‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 3)Chapitre 87 sur 123 · PREMIERS ACTES DE DOM M1GUE · texte numérisé non relu

PREMIERS ACTES DE DOM M1GUE

lui imposent ses devoirs de Souverain, ses relations personnelles avec TEmpereur Dom Pedro, ses dernières transactions enfin avec le Prince, avec le Gouvernement britannique et avec ses augustes alliés; et ce n'est pas l'Empereur qui se prêterait jamais à favoriser l'usurpation de l'Iniant Dom Miguel. Vous avez donc prévenu, Monsieur le comte, les intentions de Sa Majesté, en ne négligeant aucun moyen direct ou indirect pour éclairer le jeune Prince sur les dangers de la marche pernicieuse à laquelle il se laisse entraîner; et je vous approuve entièrement de n'avoir point hésité à réunir franchement, dans ce but, vos efforts à ceux de M. l'ambassadeur d'Angleterre. S'ils ont échoué contre une influence plus puissante et contre la faiblesse coupable de l'Infant, le tort assurément ne saurait vous en être attribué, et l'Empereur vous rend à cet égard une entière justice ; mais Sa Majesté étant bien décidée à suivre dans cette pénible complication une marche entièrement conforme à celle que croira devoir adopter la Cour de Londres, je vous engage, Monsieur le comte, à vous maintenir à cet égard sur la ligne qui vous est tracée par vos instructions ; à prendre part par conséquent aux démarches auxquelles M. l'ambassadeur d'Angleterre désirerait vous associer pour empêcher l'Infant de s'écarter des engagements qu'il a contractés avec nous, et à vous conformer enfin aux directions que M. le prince Esterhazy pourrait être dans le cas de vous transmettre, après s'être concerté à cet égard avec M. le duc de Wellington. J'en donne l'autorisation à cet ambassadeur par le présent courrier, et je n'hésite même pas à vous autoriser personnellement, pour le cas où M. Lamb recevrait de son Gouvernefnent l'ordre de quitter Lisbonne, à partir simultanément avec lui et à le suivre à Londres, où vous auriez à attendre les ordres ultérieurs de votre Cour*.

* Le cas prévu en dernier lieu 8*e8t effectivement réalisé. On sait que les trois états convoqués par Dom Miguel (les Gortès de Lamego) ont déclaré Dom Pedro déchu de ses droits au trône de Portugal, et que, dans la séance du 26 juin, ils ont proclamé l'Infant Dom Miguel Roi de Portugal et des Algarves. Le ministre plénipotentiaire d'Autriche, qui, de même que les représentants des autres puissances, avait rompu toute espèce de relations diplomatiques avec le Gouvernement portugais à la suite de Tacte illégal de

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ENTRETIEN DE ZIGHT AVEC L EMPEREUR NICOLAS SUR LES PROPOSITIONS DE L* AUTRICHE.

896. Zîcby à Metternîch (Rapport), Saint-Pétereboorg, le 24 avril i9%B^

896. J^ai eu rhonneur de remettre à Sa Majesté TEmpereur, en audience particulière, lundi 21/9 avril, la lettre autographe de notre auguste Maître, que j'avais été chargé de présenter à ce Souverain. Je vais actuellement chercher à tracer à Votre Altesse le tableau fidèle et détaillé de l'entretien que j'ai eu avec Sa Majesté Impériale sur la situation des importantes affaires du moment.

L'entretien a duré environ deux heures. Sa Majesté a daigné m'écoilter avec le plus gi'ahd calme, et avec une attention soutenue. Après que j'eus fini de lui exposer l'ensemble de ce que j'avais puisé dans les volumineuses expéditions que Votre Altesse m'a adressées par son dernier courrier du 5, et dont la simple lecture a été un travail de plusieurs jours consécutifs pour moi, l'Empereur prit la parole et me développa, sans un moment d'hésitation dans son discours, sa position tout entière, et le point de vue sous lequel il envisage les devoirs que les circonstances actuelles lui imposent, et dont il déclare ne pouvoir s'afifranchir d'aucune manière sans compromettre son honneur, ainsi que la dignité et les intérêts de l'Empire de Russie.

« Il fout » , me dit l'Empereur, o pour remonter à la source et pour vous donner une idée bien claire et bien précise de ma position et de mes transactions politiques, que je vous Bsisse le récit historique des événements, tels qu'ils se sont passés depuis que je me suis trouvé à la tête des affaires. Après la mort de l'Empereur, mon frère, je fus appelé à m'occuper du

la coDTOcation des états, quitta Lisbonne au moment où il n*était plus permis de douter que Dom Mignel accepterait la couronne qui lui était offerte. En effet, le 30 juin, parut un décret signé el Rey, par lequel Dom Miguel déclarait souscrire ii toutes les décisions des trois étati>, qui rappelaient à succéder an défunt Roi Jean VI. Voir le n» 903. {Not9 de rÉdittur.)

triste héritage de régler et de terminer une affaire qui l'avait occupé bien péniblement pendant des années sans aucun succès, et qu'il avait toujours espéré en vain an^anger de concert avec ses alliés, savoir, Taplanissement des différends existant avec la Porte, et le redressement des justes griefs de la Russie envers le Gouvernement ottoman. L'Empereur, mon frère, s' étant convaincu que la marche qu'il avait suivie ne l'aurait jamais conduit au but, avait décidé de faire la guerre pour y arriver, et elle aurait eu lieu positivement si la mort n'était venue l'enlever et nous plonger dans le deuil par une catastrophe nouvelle qui menaçait Fexistence de la famille tout entière. Le Tout-Puissant a béni mes efforts, nous n'avons pas été victimes de cette trahison ; j'ai triomphé de la conspiration abominable ourdie contre l'Empereur mon frère et toute ma Seimille, j'ai réussi à rétablir l'ordre et l'obéissance. Je me suis appliqué aussitôt après à suivre les traces de feu mon frère, et j'ai posé nettement ce que la justice et les traités, que la Porte n'avait jamais observés envers nous, m'autorisaient à lui demander. Après des difficultés innombrables et des tergiversations que les Turcs cherchèrent à employer pour éluder nos demandes, ils consentirent enfin, voyant bien que ma résolution était inébranlable, à envoyer chez moi, à Ackerman, des négociateurs pour terminer nos différends à l'amiable. Pendant que nous étions occupés de cette affaire, le duc de Wellington arriva à Saint-Pétersbourg. Il me parla de l'insurrection des Grecs, de l'impuissance où la Porte s'était trouvée jusqu'alors de réprimer les rebelles et de rétablir l'ordre, des souffrances horribles de l'humapité et du sang répandu injustement sans arriver à aucun but; enfin des pertes que le commerce de toutes les nations éprouvait depuis des années, et de celles qu'il essuierait encore si on ne mettait fin à un état de choses aussi compromettant. Je répondis au duc que je serais disposé à me joindre à toute mesure qu'il pourrait juger convenable pour atteindre ce but; mais qu'à la vérité j'étais si neuf et si novice en affaires et en diplomatie, que je n'entrevoyais pas la possibilité d'y arriver facilement par la voie des négociations; que, s'il voulait me proposer ses idées.

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j'accepterais volontiers tout moyen qui pourrait nous y conduire. Les articles du protocole signé à Saint-Pétersbourg le 4 avril furent le résultat de notre entretien. Je dois vous faire observer ici que ce fut à ma demande expresse que Tarticle V dudit protocole fut rédigé et inséré, savoir : « Qu'aucune des « deux puissances contractantes ne chercherait une augmenta* « tion de territoire, aucune influence exclusive ni aucun avan- « tage de commerce pour ses sujets, autres que ceux que toute « autre nation pourrait également obtenir. » Après quelques jours de réflexion de la part du duc de Wellington, il accepta ma proposition, et cet article fut inséré dans le protocole. Je crois, ajouta Sa Majesté, que c'est la première fois qu'on a obtenu de l'Angleterre de s'engager à participer à une entreprise offrant des frais et des risques pour elle en renonçant à de9 acquisitions ou à des avantages pour son commerce. Comme il est bien loin de ma pensée de songer à un agrandissement quelconque de territoire, cette clause était entièrement à ma convenance, et j'en fis la proposition franchement, pour m'assurer de mon côté que l'Angleterre n'avait en vue ni avantage commercial exclusif, à quoi elle vise souvent, ni influence prédominante. Je me rappelle, continua l'Empereur, avoir dit à cette époque au duc de Wellington : « Mais, dites-moi, mon- « sieur le maréchal, comment pensez-vous que les Turcs pren- « dront ce que nous voulons arrêter pour les empêcher de « réduire leurs sujets révoltés? Est-ce qu'ils endureront paie tiemment ce que nous voulons leur dicter? » Le duc de Wellington m'a répondu à cela : « Oh ! les Turcs, lorsqu'ils « verront notre détermination bien sérieuse, ne pousseront « jamais les choses à l'extrême ; il ne faudra de notre part que « quelques frégates pour les empêcher d'exercer des hostilités, « pour les intimider et pour leur faire entendre raison ; jamais, « du reste, nous n'en viendrons à la guerre. » L'Empereur m'assura lui avoir répliqué : « Mais si cependant nos frégates étaient forcées de tirer le canon, est-ce que les Turcs prendraient cela pour des coups de canon pacifiques? » Le duc aurait toujours soutenu sa première thèse, que jamais on n'arriverait à cette extrémité, ni à celle d'une guerre que personne

ne voulait. « La seule condition, me dit l'Empereur, que le duc de Wellington m'imposa explicitement lors de la signature du protocole, fut de ne point en informer lord Strangford, qui se trouvait alors en qualité d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Je ne pouvais pas trop comprendre le motif qu'il avait de vouloir observer un mystérieux silence envers le représentant du Roi son Maftre, mais je lui promis de n'en parler qu'à mes alliés, auxquels je devais donner confidentiellement connaissance du protocole, afin de les engager à y participer^ selon leur convenance. En attendant, nos conférences à Ackerman marchèrent d'un pas ferme, et nous parvînmes à vaincre les obstacles et à signer le traité qui devait enfin mettre un terme aux justes griefs que nous avions toujours élevés contre la Porte. La Russie était satisfaite, et il ne s'agissait plus que de voir remplir vis-à-vis d'elle les conditioàis qui avaient été stipulées. » Ici l'Empereur passa plus rapidement sur la suite des événements. « Le traité qu'on nomme chez vous « trilatéral » fut signé à Londres à la suite du protocole; vous et la Prusse n'avez pas jugé convenable d'y accéder, ce que je déplore toujours sincèrement, car j'ai la conviction intime que si nous eussions tenu, tous les cinq Cabinets, le même langage menaçant à Gonstantinople, et que nous eussions pu nous entendre sur la forme à employer pour obtenir la pacification des provinces insurgées, jamais rien de tout ce qui est arrivé depuis n'aurait eu lieu. Le Divan se serait soumis à notre demande, on aurait pacifié les pays en insurrection ; l'action de la Sainte- Alliance se serait encore une fois manifestée avec éclat, et aurait déployé sa force irrésistible. Je tiens religieusement à ses principes conservateurs, me dit l'Empereur, et je serai constamment le plus chaud partisan de la Sainte-Alliance, qui trouvera en moi, quoi qu'on en dise, un de ses soutiens les plus fermes. Je vous répète à cette occasion que je déteste, quej'abhorre les Grecs, quoiqu'ils soient mes coreligionnaires; ils se sont conduits d'une manière aCFreuse, condamnable, criminelle même; je les considère toujours comme des sujets en révolte ouverte contre leur Souverain légitime ;ye ne veux pas leur affranchissement; ils ne le méritent pas, et ce serait un

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foit mauvais exemple pour tous les autres pays s'ils réussissaient à rétablir. Je n'ai pas non plus reconnu Tindépendance des colonies espagnoles en Amérique, et je trouve que la proposition que vous venez de faire à Londres, relativement à la Grèce, est en contradiction avec les principes que vous professez et vous feit sortir de votre rôle. Je reste, pour ma part» pur et fidèle à mes principes monarchiques. L'Empereur, veuillez le lui dire, trouvera constamment en moi un fidèle et puissant allié, prêt à lui donner la main en toute occasion, et à ne reconnaître que ce qui est légitime. S'il pouvait avoir besoin de mon assistance dans quelque complication que ce pAt étre,-ii-me trouvera toujours prêt à le secourir avec une bonne réserve partout où il le jugera à propos. Je vous en donne ici ma parole, il n'a qu'à ordonner de moi. Je n'ai aucune vue d'agrandissement, d'ambition, ni de conquête quelconque. Je sais que tout le monde veut me prêter de semblables intentions; mais le fait prouvera que je veux uniquement la paix, le bonheur intérieur et la prospérité du commerce de mon peuple. La perte immense que cette branche d'industrie éprouve par les mesures que la Porte a prises, les provocations continuelles qu'elle s'est permises contre la Russie, la non-exécution du traité d'Ackerman, m'obligent à tirer l'épée pour faire valoir mes justes prétentions. Du moment où mes adversaires me rendront justice, je serai prêt à écouter les paroles de paix et de réconciliation qu'ils me feront parvenir. Je ne me dissimule d'aucune manière les inconvénients et les dangers graves de l'entreprise que je suis à la veille de commencer, mais cela ne me fera pas reculer devant mes devoirs. Je le déplorerais bien sincèrement, si des circonstances hors de tous les calculs humains devaient conduire la Porte à se creuser un abime. J'aime à croire que cette déplorable catastrophe n'aura pas lieu. Je vais me placer à la tête de mon armée pour me trouver à portée de recevoir à tout instant les ouvertures que le Sultan pourrait encore vouloir me faire, lorsqu'il verra que mon parti est irrévocablement pris, et pour rester le maître d'arrêter mes troupes lorsque je le jugerai utile. Ce n'est pas à la ma-

nière turque que je ferai la guerre. Si les Téritables intentions de la Porte sont de foire droit à mes réclamations, j'accueille- Tai ses pro*positions chaque fois qu'on me les adressera. Du reste, aucun obstacle ne me fera reculer devant mon entreprise, dût-il en résulter la chute de l'Empire ottoman. Ce serait sans doute un nouveau malheur, une complication désastreuse, car je ne vois encore aucun moyen de reconstruire cet édifice s'il venait à crouler. Mais cette considération même, quelque grave qu'elle soit, ne saurait plus m'arréter. Je dois à l'Empire de Russie de lui procurer ce que les traités lui assurent, je dois enfin établir d'une manière claire et positive les droits auxquels il ne saurait renoncer. Ma ligne est tracée , je la suivrai avec constance et fermeté, et si Dieu m'est en aide et bénit mes armes, je me trouverai à même de prouver à l'Europe que je n'ai aucune intention de faire des conquêtes, et que je sais être satisfoitde ma position telle qu'elle est. n

Après avoir écouté avec un profond recueillement les paroles de l'Empereur, je lui ai demandé respectueusement la permission de lui foire mes observations en réponse à ce que je venais d'entendre. Sa Majesté voulut bien m'accorder cette permission, et je parlai en ces termes : a Vous avez daigné. Sire, vous énoncer avec une franchise, un abandon que l'Empereur mon Mattre ne pourra qu'apprécier à leur haute valeur. Mais souffrez aussi que je parle à Votre Majesté avec cette loyauté et cette droiture qui caractérisent essentiellement mon Souverain, et dont il est de mon devoir d'être le fidèle interprète. Veuillez, Sire, lire avec toute l'attention qu'elle mérite la lettre que je viens d'avoir l'honneur de vous remettre de la part de l'Empereur. Le cœur de l'Empereur parle à celui de Votre Majesté avec toute la confiance que la pureté de vos principes. Sire, et vos sentiments élevés, inspirent à mon Souverain. La complication grave qui menace la paix de l'Europe lui impose le devoir de vous exhorter. Sire, dans un moment où de grandes décisions vont prononcer sur les destinées d'un Empire et peut-être de l'ordre social tout entier, à ne point précipiter votre marche, et à réfléchir mûrement au remède que TEmpereur propose à Votre Majesté

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pour préyenir les maux effrayants qui, suivant sa conviction et sa longue expérience, nous attendent, si on ne parvient pas à ramener dans les conseils des Souverains alliés 'l'union et le système qu*on avait suivi jadis avec tant de succès. Votre Majesté me permettra de retracer la gradation de la marche qu'EIle a observée jusqu'ici dans cette affaire. Son Cabinet a signé avec celui de Londres le protocole du A avril, qui a été converti ensuite en un traité signé à Londres et auquel la France a accédé. L'Autriche et la Prusse ont développé les motifs qui les empêchaient d'y participer. Toutefois, nous n'avons pas cessé de consacrer à Gonstantinople nos soins les plus zélés à l'aplanissement des différends existants entre les trois Cours et la Porte Ottomane. Le Sultan a résisté à tous nos efforts. La bataille de Navarin a eu lieu sans que Votre Majesté ni ses alliés l'aient voulu. Cet événement n'a rien pu changer aux déterminations de la Porte. Les représentants des Cours se sont enfin retirés^ de Constantinople, déclarant ne pouvoir continuer leur résidence dans cette capitale qu'ù la condition que la Porte acceptât les stipulations du traité de Londres. La Porte n'a pas cédé davantage, et les représentants ont quitté Constantinople. Votre Majesté s'est trouvée dès lors frustrée des avantages du traité d'Ackerman, la Porte ayant déclaré, après le départ des représentants, que tout ce qui s'était passé rendait nuls les traités signés entre elle et la Russie, et le Divan, dans son aveugle désespoir, s'étant laissé « entratner dans une route que l'Empereur mon Maitre désapprouve hautement, et à l'égard de laquelle il a fait déclarer positivement à la Porte ce qu'il en pensait. Votre Majesté ne veut pas l'affranchissement des Grecs; Elle a daigné s^exprimer de la manière la plus correcte sur ses sentiments et sur sa manière de juger cette question. Et néanmoins les Grecs seront affranchis malgré Elle, malgré ce qu'Elle a voulu et déclaré. Voilà cependant les conséquences des précédents, conséquences contraires à ses vœux et amenées par la force des circonstances. Le traité d'Ackerman enfreint, Elle se voit maintenant dans la nécessité de feire une guerre isolée à la- <{uelle Elle n'aurait plus songé, ayant obtenu tout ce qu'Elle

désirait de la Porte Ottomane en faveur des véritables intérêts de la Russie. La guerre se fera donc encore contre sa volonté, mais comme une nécessité impérieuse que les circonstances ont développée. Elle désire la conservation de la Porte, et néanmoins Elle se décide à une mesure qui la ruinera peutêtre, ou qui fera naître des combinaisons et des événements hors de tous les calculs de la prévoyance humaine. Voilà, Sire, le tableau que j'ose placer sous vos yeux, avec la prière bien instante de peser ce que je viens d'avoir Thonneur de représenter. L'avenir justifiera encore une fois nos appréhensions. Peut-être est-il encore temps, Sire, de donner une direction plus salutaire à nos efforts réunis, mais c'est à Votre Majesté à suivre la voie de la modération envers un Gouvernement (aible, irrité, soupçonneux, et qui ne sait plus à quel parti s'arrêter. Si on pouvait lui inspirer quelque confiance dans un meilleur avenir, peut-être réussirait-on à le faire consentir aux concessions qu'on lui demande. »

L'Empereur répondit : « Je ne puis me persuader que nous réussirions à faire plier la Porte par de simples menaces ou par des négociations ; il faut le canon et la baïonnette pour les épouvanter et pour vaincre les résistances que le Sultan oppose à tout ce que nous avons &it jusqu'ici pour lui prouver notre désir de nous entendre. Toutes mes mesures sont prises à cet effet, et je ne puis plus reculer devant aucun obstacle. Le tort que cet état de choses a fait au commerce d'Odessa s'élève déjà à environ trente millions de roubles. Les rapports que j'ai reçus dernièrement de la Servie m'informent que les Turcs exercent toutes les vexations et les cruautés imaginables dans cette province, au mépris des stipulations du traité d'Âckerman. Tous mes ports se trouvent sans débouchés ; ils ne peuvent débiter les productions de notre sol , parce que tout doit passer par cet étroit canal de Gonstantinople qui est fermé à mes vaisseaux. C'est là ma position actuelle. J'ai en main les preuves matérielles que les Turcs ont voulu empêcher la paix que j'étais au moment de conclure avec les Persans. On publiera incessamment ces pièces, pour mettre sous les yeux du public la conduite de la Porte à mon .

ëgard. J'ai cependant réussi à faire une paix honorable avec la Perse, et si Dieu m^aide dans la présente entreprise, je ferai également la paix avec la Porte, et on acquerra la conviction que je ne veux rien d^elie que ce qui est nécessaire au commerce russe et ce dont j'étais en possession par les traités. Je vous le demande à vous » , me dit TEmpereur, a que fera TÂutriche si, par un hasard imprévu, le Gouvernement turc vient à tomber? » ^ • Voilà précisément, Sire » , répondis-je, a ce que TEmpereur, dans sa sollicitude, vous représente , afin d'éviter la commotion et la confusion générale qui pourraient nattre en Europe si cet événement était amené par la guerre que vous êtes sur le point d'entreprendre. >

L'Empereur me dit alors : « J'ai lu attentivement le Mémorandum (n«893) que votre Cabinet a présenté à la conférence de Londres sur le moyen qu'il propose à la Porte pour sortir de sa position embarrassante vis-à-vis des trois Cours. Je vous avoue que j'ai été longtemps avant de le comprendre, car je n^ai pu me persuader que votre intention véritable était que la Porte renonçât entièrement à ses provinces insurgées. C'est une dérision pour la Porte qu'une proposition semblable. D'ailleurs, je trouve que ce serait un très-mauvais exemple à donner aux rebelles. Les Grecs doivent rester, je le répète, sous la suzeraineté de la Porte; seulement, on doit leur permettre d'exister. Mais comment votre Cour peut-elle proposer une pareille chose, tandis qu'elle n'approuve pas ce que nous voulions faire ?

« — C'est précisément, Sire » , répliquai-je, « parce que nous avons la conviction que la Porte se résignera plutôt à la perte totale d'une province qu'à admettre le principe d'une ingérence et d'une intervention étrangères 'dans ses aftiaires intérieures. Les principes religieux des Turcs repoussent cette ingérence, et on ne parviendra jamais par cette voie à obtenir leur consentement.

« — Si, au reste » , me dit l'Empereur, a mes alliés s'accordent à Londres à mettre cette proposition en avant, je n'y suis pas contraire ; mais, je le répète, la Porte ne l'acceptera pas, et je ne m'attends à aucun succès de cette démarche. Pour

celle de la suspension d^armes, nous venons d'apprendre de Paris que les Grecs ne veulent Paccepter que dans le cas où les trois Cours, sous la protection desquelles ils se sont placés, Tapprouvent. L'amiral de Rigny a mandé aussi qu'il n'entrevoyait pas la possibilité que cet armistice pût avoir lieu, car les Turcs voudront approvisionner les points qui manquent de tout, et alors, après les trois mois révolus, leur position n'en serait que meilleure et celle des alliés moins bonne. »

L'Empereur termina cette longue et importante conversation en me disant : « Je vous ai exprimé toute ma pensée bien franchement; rendez.- en compte à l'Empereur. Je tiendrai ma parole; je n'emploie aucune finesse et n'ai aucune arrièrepensée. Je ne suis qu'un général de brigade qui n'entend rien à la politique ni aux actes diplomatiques ; mais je suis attaché h l'Empereur, je le respecte, et il me trouvera constamment sur la ligne de l'honneur et des principes. Si lui et moi nous voulons nous donner la main et nous entendre, puisque nous sommes encore maîtres chez nous , nous n'aurons rien à craindre d'aucun bouleversement, et cela d'aucun côté. Nous suffirons à tous les besoins de l'Europe, parce que nos moyens, si nous savons les employer et les réunir, sont puissants, et nous savons nous faire obéir. Que dites-vous de tout ce qui se passe en Portugal? Est-ce que Tlnfant se tiendra sur une ligne correcte ? Vous écrit-on quelque chose? » Je dis à l'Empereur ce que Votre Altesse m'a écrit dans sa lettre confidentielle*. Sa Majesté me répliqua sur-le-champ : a Eh bien, sans m'étre concerté avec vous, j'ai fait adresser les mêmes instructions à mon envoyé. Si l'Infant pouvait s'oublier au point de ne pas suivre la ligne de ses devoirs envers son frère et Souverain, ma mission a l'ordre de se retirer de Lisbonne, en déclarant à l'Infant que jamais nous ne donnerions notre approbation à aucun acte qui ne serait point justifiable devant le tribunal du Roi son Souverain, dont il n'est que le lieutenant. Vous voyez » , continua Sa Majesté, « que nous nous

* Ces commuoicarioDS confidentielles reproduisaient les instructions qui furent adressées à Bombelles, à Lisbonne. Voir n° 895.

(Note de VÉditeur.)

rencontrons toujours lorsqu'il s'agit des principes monarchiques. L'Empereur les trouvera toujours chez moi, car j'ai été élevé dans ces principes, et les événements m'y ont confirmé. »

Sa Majesté Impériale me serra la main, comme quelqu'un qui était bien aise de m'avoir dit tout ce qu'il avait sur le cœur, et me congédia avec les assurances de son affectueuse bienveillance.

LA GUERRE ENTRE LA RUSSIE ET LA TURQUIE. 807. Metternich à AppoDyi, à Paris (E. D.), Vienne, le 0 mai 1828.

897. La guerre russo-turque, cette guerre que nous avions prévue dans toutes les phases précédentes comme le seul résultat probable et peut-être même possible des errements qui ont été suivis depuis des années, va éclatfer, et tout annonce qu'elle sera conduite avec une grande vigueur par la Russie. Tout se réunit pour qu'il doive en être ainsi. D'un côté, le besoin de frapper de grands coups pour atteindre le double avantage d'une paciBcation prompte dans des contrées où les maladies font de bien autres ravages que le sabre ennemi, et d'autre part, le grand intérêt d'en imposer fortement à l'Europe au début même de la guerre, dictent ici des règles aussi appropriées à la circonstance que faciles à exécuter par celui qui tient le pouvoir entre ses mains. Nous n'admettons pas que le désir de conquêtes proprement dites soit pour quelque chose dans les plans de la Russie. Cette puissance n'a pas besoin d'étendre ses frontières pour être maîtresse des domaines ottomans qui les avoisinent; elle a des conquêtes d'un autre genre à feire sur ce même Empire, et elles ne lui manquent pas. Les explications sur l'article des indemnités, dont M. de Fontenay a été l'intermédiaire, ne nous semblent point encore préjuger l'avenir. On parle de trente millions de pertes que devrait avoir

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