‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 108 sur 126 · III · texte numérisé non relu

III

546 RECLEIL DE DOCUMENTS (1818-I8S2).

Capo d'Istria est furieux contre moi, ce que je trouve trèsnaturel ; il se plaint de ce que dans ma pensée je le sépare toujours de TEmpcreur, tandis qu*ils ne font jamais qu'un. Pour le prouver, Capo d'Istria a affirmé à Nesselrode que l'Empereur voulait tout autre chose que lui ; et Ton appelle cela de la logique !

15 mai.

585. Je n'ai qu'un {p*ief contre le jour actuel (jour de nais* sance), sans lequel je ne serais rien : c'est qu'il est déjà précédé d'un si gi^and nombre d'années.

D'après les dernières nouvelles que j'ai reçues de Lebzeltern, les affaires prennent en ce momeut une singulière tournure à Saint-Pétersbourg, mais elles ne vont pas mal. Je dis : pas mal, parce que l'empereur Alexandre veut autre chose que son ministre. Comment ces deux hommes peuvent-ils marcher si longtemps ensemble? Tout le monde en est étonné, excepté moi.

20 mai.

S84. J'ai préparé un travail long et difHcile pour la Tur- (|uie; on commence à suivre une marche tout à fait correcte dans ce pays-là. Si le nœud gordien se débrouille, je pourrai me flatter d'avoir résolu à moi seul un bien grave problème.

n mai.

58o. Me voilà dans une situation tout à fait exceptionnelle. Je n'ai rien à faire. J'attends des résultats de tous les côtés; par suite je n'ai à parler à âme qui vive, à écrire à personne. Cependant je ne m'ennuie pas; je suis comme le vieux Kaunitz, qui répondit un jour à la belle madame de Witt, qui lui avait dit qu'elle ne connaissait pas l'ennui : « J'ai ceci de commun avec vous, madame, que je ne m'ennuie pas; mais je suis très-souvent ennuyé par les autres. » Ne pas s'ennuyer et jouir

DIFFICULTÉS AVEC CAPO D*ISTRIA, ETC. (l822). 547

de la vie sont deux choses très^différentes; éloi{pié des miens, je suis privé de la vie de famille, qui est une des sources des grandes jouissances de la vie. J'ai mon jardin, il est vrai, j'ai le soleil et Topera italien; c'est quelque chose assurément, mais ce n'est pas le bonheur.

Je fieiis souvent des parties de campagne ; nous sommes toujours de quatorze à dix-huit personnes. Les environs de Vienne se prêtent fort bien à des excursions de ce genre; on n'a qu'à faire une lieue dans n'importe quelle direction pour se trouver dans un beau site* Un des bons côtés de la société d'ici, c'est qu'on se sent pour ainsi dire en Eeunille. Quand un étranger entre dans le cercle, il se sent dès lé premier moment comme l'enfiBint de la maison : il n'a pas besoin de songer à ce qu'il pourrait bien faire; les autres s'en préoccupent pour lui. La politique reste toujours en dehors du cercle, et rien ne la rappelle, excepté quand il se produit de grands événements.

Aujourd'hui, je vais me coucher sans avoir envie de dormir. Je lirai encore cinq ou six chapitres de Tite-Live, que j'ai déjà lu d'un bout à l'autre deux ou trois fois. Gela me repose des tristes élucubrations de Fabbé de Pradt et compagnie.

26 mai.

586. J'ai des nouvelles des Turcs; ces gens ne sont pas si sots que le monde le croit ou voudrait le croire et que bien des gens veulent le persuader. J'ai des rapports de Saintrdtersbourg qui me prouvent que je ne me suis pas trompé; ils me font voir, au contraire, que j'ai bien jugé mon monde, et c'est tout ce qu*on peut me demander. Capo d'Istria est de nouveau trèsHremuant; du reste, il se cassera le cou. Je n'admets plus de miracles aujourd'hui, mais je serais oI)ligé de h* Fnire si je supposais Capo d'Istria plus fort que la nature.

Mes nouvelles de Saint-Pétersbourg vont jusqu'au 11. La lutte avait commencé au sein du Cabinet; cela devait arriver, du reste, parce que je savais ce que je faisais. Je suis certain que jamais l'Empereur Alexandre n'a entendu la voix de son pays aussi nettement que je la lui ai f^it entendre par Torgane

de TatistschefF. Comme Capo d'Istria ne parle pas ce langage, comme au contraire il parle un langage tout à fait étranger au pays et à ses intérêts, il a Êillu qu*il y eût une lutte, et cette lutte ne finira que par le triomphe de Tun ou de Tautre parti. Il faudra que ce soit, en définitive, le langage de la raison qui remporte la victoire. Quand un jour on fera la liquidation en Russie, on verra une banqueroute morale telle que rhistoire n'en a jamais enregistré ; elle entratnera la ruine des intérêts les plus naturels et les plus sérieux de la Russie. Si cette banqueroute des idées aujourd'hui dominantes a lieu (et c'est à peu près inévitable), j'aurai fait voir au monde ce que peut faire la volonté d'un seul homme, quand elle s'appuie sur la base du bon sens le plus simple.

31 mai.

587. Un courrier de Lebzeltern est anûvé ici depuis huit jours. Le procès est gagné, et cela si complètement, que peutêtre personne, excepté moi, ne pourra le comprendre*.

TatistschefF va revenir dans quelques jours. L'Empereur Alexandre a accepté toutes mes propositions ; c'en est fiait de Capo d'Istria; la Russie joue un rôle bien triste. Aussi je veux prouver que je suis un ami sûr, éclairé et fort. Je ferai aujourd'hui pour l'Empereur Alexandre ce que les fous et les incapables n'ont pu faire. En ce moment, je ne pense pas à l'Autriche, qui n*a pas besoin de moi; il faut se montrer serviable à l'égard de ceux qui sont dans l'embarras, par conséquent venir au secours de TEmpereur Alexandre. Mais aussi qu'est* ce que c'est que ces gens de Saint-Pétersbourg? Rien que des masques, qu'il faut connaître pour savoir ce qu'il y a dessous. La maxime suivante, que je dois à l'expérience, trouve atijourd'hui une nouvelle confirmation : Pas de roman, maU et l'histoire ; ne pas croire, mais savoir.

Je vois d'ici la mine de Londonderry. Il doit se sentir heureux comme un homme qu'on a retiré de dessous une ati-

* Voir : Victoire du Cabinet autrichien, no* 622-625. (NcU et tiéitÊV.}

DIFFICULTÉS AVEC CAPO D*ISTRIA, ETC. (l822). 549

lanchc. S'il n^adhère pas à ce que j'ai fait, c*est un fou; du reste, tout homme animé de sentiments honnêtes et d inten* tions loyales est obh{jé d'approuver ma conduite. D^ailleurs, Tcquilibre se rétal)Iit par le fiait que les méchants sont furieux au possible.

Capo d'Istria fait aujourd'hui ce qu'il a &it pendant que la question napolitaine était sur le tapis, il se tait, 11 y a des moments où des idées confuses et des paroles équivoques ne font que tout arrêter sans jamais amener le succès ; il en est d'autres où elles vous font mettre à la porte, et c'est précisément le cas aujourd'hui.

il juin.

588. Tatistscheff vient d'arriver; je me rendrai auprès de lui, parce que je veux savoir de quel côté s'est tournée la (girouette ; puis je rentrerai dans mon repos moral.

14 juin.

i$89. J'ai des nouvelles de Saint-Pétersbourg et de Londres; les premières sont très-nettes, parce qu'elles mettent toute l'affaire entre mes mains.

L'Empereur Alexandre nous rejoindra au commencement de septembre. J'espère que Londonderry aura aussi le coura{;e de venir; je prévois cependant qu'il hésitera. Mais les raisons qui militent en feveur de sa venue sont tellement sérieuses, qu*il ferait une véritable folie en s'abstenant de prendre part a nos conférences. Le mot est cru, mais il est vrai. H recevra de Saint-Pétersbourg et de Berlin la même invitation que celle qui lui sera adressée d'ici.

On est étonné à Saint-Pétersbourg de voir que Tatistscheff ait pu prendre une fois la ligne droite ; il suit la direction que lui indiquent ses intérêts, et il la suit bien, parce qu'il est trèisfin. Ce que peu de personnes comprennent, c'est le parti qu'on peut tirer des gens rusés ; moi, pour ma part, je ne les ai jamais GFainU, pourvu qu'ils eussent de l'esprit. Le seul

adversaire difficile à vaincre, c'est rhomme parfaitement honnête.

Il y a une différence énorme entre tenir les rames ou tenir le gouvernail. Que d'hommes d'Ëlat ont fait des fautes dans ce métier! Que de pilotes prennent la rame en main ! Tout en ce monde n'est, en définitive, que simple story, et Ton peut être certain qu'une affeire est d'autant plus simple qu'elle parait plus embrouillée. Je suis l'homme le moins obstiné, mais le plus persévérant; rien ne me £ait dévier de mes principes, et voilà pourquoi je suis pour mes adversaires un ministre fort incommode.

Baden, le 17 juin.

590. Je suis arrivé ici hier soir. Tatistscheff m'a suivi aujourd'hui. Nous allons et venons entre Vienne et Baden sans nous gêner l'un l'autre. Notre but est de gagner du temps et de bien faire ce qu'il faut.

Je suis de nouveau dans une situation très-singulière. Je me trouve au centre, faisant l'office de principal moteur dan» une affaire toute simple, mais qui a été embrouillée pendant de» mois entiers pardes gens déraisonnables et par une suite de mesures que rien ne peut justifier. Comme tout serait mieux aile' si Ton avait commencé lout de suite par accepter mes propositions, au lieu de finir par là ! mais cela ne faisait pas le compte de Gapo d'Istria.

Vicmicî, le 19 juin.

891. Tatistscheff me suit comme mon ombre; je travaille aussi beaucoup. L'Empereur Alexandre veut savoir ce que je pense, et je regarde comme un devoir pour moi de ne rien lui cacher.

Capo d'Istria joue tantôt le rôle de la souris dans son trou, tantôt celui du chat qui est aux aguets. Si les affaires marchent d'une manièi^e contraire à ses vues, il rentre dans son trou; s'il se présente des difficultés, le chat montre ses griffes. Avoir

derrière soi cinquante millions d'hommes et se conduire ainsi, cela n'est pas dig^ue d'un grand homme.

i«' juillet.

o92. Capo d'Istria est tout à fait disloqué, mais il tient encore. II compte sur le temps, tout comme moi. Jusqu'ici il s'est trompé, et moi non; il se trompera encore; mais je prie Dieu de me préserver de Terreur.

TatistschefF sent si bien la nécessité de procéder sagement, (|u'il le fait aussi. Mon talent a consisté à le placer dans une situation qu'il ne peut abandonner sans se casser le cou. Et le brave homme tient à son cou.

Baden , le 2 juillet.

S93. L'Empereur François est ici depuis hier, ce dont je suis très-heureux, parce que sa présence m'épargne dix à douze lieues de poste par semaine. II attend ici son sort, ainsi que moi; nous ne saurons que dans dix ou quinze jours ce <|ae l'Empereur Alexandre veutSeiire. Ce qu'il veutfiaire, nous le savons; mais il faut que nous connaissions l'époque où il entreprendra de réaliser ses projets. Je crois pouvoir fixer ce moment à la mi-septembre ; je voudrais que Londonderry fût ici dès la fin du mois d'août.

J'attends d'heure en heure des nouvelles de Londres. L'attente est toujours agaçante; mieux vaut la certitude, quand même on n'a pas à s'en louer. Je connais beaucoup de gens qui se contentent de ne rien savoir; mais aussi ne sont-ils jamais dans l'attente.

Vienne, le 15 juillet.

o94. Toutes les nouvelles que je rerois de Saint-Pétersbourg sont bonnes.

J'ai terminé ma cure d'eaux à Baden. Il a fallu m'arrèter le dix-huitième jour ; je n'avais plus même le temps de me jeter

552 IIECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).

dans Teau. Avec cela, la chaleur est extrême; le thermomètre ne descend jamais au-dessous de vingt-deux degrés, souvent même il monte jusqu'à trente. La température est plus élevée que la température moyenne de Naples; aussi en est-ce fiait de la végétation pour Tannée 1822. L'herhe de mes prés n'est plus que du foin^ et mes arbres ne sont plus que des manches à balai. Heureusement mon pavillon est encore fort habitable; il est frais et confortable à souhait.

Gomme la société a quitté Vienne, je suis tout à mon affaire. Tous les deux ou trois jours je travaille avecTatistschefF; par bonheur, il est £[icile de travailler avec lui.

25 juillet.

59S. J'attends d'heure en heure des nouvelles de Saint- Pétersbourg; elles m'apprendront la seule chose que j'aie encore besoin de savoir, c'est-à-dire qu'elles me diront le jour où je verrai l'Empereur Alexandre. Une autre question ne manquerait pas, en apparence, d'un certain intérêt. Me rencontreraije avec Capo d'Istria? Peu m'importe. C'est un homme mort, et je ne crains ni les morts ni les revenants. Un mort n'est rien, et un revenant n'est jamais que l'image d'un vivant bien piteux. On ne vit qu'une fois; pour ressusciter, il faut passer dans un autre monde; la résurrection dans le même monde n'est plus que l'ombre de la première vie. Le régne de Capo d'Istria est passé ; voilà longtemps déjà que je me suis battu avec lui, et pourtant j'ai toujours continué mon chemin et marché en avant. Capo d'Istria est un général maladroit, mais retors; il s'entend aux feintes, mais il lui manque la saine notion des situations : il n'en a pas la clef, il n'en connaît ni le fort ni le faible. Il défend des châteaux en Espagne par des aphorismes qui ne valent pas la peine d'être attaqués. Qu'on ait raison et qu'on marche de l'avant; il faut que l'adversaire succombe.

27 juillet.

S96. Ce soir, j'ai été pour la première fois à Topera allemand. Ces voix allemandes sont pourtant bien pitoyables à côté des voix italiennes. Nos chanteurs n'ouvrent pas la bouche et semblent croire que le nez est aussi un organe de la voix humaine.

C'est une chose remarquable que Tesprit faux et le mauvais {;oût marchent toujours de pair; c'est ainsi que tous les mécontents professent Thorrcur de la musique italienne. En Allemagne, on dispute sans fin sur la question de savoir, de la musique allemande ou de la musique italienne, laquelle mérite la préférence. Notre pays même donne dans ce travers. Les frontières d'un État n'arrêtent jamais les épidémies, de même qu'elles n'arrêtent ni la science ni les idées. Or il existe ici une minorité qui voudrait se Ëiire passer pour la majorité, qui est libérale, radicale çt doctrinaire, et qui, par suite, déteste aussi le chant italien. On devrait donc s'attendre à voir cette minorité courir à l'opéra allemand; mais il n'en est rien. Elle recommande des choses dont elle se moque, et le théâtre reste vide. Ces avocats du diable sont toujours les dupes de leurs propres systèmes (et ce sont encore les plus honnêtes), ou bien ils cherchent à tromper les autres; et c'est là le plus(prand nombre.

1" août.

897. Les nouvelles d'aujourd'hui nous annoncent Tarrivée de l'Empereur Alexandre pour le 7 septembre. Ces mêmes nouvelles nous apprennent un fait qui ne m'étonne point : Capo d'Islria ne viendra pas.

L'Empereur Alexandre m'accable d'éloges et soutient qu'il n'a confiance qu'en moi. Yeut-on savoir quelle impression cela fait sur moi? J'en souris, voilà tout. Je sais aussi que le Czar souhaite la présence de Londonderry, et cela est bien. On restera ici au moins trois semaines, ce qui est rigoureusement nécessaire.

RECVEIL DE DOCL'MESTS {18I8-1S22),

Capo d'Istria a écrit à Golowk il prend foriiiellement congé de lui

■ latjuelle

598. Je viens de conimencer la lecture de Ttiuvrage d'O'Meara. 11 y a dans ce livre un fond de véiilé; on dirait en quelque sorte un valet de chambre parlant de son maitre. Dans ce que Napoléon a dît îl son trisle biographe se tronvenl mêlés de grandes choses et de petits faits, la vérité et l'erreur; mais il y a toujours un fond d'intentions calculées en vue du narrateur. Ce ne sont pas de ces entretiens comme ceux auxquels Napoléon se livrait quand il voulait traiter une question à fond. Toutefois le grand homme est très-bien caractérisé dans ce livré, surtout pour ceux qui l'ont connu. O'Meara ne l'a pas connu ; il a cru en lui ; or, on ne juge bien un liomiue tel que Napoléon que lorsqu'on ne croit pas en lui. En feuilletant l'ouvrage, j'ai souveni rencontré mon nom. Pins je trouve d'attaques contre moi, plus je suis coûtent. D'après ma conviction, Napoléon ne m'a jamais connu, il m'a encore moii» deviné. La cause en est bien simple : Napoléon était l'Iiomiue du monde qui méprisait le plus lé genre liumani. 11 avait un merveilleux talent pour reconnaître les cdtés faibles d» hommes; or, toutes les passions sont des cotés feitdes ou Ips (ont naître. 11 n'aimait que les hommes possédés de passions fortes et de grandes faiblesses; il mesurait à ces défauts le* qualités contraires. Il trouvait en moi un calme détespérant pour un liommc habitué à spéculer sur les passions. Il en résultait qu'il était obligé de nier en moi l'existence do toute qualité compatible avec la raison pure ou étant la raison elle-même. J'ai souvent souri involontairement quand je remarquais en présence de Napoléon qu'il me jugeait mal. C'est précisément pour cela que j'ai connu Napoléon bien mieux qu'il ne m'a connu. Il suffit de sept années de patiente étude pour connaître un homme qui est tout en dehors, notamment pour un observateur qui ne se laisse pas dérouler par des sentiments de crainte et d'admiration.

18 août.

599. Je continue de lire le livre d*0'Meara. Dieu du ciel, comme le pauvre diable a été trompé! L'histoire de Tentente (le Napoléon et de l'Empereur François au sujet du départ de l'ile d'Elbe est bien bonne. Il me semble, du reste, entendre Napoléon lui-même; il a souvent essayé de me faire accroire de ces contcs-là. Je le laissais toujours parler jusqu'au bout, et me contentais de lui dire quand il avait fini : « Cela est faux, » il me re{][ardait alors, se mettait à rire, et disait en se retournant : a Sono bugie per i Parigini. » Quel ouvrage j'aurais pu écrire d'après la méthode d'O'Meara, si le soir j'avais couché sur le papier toutes les sottises que j'avais entendu dire dans la journée! Je comprends d'ailleurs que Napoléon ait fort regretté de perdre son signor doltore; quelle bonne pratique pour un faiseur de romans!

En deux mots, Napoléon était un très-petit homme avec un très-grand caractère. Il était ignorant comme l'est d'ordinaire un sous-lieutenant; un instinct merveilleux tenait chez lui la place du savoir. Avec le mépris qu'il professait pour les hommes, la crainte de se tromper ne pouvait lui venir. Il osait tout, et par là il prenait tout de suite une avance énorme qui le rapprochait du succès. Ensejetantdans une arène immense, il a étonné le monde et s'est emparé de lui, tandis que d'autres n'arrivent pas même à devenir les maîtres de leur foyer domestique. Puis il a marché en avant, toujours en avant, jusqu'à ce qu'il se cassât le cou. Il devait finir comme il a fini, et il a été jugé comme juge précisément la foule, (|uand elle se prononce sur des gens qui ont trouvé les moyens de s'imposer à elle et de Fasservir, Légitime souverain d'un petit État, il ne serait jamais arrivé à une autre réputation c(u*à celle d'un monarque entreprenant. Comme chef d'armée dans n'importe quel pays, comme administrateur là où aurait passé le souffle de la tempête révolutionnaire, sa nature puissante aurait toujours percé. Dans le cadre où il s*est trouvé, il lui fallut jouer le rôle qu'il a joué en effet, et

dont n'aurait jamais osé se char{][er un homme invariable dans ses principes.

20 août.

: 600. Quelle terrible nouvelle*! Il est vrai que jusqu'ici je n'ai reçu qu'une simple dépêche télégraphique de Paris ; mais quel coup ! Je suis, du reste, armé contre tout événement; ma cause ne sera perdue que lorsque je serai tombé moi-même.

22 août.

001 . Â présent je sais tout, et ce tout est fort triste. Quelles faibles créatures nous sommes ! C'était la folie, la simple folie! II y a de longues années déjà, Londonderry avait eu un accis de démence. Le Gouvernement et la famille étaient dans le secret, et on faisait l'impossible pour cacher au public l'état des choses.

Son histoire avec le Roi, toutes ses craintes, n'étaient autre chose que des symptômes du paroxysme qui s'est enfin déclaré. C'est un grand malheur. La perte de cet homme est irréparable, surtout pour moi. L'esprit chez un homme peut suppléer à tout, sauf à l'expérience; Londonderry était dans son pays le seul qui fût rompu à la connaissance de Tétranger; il avait appris à me comprendre. Maintenant il va falloir des années avant qu'un autre m'accorde le même degré de confiance.

* La folie et le suicide de Londonderry. Lord Londonderry (autrefois Ca<itlereagh) mit fin à ses jours dans sa maison de campagne, près de Londres, le 12 août : dans un accès de démence, il se trancha l'artère carotide. En ta rjualité de membre influent du Cabinet anglais, il mit en son temps beaucoup d'ardeur à demander que l'Angleterre fit énergiqnement la guerre à Napoléon. Jl prit part au Congrès de Chàtillon, conclut le traité de Chaumont,fut lèpremier plénipotentiaire anglais au congrès de Vienne et lors de la codcIusion du premier et du second traité de Paris. Dans cette situation, il exerça une grande influence sur la création du système politique européen. Après la mort de Londonderry, il y eut un changement radical dans la com^Msition du Cabinet anglais et dans son attitude vis-u-vis de TAulriche. Canning fit partie du ministère anglais comme secrétaire d'Etat des affaires étrangères.

{Note de CÈditeur,)

J'apprendrai par Stewart, qui est arrivé aujourd'hui, beaucoup de détails sur les circonstances qui ont précédé Tévéncment. Le foit est si affreux en lui-même que Tesprit peut à peine le concevoir. On représentait Londonderry comme étant très-calme; il ne Tétait point. Le inonde, dans sa sottise, juge toujours de Tintérieur d'un homme par Tenveloppe; or, rien n'est plus trompeur qu'elle.

25 août.

€02. Ste\vart a appris jusqu'aux moindres détails qui ont précédé la catastrophe. Actuellement il est démontré que, déjà dix jours avant sa fin, Londonderry était atteint de manie. Il donnait de si nombreux et de si fréquents signes d'aliénation naissante, que je ne puis comprendre qu'ils n'aient pas sauté aux yeux de ceux qui Tentouraicnt, et qu'on n^ait pas pris de plus grandes mesures de précaution.

La catastrophe est une des plus terribles qui aient pu me frapper. Il m'était dévoué de cœur et d'àme,«ion-seulement par attachement personnel, mais encore par conviction. Bien des affaires, qui auraient été faciles avec lui, vont exiger de nouvelles études et de nouveaux efforts avec son successeur, quel qu'il soit. Je Tavais attendu ici comme un autre moimôme; mon travail aurait diminué de moitié, parce que je l'aurais partagé avec lui. A présent je suis livré à moi-même et réduit à mes propres forces. Je ne me décourage pas en face de celte situation, mais je me sentirai accablé par la grandeur du Êirdeau. Je viens de demander le duc de Wellington, comme étant le seul homme qui puisse à peu près le remplacer.

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