CONSEILS DE METTERNICH A LA PORTE
à GoDstantiDople comme à Londres, à Paris et à Saint-Pétersbourg, avec une entière et égale franchise sur ce qu'il regarde comme utile pour atteindre ce double objet. Sa Majesté Impériale ne se livre à aucun genre d'illusion; Elle combat au contraire celles qu'Elle voit se produire autre part. Elle se garde bien de confondre le temps et les nécessités que parfois il crée ; Elle ne cherche rien pour Elle dans Taflaire connue depuis des années sous les dénominations d'orientale ou de grecque ; Elle veut un retour au repos stable, et Elle n'entrevoit la possibilité de l'un et de l'autre que dans les arrangements qu'Elle indique.
Elle ne les présente pas envers la Porte comme devant lui plaire, ou comme pouvant lui paraître des concessions faciles; Elle les regarde au contraire comme des nécessités et comme des sacrifices que la sagesse ordonne parfois aux puissances de ne point négliger pour éviter des sacrifices et des malheurs encore plus grands.
La Porte ne perdra, en réalité, les sacrifices que nous *ui conseillons, ni en force intrinsèque ni en ressources; il ne nous est même pas démontré que sous l'un et l'autre rapport elle ne gagnerait pas. Si le but devait être atteint par Tadoption de notre plan de conduite, la Porte aurait, d'un autre côté , fait preuve d'une force de résistance et d'énergie vitale dont nous seuls peut-être ne l'avions pas regardée comme entièremei^t dépourvue; si les embarras réels dans lesquels se trouvent les coalisés devaient les £aire adhérer aux résultats de notre plan ; si enfin une paix durable et l'établissement de nouveaux liens entre l'Empire ottoman et des puissances qui, par suite de l'erreur de quelques hommes, se sont placées sur une ligne d'inimitié envers elle, devaient couronner l'entreprise, combien les concessions du Sultan ne seraientelles pas minimes en comparaison des avantages qui en résulteraient pour lui? Ce n^est pas dans des crises où la vie d'un Etat est mise enjeu qu'il doit être permis à son Gouvernement de se laisser arrêter par des répugnances , et le moment actuel trouve la Porte placée dans une crise pareille.
S'il me reste encore un appel à adresser au Divan, je le
fonderai sur le passage qui se trouve à la fin de votre dépêche n* 204 B, du 31 décembre.
Vous nous dites « que la Porte , plaçant toute sa confiance dans Tamitié éprouvée de la Cour impériale d'Autriche, se déclare disposée à écouter et à accueillir toutes les propositions que le Cabinet de Vienne voudra bien lui foire dans le but de la pacification de ses provinces révoltées et de sa réconciliation avec les puissances coalisées , dans la persuasion que ces propositions ne pourront jamais être contraires à son honneur, à sa dig^nilé, à sa législation civile et religieuse et à ses intérét$; elle promet d'attendre les ouvertures ultérieures de la Cour impériale, et elle s'engage à se borner, dans Tentre-temps, à de simples mesures de prévoyance et de précaution, sans rien fieiire qui puisse être envisagé par les puissances comme une provocation de sa part » .
Nous demandons Taccomplissement de cet engagement.
LA CRJSATIOlf d'un t.TAT IUDÉPENDANT EN ORIENT| PROPOSEE PAR METTERNICH.
802. Metternicli ù Eâterhazy (D.), Vienne, le 15 mars 18S8. — 893* Mémorandum de Metternich. (Annexe du n» 892.)
892. J'ai eu l'honneur de vous annoncer une prochaine expédition par laquelle je donnerais plus de développement à notre pensée sur les besoins du moment actuel. Je m'acquitterai aujourd'hui de cette tâche.
Si ma dernière expédition n'a pu laisser aucun doute sur l'heureux accord de notre sentiment avec celui du Cabinet britannique dans un moment aussi grave que celui où la question orientale se trouve maintenant , il me reste à vous mettre à même de placer sous les yeux de MM. les ministres anglais notre opinion sur les seules mesures qui pourraient encore détourner de l'Europe les dangers dont elle est menacée.
Avant d'entrer en matière , je croirais manquer à un devoir
de conscience si je ne prenais acte de la position morale de notre Cour en face du problème qui nous occupe. En ne le faisant pas , je courrais le risque de prêter à la supposition , — quelque gratuite et fausse qu'elle pût être, — que TEmpereur et son Cabinet auraient fléchi sur les principes. Il n'en est pas ainsi y mon Prince; nos principes sont immuables, et jamais nous ne reconnaîtrons des droits là où , selon notre sentiment le plus prononcé , il ne saurait en exister. Une saine pratique , d'un autre côté , nous force à admettre des cas où des circonstances placées hors de notre pouvoir peuvent créer des situations tellement impérieuses que la recherche des moyens de les améliorer avec le moins de désavantage possible doit seule fixer la pensée des hommes appelés par leur état à intervenir dans les affaires de ce monde. C'est en face d'une nécessité pareille que nous nous sentons placés.
Le choix n'existe plus pour nous entre ce que nous quali- « fions de bien et de mal. Le bien ayant été rendu impossible, ce n'est plus que du mal que nous avons à nous occuper, et dès lors nous nous arrêtons h celui que , sous le rapport de ses conséquences, nous devons regarder comme le moindre. * L'affaire orientale, arrivée à ses phases actuelles , se trouve, à notre avis , placée de la manière suivante :
Elle est resserrée entre deux bornes qu'elle semble ne plus pouvoir franchir : Tune est le traité de Londres et les engagements qu'il comporte pour les trois parties contractantes; l'autre est la persistance démontrée du Sultan de ne se prêter à aucune des exigences des alliés. Des moyens comminatoires ont été indiqués par le traité du 6 juillet. Leur emploi a eu lieu, et l'essai a échoué. Si la résistance du Sultan n'eût point été motivée par la nature des conditions que la transaction trilatérale imposait à la puissance ottomane, il suffirait pour l'expliquer tout naturellement de la publicité que les transactions même les plus secrètes entre les trois Cours alliées ont acquise presque à l'époque même de leur conclusion. Poursuivre le cours de mesures qui ont éprouvé un échec absolu , ce serait s^exposer à des mécomptes nouveaux et certains; étendre des mesures du genre de celles déjà employées, ce
serait tout simplement passer à des hostilités avouées ; en un mot, bloquer les Dardanelles et THellespont, occuper les Principautés, le tout en s'imposant de ne point passer à un état de guerre autrement avoué, ce serait foire moins que ce qui a déjà été iait à Navarin, tandis que le passage du Danube et Tattaque des châteaux forts qui défendent les deux détroits serait la guerre avec toutes ses conséquences inévitables. Nous n'ignorons pas qu'il n'existe que des intentions absolument étrangères à des projets de conquête et n'ayant point pour but la destruction de la puissance ottomane en Europe, et que les Cours animées de ces intentions sont prêtes à les corroborer par les engagements les plus solennels. Mais les conséquences de la guerre dépendent- elles entièrement de la volonté des Cours? La chute de la puissance turque, l'anéantissement des frêles restes de la dynastie régnante, l'établissement immédiat d'un état d'anarchie totale dans Constantinople et dans les provinces européennes de l'Empire, le massacre de populations turques entières en deçà du Bosphore et, par contre, de milliers de chrétiens en Asie et en Afrique : ces conséquences plus ou moins immanquables d'une guerre dont le Sultan a déjà éventuellement fixé le caractère, pourront-elles rester soiis la direction de ceux qui, tout en ne voulant qu'une partie de ces effets, ne provoqueront que trop facilement les autres? Ces considérations réunies parlent trop ouvertement contre la poursuite d'un plan qui, démenti déjà par l'emploi qui en a été fiait dans le passé , offre des chances eflrayantes pour le plus prochain avenir !
Ce tableau, que nous avons la conviction de ne point avoir chargé, s'est présenté à notre pensée; nous avons dès lors dû faire tourner nos regards vers des chances moins funestes. Vous trouverez, développées dans l'aperçu annexé {û!* 893), quelques idées que nous désirons voir pesées par le Cabinet auquel nous les adressons.
Vous retrouverez, mon prince, dans ce court travail, des idées que déjà, vers le commencement de l'année 1825, nous avions émises aux conférences de Pétersbourg, lors de la discus^on sur le choix de moyens comminatoires pour engager
le Sultan à Séchir sur certaines concessions prévues en feveur de ses sujets insurgés. Elles n'ont pas été accueillies alors; TEmpereur Alexandre nous a même témoigné de la surprise du fiait que nous ayons pu indiquer une voie au bout de laquelle devrait se trouver V émancipation des Grecs; fait que ce Souverain déclara inadmissible, ne fût-ce qu'à cause des conséquences d'une entreprise révolutionnaire couronnée d'un succès aussi éclatant. Peu après celte explication, les conférences de Saint-Pétersbourg furent rompues.
Si nous revenons aujourd'hui à cette même idée, les circonstances sous le poids desquelles nous la livrons aux méditations du Cabinet britannique sont bien autrement graves que ne le furent celles dans lesquelles l'affaire était alors placée.
Peu enclins à nous livrer à des illusions et tout aussi éloignés d'accorder aux mots une valeur que ne leur prêtentpas les &its, nous ne voyons dans les mesures coercitives proposées jusqu'à cette heure par les trois Cabinets, que desdélàites pour eux, ou la guerre ouverte. L'idée que nous développons aujourd'hui peut sans doute également conduire à un état de guerre ouverte; mais la guerre qui en serait la conséquence serait pour le moins limitée à un objet clairement défini, et je dirai même, au seul objet définissable. Le Sultan, le jour où il serait placé entre le choix de l'émancipation limitée d'une certaine portion de ses sujets grecs, et l'indépendance absolue des pays habités par eux, se trouverait placé en face d'un choix possible, quelque pénible que devrait lui paraître le fait d'y être réduit par des puissances avec lesquelles il n'a point rompu matériellement, après tant de provocations incontestables de leur part.
Si les Cours alliées voulaient entrer dans les voies que nous indiquons, elles devraient sentir la nécessité de déterminer avant tout les limites extrêmes jusqu'où elles compteraient procéder, tant sous le rapport de l'extension territoriale que sous celui de concessions à obtenir en faveur des pays sur lesquels ces concessions auraient à porter. Si les Cours n'ont pas préalablement fixé leur opinion sur ces points, comment pourraient-elles en faire le sujet d'une proposition formelle à
adresser à la Porte? Et c'est cependant après que la catastrophe de Navarin a signalé les mesures coercitives déjà mises en œuvre , que nous restons encore dans le doute si la question seulement des limites territoriales , — la première de toutes , — se trouve arrêtée dans le conseil trilatéral.
Après avoir énoncé notre opinion sur les moyens de terminer l'affaire la plus épineuse qui ait occupé les Cabinets depuis longtemps, je regarde comme digne du caractère de l'Empereur de ne point laisser ignorer au Cabinet britannique la ligne de conduite que, dans le cas où les Cours alliées partageraient cette opinion, Sa Majesté Impériale croirait pouvoir suivre Elle-même envers la Porte.
II y aurait deux périodes : la première serait marquée par la proposition péremptoire, adressée au Sultan, AeY émancipation administrative et limitée de certains pays habités par des Grecs ; la seconde, qui suivrait le refus définitif du Sultan, serait celle de la reconnaissance de Y indépendance politique entière de ces mêmes pays par les trois puissances.
Dans la première de ces périodes, nous n'hésiterons pas à appuyer la demande des alliés par nos meilleurs offices près du Sultan, ainsi que par la démonstration la plus énergique de la nécessité d'accéder à la demande qui lui serait adressée. Nous viendrons également à l'aide de la mesure comminatoire en déclarant à la Porte la détermination de notre Cour d'entrer, sans plus tarder, en relation avec le nouvel État que le refus de Sa Hautesse de se plier à une nécessité reconnue telle par nous viendrait à créer.
Veuillez, mon prince, placer la présente dépêche sous les yeux du Cabinet britannique. Elle renferme une preuve nouvelle de la confiance que nous vouons à la sincérité de son vœu, d'épargner à son propre pays et à l'Europe les maux qui seraient la suite inévitable d'une guerre politique entamée sur des bases aussi peu assurées que le sont celles qui lui serviraient d'origine.
CKÉATION D'UN KTAT INDÉPENDANT EN ORIENT (Ï8Î8). 453
MEMORANDUM DE METTBRKIGD.
(Annexe du no892.)
895. L'espoir de prévenir par un dénoùment pacifique l'explosion de l'orage que les affaires du Levant préparent à l'Europe diminue de jour en jour. Les démarches faites à Gonstautinople à la suite du traité de Londres ont manqué leur effet; les opérations des amiraux, quoique plus brillantes que celles des négociateurs, n'ont pas été plus efficaces. Ni les instances réunies des Cours signataires du traité, ni les menaces qui les ont accompagnées, ni le premier accomplissement de ces me-' naces dans la journée sanglante de Navarin, ni les explications qui ont précédé le départ des ministres, ni les seins et les efforts des missions d'Autriche et de Prusse, — rien n'a pu déterminer le Sultan à fléchir. Soit crainte de l'abime de dangers qu'il ouvrirait autour de lui en cédant aux propositions des puissances, soit excès de scrupules religieux, soit aveuglement irrémédiable, le feit est que sa résistance s'est accrue plutôt qu'affaiblie, et qu'en dépit des circonstances les plus menaçantes, le langage de ses ministres n'a pas changé.
Rien n'est plus aisé que d'accuser d'obstination barbare et stupide un Gouvernement malheureux, joignant à d'anciens souvenirs de grandeur et de gloire un sentiment profond des embarras, des humiliations et des pertes qu'un concours de circonstances sinistres lui a fait éprouver.
Les torts de la Porte, ses faux calculs, les illusions de son orgueil, les égarements de son désespoir, sont au grand jour; les yeux les plus vulgaires peuvent les saisir; et il est tout simple que la foule des contemporains se contente de l'abreuver d'invectives. Mais des considérations bien autrement graves se présentent au tribunal d'une politique plus élevée. L'Empire ottoman doit-il succomber sous le poids des erreurs de son Gouvernement? LEurope doit-elle se punir elle-même pour venger sur la Porte les crimes de ses sujets rebelles? Serait-il digne de la sagesse, serait-il digne de la magnanimité des Souverains alliés, de trancher le nœud de cette funeste complica-
414 RECUEIL DE DOCUMENTS (iStS'-lSSe).
tion par une guerre à mort? Les avantages que finalement on obtiendrait pour les insurgés compenseraient-ils les calamités; les horreurs, les bouleversements inséparables d'une croisade dont les résultats ne menaceraient pas seulement Texistence de la Turquie, mais aussi celle des Grecs eux-mêmes, ainsi que les intérêts de la chrétienté, le sort des Européens dans trois parties du monde, et la stabilité des bases de cette paix si glorieusement établie, si heureusement conservée depuis quinze ans? La réponse à ces questions ne saurait être douteuse. Les Cabinets Font prononcée d'une voix unanime. C'est une pacification qu'ils désirent. S'il Eaut des mesures extraordinaires, s'il •faut des sacrifices pour y parvenir, qu'il y ait au moins une juste proportion entre le but et les moyens. Toute victoire doit avoir son prix. Et quel est celui qui payerait les flots de sang, les catastrophes et les ruines que l'on aurait à traverser pour vaincre un ennemi dont la destruction même ne serait que le prélude d'une nouvelle ère d'embarras, de troubles et de déchirements?
Avant qu'un arrêt irrévocable ait fermé les dernières avenues de la paix, il doit être permis d'examiner s'il n'y aurait pas, pour réspudre le problème qui a fatigué les Cabinets depuis sept ans, des moyens de négociation plus persuasifs que ceux que l'on a employés jusqu'à présent, plus rapprochés en même temps de l'objet que les auteurs du traité trilatéral ont indubitablement eu en vue. Des mesures que l'on aurait jugées plus que rigoureuses il y a six mois, peuvent devenir aujourd'hui des planches de salut pour la Porte et des expédients désirables pour l'Europe.
Voici d'abord l'état actuel de la question :
1* Le retour au régime qui a précédé l'insurrection des Grecs est devenu impossible dans ceux des pays insurgés qui par leur position géographique et leurs moyens maritimes ont it^sisté avec succès et continueront à résister au rétablissement de ce régime. C'est une vérité de fait, sur laquelle toutes les puissances doivent être d'accord.
2* Un changement de régime, une nouvelle organisation^ politique, est par conséquent la condition nécessaire de lai pa-'
cification de ces pays. Les Cours engagées par le traité de Londres en avaient consigné les bases dans leurs transactions, et ont exigé de la Porte de les accepter sous leur médiation. L'Autriche et la Prusse, sans avoir pris part au traité, n^en ont pas moins reconnu la nécessité de ce changement, et Font appuyé auprès de la Porte comme le seul moyen qui pût la sauver du naufrage dont elle était menacée.
3* La Porte a également fermé Toreille aux déclarations catégoriques, aux démonstrations actives des trois Cours et aux représentations urgentes de l'Autriche et de la Prusse : les moyens de pacification articulés par ses ministres ont été à leur tour déclarés insuffisants et inadmissibles, vu que, tout en portant la couleur de la modération et de la clémence , ils ne tendaient qu'au rétablissement de Tancien régime.
4* £n mettant de côté de part et d'autre la forme des pro- <;édés, on se convaincra bientôt que le fond de la question qui s'agite entre les puissances et la Porte tient au principe de <;ette nouvelle organisation, exigée d'un côté, repoussée de l'autre; la Porte se croyant perdue en traitant sur les bases <{ue les puissances lui proposent, et les puissances ne pouvant plus, sans renoncer à leurs engagements antérieurs, reconnaître celles que la Porte voudrait y substituer.
11 est évidemment impossible de trouver un fil dans le labyrinthe de ces prétentions contradictoires, sans recourir à des combinaisons autres que celles qui ont été vainement tentées jusqu'ici.
Pour justifier ce que nous allons proposer dans ce but, jetons un coup d'œil rapide sur le passé et sur le présent.
L'objet de l'insurrection des Grecs, celui que les chefs èe -cette insurrection ont poursuivi et proclamé à toutes les époques de la lutte, n'était point un changement de régime, mais la conquête d'une indépendance absolue. Les Souverains de l'Europe n'ont pu voir dans cette entreprise et dans les moyens mis en œuvre pour la soutenir, qu'un attentat direct contre ces principes imprescriptibles de l'ordre social auxquels ils venaient de rendre un hommage solennel; et tous Tont plus ou moins explicitement condamnée. Aucun Gouver^
nement européen n'a jusqu'à ce jour reconnu la légalité de l'insurrection. Tout en travaillant ^ans relâche à une pacification devenue d'année en année plus difficile, tout en réclamant pour les insurgés ce que l'humanité et la religion, secondées par la voix des peuples, ont pu solliciter en leur faveur, les Cabinets n'ont pas voulu franchir cette ligne ; et malgré tout ce que quelques-uns d'entre eux ont fieiit ou promis de Eure pour l'indépendance des Grecs, elle n'a été sanctionnée par aucun acte public.
Il y a toutefois dans le cours des affaires humaines des moments où les volontés les plus fortes, les résistances les plus légitimes, se brisent contre une nécessité impérieuse, à laquelle tout doit se soumettre. L'homme public doit prendre l'état des choses tel qu'il le trouve, abandonnant à l'histoire le soin de révéler les premières feiutes, les erreurs fondamentales qui ont amené ces tristes nécessités. Il est de fait que les révolutions les plus condamnables dans leur origine ont plus d'une fois fini par triompher, et qu'amvés à ce terme fatal, les Gouverner ments les plus éclairés et les plus sévères ont dû transiger avec l'usurpation la mieux constatée. Si donc la paix de l'Europe est attachée à la pacification du Levant, et si l'indépendance d'une partie de la Grèce, avec tous les inconvénients et tous les dangers qu'elle entraînera, en est la condition irrémissible, il n'y a plus à délibérer.
Cette observation générale acquiert dans les circonstances du moment un poids tout particulier. Trois des premières puissances de l'Europe se sont décidées à prescrire à la Porte les termes de la pacification et à lui annoncer d'une manière non équivoque les suites de son refus. Pourquoi ces mêmes puissances hésiteraient-elles à prendre un parti qui, en modifiant l'objet, ne changerait rien au principe de leur action? Placées comme elles le sont aujourd'hui entre la difficulté de revenir sur des déclarations peut-être trop prononcées et la perspective de ne pouvoir les réaliser que par des mesures violentes, pourquoi balanceraient-elles à admettre l'émancir pation pure et simple, soit comme moyen de négociation, soit comme résultat définitif?
Le projet que nous allons développer réunirait deux avantages immenses : celui d'agir sur la Porte plus directement et plus efficacement que Timminence même d'un danger contre lequel un Gouvernement, exalté par le désespoir, se flattera toujours de trouver encore des ressources; et celui de prévenir une guerre meurtrière, ou de la restreindre au moins dans des limites clairement définies.
Afin de rendre ce projet exécutable, il fiaudrait que les Cours qui le mettraient en avant s'accordassent préalablement sur une définition exacte des parties de la Grèce insurgée auxquelles elles compteraient étendre leur intervention auprès de la Porte. L'incertitude mystérieuse dont cette question a été constamment entourée, incertitude prolongée et augmentée même par l'inconcevable silence du traité de Londres, n'a pas peu contribué à faire écbouer toutes les démarches des puissances. Le moyen de la faire cesser n'est autre que celui de consulter enfin la nature des choses, les localités et les antécédents. Selon nous, tout plan d'émancipation, soit limitée, soit absolue, qui ne se bornerait pas à la Morée et à un certain nombre des îles de TArchipel, n'aboutira immanquablement qu'à de noutreaux refus, à de nouveaux désastres, à des guerres interminables, à la dissolution immédiate ou prochaine de l'Empire ottoman. C'est une vérité que nous nous dispenserons de démontrer; elle doit être admise par tous ceux qui ont la moindre notion des rapports géographiques , militaires et statistiques entre les provinces de la Turquie européenne. Ce premier point réglé, les Cours intervenantes feraient au Gouvernement turc une déclaration portant en substance :
« Que l'ancien ordre de choses ayant été totalement renversé dans la Morée et dans une partie de TArchipel par les insurrections qui ont éclaté en 1821, et le rétablissement de cet ordre de choses étant devenu impossible par les événements qui ont suivi ces insurrections, les Cours ont reconnu que le seul moyen de mettre un terme aux désordres et aux convulsions qui désolent cette partie de l'Empire ottoman^ serait celui d'établir dans lesdits pays un système d'adminis-
458 RECUEIL DE DOCUMENTS (l8t8-18S9).
tration conforme aux bases communiquées à la Porte par Toffice du 16 août.
« Que si la Porte consent au principe de V indépendance ad^ ministrative telle qu'elle est stipulée dans le traite du 6 juillet, qui n'admet point Tindépendance politique des Grecs dans les pays compris dans ce nouvel arrangement, il serait procédé sans délai à la rédaction d'un traité qui assurerait à la Porte la jouissance des droits qu'elle continuerait à exercer sur lesdits pays, et aux habitants de ces pays la forme de Gouvernement sommairement indiquée dans les propositions antérieures des puissances. Dès que la Porte aurait annoncé son accession formelle à ces bases, il y aurait suspension des hostilités sur terre et sur mer, et les puissances s'engageraient à faire accepter et exécuter les dispositions dont on serait convenu, tant en Morée que dans les ties auxquelles s'appliqueront les stipulations.
« Que si la Porte refusait son adhésion à la présente propo^ sition, les puissances déclareraient reconnaître de fait la sépa->ration et l'indépendance pure et simple desdits pays, et elles agiraient en conséquence de cette déclaration. »
Pour ce qui regarde les provinces insurgées non comprises dans cet arrangement, on continuerait à traiter avec la Porte sur les moyens les plus propres à y rétablir l'ordre et la tran* quillité sur un pied juste et stable : bien entendu que les dis* positions relatives à ces pays feraient l'objet d'une négociation à l'amiable, et ne seraient arrêtées que du plein gré de la Porte.
Dans le cas où cette démarche des puissances n^aménerait qu'un nouveau refus de la Porte, les mesures qu'exigerait l'établissement d'un Gouvernement séparé en Morée et dans les fies désignées [lourraient être effectuées sans autre délai; l'objet du traité de Londres, le but avoué des puissances qui l'ont signé, seraient efficacement atteints dans les voies le^ moins compromettantes pour la tranquillité et les intérêts de l'Europe; et les opérations militaires, s'il fallait y avoir re* cours, se trouvant dès lors naturellement circonscrites à la défense et à la conservation del'Étàt nouvellement créé, on se^
rait dispensé par ce fait même d'étendre le cercle de la guerre au delà du point et de Tobjet qui en auraient été la cause. Il deviendrait même possible de maintenir, nonobstant Texé- €ution de ces mesures, des relations pacifiques avec toutes les autres parties de la Turquie jusqu^au moment où la Porte provoquerait elle-même la guerre proprement dite, soit par des actes d'agression contre Tune ou Tautre des puissances alliées, soit par de nouvelles hostilités contre les pays placés dorénavant sous la protection spéciale des puissances.
Ce projet, moins dangereux, et au fond bien plus praticable que ceux qui reposeraient sur ralternative du concours spontané de la Porte ou d'une guerre à outrance, n'est pas sans doute à l'abri de toute objection; c'est le sort de tous ceux que l'on forme dans des extrémités fâcheuses; mais il nous offre dans ses différentes alternatives plusieurs chances de salut qui ne nous semblent pas à dédaigner, car :
P Si la Porte, réduite à choisir entre deux sacrifices, acceptait le moins pénible et préférait la restriction de son pouvoir à la perte d'une partie de ses possessions, les puissances auraient la double satisfoclion d'avoir accompli les vœux et les engagements qu'elles ont formés en faveur de la Grèce, et d'avoir ménagé, autant que l'admettait leur plan, les intérêts d'un Gouvernement qui n'avait rien à se reprocher envers l'Europe.
2* Si la Porte, ce qui sans doute est fort à craindre, n'écoutant plus que son exaspération et ses ressentiments, rejette une capitulation qui, dans les circonstances données, lui assurerait au moins une retraite honorable, rien ne peut plus empêcher les puissances d'établir l'indépendance de la Morée et des fies. Les forces qu'elles peuvent employer à l'exécution de cette mesure sont plus que suffisantes.
Quelque parti que le Pacha d'Egypte et son fils puissent prendre finalement, ils ne défendront plus la Morée contre les opérations réunies des puissances; et les tles, émancipées de fait, n'opposeront aucune résistance à ces dernières. Il sera même bien moins difficile de soustraire ces pays à l'autorité de la Porte que d'y organiser un régime propre aies faire jouir d'une
liberté dont jusqu'ici ils n'ont (ait que le plus cruel abus, et qui, si elle n'était réglée, deviendrait bientôt le fléau de leurs voisina. Mais cette question, plus importante et plus problématique que celle de Témancipation, n'est pas ici de notre ressort.
3* En détachant de l'Empire ottoman des possessions telles que la Morée et les fies, les puissances auraient atteint la dernière limite à laquelle l'avocat le plus détei*miné du droit d'intervention puisse procéder, à moins de soutenir franchement que tout est permis à la force. Outrc-passer cette limite, attaquer la Poile dans ses autres possessions, détruire ses derniers moyens de défense, brûler ses ports ou investir sa capitale pour lui arracher un consentement qu'elle ne re(jarderait que comme un suicide ou comme un sacrilège, seraient des actes d'une injustice gratuite, puisque après tout on peut se passer de ce consentement et obtenir dans toute sa plénitude le but auquel on tend, sans l'acheter par des malheurs inutiles.
4"* Ce qui répugnerait à tout sentiment d'humanité et de justice serait encore hautement regrettable dans l'intérêt de l'Europe. Si les opérations militaires ne s'étendent qu^anx pays qu'il s'agit d'affranchir, il est possible, il est même probable que la Porte, vu son impuissance absolue de rétablir son autorité dans ces pays, se soumette à une perte inévitable (comme le Roi d'Espagne s'e»t soumis à la perte de ses colonies), plutôt que de se précipiter dans un combat avec la moitié de l'Europe, et déjouer son existence contre un rêve de pouvoir. Il est assez dans le caractère des Turcs, dans leurs principes religieux et politiques, de se résigner à la nécessité et de prendre leur parti sur une province irrévocablement perdue, tandis qu'ils défendraient à outrance une place occupée encore par leurs armes. Ce serait le chef-d'œuvre d'une politique habile que d'éviter, malgré l'affranchissement de la Morée, une suspension complète des rapports entre la Turquie et l'Eu» rope, de sauver les apparences de la paix, et de travailler constamment à son retour en renfermant dans le cercle le plus étroit les points de contact hostile avec la Porte, d'amener enfin peu à peu cette puissance h ne plus voir dans les alliés
des ennemis implacables, conjurés pour sa destruction. De Pautre côté, quel tableau que celui que nous offre la perspective d'une guerre générale, d'une guerre qui, quelle que fût son issue, bouleverserait un grand Empire et ébranlerait dans leurs fondements TEurope et TAsie !
5* Mais si la Porte prononçait elle-même son arrêt de mort, si elle répondait par une déclaration de guerre à Tultimatum des puissances, ou si elle s'opposaità l'émancipation de la Morée consommée sous leurs auspices ; enfin si, par des actes de délire et par des représailles barbares, elle forçait les puissances à l'attaquer dans ses derniers retranchements, que deviendrait le plan que nous venons de développer? II est permis encore de croire que les paroles et les démonstrations de la Porte, qui auraient pu faire naître cette appréhension, ne lui ont été inspirées que par Texcès de ses terreurs; ce qui est certain, c'est qu'elles n'ont trahi encore que le désir de cacher sa faiblesse et de faire respecter son attitude défensive. Mais si tôt ou tard elle sortait de cette attitude, les vœux que nous venons d'énoncer ne seraient plus, il est vrai, que des spéculations stériles, et dés lors Taveugle hasard prendrait la place des raisonnements politiques. Que ceux que l'on pourrait accuser un jour de ne pas avoir détourné des malheurs pareils ne perdent au moins jamais de vue deux considérations, dont l'une s'adresse à leur générosité et à leur conscience, Tautre à leur raison et à leur intérêt. Qu'ils se rappellent toujours que le premier signal des bouleversements qui nous attendent n'est pas parti du Divan, et que chaque coup porté aujourd'hui h l'Empire ottoman est un danger de plus pour l'Europe, un germe de complications incalculables, et le présage d'un funeste
* Les propositions du Cabinet autrichien furent rejetées par TAngleterrc; en voici les raisons, (],ue nous empruntons au rapport de Tambassadeurd* Autriche, prince Esterhazy. Le 28 mars, ce dernier écrit de Londres au prince de Metternicb : « L'objection principale, môme jusqu'ici l'unique objection que le duc de W.elliugton ait articulée sur le compte des idées mises en avant par Votre Altesse, aurait lieu d'étonner tout aqtre que celui qui, comme Votre Altesse, n'est point, depuis le commencement de cette déplo-
iSt RECUEIL DE DOCUMENTS (18S3-18S9).
ORDRE DE MARCHE DONNÉ ▲ LA GARDE RUSSE. 894. Metternîch à Esterhaxy, à Londi^es (D.), Vienne, le 24 mai-s 1828.
894. Hier au soir, an moment où le présent courrier devait partir, est arrivée ici une expédition de Pétersbourg pour M. de Tatistscheff. J'ai cru devoir retarder le départ du courrier afin d'apprendre ce que M. l'ambassadeur de Russie aurait à me communiquer.
Il est venu dans mon salon, peu après Tarrivée de son cour-
rable complication jusqu'à la crise actuelle qui en fixe "une nouvelle période, reste placé sur le même terrain.
« Le Cabinet autrichien a proposé aux conférences de Saint-Pétersbourg.^ en 1825, le même moyen qu'il reproduit au printemps de Tannée 1828. A l.*» première époque, c'est l'Empereur Alexandre lui-même qui l'a positi^'ement rejeté, et c'est aujourd'hui le chef du Cabinet britannique qui me déclare qu'il n'entre point dans ses vues d'établir une indépendance politique absolue du territoire auquel on comptait appliquer les stipulations du traité trilatéraL « D'abord ^ , me dit-il, « ce serait intervertir une des bases essentielles de cet « accord, et si j*ai cru •, ajouta le duc, « qu'il ne serait d'accord nî avec « les préceptes de l.i justice ni avec ceux d'une bonne politique de |>oser « le principe d'une indépendance absolue à l'époque du protocole , combien « de motifs n'existe-t»il pas de plus aujourd'hui de rester fidèle à notre idée « primitive! Comment le Gouvernement britannique pourrait-il, sans courir ■ le risque de se mettre en contradiction avec les principes qu'il a professés à « l'égard des nouveaux États américains, et de recommencer à ses dépens les
• expériences qu'il a déji!i faites, reconnaître à cette partie de la Grèce l'ombre
• même des éléments indispen«ables pour soutenir son indépendance? Il est « essentiel, d'ailleurs, de ne point oublier qu'un grand objet que nous avons « en vue se trouve exclu dans la supposition, qui n'est que trop probable, de « la continuation du refus de la Porte. Cet objet est d'établir des relations ft d'amitié et de bon voisinage avec ce nouvel État, et de cicatriser par là cette « plaie'qui sans cela restera toujours ouverte. Si nous n'obtenons |)as ■ , continua le duc, • cette adhésion et ce consentement si indispensables de la
• Porte, ses relations avec la Russie resteront toujours précaires, et nous « serons toujours exposés au même danger, qui restera constamment suspendu « sur nos têtes. ■ La Russie, à laquelle le Mémorandum fut aussi communiqué, répondit également par un refus. Comme l'Empereur Nicolas s'est exprimé très-nettement à cet égard, dans un entretien avec l'ambassadeur d'Autriche comte de Zichy (entretien que le lecteur trouvera dans le n^ ^9^)y il est inutile que nous reproduisions la dépêche du Cabinet russe, datée du 19 avril 1828, et conçue dans le même sens. (Noie de l'Éditeur,)