AU 25 AOUT
558. Puissance de l'habitude. — Opinion d'un professeur. — 559. Réflexions sur le carnaval de Vienne. — 560. Néf;liQence de Capo d'Istria. — 561. Souvenir de la mort de Louis XVI. — L'Empereur Alexandre désire aToir une entrevue avec Mctternich. — Intention de rappeler Golowkin. — 562. Discussion entre le général Foy et le comte de Castelbajac. — Royer-Collard.
— Portrait de Meltcrnich. — 503. Psyché et V Amour y par Canova. — .564. Lutte entre Cajio d*Istrin et Mctternicli. — 565. On veut faire de Cipo d'Istria un Roi de Grèce. — Demande d'un faiseur de constitutions pour Ali-Pacha. — 566. Envoi de Tatistscheff ù Vienne. — 567. Arrivée de ce diplomate. — 568. Etat confus des affaires. — 569. Négociations avec Tatistscheff. — 570. État de la question grecque. — 571. Tactique de Capo d'Istria. — 572. Statu qup. — 573. L'opéra italien à Vienne.
— 574. Interruptions. — 575. Le mucus primitif d'Oken. — 576. Départ de Tatistiicheff. — 577. Neumann décoré. — 578. Toujours cinq expéditions à la fois. — Des séductions politiques y de Lourdoueix. — 579. L'armée européenne. — 580. Charme de la situation actuelle. — 581. Londonderry.
— 582. Incertitutle de l'arrivée du Roi d'Angleterre à Vienne. — I.e moment décisif est imminent. — 583. Jour de naissance. — 584. Le nœud {gordien pourra-t-il être tranché? — 585. L'attente des résultat.^. — Parties de campagne. — 586. Les Turcs, — Lutte dans l'intérieur du cabinet ru»<se. — Banqueroute morale. — 587. Gain de cau^e. — Impressii*ns de Londonderry et de Capo d'Istria. — 588. Arrivée de Tatistscheff. — 589. Congrès probable. — 590, Entre Badeii et Vienne. — 591 et 592. Tatist<$chefT et Capo d'Istria. — 593. L'Empereur l'ranrois à Baden. — Attente irritante. — 594. Fin de la cure d'eaux. — 595. Le règne de Capu d'Istria est passé. — 596. L'opér.i alleinand. — 597. L'Empereur Alexandre viendra, Capo d'Istria ne viendra pas. — Letlre d'adieux écrite par ce dernier à Golowkin. — 598, L'ouviage d'O'Meara, — Portrait de Napoléon.
— 599. Continuation de lu lecture d'O'Meara. — 600. Suicide de Londonderry. — 601. Détails sur cet événement. — 602. Détails transmis par Stewart. — Désir de voir ;n river Wellington.
Vienne, le 5 janvier 1822.
5o8. Lliabiliide a une telle force et une telle puissance, qu'elle fait trouver du goût même à des privations. Je comprends fort bien qu'un prisonnier auquel on rend la liberté
après une captivité de vingt ans, éprouve des sensations désagréables dans le monde extérieur, quand il n'entend plus le bruit de ses chaînes.
Il est étonnant combien il faut peu de chose pour agir ; cela vient tout seul, la volonté et la mémoire sont tout. Mais c'est précisément pour cela qu'il y a si peu de gens qui sachent agir. Si le public trouve tout grand et difficile, cela tient à la tournure d'esprit du grand nombre. Les uns le croient de bonne foi, les autres ne veulent que le fiaire croire, afin de se ménager une excuse en cas d'insuccès; les uns comme les antres se remuent et mettent de grandes machines en mouvement; mais de grandes machines sont toujours des objets incommodes et gênants par leur poids. Il n y a en toute chose qu'un point essentiel; tout le reste est accessoire. Qu'on marche donc droit à la chose à fiaire, qu'on la prenne en quelque sorte corps à corps, qu'on la brise ou qu'on s'en serve suivant qp'on en a besoin, et l'énorme échafaudage aura disparu comme la fumée. Mais c'est précisément ce que la plupart des gens ne font pas; ils commencent par prendre peur ou par ne pas faire grand cas de l'objet ; puis ils embrassent trop de choses à la fois, ce qui fait qu'ils s'enfoncent dans le bourbier ou qu'ils se font écraser. Que dirai-je donc de Gapo d'Istria?
Il me souvient d'avoir dit à un de mes professeurs, alors que j'avais dix-sept ans : « Savez-vous ce que je pense du monde? Les lois qui le régissent sont diamétralement opposées aux lois de l'optique ; dans le monde, plus on se rapproche des objets, plus ils deviennent petits. » Mon professeur ne me laissa pas développer plus amplement ma thèse et fut pris d'une sainte colère. « Mon ami, me répondit-il, vous parlez là le langage d'un jeune homme inexpérimenté; avec de pareils principes, vous n'arriverez jamais à rien et vous ferez toujours fausse route. »
11 janvier.
5S9. Le bal qui a eu lieu à la Cour il y a deux jours m'a fourni une nouvelle occasion de faire au sujet du carnaval de Vienne des réflexions très-philosophiques, mais peu amusantes, ni. 34
Voilà environ deux cents personnes des deux sexes qui se tiennent étroitement enlacées et qui tourbillonnent sans discon* tinuer depuis le jour des Rois jusqu'au mercredi des Cendres, de sorte que, dans cet espace de temps, un couple bien dispos fiait ses quatre cents lieues à force de tourner, tandis qu'un couple moins agile n'en fera peut-être que deux cents. Quand enfin on est arrivé au mercredi des Gendres, et que les danseurs se quittent, ils n'en reviennent pas de se retrouver exactement à leur point de départ. Chez nous, à Vienne, il n'y a du reste que les corps qui tournent ; les têtes sont moins sujettes à tourner, et il nest pas rare du tout qu'à l'époque du Carême les mères soient obligées de fiaire une douloureuse expérience : c'est que tel ou tel de ces valseurs infatigables, que Tœil maternel couvait avec un intérêt tout particulier, ne tenait sa jeune danseuse si étroitement enlacée que pour être plus sur d'arriver à faire les quatre cents ou deux cents lieues en question. Comme je ne fais moi-même tourner personne, et que î'assi^v a^cc un calme parfait à tout ce manège, je vois s'approcher le Carême sans craindre aucune désillusion. Cela ne m'empêche pas de trouver fatigant le carnaval, ce temps de liesse, bien que je ne me serve de mes jambes que pour marcher, car rien n'est plus insupportable pour moi qu'un bal, où Ton ne trouve pas un coin pour causer à son aise. Et voilà mon sort aux fêtes auxquelles je suis condamné à assister. Je m'ennuie et je me sauve. Ce n'est vraiment pas la peine de mettre en mouvement tout un orchestre pour aboutir à un pareil résultat. Il n'y a riende plus terrible que le mouvement sans but et le bruit sans intérêt. A présent, Vienne est toute remplie de mouvement et de bruit de ce genre. Quelque temps après le bal, je ne parle plus qu'en cadence et je partage mes phrases en huit périodes, exactement comme les airs de danse qui se composent invariablement de huit mesures.
21 janvier,
560. Le premier ministre de l'Empereur de Russie nous fait encore une fois attendre ses résolutions. Quelle confusion
d'idées ! Que de mal ne fait-il pas par sa manière de procéder! Comme il a{jite les esprits! Gomme il verse de Thuile §ur le feu et gâte la situation! Depuis que le monde existe, on n'a jamais vu son pareil, et pourtant il finira comme tous ceux qui Tout précédé, mais qui ne sont pas, à beaucoup près, allés aussi loin que lui. Mais cette fin, qui est le plus sur moyen de guérir des maux profondément enracinés, ne viendra-t-elle pas trop tard? Et avant Télimination de ce rêveur, n'aurat-on pas à regretter bien des maux irréparables? Si la digue ne s'est pas encore rompue, cela ne peut s'expliquer que par le calme que l'Empereur Alexandre apporte aux affaires ; mais ce calme suffira-t-il toujours pour Tempécher de s'écrouler?
11 y a vingt-neuf ans aujourd'hui que Louis XVI a été guillotiné. Quand je songe à Tintérét que tout mon être prenait alors déjà aux aflfaires du monde, je me figure que j'ai cent ans.
23 janvier.
561. J'ai reçu aujourd'hui de très-intéressantes nouvelles de Saint-Pétersbourg. Comprenne qui pourra la nature de mes relations avec l'Empereur Alexandre. 11 ne suffit pas de lire, il faut encore savoir. Ce qui touche à la santé et à la maladie ne peut ni s'écrire ni se lire; pour juger de l'une et de l'autre, il faut les constater par soi-même et les suivre. L'Empereur Alexandre aurait désiré me voir venir auprès de lui; mais cela est absolument impossible! Il ne me demande que quelques instants, mais je n'en ai pas un seul dont je puisse disposer. Le Czar meurt d'envie de se débarrasser de toute l'affaire et d'en finir avec sa boutique. L'un et l'autre sont extrêmement faciles; et je crois, en effet, qu'il nous suffirait d'un téte-à-tête de quelques jours pour atteindre ce but. Mais à présent il m'est impossible de trouver ces quelques moments de loisir. Le Czar fait l'objection suivante : Commentvous a-t-il donc été possible d'aller voir le Roi d'Angleterre? Un enfant répondrait à cette question ; mais de tous les enfants du monde l'Empereur Alexandre est le plus enfant.
532 BECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
Le pauvre petit Nesseirode veut m'envoyer à Vienne Strogonow à la place de Golowkin ; il croit qu'un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal! Pour le tirer de son erreur, je lui ai écrit la phrase suivante : « Je vous aime depuis seize ans, je vous estime, vous possédez ma confiance ; quand nous nous rencontrons, nous ne pouvons plus nous quitter ; je vous crois et je vous comprends. Eh bien ! étesvous aimable? Pas le moins du monde, et jamais, du reste, vous n'avez prétendu Tétre. Aussi je vous prie de ne pas me mettre en contradiction avec moi-même. • Je ne sais pas si cette phrase est aimable ; je crains presque qu'elle ne le soit pas, mais elle est l'expression de la vérité même.
9 février.
' 562. Non, rien n'est plus scandaleux que les débats actuels à la Chambre française ; quelles singulières questions l'on y soulève ! C'est vraiment une discussion extraordinaire que celle du 28 janvier, entre le général Foy et le comte de Castelbajac, à propos de \a fidélité: il était réservé aux Français de prouver qu'il y a deux espèces différentes de fidélité. Les hommes de la Révolution rattachent Tidée de la fidélité au lieu, tandis que les royalistes la rattachent à la personne. Ce sont les derniers qui ont raison; car je crois pouvoir affirmer que le général Foy ferait, non pas du lit, mais de la personne, l'objet de sa fidélité; autrement, une personne légère serait fidèle pourvu qu'elle se couchât toujours dans le même lit.
Comment peut-on s'engager dans des discussions aussi absurdes que celle-là! et quand on a la bonne fortune de rencontrer un adversaire assez maladroit pour soulever une question de ce genre, comment ne le foudroie-t-on pas par une mauvaise plaisanterie? Quelle bonne réponse Castelbajac aurait pu faire au général ci-devant bonapartiste ! Il n'aurait eu qu'à répéter le compliment adressé par Napoléon à M. de Ségur lorsqu'après son retour de l'île d'Elbe il le rencontra aux Tuileries. M. de Ségur l'assurait de son inaltérable fidélité. « Il y a deux sortes de fidélité, répliqua Napoléon, celle des chiens ei
celle des chats. Vous, messieurs, tous avez la fidélité des chats, qui ne quittent jamais la maison. »
A la place de Castelbajac, j'aurais demandé au général Foy s'il trouvait le général Bertrand fidèle ou infidèle.
Un des plus tristes coryphées du parti doctrinaire, Rover- Collard, annonce à Tunivers que les libertés publiques sont « des résistances » ; quant à moi, je crois que les libertés publiques sont la santé/ la santé est une chose bien plus positive que la lutte contre la mort, qui est une puissance négative; il n'y a que les maladies qui soient, ])our ainsi dire, des résistances, et c'est précisément pour cela qu'elles ne sont ni la santé ni la mort. D'après M. Royer-Collard, l'État organisé serait parvenu au dernier degré de la perfection, si la maladie était la base de son existence. J'avais cru jusqu'ici que le meilleur régime, c'était la santé; or il se trouve que je ne suis qu'un obscurantiste ou un fou. Toutes ces absurdités, se produisant dans un endroit qui so regarde comme un aréopage, m'irritent et me désespèrent. Rien n'ébranle mon àme autant que l'esprit faux et ses conséquences, c'est-à-dire l'impudence, la vanité, la jactance, l'absence de scrupules et les sottises débitées avec aplomb. Capo d'Istria trouve certainement que Royer-Gollard est un profond penseur. Je suis tellement convaincu qu'il me prend pour un imbécile, que je trouve dans ce sentiment une véritable consolation ; c'est du reste la seule que je puisse attendre de lui. Le jour où il croira quej'ai raison, je me tâtei ai des deux mains pour m'assurer que j'ai toute ma tète. J'ai fait faire le portrait de ma tétc, il me parait très-bien réussi. J'ai donné l'original à ma mère; je le fais copier à présent. Les ouvriers d^ici sont bien lents! Il n'y a pas moyen de les faire aller plus vite; car quand on les presse, ils vous punissent en travaillant mal.
10 février.
563. Je viens de recevoir un groupe en marbre de Ganova ; je l'ai fait mettre dans mon pavillon. C'est une œuvre d'art charmante, qui ne me donne qu'un souci : je ne sais ce qu'en diront les gens candides et les gens pudibonds. Les premiers ne
diront probablement rien; les autres n'en diront que trop. Dans le principe, ce joli travail a été exécuté par GanoTa pour la Malmaison, et je crois que l'Empereur de Russie Ta acheté. Je Tai fait copier par Canova lui-même. C'est une des créations les plus délicates et les plus voluptueuses de l'artiste. Sous sa main, le marbre est devenu l'Amour et la Grâce en personne. Le groupe représente le premier baiser donné par l'Amour à Psyché. Les deux enfants s'acquittent de cette besogne comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose. Les jours où je recevrai la visite de gens candides, je serai sans doute obligé de couvrir l'Amour d'une robe de chambre et de faire disparaître Psyché sous une couverture ; sauf ces occasions-là, je pourrai leur laisser leur divine nudité. Si ces charmantes créatures ne pesaient pas vingt-trois quintaux, je les aurais fait mettre sur des roulettes; mais, telles qu'elles sont, il faut qu'elles restent immobiles, et, par suite, fidèles comme les chats et comme le général Foy. Avec cela, je suis heureux de voir qu'en dépit de ses ailes, l'Amour ne peut plus quitter ma maison. Ces ailes sont un véritable chefd'œuvre. A Rome, il y a un artiste qui ne fait que des ailes; les premiers sculpteurs font faire les ailes par lui; c'est qu'il traite le marbre avec une délicatesse incroyable.
22 février.
S64. Le fameux courrier de Saint-Pétersbourg est arrive. 11 ne le cède en rien à ceux qui l'ont précédé : il ne m'apporte que des phrases insensées, équivoques, compromettantes pour celui qui les a écrites, ne répondant pas aux faits, offrant la contradiction la plus flagrante avec ce qui saute aux yeux, pleines de nonscnse et mal rédigées. Aussi le dernier résultat de ce bavardage est-il rien. Comme je Tai toujours dit, ce « rien » n'est pas la guerre ; car la guerre est quelque chose. On n'a pas besoin de se casser la tête pour comprendre cela, et comme, en fin de compte, j'aurai raison, je trouve dans cette conviction un vrai dédommagement aux mille ennuis qu'il me faut subir.
Ma réponse consistera à ne pas répondre, et de toutes les réponses c'est la plus catégorique. En cette occurrence comme en tant d'autres , il fiaut que les faits parlent d'eux-mêmes, et ce sont eux qui Unissent presque toujours par avoir raison tout autrement que de simples mots. L'abus des mots est un malheur de notre temps. L'esprit humain ne se perfectionnera jamais au point de parvenir à élever une cabane au moyen de simples mots, et les phrases les plus éloquentes ne suffiront jamais pour protéger quelqu'un contre la pluie, voulût-on même se réfugier sous une thèse. Gapo d'Istria lui-même serait trempé jusqu'aux os, j'en réponds. La lutte entre Gapo d'Istria H moi ressemble à celle qui aurait lieu entre une puissance positive et une puissance négative. Deux puissances de même nature se seraient fondues l'une dans l'autre ; mais/ dans notre situation, aucun des deux ne peut triompher avant que l'un des adversaires soit usé par le frottement. Pour moi , je ne me sens pas encore diminuer de poids et de volume ; mais que de patience ne me faut-il pas pour me maintenir !
3 mars.
o6t$. Un des incidents comiques du temps actuel , c'est ce qui est arrivé à l'Empereur François. Sous la désignation vague : « De la part d'un ami », il a reçu une lettre dans ]a(iuelle on le prie de proposer Gapo d'Istria comme Roi de Orèce. Gapo d'Istria n'est personnellement pour rien dans Taflaire, j'en suis convaincu, attendu qu'il ne songe qu'à la République. Toutefois, cette démarche absurde semble indi- <|uer l'intervention des amis de cet homme d'État. Du reste, je voterais dans tous les cas pour son élévation au trône ; car partout il serait mieux à sa place que là où il est.
Je me rappelle encemoment une afiBiire singulière dont j'aurais dû m'occuper il y a quelque temps déjà. Quand Ali-Pacha se vit réduit à la possession de la seule ville de Janina, et qu il avait à craindre, d'un jour à l'autre, de voir mal finir sa révolte contre la Porte, il m'expédia un homme de confiance avec une lettre dans laquelle il me priait, après m'avoir adressé quelques
63(i RECUEIL DE DOCDMESTS (1818-1833).
éloges pompeux, de vouloir bien lui euTOyer un faiseur da constitutions. Exclusivement occupe du bonheur de ses sujet», il avait appris, disait-il, que la plus sûre garantie du salat public consistait dans l'octroi d'une constitution ; il eu étaîl bien convaincu, maïs ne savait pas au juste ce que c'était qu'une constitution; aussi me priqit-il de lui désigner que^ qu'an qui fut expert dans cette matière. Je remis à l'homme de confiance, qui était un marchand albanais absolumeut inculte, ma réponse au pacha : elle contenait en peu de mots l'assurance que je n'avais pas de fiiiseur de constitutions à ma disposition ; comme Ali-Pacha reconnaissait lui-même son igno- ' rance en matière de constitution, je le priais, pour lui lém<»< gner ma reconnaissance pour la confiance qu'il avait en moi, d'accepter, comme étant Tespression de ma conviction intime, le conseil suivant : savoir, que la meilleure constitution pour le pacbalik serait la soumission à la Porte.
Janina avait succombé avant que l'envoyé du pacha fiU retourné dans celte ville ',
Hfl6. Elle vient d'éclater, la bombe chargée de coton.
J'ai reçu aujourd'hui de Lehzeltern un courrier qui m'aunonce l'arrivée de Tatistscheff.
Comme on ne sait que dire, comme on a vidé tout son magasin d'insanités, on voudrait s'arranger. On a choîs l'homme qu'on avait justement sous la main, par la simple raison qu'en Russie il n'y a rien d'aussi rare qu'un homme. Les lignes que l'Empereur Alexandre m'a adressées directe* ment ne me laissent rien à souhaiter. Ma dépêche du 28 janvier à Lehzeltern" a fait éclater la culasse du canoo. Assurément elle avait été rédigée en vue de ce résultat, et le moment, comme on le voit, n'avait pas été mal choisi.
* On uit (ja'Ali, pacba de Japina, qui l'étiiU rendu quelques jour* rivant à Kurscbid-Pacba , fut égorgé le 5 tévricr 1B2S, et que m tèle l<* envoyée i CoDslaoliaople, ce qui provoqua dam celte ville de< Iraaiporli Jt joie eitraonlinairel. (Hole Je l'Éditeur.)
■■ Vairlen>6t5. ÇNoU de FÉdUeur.)
A présent le coup va partir. Mais aussi est-il grand temps qu'il parte. Dans quelle situation se trouve aujourd'hui TEmpereur Alexandre ! Depuis que le monde existe , on n'a jamais rien vu qui pût se comparer à sa manière d'agir, et Ton ne vieillit jamais assez pour ne pas voir des choses que l'imagination la plus hardie a peine à se figurer.
6 mars.
867. Tatistscheff est arrive. Je l'ai vu, et j'espère que Capo distria aura définitivement tort. Il a tort devant Dieu, mais il aura aussi tort devant les hommes*.
8 mars.
S68. Me voilà aux prises avec TatistschefF. Le brave homme se tord comme une anguille. Heureusement je suis un vieux pécheur.
Depuis la chute de Carthage, jamais affoire n'a été menée comme celle-ci. Chose bizarre, on en est encore toujours à se demander qui Ton veut tromper, qui Ton veut perdre ou qui l'on veut servir, ce que l'on veut feire ou ne pas faire. Un aréopage composé des hommes les plus honnêtes, les plus intelligents et les plus justes de tous les temps, en serait réduit à se perdre en vaines hypothèses à cet égard. Au milieu de tout cela, j*ai la conscience de ne pas me tromper et de déterminer exactement ce qui semble indéterminable.
En tout cas, je n'embrouillerai pas davantage les choses; j'ai plutôt l'assurance que je résoudrai plus d'un problème.
Fera-t-on quelque chose, oui ou non? Tout est dans
ces mots si courts. Je ne connais pas de plus joli mot que le petit oui français; je le préfère au ia allemand, qui force d'ouvrir une si grande bouche.
* Voir Miuion de TatistMheff l Vienne , n»* 616-621. {Note de V Éditeur.)
11 mars.
569. Je travaille à expédier des courriers; je veux expliquer à ces messieurs la position que j'ai prise. Je la trouve bonne, et si toutes mes prévisions ne me trompent pas, je mènerai TafËBiire à bonne (in.
Celui qui pourrait épier mes entretiens avec TattstschefF ne verrait que deux alternatives possibles : ou bien Ton veut me jouer, ou bien Ton ignore absolument dans le pays de mon interlocuteur ce qu'on veut ou ce qu'on peut. La première supposition serait trop niaise pour pouvoir être admise ; la seconde s'accorde si bien avec la connaissance que j'ai du pays, que je puis sans hésitation la considérer comme exacte.
TatistschefF doit penser que je suis sensible aux flagorneries, car il s'évertue à me donner de Tencensoir par le nez. Mais quand on en est au point où j'en suis, on a le nez cuirassé.
22 marj.
570. J'ai passé deux jours à lutter contre la tempête. En Grèce, on commence à devenir furieux. Les Grecs et les Russes sont les uns vis-à-vis des autres dans la situation qu'un certain gentilhomme gascon a caractérisée par ces mois : « Si tu avances , je recule ; mais prends garde ; si tu recules, j'avance à mon tour! » Voilà où en sont les choses, grâce au chef du Cabinet russe.
Bien que cette histoire ne doive pas tourner au tragique , elle ne laisse pas de me tourmenter. Les méchantes affaires m'occupent jour et nuit, tandis qu'il ne me faut qu'un instant pour en finir avec les bonnes. Or Capo d'Istria et un instant, cela ne va pas de pair. Si je voulais relire tout ce que j'ai écrit pendant les dix dernières années , il me faudrait certainement plus de quatre ans.
27 mars.
571. Capo distria passe sa vie à vouloir me mettre de côté. Après quelques mois perdus pour le repos du monde, l'Empereur Alexandre se prend la tête à deux mains et vient se planter devant moi en me priant de lui remettre de Tordre dans ses pensées. Et c'est ce qui arrive encore aujourd'hui. Capo d'Istria est Thomme du monde qui s'entend le mieux à embrouiller une afiEaire ; or Taflairc d'aujourd'hui est emmêlée à tel point que l'Empereur Alexandre ne peut plus ni avancer ni reculer. Depuis le mois de juin, j'ai prévu le cas ; j'ai vu de même venir le jour où il me présenterait encore une fois sa tète à remettre en bon état. Il £aut donc que je recommence aujourd'hui le travail dont j'ai à me charger chaque fois que surgit une grosse question. Toute V affaire ne commence vrai^ ment qu aujourd'hui. Capo d'Istria commet, comme certains écrivains, la grande faute de faire une préGace interminable avant d'entrer dans le véritable sujet. Il s'ensuit que le lecteur attend quelque chose qu'il ne trouve pas dans l'ouvrage, et quand il est arrivé à la fin du livre, il se demande à quoi la préface a bien pu servir.
Assurément l'Empereur Alexandre est entêté, mais on ne
doit pas oublier que son entêtement est partagé par la grande masse.
3 avril.
572. Les choses en sont au même point qu'il y a neuf mois. — A l'heure qu'il est, Tatistscheffesten quelque sorte transparent pour moi. Je sais tout ce qu'il y a dans cet homme. Malheureusement je trouve beaucoup de places vides que le brave homme croit bien remplies. Si l'on a voulu jouer au plus fin avec moi, on s'est trompé. Mais tel n'a pas été le cas. L'Empereur Alexandre a voulu se retrouver dans le labyrinthe, et il a demandé un fil conducteur à sa vieille Ariane.
8 ayril.
573. Quel bon épisode dans ma vie que l'opéra italien, que j'ai enfin réussi à implanter ici ! C'est une grande et réelle \ic« toire que j'ai remportée.
J'ai assisté à une répétition de Zelmira, Tout y est bon, la musique et les chanteurs. David est passé maître dans son genre : il réunit tout ; il a une belle voix de ténor avec des notes profondes et des notes élevées, si bien qu'on serait tenté de croire que, d'une part, il a toute la puissance de la virilité, et que, d^autre part, il n'a plus rien de viril. II donne sans effort Y ut de poitrine et descend de même jusqu'aux notes les plus profondes. Sa méthode est incomparable, son jeu est parfait ; en un mot, il ne laisse rien à désirer, et il y à dans ce monde peu de choses dont j'oserais en dire autant.
En avril, mai, juin et juillet, nous entendrons Zelmira^ Corradino, Mose, Elisabetta de Bossini, un petit opéra-bouffe de Generali, et Gabriella di Vergy de Carafa. La troupe se compose de madame Colbrand, aujourd'hui madame Rossini; d'une charmante chanteuse, madame Ekerlin, qui porte un nom allemand; de madame MombeJIi, de David, de Nazzari, de Botticelli, d'Ambrogi, dont l'un est meilleur que l'autre, à l'exception de David, qui les surpasse tous. A la tète se trouve Rossini lui-même, avec un orchestre et des chœurs qui lui valent Tadmiration de tous. On comprend qu'un mélomane comme moi soit dans le ravissement. Ce sont là des moments où des rayons de soleil pénètrent dans l'obscurité de mon cachot; c'est là tout à fiait l'impression que j'éprouve.
9 avril.
574. Mon cabinet de travail continue de ressembler à un quartier général. Chaque instant m'amène un nouvel interru|>teur, et si le travail me fatigue, je souffre encore bien plus d'être continuellement dérangé. L'habitude est pour beaucoup en toutes choses; or je possède aussi celle de ne pas perdre
le fil qui se rompt à chaque minute; mais ma tète souffre bien de cette tension perpétuelle. Il y a des jours où je trouve ma pauvre tête tellement fetiguée^queje voudrais pouvoir la coucher seule quelque part.
il aTii].
S7S ... Moi aussi, j'ai mes folies , dont Tune est la mer. J'aime la mer comme peu de choses au monde; je la trouve toujours belle, et c'est pour moi un véritable malheur d'être obligé d'habiter un point éloigné de la mer. Je ne puis pas non [)lus regarder l'eau du haut d'un pont sans avoir envie de m'y précipiter; non par désespoir, il s'en faut, car ce sentiment m'est inconnu : je ne désespère jamais, probablement parce que mes espérances ne sont pas exagérées; ma folie, c'est l'eau, que j^aime d'un amour sans bornes. Un des principaux de nos professeurs radicaux d'Allemagne a publié récemment un ouvrage où il s'efforce de prouver que l'homme est originaire de la mer, c'est-à-dire que primitivement nous étions poissons, et qu'à la longue nous sommes devenus hommes*. Si je ne croyais pas ce professeur encore plus fou que moi, je serais tenté de croire qu'il a raison.
18 avril.
o76. Tatistscheff retourne à Saint-Pétersbourg. Je n'ai plus rien à lui dire; s'il ne m^a pas compris, ce n'est pas ma tante; mais j^ai le sentiment qu'il m'a compris.
J'ai amené Tatistscheff à faire faire son portrait, non parce f|ue je tenais absolument à Tavoir, mais pour faire gagner cinquante ducats au peintre (Daffinger). La ressemblance est frappante.
10 avril.
577. J'ai fait décorer Neumann; il en sera très-heureux, car cela lui prouvera que je ne l'oublie point. Dans le monde,
* • Le Mucus primitif», par Okcn. (Motc de VÈdileur,)
543 RECUEIL DE DOCUMENTS (iSlg-lgii).
Tordre que je lui ai fait conférer ne pourra pas le mettre sur un plus grand pied*.
TatistscliefF vient de monter en voiture. Son départ m'ùte un poids de dessus le cœur; j'aime bien les afibires terminées. Du reste, TatistscliefF est parti fort content de moi, ce qui, dans tous les cas, vaut mieux que le contraire. Gapo d^Istria ne sera pas du môme avis ; mais comment contenter cet homme?
21 avril.
578. Quand j'expédie un courrier, il faut toujours que j'en envoie cinq à la fois; ils disent tous la même chose, il est vrai; mais pour me faire comprendre, il me faut parler à chacun dans son langage particulier. Gapo d'Istria seul rentre, sous ce rapport, dans une classe à part. Comme il parle pour ne pas être entendu, les nuances lui importent peu ; comme il ne dit jamais ce qu'il veut, il ne dit pas non plus ce qu'il ne veut pas. Voilà tout le secret de cette fieimeuse apocalypse. — Un ouvrage excellent a été j>ublié à Paris : c'est le livre des Séductions politiques, par Lourdoueix, un de mes amis; c'est, selon moi, ce qu'on a écrit de meilleur sur l'histoire de notre temps, il n'y a là dedans pas une phrase que je ne signerais.
29 avril.
579. Jai des nouvelles de Tatistscheff. II s'est croisé avec un courrier (russe) qui doit aller à Londres, où l'on auraone peur mortelle d'entendre parler d'une armée européenne.
Cette histoire se rattache à un complot ourdi par Gapo d'Istria, Strogonow et Pozzo di Borgo. Je n'ai pas peur de ce complot, j'y mettrai bon ordre. Le triumvirat voudrait se partager le monde : l'un se chargerait de l'Orient, Tautre de l'Europe occidentale, et le troisième, d'après le plan conçu,
• Neumann avait de trcs-grands pieds. {Note de PEdiieur,)
planerait pour ainsi dire sur le tout. Et TEmpereur Alexandre est au milieu de tout celai
Pour empêcher que les cris de Jupiter ne fussent entendus par Saturne, on avait pris soin d'entourer de tambours le berceau du dieu ; ici, c'est le contraire qui a eu lieu ; mais, quoi qu'il en soit, la plaisanterie est par trop mauvaise.
4 mai.
S80. J'ai passé à Eisenstadt* la journée d'hier et une grande partie de celle d'aujourd'hui. Les serres figurent parmi les plus belles qui soient en Europe. Hier soir nous y avons eu un concert. Dans cet immense château , la société ne se composait que de six personnes.
Je ne comprends pas pourquoi je ne reçois pas de nouvelles de Paul Esterhazy. Londonderry ne saura que feire, Wellington non plus; sans doute ils sont tous les deux dans l'attente et veulent savoir ce que j'ai fait ou ce que je ne veux pas faire. C'est ainsi qu'on essaye de gagner le lendemain ; le ma 1 n'est pas grand, car il vaut mieux passer dans l'inaction la journée courante, si Ton ne sait que faire. Ce qui est certain, c'est qu'en dehors de Vienne personne ne sait où la chose en est réellement. Se figure-t-on que Gapo d'Istria le sache? Pas le moins du monde : il n'en sait pas plus long que le grand vizir. Croit-on que l'Empereur Alexandre soit mieux instruit? Point du tout. Tous veulent quelque chose, sans savoir comment attaquer Taflaire. Ce qu'il y a de véritablement piquant dans la situation actuelle, c'est que personne ne sait exactement comment il pourra obtenir ce qu'il veut. Quant à moi, je sais ce que je veux et ce que les autres peuvent faire. Je suis armé de pied en cap; mon épée est tirée et ma plume taillée, mes idées sont nettes et limpides comme le cristal d'une source pure, tandis qu'aujourd'hui bien des gens pataugent dans l'eau trouble.
* Une det ^ndcs terres du prince Eaterhazy. {Sote de f Editeur,)
8 mai.
581. Il est venu aujourd'hui un courrier porteur de nou« velles détaillées envoyées par Esterhazy. Ce que j'avais prévu vient d'arriver à Londres. Ces braves gens ont été pris d'une terreur panique. La différence entre Londonderry et moi, c'est que le premier ne sait pas, comme moi, ce que l'Empereur Alexandre veut et ce que Capo d'Istria ne veut pas. Quant à ce que l'Empereur Alexandre peut Éairc, c'est autre chose, parce qu'on ne saurait se livrer à Capo d'Istria sans être pris comme dans un lacet ou s'embourber jusqu'au cou. Mais Londonderry ignore tout cela, parce qu'il y a longtemps qu'il n'a pas été en contact avec l'Empereur Alexandre. Il lEaut voir bien des choses dans ce monde pour les croire; de plus, il faut encore avoir de bons yeux pour voir ce qui est réellement.
Je crois que nos dernières vues en ce qui concerne la question de l'intervention en Espagne ont été favorablement accueillies à Londres*. Mais Londonderry ne comprendra jamais rien au nœud de la question, qui est celui-ci : c'est que l'Empereur Alexandre ne veut pas entendre parler de la question grecque, tandis que Capo d'Istria a horreur de la question espagnole. Capo d'Istria cherche dans cette dernière un moyen de forcer le Czar à intervenir dans les affeires de la Porte. Il envoie donc dans toutes les directions sa proposition, rédigée sous la forme curieuse que voici : « Vous voyez que l'Empereur Alexandre est engagé dans une fausse voie ; il court audevant de sa perte, et il vous entraînera dans sa ruine. Vous
* Pour rendre ce passage plus intelligible, il est peut-être utile de rappeler ce qui suit : Le Roi de Naples s'était adressé aux Cours alliées en faveur de Ron neveu le Roi d'Espagne, dans le but de provoquer une entente commune entre les puissances ; il voulait les amener à protéger le trône et le peuple d'Espagne contre la catastrophe dont ils étaient menacés. La Russie se déclara prête à intervenir, mais seulement à la condition que rintervention se ferait au moyen d'une armée européenne, qui serait formée des contingents en vovéïi par les cinq puissances. Le prince de Metternich déclara que cette condition préalable était inadmissible et impossible à réaliser.
(Note de r Éditeur.)
DIFFICULTÉS AVEC CAPO D'ISTRIA, ETC. (1825). 5ir>
n*avcz que le choix entre deux maux; permettez-lui donc de choisir le moindre. »
Voilà encore un cas où Londonderry et moi nous procéderons d'une manière toute différente. Pour lui, il jettera feu et flamme; quant à moi, j'ai dit : « C'est bien, vous nattez qu'à venir, nous en causerons. » Londonderrv écrira un memorandum pour prouver que ce qui est absurde ne saurait être raisonnable; moi, par contre, je me suis contenté d'envoyer une toute petite carte d'invitation sur laquelle ne manque pas même la formule obligée : « Réponse, s'il vous plait. » Les choses étant ainsi, Capo d'Islria pourrait bien dire à son Maitre : « Vous voyez à quelle espèce de gens vous avez affaire. Proposez-leur n'importe quoi, et vous ne les trouvez jamais, tandis que vous (l'Empereur), on vous trouve toujours. Renoncez donc enfin à votre système if amitié, qui, au bout du compte, est absurde ; laissez chacun faire sa cuisine et faites la vôtre ; marchons en avant, la gloire et le succès nous attendent à Constantinople. »
Or, si quelque chose peut sauver l'Empereur Alexandre et la cause du bon sens, ce sera la carte d'invitation et non le mémorandum.
Je ne sais pas si je suis fou, mais je sais pertinemment que je suis entouré de gens qui ont perdu la tête. \ vrai dire, la simple politesse me commanderait de devenir fou h mon tour, si je ne le suis pas encore.
mai.
<S82. J'ignore si le Roi d'Angleterre viendra réellement ici. S(e^vart m'écrit qu'il ne croit pas tout à fiiità ce voyage, et en cela il pourrait bien avoir raison.
Le moment décisif est proche. Le 30 avril, Tatislscheff est arrivé h Saint-Pétersbourg. Mes dernières nouvelles ne sont que du 29. Celles que j'attends m'apporteront sans doute des éclaircissements; en attendant, j'expédie à tout hasard un nouveau courrier avec des nouvelles de la Grèce qui ne manquent pas d'intérêt.