‹ Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'État; pub. par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis (volume 4)Chapitre 110 sur 126 · VOYAGE A VÉRONE ET RETOUR · texte numérisé non relu

VOYAGE A VÉRONE ET RETOUR

le 28. Il est très-content de son séjour ici; il a beaucoup vu, beaucoup admiré ; Tappartement qu'il occupe dans le palais offre une vue merveilleuse sur la Giudecca, la place Saint-Marc et la Riva degli Schiavoni. II trouve que la Giudecca ressemble à la Neva et que le palais des doges a quelque analo^e avec plusieurs palais de Moscou. Je suis dans les meilleurs termes avec lui, et il n'est guère à craindre que ces relations viennent à s'altérer. Le tour de force que j'ai accompli n*e$t pas commun.

Hier nous avons eu à la Cour un concert dirigé par Rossini. La femme du maestro commence à retrouver sa voix, mais je crains qu'elle ne la retrouve jamais tout entière.

• SS décembre.

611. L'Empereur Alexandre est parti ce matin. Tatistscheff restera provisoirement sans titre.

Avant son départ, l'Empereur a fait à Nesseirode des adieux très-affectueux et Ta remercié des services extraordinaires qu'il lui a rendus à Vérone. Cela a été pour Nesseirodeune consolation dont je suis tout heureux pour lui.

Après-demain, je quitterai l'Italie, pour y revenir daixs neuf ou dix mois.

S3 décembre.

612. Je suis aujourd'hui le seul étranger qui soit resté à Venise. Je ne suis pas sorti de ma chambre, parce qu'il fait froid dehors et que, par un temps pareil, les plus beaux objets du monde ne me plaisent pas.

Les Londonderry (autrefois Stewart), mari et femme, sont [>artis aujourd'hui. En prenant congé de l'Empereur, ils ont pleuré comme des enfants; je ne savais quelle contenance (;arder, vu que je ne suis pas pleurnicheur de ma nature. Ils ne savent pas ce qui les attend, et je ne serais pas étonné de les voir bientôt revenir auprès de nous. Ce qui est certain, c'est qu'ils quittent Vienne & regret.

Innsbruck, le 28 décembre.

615. J'ai quitté Venise le 25, et je suis arrivé ici la uuit dernière, après avoir franchi le Brenner entre dix et onze heures du soir par un froid de quinze degrés.

I/Empereur Alexandre est rentré aujourd'hui de Texcursion qu'il avait faite dans sa famille ; ce soir, j'ai passé trois heures auprès de lui. Il a parlé longuement à son beau-frère (le Roi de Wurtemberg), et tout ce qu'il lui a dit est bien ; toutefois, ce que fera le beau-frère le sera peut-être moins; mais peu m'importe. Le char pesant est maintenant en marche; les petits feront bien de suivre le mouvement, sans cela ils courraient le danger de tomber sous les roues et de se faire écraser. Il ne faut pas, en vérité, posséder pour cela des connaissances spéciales en mécanique ; mais malheureusement il y a des gens qui n'ont pas même ces notions élémentaires.

Je compte rester ici jusqu'au 31. Je pourrais partir déjà le 30 ; mais, comme il faut que je passe par Munich, je ne voudrais pas tomber au milieu des fêtes du nouvel an. Je n'arriverai donc à Munich que le soir du grand jour; je m'y arrêterai deux ou trois jours, et le 6, je serai rendu à Vienne.

29 décembre.

614. C'est aujourd'hui que la séparation a eu lieu. Nos deux amis se sont quittés comme deux frères ; l'union qui règne entre eux ne laisse absolument rien à désirer. Que le Ciel les protège !

Il m'a fallu, par convenance, aller ce soir au théâtre ; mais le froid m'en a chassé au bout de dix minutes. On ne trouve certainement dans aucun autre endroit un théâtre construit sur la glacière de la ville. Dès mon entrée dans Tédifice, j'ai senti un air si particulièrement vif et un froid si pénétrant, que ma curiosité pour tout ce qui touche aux questions de physique m'a poussé à rechercher la cause de ces sensations extraordinaires. Je n'ai pas été médiocrement étonné en trouvant la con-

L'AUTRICHE ET LA QCESTIOS DORIEST ;i822:. 5U5

firmation du fait dont j'ai parlé tout à Theure; aussi me sui>-je hâté de partir. On jouait une pièce ijui a depuis lon[;temps du succès en Allemagne, la Rose des Alpes. Le premier acte .>e passe dans un cimetière de la Suisse, et le deniier dans un bal masqué à Moscou. Le sujet est emprunté à une jolie nouvelle qui a été publiée il y a quelques années, je ne sais dans quel

recueil.

En sortant de la glacière, je suis allé chez la femme du^ouverneur de la province, et là j'ai trouvé ce qui restait de-» membres du Congrès, dont le nombre s'est réduit à huit tout au plus.

ATTITUDE DE l'aLTHIGHE DAXS LA QUESTION D'ORIf.:«T.

615. Metternicb à Lehzelccrn, à .S.iint-Péurri!K>urg (I>ép?clie}, Vieiin'», I"

28 janvier 1822.

615. Je crois le moment venu où il aent utile de nou» expli- (|uer vis-à-vis du Cabinet de Russie surrensemble de la rnarch^que nous avons suivie dans TaflEeiire du Levant,

Je vais me livrera l'aperçu suivant avec une franchise digri#* de la grandeur de l'objet, et conforme à la pureté de» inUM:tions de l'Empereur notre auguste lAalùre. Le moment ou Kr prochain avenir se trouve encore couvert d'un voile tr-i peut-être le plus convenable pour Cure entendre la véi iié, sans qu^elle paraisse influencée par des calculs qui lui si-raiciit étrangers.

Voici le tableau très-succinct de notre marche relati%'emffiit à cette question, et des difficultés que noufi v avoiiH rencontrées.

La révolte des Grecs, quelle que soit la difF(?rence entre nr,% causes anciennes et permanentes, et celle des révolutions que la grande alliance a été appelée k ombattre dans le cours salutaire de son eustence, n'en a pa9 moins puisé son origine directe dans les menées de la faction désorganisatrice qui

menace tous les trônes et toutes les institutions. Cette vérité a été reconnue de prime abord par les Monarques réunis à Laybach; elle a été exprimée par eux à la face de TEurope, et la qualité des alliés que cette révolte a trouvés eût sanctionné le premier jugement des deux Empereurs, si ce jugement n'avait pas été établi sur des données incontestables et puissantes par elles-mêmes.

Cependant j'étais persuadé, dès les premières nouvelles de la grande explosion, que ni Tévidence des faits ni celle des vues sages et éclairées de Sa Majesté F Empereur de toutes les Russies ne suffirait pour écarter de la nouvelle complication une somme considérable de difficultés et d'embarras. Aussi n'ai-je pas hésité à soumettre dès lors à Sa Majesté Impériale ma conviction que Taffaire, malgré toute la force de volonté des Monarques et l'uniformité de leurs principes, ne pouvait manquer de faire subir en particulier au Souverain de la Russie une forte épreuve, et la plus difficile peut-être qu'il eût encore eu à surmonter. Sa Majesté l'Empereur Alexandre m'a compris et m'a donné raison. Mon opinion s'est formée sur des réflexions que les faits n'ont que trop confirmées.

J'ai dû mettre en ligne de compte :

1" La position particulière du Monarque russe vis-à-vis de la Porte, tant sous le point de vue politique que sous le point de vue religieux;

2* La force de l'impression que devait faire sur le Gouvernement ottoman l'insurrection simultanée de ses sujets grecs en Europe, et les couleurs dont cette insurrection s'est parée dès son origine ;

3^ Le travail immanquable des religionnaires grecs, pour compenser par la popularité de leur cause ce qui lui manquait en solidité, et l'appui que leur prêteraient les exagérés en religion comme les radicaux en politique, les athées comme les

visionnaires ;

4* La stupeur du Gouvernement turc, sa faiblesse, sa jalousie, son fanatisme soutenu par le fanatisme et la barbarie du peuple musulman.

Les embarras résultant de cette position des choses n'ont pu

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