VOYAGE A VERONE ET RETOUR
EXTRAITS DE LETTRES PàRTlCULIERES ECRITES PAR M ETTER5ICH , DU 17 SEPTEMBRE AU S8 DÉCEMBRE 1822.
603. Rendez-Tous avec le prince Victor. — 604. D'Innsbruck. — Itinéraire pour la suite du voyage. — 605. De Vérone. — En plein travail. — Importance du Congrès. — 606. Le salon Lieven. — 607. Metternich est content du prince Victor. — 608. De Venise. — 609. Arrivée de Gentz âi Venise. — Jugement qu'il porte sur la ville. — 610. Mettemich prend congé de TEmpereur Alexandre. — 611. Départ de ce Prince. — 612. Mettemidi est seul à Venise. — 613. D'Innsbruck. — Soirée passée cbez rEmpereur Alexandre. — 614. Séparation des deux Empereurs. -— Au tbéâtre. — Départ de TEmpereur François.
Vienne, le 17 septembre 1822.
603. L'itinéraire que j'ai tracé à mon fils, afin que nous nous rencontrions à Innsbruck, le conduira à travers la plus belle par> tie de la Suisse *. 11 ne s'arrêtera à Hersberg**, sur les bords du lac de Constance, que le temps nécessaire pour jouir de la plus belle vue du monde. Le château ou plutôt la maison ne se compose que des quatre murs, et je doute fort qu'on y trouve plus de deux sièges.
Innsbruck, le 9 octobre.
604. Je suis arrivé ici le 7, à six heures du soir. Il y avait déjà trois heures que Victor était là ; il me reçut au pied du perron de Thôtel. Il se porte très-bien; il est grand, et il est devenu plus fort et plus beau. Inutile de dire combien j'ai été heureux de le revoir, et combien je serai heureux de pouvoir passer quelque temps avec lui. Nous partirons d'ici dans quelques heures, afin de passer la nuit à Brixen; demain, nous irons jusqu'à Trente; après-demain, nous visiterons le lac de Garde et nous coucherons à Roveredo. Le 12 au
* La famille du prince se trouvait alors au Joliaiinisber{;.
{y Ole de r Éditeur.)
Château du prince de Metternich. (Note de rhditew;)
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matin, nous arriverons à Vérone. Nous ferons tout le voyage avec Nesseirode, Pozzo di Borgo et Lcbzeltern. Je fais monter Victor dans ma voiture et laisse aller Lebzeltem avec Floret. ?$ous sommes en bonne compagnie, et notre voyage de Vienne à Vérone, qui prendra douze jours, est pour nous tous un temps de repos et pour moi en particulier une source de vives jouissances. Je suis tellement déshabitué de ces deux expressions que je suis tout étonné de les rencontrer sous ma plume ; mais je suis encore plus étonné de voir réalisées ces deux sensations si rares. Nous* parcourons le plus beau pays du monde par un temps admirable. Comme nous ne sommes pas pressés, nous pouvons faire des excursions à droite et à gauche. Nous formons une société peu nombreuse, mais très-gaie; aussi je puis compter ce voyage au nombre des souvenirs les plus agréables (le ma vie. Victor m^a semblé très-heureux de me revoir. Tout ce qu^l m'a dit m'a fieiit grand plaisir ;j*aurai le temps de m'entretenir longuement avec lui, et je me garderai bien de perdre ceiie occasion.
Vérone , le 2S oclobre*
605. Je suis en ce moment au plus fort de mon travail; on me témoigne de la confiance, comme j^en témoigne aux autres membres du Congrès, parce.que ce sont de braves gens. Le funeste élément d'étemelle division (Capo d'Istria) a terminé sa ciirrière, et avec .lui disparaissent mille embarras et mille difGcultés. Mes rapports personnels avec l'Empereur de Russie sont tout à fait intimes, ainsi que l'exige le repos du monde II croit en moi autant que le fait mon auguste Mattre; et les aflaires y gagnent plus qu'elles ne pourraient gagner avec; toute autre combinaison.
Le Congrès de Vérone est le plus important qui ait été tenu <lepuis 181 i; il produira, je l'espère, les fruits les plus heureux. Plus d'une fois déjà la fortune a secondé mes efforts, Cinje ne l'ai jamais invoquée que pour assurer le triomphe chi bon droit; quand une fois je la tiendrai, je ne la laisserni plus m'érhapper, et nous resterons en bonne intelligence.
56d RECUEIL DE DOCUMENTS (1818-1822).
12 novemUre.
606. La princesse de Lieveu est ici ma seule ressource en fait de société ; je passe presque toutes les soirées chez elle, et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez elle est formé par le duc de Wellington, Ruffb (plénipotentiaire napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), BernstorfF (plénipotentiaire prussien), etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres Ifermes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à notre salon de Vienne.
27 novembre.
607. Je suis on ne peut plus content de Victor; il sera un homme bon et utile. La conduite qu'il tient ici est irréprochable ; son âme est d'une pureté parfaite, et il a Tesprit extrêmement droit. Ces jours derniers, je lui ai fait faire un véritable tour de force. Pour m'assurer de ce qu'il savait en fait de français et d'anglais, je lui ai donné a traduire une dépêche anglaise fort importante. Il s'est mis immédiatement à l'œuvre et a fini sa tâche dans un espace de temps relativement court. Sa traduction a étonné toute ma chancellerie et même les membres de la conférence. Il n'y avait pas un molà changer, pas une expression à retoucher. Elle fut mise avec les documents officiels comme une pièce de la plus grande valeur. Du reste, Victor aime le travail presque autant que ses camarades de Vienne aiment le Prater*.
Venise, le 16 décemlirc.
608. J'ai quitté Vérone ce matin à cinq heures et demie, et j'ai traversé les lagunes dans une gondole à trois heures de
* Relativement au séjour de Mctternicli à Vérone, nous ne possédons malheureusement p.is d'autres lettres du prince; nous sommes donc obligé de renvoyer le lecteur aux « Résultats du Congres de Vérone « (n'* 629, etc.).
( Note de r Éditeur.)
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l'après-midi. La journée était belle; deux heures auparavant, TEmpereur de Russie avait fait son entrée dans Venise. Je n'ai plus vu que les restes de la magnificence de son entrée. La route de Fusine à Padoue était couverte d'équipages, les lagunes fourmillaient de gondoles. Je sais que TEmpereur a été ravi de la beauté de ce spectacle. Le soleil a beaucoup contribué à Téciat de Feutrée du Gzar*
Je suis bien logé; j'ai beaucoup de soleil et même des [>oéles dans mon appartement, j'ai aussi un Ht de parade qui m'a semblé plus digne d'une Danaé que de moi; aussi a i-je fait dresser mon petit lit de camp à la place de cette couche somptueuse. Le soir, je suis allé à la Fenice, où l'on donnait tï Matrimonio segreto ; le sujet de la pièce est une histoire de mariage tellement mystérieuse que je veux être pendu si j'v ai compris quelque chose. Ce que les chanteurs laissaient à désirer se trouvait compensé par l'aspect de la salle; la Fenice était en i;rand gala et si merveilleusement belle que je vovais venir le moment où Nesselrode passerait par-dessus le rebord de la loge pour s'abtmer encore davantage dans la contemplation de ce spectacle sans pareil; il est on ne peut plus enthousiasmé de Venise.
Mais aussi Tantique Venise mérite d*étre admirée; quand on songe qu'on demeure dans une très-grande ville au milieu de la mer; quand on voit cette longue ligne circulaire de digues qui s'étend dans la mer jusqu'à la distance de dix ou quinze milles, et qui fiait d'une pleine mer une paisible nappe d'eau, on a toutes sortes de bonnes raisons pour admirer la puissance créatrice de l'homme.
La première visite que j'aie reçue a été celle de hossini. A propos de ses mauvais chanteurs, j'en vins à lui lancer cette apostrophe désagréable : « Vi siete ingannato. » Il me rassura au sujet du larynx de sa femme, mais se mita déblatérer contre son premier ténor, qui est Irlandais, et qui depuis (roin mois apprend l'italien. En médisant: « Cania cotne rompone certo ambascialoredInghiUerrache$icrede maestro dicapella » , il croyait avoir tout dit.
Minuit sonne au Campanile, et je vais me conclier. m. 36
RECL'KIL DE DOCt:MENTS (18IS-IB33).
609. OeiiU est arrivé. J'ai donné, par rapport à Juî, nouvelle preuve de la connaissance que j'ai des Iiommei, Lorsque je lui demandai comment il trouvait Venise, il ma répondit de sou ton doctoral : u Ce n'est que depuis mon arr»* vée que je me suis assuré que l'Italie peut offrir des charma réels à ceux qui la visitent; jusqu'ici, loul ce qu'on m'avait dit de ce pavs ne s'est pas vérifié. Ne me parlez pas de Vérone et de ses antiquités, de Vicence et de Padoue, oï je n'ai rien vu ; mais parie/.-moi de Venise! No croyez pas toutefois que la situation de celte ville hàtie au milieu de l'eaa m'ait ravi d'admiration; je déteste l'eau; je suis tout aussi peu émerveillé des palais, des églises, de la place Saint- Marc ; car une place n'est jamais qu'une place, après tout, et, plus les palais .sont grands, plus ils sont difficiles à cbaufFer. Hien de tout cela ne rend Venise digne de sa réputation; ce qui fait son mérite, ce sont ses charmantes petites rues! Quel génie ii'a-t-il pas fallu pour oser les faire si étroites, et quel bon goût l'on a eu en les ornant de boutiques ! •
Hier, eu me promenant dans la ville avec Tatt^tsche^ el Sesselrode, j'avais proposé de parier que ce seraient précisément ces petites rues qui plairaient le mieux b (ienU el qui feraientsa conquête. Voilà bien les hommes; chacun mesure les choses à sot» aune, et les goi'its différent tout autant que le reste. <>entz aime tout ce qui est petit, et i\ a peur de tout ce qui ne l'est pas.
Le soir, il y a eu illumination de la place et de l'église Saîiit- Marc. Après cela, Tatistscheff et Nesseirode sont venus che» moi, et nous iivoiis joué au ivliist,
SI Jci'FtnIiiv.
610. Mon séjour à Venise tire à sa fin. L'Empereur Alexandre partira demain; aujourd'hui j'ai pris congé de lut provisoirement; je lui ferai mes adieux définitifs à InnsbrucK,