjà expliqué à plusieurs reprises sur ce sujet avec notre ami M. le baron d'Ottenfels, internonce d'Autriche, résidant à Gonstantinople. Le ministère ottoman a jugé cependant encore convenable d'adresser la présente lettre amicale et confidentielle à Votre Altesse, afin de lui exposer pour la première et la dernière fois sa manière de voir et de juger les événements, en se flattant de l'espoir que, comme l'Autriche est une grande puissance, amie sincère et véritable de toutes les autres Cours, elle voudra employer ses bons offices et ses soins bienveillants afin de faire cesser le plus tôt possible cette crise survenue sans provocation de la part de la Souveraine Porte, entre elle et ses amies, par leur ingérence injuste dans ses affaires intérieures ; afin que l'on s'abstienne entièrement de tout procédé et de toute démarche inconvenants ; afin que tout ce qui a eu lieu par le passé soit regardé comme non avenu, et afin que les liens de l'amitié et de la bonne intelligence de la Porte avec toutes les Cours soient rétablis comme par le passé et sans altération quelconque. C'est ce que nous aimons à espérer, en notre particulier, des dispositions amicales et bienveillantes de Votre Altesse Sérénissime.

MettemJch à AppoDyi (E.D.rés.), Vienne, le 13 novembre i9Tf.

876. ...Je vous préviens que vous ne sauriez trop insister sur le fait que l'Empereur, en ne se refusant pas à transmettre 'IsL lettre du grand vizir à sa destination naturelle, n'entend pas par là se poser comme médiateur entre les trois puissances et la Porte, et bien moins encore entre celle-ci et les Grecs. II est de fait que si l'une ou l'autre des parties en contestation avait

requis la médiation de Sa Majesté Impériale, un refus prononcé de sa part n'eût point tardé à suivre la demande. Aussi la lettre du grand vizir ne renferme-t-elle pas une parole qui, même dans un sens forcé, pourrait faire supposer que Tintention de la Porte irait jusqu'à réclamer la médiation de TAutriche. Le Sultan doit répugner à toute idée de médiation, tout comme nous reculons devant un mot qui , par Tabus cruel qui en a été fait, a acquis une bien funeste célébrité...

Quel effet aura produit sur le public en Angleterre l'exploit arbitraire d'un amiral anglais? Je serais fort surpris que cette sensation pût être de nature à répondre aux désirs de ceux qui ont à se laver de bien grandes fautes. L'une des plus grandes dont puisse se rendre coupable un Gouvernement, c'est d'avoir manqué de prévoyance ; or, si l'histoire du monde ne passe pas sous silence des fautes pareilles, ce seront les auteurs des transactions entre les trois Cours dans les années 1826 et 1827 qui auront à encourir les plus vifs reproches.

Personne ne peut prévoir quelles seront les conséquences de l'événement du 20 octobre. L'une des plus probables, ce sont d'atroces massacres dans les lieux où les populations chrétiennes se trouvent ïnélées avec les populations musulmanes. Une autre à laquelle il faut s'attendre, ce sont les pertes immenses qu'essuiera le commerce. Le tableau que, dans ma dépêche précédente (n* 874), je vous trace de la position à laquelle se trouve réduit l'Empire ottoman, sous le point de vue militaire, est d'une bien malheureuse vérité. Admettons que l'Empereur de Russie veuille en tirer un parti que je serais fort éloigné de ne pas regarder comme une suite naturelle de la position matériellement avantageuse que les deux autres Cours lui ont créée, de quels moyens disposent en ce moment ces deux puissances elles-mêmes pour empêcher la ruine totale d'un Empire à l'existence duquel se lient tant d'intérêts directs pour elles? La flotte de Sébastopol est prête à sortir; une armée de cent mille hommes est échelonnée depuis les cantonnements de l'Ukraine jusqu'aux rives du Pruth. Les Turcs n'ont ni armée ni flotte à opposer à ces forces réunies, et les moyens maritimes des alliés qui ont servi

410 ItECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).

à foudroyer le dernier boulevard des Turcs sont eux-mêmes mis hors de combat.

Je vous envoie la copie d'un rapport officiel que Tamiral Godrington a adressé à son Gouvernement. Jamais rapport de cette espèce n'était encore sorti de la plume d'un amiral anglais. Tout ce que le machiavélisme mis en action et l'injustice appliquée à la politique et à la guerre peuvent inventer de plus téméraire, se trouve entassé dans cette pièce remarquable.

Veuillez apporter un grand soin à nous tenir au courant des impressions que le développement des événements produira, tant sur le Gouvernement que sur les divers partis en France. Le moment approche où nous aurons de grandes décisions à prendre, et il doit dès lors nous importer de ne pas rester en doute sur les faits. Ne ménagez donc pas les courriers. Placezvous, du reste, sur la ligne d'une complète impassibilité. Notre mot d'ordre maintenant est que nous ne comprenons plus rien ni à ce que les trois Cours ont voulu ni à ce quelles veulent; dès lors nous n'avons pas non plus de compte à leur rendre de ce que nous voulons ou pouvons vouloir.

Votre devoir est de vous orienter, afin de nous instruire; il ne va pas au delà .

Je désire que vous fassiez lire la dépêche précédente à MM. de Damas et de Villèle, comme une preuve de votre confiance personnelle. Vous ne sauriez dans aucun cas trop renforcer les nuances aussi souvent qu'il pourra être question des impressions de l'Empereur. Ce n'est pas du mot indigna-^ tion que je pourrais me servir dans une correspondance diplomatique ; c'est pourtant le seul mot qui rende en réalité le sentiment qu'éprouve Sa Majesté Impériale.

Metteraich à TEmpereur François (Rapport), Vienne, le 26 norembre 1 827. Résolution souveraine du 27 norembre.

877. ...Les nouvelles que nous avons de Gonstantinople ne vont pas au delà du 10 de ce mois. Mais nous attendons un courrier d'une heure à l'autre.

On nous mande d'Iassy que la guerre peut être considérée comme .étant commencée. Votre Majesté trouvera les détails dans les rapports.

Le 13 de ce mois, on espérait encore à Saint-Pétersbourg d'heureux résultats de la condescendance de la Porte, et Ton y était enchanté de la prise d'Érivan, événement qui ne manquera pas de produire à Londres une impression tout opposée.

A Paris, tout est en mouvement. Les élections, dont on avait appris, le 19 de ce mois, les résultats dans douze départements, y avaient eu une issue entièrement favorable aux libéraux. Les nouvelles ont, à ce qu'il paraît, provoqué dans la capitale des actes de violence.

En général , le moment actuel présente le spectacle d'un ébranlement universel ; tel est le résultat de la politique libé» rate.

D'après les journaux anglais du 1-4 de ce mois , l'opinion publique parait se prononcer toujours avec plus de force contre l'événement de Navarin.

Je fais insérer dans ï Observateur de demain un article du Times (la feuille ministérielle), qui, par la platitude de son contenu et par la foule de restrictions qu'il contient, prouve combien le Gouvernement est hésitant. Les feuilles de l'opposition sont tellement acerbes , que nous ne pouvons pas même en donner des extraits.

Metternigh, m. p.

Je vous renvoie ci-joint les annexes. D'après ces documents, la guerre semble réellement imminente. Dieu veuille que les libéraux n'aient pas poussé aux mesures violentes pour occuper les puissances, pour profiter de cette diversion en bouleversant les pays des alliés, la France, par exemple, et faire triompher leurs projets. J'attends avec impatience les nouvelles de Londres et de Gonstantinople.

François, m. p.

Vienne, le 27 novembre 1827.

413 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8S3-18S9).

Metternich à Wcrner, à Berlin (E. D.), Vienne, le Î9 novembre* 18Î7.

878. J*ai reçu ce matin un courrier de Londres en date du 20 novembre, qui n'est guère intelligible, parce que les rapports de Tambassade sont pleins de renvois à une expédition antërieure de deux jours, et qui, ayant été dirigée par Paris, n^est pas encore arrivée ici à Theure qu'il est. Cependant, ce qui ressort clairement des dépêches du 20 novembre, c'est :

Que la voix publique se prononce toujours moins en faveur de l'entreprise de Navarin ;

Que le Gouvernement britannique n'a pas trouvé dans la lettre du grand vizir de quoi être satisfait.

Loin d'être surpris de ces deux faits, je les trouve fort simples. Les sentiments de loyauté qui forment l'un des traits heureux du caractère national anglais, doivent être choqués par un acte que tous les sophismes du monde ne parviendront jamais à représenter comme légal. Le commerce doit être alarmé, et les marchands de la Cité ne prennent guère en bien ce qui le trouble. Le libéralisme n'est pas encore parvenu a s'introduire dans les chiffres des comptoirs.

La démarche du grand vizir est une démarche inefficace, et si nous l'avons jugée telle, d'autres que nous doivent, à plus forte raison, l'envisager ainsi. Ce que je ne regrette pas, c'est qu'on la trouve mauvaise à Londres, car on peut en inférer qu'on l'y eût désirée bonne ; ou ne veut donc pas de la rupture, et le fait n'est pas nouveau pour moi.

La lutte est établie aujourd'hui sur le terrain où les entreprises dictées par le libéralisme finissent toujours par se fixer. Les choses disparaissent et les formules demeurent; le Cabinet anglais serait certainement prêt à faire bon marché de la pacification^ pourvu qu'il sauvât la médiation. C'est ainsi que nous avons vu les plus chauds républicains français ne pas périr pour la République, mais ne point faire un marché aussi facile des intérêts de la Révolution; tout comme on a vu plus tard les impérialistes se contenter de tout, excepté de la légitimité. Mais c'est dans cette règle incontestable que se

trouvent précisément les plus grandes cUfBcuItés pour la fin pacifique de Taflaire. Le Sultan sera, en définitive, aussi disposé à pacifier qu'il demeurera inébranlable dans sa détermination de ne jamais reconnaître le droit de la médiation étrangère. Le génie révolutionnaire est celui du désordre ; c'est lui qui, afin d'atteindre son but véritable, le désordre, enfante dans toutes les afEaires auxquelles il touche des difficultés qui ne sont pas dans les choses elles-mêmes. Combien le rôle de deux puissances clairvoyantes, comme le sont TAutriche et la Prusse, ne se trouve-t-il pas embarrassé par les effets matériels des considérations que je viens de vous retracer!

Je vous envoie enfin la première épreuve d'un article qui se trouvera dans Y Observateur de demain*. Nous avons senti la nécessité absolue de tracer un court récit de ce qui s'est passé à Constantinople depuis l'arrivée de la nouvelle de Navarin. Notre public prend l'intérêt le plus naturel à ce qui arrive dans un État avec lequel nous avons tous les genres de contact. 11 feut donc lui parler, et l'entreprise n'est certes pas facile dans un moment où il est souvent également impossible de tout dire et de ne rien dire. J'espère que M. le comte de Bemstorff trouvera que ce que nous avons dit n'offre pas de prise au blâme.

Metternîcli à l*Einpereur François (Rapport), Vienne, le 30 novembre 1827. Résolution souveraine du 1*'' décembre.

879. Votre Majesté trouvera dans les annexes des rapports de Londres, datés du 19 et du 20 de ce mois, ainsi que des rapports de Paris, datés du 20.

Les rapports de Paris ne prouvent qu'une chose : c'est que le plus grand désordre règne dans les idées comme dans les affaires. Je prie Votre Majesté de jeter un regard sur la lettre de mon fils**, qui, selon moi, contient les vues les plus justes

''Cet article est imprimé dans V Observateur autrichien du 30 novembre, n» 334. (Note de V Editeur.)

** Le prince Victor était alors attaché à l'ambassade de Paris. La lettre doDt il t*agit nous manque. (Note de C Éditeur,)

sur la situation du moment. Moi-même , à présent, je doute que le ministère puisse se maintenir ; sUl tombe, il n'aura que trop mérite sa chute. D'autre part, il ne pourra cependant être remplacé que par un Cabinet plus mauvais encore.

Les rapports du prince Ësterhazy, datés du 19 novembre, sont intéressants au plus haut degré. Ils montrent que l'opinion publique se prononce plus vivement de jour en jour contre l'état des affaires en Orient; en même temps, notre crédit monte.

Les rapports du 20 de ce mois contiennent l'appréciation du Cabinet anglais sur la lettre qui m'a été adressée par le grand vizir. Cette appréciation est ce qu'elle devait être ; elle n'a donc rien qui doive surprendre. Votre Majesté verra, par une dépêche que j'ai expédiée hier soir à Berlin (n* 878), ce que je pense de ces rapports.

En même temps. Votre Majesté apprendra , par le rapport envoyé de Berlin par Wemer, combien les vues du Cabinet prussien sont nettes et même décidées.

Metternigh, m. p.

Je vous renvoie ci-joint les annexes de ce rapport. Elles n'ont rien de consolant, sauf la satisfiaction de voir que l'Angleterre reconnaîtra le principe que j'ai établi, et l'espoir qu'elle arrêtera les déprédations des pirates. En attendant, il faut que nous tâchions de tirer parti de la situation actuelle, en tant que cela peut se foire sans inconvénient ; nous devons donc nous efforcer d'amener l'Angleterre et la France à arrêter la Russie; d'autre part, il faut faire en $orte que les Turcs suivent une marche régulière et conséquente, et gagner ainsi du temps, afin qu^on les détermine à se rapprocher le plus tôt possible des autres puissances sans trop léser le principe qu'ils ont adopté.

François, m. p.

Vienne, le !•' décembre i8t7.

MetternicU ^ l'Empereur François (Rapport), Vienne, le 9 décembre 1827. Résolution souveraine du 10 décembre.

880. Une expédition, arrivée de Constantinople cette nuit, m*a apporté les rapports de Tinternonce, que Votre Majesté trouvera ci-annexés.

Ils contiennent deux parties : P la partie matérielle ; S*" la partie morale.

La première se borne à deux £uts. Le 25, l'embargo mis sur les navires marchands qui se trouvaient à Constantinople a été levé, et, dans une conférence qui a eu lieu le 24 entre les représentants des trois Cours coalisées et le reis-efFendi, le mot de médiation n'a pas été prononcé, tandis que ce dernier semble avoir parlé Ae pacification.

D'après le rapport de i'internonce, daté du 24 novembre, il est permis d'espérer un rapprochement. Mais selon les dépêches du général Guilleminot, qui sont arrivées il y a quelques heures et que le chargé d'affaires français m'a lues superficiellement, il n'en est pas de même.

Pour ce qui concerne la partie morale de l'expéditioù de I'internonce, je ne puis que regretter que ce dernier persiste à attacher à la lettre du grand vizir une importance qui n'est nullement justifiée par le contenu de cette pièce. Votre Majesté aura daigné voir ce que je pense de cette affaire par la dernière expédition que j'ai adressée au baron d'Ottenfels, expédition que j'ai eu l'honneur de soumettre hier à Votre Majesté *.

L'intemonce se livre encore à une autre illusion : il se figure que nous aspirons à la médiation. Actuellement, il doit être aussi détrompé à cet égard.

* Le 6 décembre, Mettemich écrivit à Finternonce de vouloir bien avertir le reis-efFendi de l'insuffisance de cette démarche, et lui dire que la lettre du grand vizir n*avait fait aucune impression à Paris, tandis qu'à Londres elle n'avait eu d'autre effet que de faire regretter, ainsi qn'on l'avait regretté à Vienne, l'insuffisance de ce document, attendu qu'il n'était pas même accompagné d'une offre d'armistice. {Note de l'Éditeur,)

Cependant, comme il s'est produit un temps d'arrêt h Constantinople, je crois qu'il est nécessaire d'adresser à l'internonce une expédition extraordinaire , dans laquelle je consignerai mes propositions définitives. Si je pouvais, d'un coup de baguette magique, être transporté à Constantinople, je parierais tout ce qu'on voudrait que je terminerais cette afiaire en un clin d'oeil ; mais quand la distance matérielle est si grande, le bien pur et simple ne peut se réaliser que très-difficilement.

Du reste , toute la question roule sur les mots de médiation et de pacification; toute l'affiaire est là depuis le commencement; la chose est plus claire aujourd'hui, voilà tout. Le premier mot représente le principe révolutionnaire, le second représente le droit éternel. Mais c'est précisément pour cela que la lutte est si passionnée, car malheureusement Canning a placé les trois Cours sur le premier de ces terrains.

Hier cette vérité m'a été confirmée d'une triste façon. M. de TatistschefF a reçu des dépêches par l'intermédiaire d'un courrier adressé au contre-amiral Heyden; il m'en a donné connaissance aujourd'hui. Il résulte des dépêches officielles qu'à Saint-Pétersbourg la nouvelle de la grande et noble victoire de Navarin a été accueillie avec le plus grand enthousiasme. Cela m'est indifférent, attendu que ce langage est le seul qui convienne dans la situation de l'Empereur. Mais il n'en est pas de même d'une lettre particulière du comte de Nesselrode à M. de TatistschefF, lettre que ce dernier m'a permis de lire. Dans cet écrit, le comte de Nesselrode s'exprime en vrai bravache. J'y ai trouvé à peu près la sortie suivante : « Que dira notre ami Mettemich de cet immense triomphe? Il rabâchera sur ses vieux et ennuyeux principes ; il parlera de droit ; — vive la force ! C'est elle qui régit aujourd'hui le monde, et je trouverais très-bien que moi et tous mes confrères nous abandonnions le soin de régler ses affaires aux amiraux. Voilà des hommes qui s'entendent à trancher les questions! Jamais gloire n'a été comparable à celle du moment ! »

C'est ainsi qu'ont pensé et parlé Camot et Danton, avec ceux qui les ont copiés plus tard. Us n'en ont pas moins été

NAVABIN (1827). 417

écrasés par les « vieux et ennuyeux principes » , et c'est ce qui arrivera également au comte de Nesselrode avec ses rodomontades. La seule question est celle-ci : Combien de choses périront encore avant lui et ses faibles consorts?

Metiernigh, m. p.

Je vous renvoie ci-joint les dépêches de l'internonce. Votre observation est fort juste : tout roule sur les mots de médiation et de pacification. Si vous étiez sur les lieux mêmes, si vous n^étiez pas arrêté par Ténormité des distances, vous réussiriez, avec Taide de Dieu, à régler par la pacification cette malheureuse affaire d'Orient sans violer des principes sacrés , sans passer par-dessus toute espèce de droit, ainsi que le fait le trop faible comte de Nesselrode, car une pareille conduite peut avoir des conséquences terribles..

• François, m. p.

Vienne, le 10 décembre 1827.

Ktm^lTS DE LETTRES PAlITICULlÈnES BCIIITES PAR MBTTKRHICH A SOS FILS YICTOR, DU i" JANVIER AU 15 MAI 1828.

881. Vœux de bonne année. — Cou|i d*œil rétrospectif. — Incertitude de Tavenir. — 882. Changement de ministère en France. — Villèle est un homme d^affaires, mais non un homme d*Etat. — République et Empire. — Mot de Napoléon. — Les regards de Metternich sont diriges vers l'Angleterre. — Arrivée prochaine de Caraman. — 883. Expédition de ilépêrhes à Londres. — Moment de crise. — Notre attitude. — Indemnité en chocolat pour Gentz. — 884, Dépêche adressée à Esterhazy. — Poste de ministre pour le prince Victor, — Fiat lux, — 885. Départ subit de Caraman. — Le cinquante-cinquième anniversaire de la naissance de Metternich. — Dépérissement de la mère de Metternich. — Le sort en est jeté, -» La France.

Vienne, le lj»'janvier 1828.

881. Je coinmeacerai cette année, mon cher Victor, par vous parler de tous les vœux que je forme pour votre bonheur. Le mien se trouve grandement engagé dans ce vœu, car vous savez la part principale que vous occupez dans mon existence ! Ce que je désire beaucoup , c'est que nous nous rejoignions bientôt.

Quant aux autres aspects de ma vie, je les trouve fort sombres pour Tannée 1828. Rien ne me sourit d'aucun côté, et, seul au milieu d'un monde en démence, j'aurais pour le moins le droit de m'ennuyer de ma solitude, si le sentiment de l'ennui était compatible avec celui de la colère et du mépris. Si jamais le manque de tout bon esprit qui s'est qualifié d'esprit libéral s'est montré dans toute sa nudité, c'est dans les œuvres de l'année qui vient de s'écouler. Incapables de rien construire, de créer même ce qui ne serait encore qu'un simple abri, les Cours livrées à l'influence de la secte sont elles-mêmes placées aujourd'hui comme le serait le sauvage dans la civilisation. Tout est désordre à Paris et à Londres, et tout serait désordre à Pétersboufg, si l'autocratie conquérante

n'était là pour avaler les lambeaux du monde , que lui jette à cet effet T Alliance libérale.

Je ne puis pas, comme de juste, former de plan de voyage pour Tannée 1828. Pourrai-je quitter mon cabinet, qui probablement va bientôt se changer en un nouveau quartier général? Je Tignore parfeitement; ce qui est certain, c'est que je vous appellerai à moi, dans un lieu quelconque.

. . . Les travaux à Kœnigswart avancent bie^n. Le dernier rapport que j'en ai reçu ne me laisse pas de doute que, si nous avons le bonheur de pouvoir y aller cet été, nous aurons de la peine à reconnaître l'endroit. Dieu sait, au reste, si je trouverai le moyen de quitter mon bureau! Mon vœu serait de pouvoir aller au Johannisberg et dépasser par Kœnigsvrart en allant ou en retournant. Le séjour au Johannisberg serait pour le mois de juin, et je me fois un bien grand plaisir de le revoir.

2^1- janvier.

882. Je crois tout ce que vous me dites dans votre lettre du 1 5 au sujet de la marche qu'a suivie le revirement ministériel en France *. Ce pays est perdu, et aucun de mes calculs ne porte plus d'une manière active sur lui. Ils se bornent à ceux d'une simple défensive. J'ai trop observé les affaires de ce monde, et le Ciel m'a doué d'un sentiment trop sûr, pour que je ne sache pas prévoir. C'est là ce qui a manqué à M. de Villèle. Il était homme d'affaires, mais pas homme d'État. Les nations ne passent pas, elles changent de. formes, et c'est ce qui' attend immanquablement la France. Les institutions qu'elle a ne lui vont pas, et elles crouleront. Mais bien des choses, et même le trône, pourront encore crouler avant elles. Il n'existe plus pour la France d'autre antécédent que la République ou l'Empire, c'est-à-dire la confusion ou le pouvoir dans son excès. La République est un rêve ; le pouvoir est une réalité; il est possible que la France ait encore une fois à pas-

• Voir no 891. ( Note de V Éditeur.)

ser par la confusion pour arriver à Tordre. Ni cette confusion ni cet ordre ne seront en tous points semblables à ce qui a déjà existé; jamais la même maladie qui envahit le même corps ne reproduit les mêmes symptômes; mais cela n'em« pêche pas la nouvelle maladie d'être semblable à Tancienne. Je borne ainsi ma prescience aufaù, sans Tétendre jusqu'à la forme. Depuis que le monde existe, on n'a pas vu un pays, où Fesprit court lès rues , présenter un manque d'hommes propres à conduire les affaires publiques comme aujourd'hui en France. Bonaparte avait bien raison quand il me disait, et il me l'a répété vingt fois : « On parle de mes généraux et de mes ministres ; je n'ai ni des premiers ni des seconds, je ti'ai que moi! — Vous ne m'avez pas, mais vous avez le reste bien meilleur que moi. » Sans me vanter, je crois que nous avons mieux que tout ce que la France a possédé et possède en hommes d'État depuis la Restauration, et la France n'a pas l'Empereur des Français avec son bon sens.

Mes regards et mon action sont dirigés vers l'Angleterre et la Turquie. M. Ganning a voulu me tuer; c'est moi qui l'ai tué, lui et ses faibles acolytes. Il y a des ressources dans ce pays, car il y a un esprit public, et c'est tout juste cet esprit qui manque en France. Ce pays est pourri jusque dans la moelle des os.

J'attends bientôt M. de Garaman. Vous ne pouvez rien me dire sur son compte que je ne sache. Il a écrit dans ces derniers temps lettres sur lettres à tous ses correspondants pour leur annoncer qu'il l'a échappé belle! Je ne pousserai pas la comédie jusqu'à l'en féliciter.

Ge seront les mois de mars, avril et mai de cette année qui décideront de tout un avenir. Si le Sultan a autant de sens commun qu'il serait bien à lui d'en avoir, il finira les affaires. Dans ce cas, je serai libre les mois d'été ; sinon, non.

il février.

883. Je désire beaucoup, mon cher Victor, que vous lisiez au vol mon expédition à Londres. Asseyez-vous avec le comte

Apponyi et lisez ensemble. Vous verrez qu'elle a de Fintërét*.

Le moment de la crise est arrivé, et comme je suis un vieux praticien dans les maladies du corps social^je ne suis pas effrayé plus qu'il ne faut. Ce que je ne puis pas, c'est de savoir et de dire comment les choses se passeront; ce qui est certain, c'est que la crise pourra tourner contre la folie du temps qui l'a provoquée. Le pays, au reste, le plus malade, c'est la France, et c'est également celui où l'avenir promet le moins. Un pays où tous les éléments moraux sont éteints ne peut pas s'aider, et c'est la Providence seule qui sait ce qu'elle fera de cette Babylone.

Notre attitude est la seule réellement forte, et si elle ne parait pas telle dans tous les faits du jour, la cause en est seulement parce que la place où appuyer notre levier n'est pas encore marquée. J'ai survécu à un Napoléon et à Canning; j'espère survivre encore au mal le plus flagrant. Ce sera à vous autres jeunes gens à vous battre contre ses restes. L'idée qu'à votre tour vous y serez appelé me soutient au milieu de bien des peines de la vie.

M. de Gentz a cédé à Antoinette la lampe ; n'en dites rien au comte Apponyi. Gentz a été effrayé de la forme dé cette lampe ; il n'aime pas le gothique , vu que tous les Goths sont morts. Je lui ai promis de l'indemniser en chocolat. Envoyezmoi quelques bottes de bonbons de cette matière artistement foçonnés. Il donnerait la cathédrale de Strasbourg pour un bon morceau de chocolat.

26 mars.

884. Vous lirez mes dépêches de ce jour **, mon cher Victor. Je ne veux point user le peu de temps que j'ai encore à ma

* Les dépêches en question sont relatives ^ la reconstitution du ministère anglais, sous la présidence de Wellington. {Note de C Editeur,)

** Il s'agît des dépêches du 24 mars, qui traitent, entre autres, de la dépêche circulaire russe par laquelle la Russie informe les grandes puissances que la garde a re<ju l'ordre de marcher pour ouvrir la guerre d*Orient. Voir n*» 894,

{Note de tÉdiUtir.)

4t2 RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-18S9).

disposition^ en tous parlant d'autre chose que de TOtre propre ayenir.

Je vous ai déjà dit que je comptais vous voir cet été^ et qu'alors nous conviendrions de nos faits et gestes. Regardez^ en attendant, deux choses comme arrêtées. Vous lèverez votre camp et vous quitterez votre poste d'attaché à Paris au moment de votre départ de cette ville, et vous passerez à un poste de ministre l'hiver prochain. Je vous ai mis à cet effet sur le tableau que j'ai présenté à Sa Majesté, et Elle vous a agréé. J'ai toujours Fidée d'aller en Bohème et aux bords du Rhin, mais l'un et l'autre dépendent des circonstances. Les grands hommes de notre siècle ont renoncé à guider les événements.

Dans quel état de désarroi les choses ne se trouvent-elles pas? Le désordre parait le dieu du jour, et ce dieu ne manquera pas de changer le jour en des ténèbres profondes. Il feudra un nouveau dieu qui redise \efiat lux; mais ce dieu, je ne le connais à la tête d'aucun pays.

15 mai.

885. Il s'est de nouveau passé un temps bien long sans que j'aie pu vous donner de mes nouvelles, excepté par la voie de la poste ordinaire, et cette voie n'en est pas une pour moi : je l'abandonne à Léontine et à d'autres. Le départ de M. de Caraman a été tellement précipité, que je n'ai pu le mettre à profit, et le courrier qui devait le suivre a été retardé par la quantité effrayante de nouvelles qui se sont succédé et qui ont demandé des travaux à diriger vers d'autres lieux que Paris.

Je vous écris aujourd'hui, c'est-à-dire le cinquante-cinquième anniversaire de ma naissance. J'ai prié pour vous, et plus pour vous que pour moi, car vous êtes au printemps de la vie, tandis que l'automne est ma saison. Je désire vivre pour vous guider au début de votre carrière, pour asseoir les affaires de la maison sur un pied qui vous les remette avec le moins de charges possible; je le désire également encore pour la chose publique, car le monde a encore besoin de moi, ne

fût-ce que parce que j'y tiens une place que nul autre ne pourrait remplir. Pour être ce que je suis, il faut une somme d'antécédents, et on peut tout aussi peu remplacer un vieux ministre qu'un vieil arbre.

Je trouve que votre grand' maman baisse beaucoup. Elle est toujours entre son lit et sa chaise longue, et les médecins ne doutent plus qu*elle ne soit entrée dans un véritable état de marasme. Sa tête et son cœur sont jeunes et pleins de raison; ce n'est que la machine qui ne va plus. Elle aura soixantequatorze ans en décembre prochain. L'un de ses vœux les plus chers est celui de vous revoir encore. Elle m'a dit ces jours derniers un mot qui caractérise parfaitement son état : « Il y a longtemps que je me sens vieillir, mais depuis quelque temps je me sens défaillir. » Elle a sa mine habituelle, mais sa maigreur est excessive. On lui fait prendre des bains fortifiants.

Les dés sont jetés, et la situation se simplifie ; on comprend en effet avec plus de facilité la raison du canon ennemi que celle du canon qui se place sous les apparences d'une feinte amitié. Dieu sait où va la France! S'il ne s'agissait que des intérêts directs de ce pays, l'étranger n'aurait rien à y voir; il en est autrement quand il s'agit de l'influence que les événements dans ce Royaume exercent sur le corps social tout entier.

DE WALTERSDORP*.

BKTBAITt DB LBTTIIES PARTICULIÈRES ECRITES PAR METTERMGH k CEHTE, DU Î8 iUm AU 13 SEPTEMBRE 1828.

886. Entente avec l'Angleterre. — 887. Rapports du prince de Hesse sur le théâtre de la guerre. — Fin probable de la triple alliance. — Audience de Tatistscheff. — 888. Entretien de Mettcmich avec le Prince Guillaume de Pmsse. — L'Empereur Nicolas fait de la charpie.

\Valter:Mlorf, le 28 juin 1828.

886. Gomme cela arrive assez facilement à ceux qui sont à distance, le prince Esterhazy est un peu exigeant, c'est-à-dire qu'il demande au ministère plus que je ne veux faire moimême. La question d'Orient n'offre à l'Angleterre qu'un seul moyen de faire un déploiement de forces, ce serait de déchirer le traité de Londres. Or, le duc de Wellington ne peut se permettre cet acte d'àutorilé, attendu qu'il est entré au ministère avec ce traité ; et, lors même qu'il n'y aurait pas de grandes difficultés à annuler cet acte, la décision prise par le Cabinet anglais n'aurait aucun effet si elle n'était appuyée de la déclaration catégorique faite à la Russie : Tu iras jusque-là, et pas plus fc>m.,Il est bien entendu que personne, en Angleterre, ne serait prêt à faire cette dernière démarche, et, lors même qu'il n'en serait pas ainsi, toute la force de l'Angleterre

* Pendant les manœuvres militairei* qui eurent lieu àTraiskirchen, prèsde Vienne , le prince de Mettemich avait choisi pour demeure le château de Waltersdorf. Ainsi qu'on peut le voir par son journal (4 septembre), Genu se fit dispenser entièrement de robli{;ation d*être présent pendant toute la durée des fêtes militaires connues sous le nom de camp de manœuvre de Waltersdorf. Ce camp ne laissait pas que d'avoir une signification très-sérieuse ; c'était une sorte de démonstration motivée par les événements de la guerre entre la Ru<isie et la Turquie; il servait, parait-il, à masquer une mobilisation partielle de Tarmée autrichienne. C'est ainsi, du moins, que la Russie prit la chose : on le voit par une-lettre de Messeirode à Tatistscheff, alors ^ Vienne, dans laquelle il est dit que l'Empereur Nicolas serait forcé d'envoyer des corps de troupes à la frontière, si l'Autriche ne suspendait pas ses armements.

(Aole de t Éditeur.)

DE WALTERSDORF (l828). 425

se dépenserait et s^userait, non pas contre la Russie, mais contre la France. Quel mal cela ferait-il à la Russie? Absolument aucun; car, pendant que les deux puissances seraient occupées à s'observer réciproquement, la Russie, qui seule « l'avantage en main, saurait poursuivre son cbemin et arriver seule aussi à son but. En somme, la triple transaction ressemble à un empoisonnement qui paralyse tout à fait les forces de ceux qui Tout consentie.

Du reste, les vues du ministère anglais sont d'accord avec les nôtres sur tous les points. C'est ainsi qu'il les partage entièrement en ce qui concerne les affaires du Portugal. A Londres, on pense comme nous sur l'existence de là Junte à Oporto et sur la conduite de Palmella; le ministère a hautement désapprouvé les démarches faites par ce dernier.

A Paris, les affaires vont on ne peut plus mal.

.il septembre.

887. J'ai reçu votre estafette en même temps que des rapports du prince de Hesse. Comme il adresse ses rapports militaires au conseil aulique de guerre, je n'en connais que le peu qu'il m'écrit.

De ces rares données, il résulte :

1* Que les opérations doivent aller très-mal ;

2"" Que le prince ne sait rien du tout en fait d'affaires politiques ; il ne nomme ni Heylesbury ni aucun de ses collègues, et il ne parle de Nesselrode lui-même que relativement aux affaires du Portugal, Par conséquent, les dernières négociations qui ont eu lieu avec lord Heytesbury lui sont aussi restées tout à fsût inconnues*;

3' Que l'Empereur (Nicolas) ne doit recevoir de Constantinople que des rapports qui, pour ce qui concerne les faits, sont diamétralement opposés à la vérité. C'est ainsi qu'on lui annonce, par exemple, que le Sultan a tout à fait perdu la tète; qu'il est aans troupes et sans res-

* Voir la note qui accompagne le n» 898, page 489. (No(e de t Éditeur,)

.iS6 RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-1839).

sources; que le grand vizir s'est mis en campagne avec un corps de soixante mille hommes composé de gens sans aveu, etc., etc.;

4* Que, jusqu'à ce jour, il n'y a que douze cents hommes de renfort qui aient pu arriver jusqu'à Varna;

5* Que la place de Varna n'est nullement assiégée pour le moment, mais qu'elle le sera sous peu.

Il résulte du rapport de lord Heytesbury que la triple alliance est arrivée à son point culminant plus tôt que je ne Taurais cru.

Par suite de l'adhésion que le Cabinet anglais a follement donnée à l'expédition française*, la Russie et la France se trouvent aujourd'hui en face de la Porte comme puissances belligérantes, pendant que l'Angleterre, en état de guerre pacifique, fait encore de la polémique.

Mais l'heure décisive a sonné. L'Angleterre ne peut pas dire oui, et, si elle dit non, c'en est fait de la triple alliance. Dans le premier moment, elle ne dira ni l'un ni l'autre, mais elle sera forcée d'agir en se tenant sur la ligne du non. Voilà ce que je pressens ; vous pouvez le dire à lord Cowley.

Que Varna soit pris ou non, la campagne de 1828 sera terminée à la mi-octobre. Alors viendra l'hiver. Si l'on ne profile pas de cette période d'inaction forcée pour entamer des négociations sérieuses, si les Cours continuent de suivre la plus déplorable des voies, l'année 1829 présentera des complications qui conduiront forcément du bouleversement de l'état politique actuel. Nous pourrons, dans ce cas, nous attendre à une série d'années de guerre. Telle est ma manière de voir, et les événements la confirmeront ou la démentiront.

En demandant une audience, TatistschefF n'avait d'autre but que de présenter à Sa Majesté, en plein camp, quatre espions polonais que le grand-duc a envoyés ici.

Je regrette que votre haine contre ces émissaires vous empêche d'être des nôtres. Le moment actuel est très-important. Demain, Tatistscheff couchera dans votre chambre, car

* Voir « rExpédidon française en Morée » , n» 899. {Note de VÈditeur.)

DE WALTERSDORF (1828). 427

après-demain aura lieu la grande revue, que Sa Majesté avait différée jusqu'à l'arrivée des princes prussiens.

13 septembre.

888. Les lettres d'Odessa ressemblent tout à fait aux rap* ports du prince de Hesse. Au fond, ces derniers ne disent plus rien du tout ; ils ne pourraient pas être plus vides qu'ils ne le sont, car il n'y a rien dans la création qui soit moins que rien. Des nouvelles venant de Semlin confirment la prise des batteries russes établies devant Scfaumla. Peut-être s'est-il encore passé d'autres JEaits de guerre avant que l'Empereur ait rejoint l'armée, et de même la fortune peut réserver mainte surprise à ce Prince après son arrivée. La guerre est une de ces puissances avec lesquelles on ne joue pas impunément.

J'ai eu hier un entretien de deux heures avec le prince Guillaume de Prusse*. Voici quel en a été le résultat :

Je me suis assuré une fois de plus que cette affaire si grave est l'unique résultat des vues puériles du Souverain et des absurdes sophismes de son entourage ;

Qu'on s'est mis en campagne sans se préoccuper de la résistance qu'on pourrait rencontrer du côté des Turcs ;

Que les voies et moyens n'ont été fournis que par l'Angleterre ;

Que l'Empereur croit ne vouloir rien que de très-naturel en demandant aux Turcs un nombre febuleux de millions à titre de dédommagement, et, comme garantie, la destruction de toutes les places fortes du Danube ainsi que des châteaux du Bosphore et des Dardanelles ;

Qu'on n'a encore jamais tenu compte du sentiment qui pouvait s'éveiller en Angleterre, comme si ce pays n'avait pas la moindre objection à élever contre une solution pareille ;

Que la marche des événements militaires est tout à fait inattendue, et que l'Empereur désire en finir bientôt.

* Sa Majesté TEmpereur actuel Guillaame I*^. Voir aassî sur ce sujet le n® 901. {Noie de CÈditeur.)

Ce Status quœstionis feit assurément grand honneur aux conceptions du Cabinet russe !

C'est le prince de Hesse qui, sans qu^il s'en doutât lui-même, vous a fourni l'image la plus exacte de la situation actuelle en disant : « L'Empereur qui fait de la charpie à la table de l'Impératrice. » Ce mot peint on ne peut mieux Tétat présent des choses. Nesselrode, de son côté, feit de la charpie politique; pourtant, il a feit au Cabinet anglais une blessure qu'il sera difficile de cicatriser. Du reste, je parle très-franchement aux Anglais.

Ici tout se passe si tranquillement, que je ne sais pas du tout s'il y a un camp ou s'il n'y en a point. Tout au plus vais-je m'y promener en voiture au lieu d'aller dans le parc.

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