MORT DE LA MERE DE METTERNICU
BITRAIT d'uSB LETTRE PARTICULIÈRE KCRITB PâR METTERNICH A LA. COMTESSE MOLLT DE ZICDY, LE 15 DÉCEMBRE 1828.
889. J'ai éprouvé de nouveau l'une des pertes les plus sensibles, et même une de ces pertes pour lesquelles il n'existe pas de consolation. Si ma mère n'eût été ma mère, elle eût été l'amie de ma vie entière, tant il y avait entre elle et moi de points de contact moraux. Ce n'est pas à vous que je pourrais rien apprendre sur les qualités qui l'ont distinguée si éminemment. Elle réunissait le plus rare assemblage de celles du coeur et de l'esprit. Notre connaissance a été longue, et dans tout son cours je ne lui ai point vu un seul instant qui n'ait été voué à la plus constante bienveillance. J'ai vu, depuis deux ans déjà, approcher sa mort; celle-ci cependant est arrivée plus vite que ses propres médecins ne s'y étaient attendus. Elle a cessé de vivre ; telle est Thistoire de sa fin, car, pour une maladie proprement dite, il n'y eu avait pas.
Lisez les gazettes et voyez ce qui s'est passé et ce qui se passe, et vous n'aurez pas de peine à trouver que les af&ires
du monde ne tiennent pas compte de mes facultés morales ou matérielles; elles Tont sans s'arrêter, et il m'a fallu suffire ayec mon esprit là où le; cœur se trouvait afSaiissé. Ce qui ressort des ai&ires, c'est que, cette fois-ci encore, ce n'est pas nous qui aurons eu tort. Gela n'empêche pas que le poids qui pèse sur celui qui a raison peut être bien lourd à porter. Les gens riches ont sur moi l'avantage qu'ils peuvent s'asseoir à côté de leurs trésors ; s'ils devaient toujours les garder sur leurs épaules, ils s'en débarrasseraient bien vile. Il ne m'est ni possible de me reposer à côté de mes afïiaires, ni permis de ne point les porter jour et nuit. On est bien pauvre quand on est riche ainsi que je le suis.
ATTITUDE DE L AUTRICHE DANS LE CONFLIT ORIENTAL, AU COMMENCEMENT DE L* ANNEE 1828.
890. Metternich h Ottenfels, à Constai]tinople(D.), Vienne, le 6 janvier 1828.
890. Les rapports de Votre Excellence en date du 1 1 décembre m'ont été remis le 25 du même mois.
Entre temps, il nous est arrivé des expéditions de Londres et de Paris, ainsi que des nouvelles de Saint-Pétersbourg, qui nous permettent de nous former un jugement sur la situation des esprits dans ces différents centres. Quelque difficile, quelque impossible qu'il soit de vous tracer le tableau exact d'un état de choses sans exemple dans l'histoire, j'entreprendrai néanmoins de vous dessiner à grands traits ce que nous regardons comme conforme à la vérité.
La France et l'Angleterre peuvent être regardées comme n^ayant point de gouvernement. Les ministères dans ces deux pays ne vivent plus que du jour au lendemain, et je ne m'écarte pas de l'opinion partagée par tous les observateurs calmes et impartiaux, en établissant en thèse que ni l'une ni l'autre de ces administrations ne pourra se soutenir. Leur dernier appui se trouve, d'une part encore, dans la difficulté qu'éprouvent les
deux Monarques de fixer leur choix sur des hommes capables de se charger avec un espoir de succès du fordeau des afEaires; d'autre part, dans la jalousie que ressentent les uns envers les autres les partis extrêmes, aujourd'hui réunis, en Angleterre comme en France, pour renverser les ministres en place, et dont aucun cependant ne voudrait céder le champ de la victoire au parti rival.
Les Chambres en France s'ouvriront le 22 janvier prochain ; la session parlementaire en Angleterre commencera le même jour. Ce qui ne sera pas dérangé ou arrangé jusqu'à cette époque, le sera par suite du combat qui s'engagera dans les Chambres.
Il aura dû vous suffire. Monsieur le baron, de suivre avec un esprit de saine critique les feuilles publiques, pour que les causes d'une situation aussi déplorable des deux Gouvernements ne vous soient point cachées. Aussi ne me permettrai-je point d'entrer vis-à-vis de vous dans des détails étrangers à l'importante sphère d'activité que les circonstances vous ont assignée. Je me bornerai, au contraire, à vous entretenir de ce qui, dans les embarras auxquels sont en proie les divers pays, se lie aux affaires du Levant.
La situation du ministère français offre sous ce rapport des nuances essentiellement différentes de celle où se trouve placé le ministère britannique.
Les deux Gouvernements, après s'être engagés avec une inconcevable légèreté dans un dilemme sans solution heureuse ])ossible, ont fait ce qu'ils ont pu pour s'étourdir sur les conséquences naturelles d'une entreprise aussi hasardée qu'a dû l'être immanquablement celle à laquelle le protocole du 4 avril 1826 avait servi de prélude, et quia reçu son complément par le traité du 6 juillet 1827; complément qui n'a fait qu'élever à son comble la confusion morale et matérielle dans les idées et dans les choses ! Le vernis de philanthropie qui a recouvert les susdites transactions a séduit bien des esprits faibles et peu profonds; les coryphées du système libéral ont soutenu ces transactions parce qu'ils leur trouvaient une direction conforme àleurs vues subversives. Aussi longtempsque le secret qui enve-
LALTRICHE BT LE CONFLIT ORIENTAL (l828). 431
loppe les simples pourparlers conduits dans les voies ordinaires de la diplomatie a caché au grand public le véritable état de la question, les deux Gouvernements ont eu un jeu fecile. La bataille de Navarin a inauguré une ère nouvelle. Les faits parlent bien autrement haut que des phrases.
L'effet produit par cet injustifiable événement a été différent en Angleterre et en France. Dans le premier de ces pays, le sentiment national n'a pas tardé à s'éveiller, et ce sentiment est celui de la justice. Le ministère sera attaqué par une immense majorité, et il devra défendre ce qui n'admet ni une défense sérieuse ni même une interprétation tant soit peu favorable. Aussi le ministère est-il moins compromis par les bizarres divisions de l'esprit de parti qu'il renferme dans j»on sein, qu'il ne l'est par la part plus ou moins directe que ses membres actuels ont prise aux transactions diplomatiques qui ont amené la crise actuelle entre l'Angleterre et la Porte Ottomane.
En France, par contre, la bataille de Navariu a été accueillie avec une faveur presque générale. Le prisme de la gloire grandit bien vite les objets en France, et la génération actuelle n'a guère pris Thabitude d'évaluer les faits d'armes à la mesure du bon droit. Celui de Navarin a trouvé pour lui les hommes des divers partis. Ceux de la Révolution ont su le rattacher à des souvenirs analogues ; les bourboniens ont été transportés de joie de pouvoir opposer un trophée militaire royal à ceux de la République et de l'Empire. Les ministres ont enfin espéré pouvoir tirer de l'événement le double profit d'une c^istraction offerte à l'esprit public et celui du succès final de leur entreprise politique. Les articles des feuilles du (Gouvernement, c'est-à-dire -du Moniteur et de la Gazette de France, suffisent pour prouver avec quelle légèreté inconcevable le ministère a proclamé les avantages chimériques qui. ^elon les écrivains qu'il inspire, devaient ressortir de l'événement de Navarin. Ce n'est que dans les tout derniers temps que des voix ont commencé à s'élever en France contre la marche des afEeiires en Orient. Ces protestations émanent du parti royaliste comme de celui de la Révolution ; aucune ne part
4Si RECUEIL DE DOCUMENTS (1823-1829).
d*une base de principes; elles sont resserrées sur le terrain des attaques dirigées contre tous les actes du Gouvernement, et elles ne fourniront à la prochaine session que quelques arguments de plus à ajouter à ceux que les oppositions réunies feront valoir contre la durée du ministère actuel.
La seule Cour qui se trouve en dehors des embarras sous le poids desquels pourront se trouver écrasés ses deux alliés, est celle de Russie. Tout, dans la poursuite d'un système faux et réprouvé par la saine raison comme par le bon droit, a tourné jusqu'à cette heure en feveur des vues de cette puissance. L'idée aventureuse de M. Ganning de s'emparer des affaires du Levant, et de barrer en môme temps à la Russie le chemin de nouvelles conquêtes, se trouve punie dans ses propres oeuvres. Le but que s'était proposé le malencontreux ministre n'est pas atteint; par contre, le jeune Empereur de Russie se trouve aujourd'hui non-seulement lancé dans iipe carrière de laquelle des calculs politiques plus sains eussent dû l'éloigner, mais la coïncidence la plus extraordinaire des embarras du dehors et de l'intérieur place, dans le moment même de la plus forte crise, les deux Gouvernements qui se sont liés à la Russie dans, une situation où, ne sachant pas se guider eux-mêmes, ils sont bien moins capables encore de régler les décisions ultérieures de leur redoutable allié. Les événements marchent ainsi abandonnés^à leur pente naturelle et au bon plaisir de l'Empereur Nicolas.
Les dernières nouvelles de Londres et de Paris ne nous permettent plus de douter que les deux Cours aient donné leur consentement à l'occupation des deux Principautés sur le Danube par les troupes russes, sous la double clause que l'entrée et l'occupation de ces territoires ne porteraient point un caractère autre que celui d'une nouvelle mesure coercitive pour forcer le Sultan à souscrire aux termes du traité trilatéral, et qu'elle aurait lieu au nom des trois Cours, lesquelles continueraient à se regarder comme liées par les limites du susdit traité.
Telle est la position historique de l'affaire dans le moment actuel. Elle offre à l'esprit un aspect aussi peu clair et précis
que les deux transactions dont elle dérive. Ce n'est que le Sultan qui pourrait trancher ce nœud inextricable, et je dois vous avouer que rien dans la marche qu'il a suivie jusqu'à présent, et dans les diverses phases d'une si longue complication, n'est de nature à servir de base à un calcul certain sur ce qu'il voudra ou ne voudra pas concéder dans le cas extrême.
Pour prouver la vérité de cette assertion, il me suffira de citer des fiiits.
La guerre morale contre la Porte a été signée le 4 avril 1826. Elle a été corroborée et étendue le 6 juillet 1827. La guerre matérielle a commencé par le premier coup de canon tiré dans les parages de Lépante par l'amiral anglais. La bataille de Navarin n'a été que son second acte. Vous voyez que dans ce calcul je fais abstraction de tout le mauvais jeu des Hamilton et consorts durant les années qui ont précédé Texplosion.
Nous avons vu depuis six ans la Porte suivre une marche incompréhensible.
Pendant les quatre premières années, elle n'a rien fait pour réprimer l'insurrection.
Dans le cours de la cinquième année, elle a confié au Vice* Roi d'Egypte le Soin de soumettre la Morée.
Dans celui de la sixième année, la soumission n'a point avancé.
Dans celui de la septième, on lui brûle sa flotte, et elle élève à peine la voix, si ce n'est pour donner aux puissances qui ont commis un attentat aussi épouvantable des assurances de son désir sincère de maintenir avec elles les meilleurs rapports d'amitié. D'un autre côté, elle ne pousse pas la guerre contre les insurgés sur terre ferme; l'insurrection, loin d'être gênée, est abandonnée à son libre cours.
Elle ne négocie ni avec les Grecs ni avec les puissances. Enfin elle s'adresse à nous, et que nous dit-elle? Qu'elle préfère la paix à la guerre.
Les pourparlers sont rompus , et elle adresse aux Cabinets une circulaire qui de nouveau ne dit pas autre chose.
Ce que nous ignorons. Monsieur le baron, les trois Cours
Vf. %%
434 HECUEIL DE DOCUMENTS (1833-18S9).
l'ignorent également; s'il existe entre nous et elles une diver— gence, elle se borne à des sentiments. Nous croyons encore • que le Sultan, en dernier résultat, acceptera la guerre. A Paris et h Londres, on ne le croit pas. A Saint-Pétersbourg, on ne se donne ni la peine ni l'embarras d'examiner la question; on y est décidé à courir les chances de la guerre , si le Sultan devait l'accepter, tout comme on est disposé à s'en épargner la peine, s'il veut concéder tout ce qu'on exige de lui. La différence des mesures qu'exigera l'un ou l'autre cas y est sans doute prévue ; si la guerre est acceptée, on demandera à la Porte ce que procurera la guerre; on s'arrêtera, dans le cas contraire, aux stipulations du traité trilatéral. Quelles sont les limites de ces stipulations? — quelle est en particulier la limite de la première de ses bases? — en un mot, de quelle Grèce s'agit-il? Nul ne le sait. Mais où ya-t-on? car la position des deux Gouvernements alliés approche de la folie, et le troisième ne risque rien, quelles que puissent être les solutions de l'entreprise trilatérale !
Dans un pareil dilemme, que devons-nous, que pouvonsnous faire? Je vais vous le dire, et je vous autorise à ne pas le cacher à la Porte.
Vous direz au reis-efifendi :
« Que nous voyons la perte de l'Empire ottoman rendue pour ainsi dire certaine par la marche de son Gouvernement, et que nous sommes trop intéressés à son sort pour qu'il nous soit possible de nous taire dans la dernière période de la crise effroyable dont les approches et la durée sont en grande partie le résultat de sa propre conduite. Or, le jour où nous jugeons que les choses sont placées ainsi, nous devons parler sans respect humain et n'avoir en vue que la vérité. »
Nous ne nous livrerons à aucune récrimination; le premier et le plus grave reproche que nous aurions à faire serait celui que, dans les circonstances les plus importantes, le Divan n'a point suivi nos conseils. Parmi ces conseils, il devra me suffire de citer celui que, du vivant encore de l'Empereur Alexandre, nous avions donné à la Porte d'arranger les affaires qui concernaient directement la Russie. En concédant la
moitié de ce que peu de mois plus tard elle a concédé à Ackerman, il n'y aurait eu ni protocole de Saint-Pétersbourg, ni traité de Londres, ni triple alliance, ni Navarin!!! Le second conseil qu'elle n'a point suivi, a été celui de pousser avec vigueur la soumission de la Morée.
Je sais ce qu'un homme de la trempe de Pertew-EfFendi aura à répliquer à ce qui, de notre part, n'est que l'expression <l'un regret sincère, mais qui, pour la Porte, pourrait et devrait élre l'objet de reproches qu'elle s'adresserait à ellemême; Pertew-EfFendi dira que telle chose qui par l'événement se trouve avoir été un bien ou un mal, n'est pas toujours faisable, ou ne peut point être évitée, dans un Empire organisé comme l'est l'Empire ottoman. J'admets la vérité de la thèse; mais le reis-efFendi devra, par contre, m'accorder alors que le hasard seul pourra régler, dans un prochain avenir, les destinées d'un État placé dans de telles conditions.
C'est à constater ce fait que j'ai voulu arriver, et je ne me reconnais dès lors pas un devoir plus pressant à remplir que celui de dérouler aux yeux du Divan la vérité dans les «choses, telle qu'elle se présente à nos yeux.
Établissons d'abord comme autant de £aits positifs les re- «narques suivantes.